GETA'X LE BARBARE
Rome cinquante ans avant Jésus-Christ, — Le descendant d'un grand homme. — Confidence d'un mari. — Une expédition de patriciens dans la rue Sabura. —Le Forum vu au clair de lune. — La courtisane voilée.
» Un demi-siècle s'était écoulé depuis la naissance de Jésus-Christ, et huit cent quatre ans depuis la fondation
de Rome. Cette république célèbre, créée par une bande de fugitifs et d'aventuriers, après avoir grandi au milieu des orages et étendu ses conquêtes sur presque tout le monde connu, fléchissait sous son propre poids. La liberté qu'elle avait ravie à tant de peuples, elle venait de la perdre à son tour. Jules César, maître du pouvoir suprême, était en vain tombé sous le poignard de Brutus ; ce dernier effort du républicanisme aristocratique de la vieille Rome n'avait fait que prouver son impuissance. Vainqueur de Caton et de Brutus, Octave avait recueilli la succession de César et déiîuitivement fondé le pouvoir impérial, sous le nom d'Auguste. Aux deux monstres couronnés, Tibère et Caligula. qu'il avait eus pour héritiers à l'empire, venait de succéder un idiot porté au trône malgré lui, tout pleurant et tout effrayé : c'était Claude, le mari de Messaline et le précurseur de IN'éron. « Sous ces princes cruels et infâmes, la société romaine avait achevé de se corrompre ; ses patriciens, enrichis des dépouilles du monde entier, s'étaient am.ollis dans les orgies et n'aspiraient plus qu'à de monstrueux plaisirs. Le service militaire, qui avait autrefois fondé leur puissance et celle de la république, était abandonné presque partout à des étrangers. Les fils des plus nobles familles n'avaient plus d'autres occupations que de courir les bains publics, lieux de rendez-vous ordinaires pour les oisifs, de lier des intrigues sous les portiques destinés aux promenades des dames romaines, et de prolonger leurs soupers jusqu'à l'aurore, ne quittant la table que pour courir en tumulte les rue^s de Rome, attaquer les passants attardés et battre les gardes de nuit(l).
(1} Par suite d'un usa.qe antique, les magistrats ne pouvaient paraître en public après le coucher du soleil. Cet usage ne pouvait subsister sans de
» Une de ces troupes de jeunes patriciens échauffés par le falerne descendait bruyamment par la voie Sacrée en se dirigeant vers le Forum. Elle était nombreuse, précédée d'esclaves portant des flambeaux, des coupes, des amphores, et suivie de quelques affranchis, reconnaissablés à leur bonnet de libération, et qui avaient conservé près de leurs anciens maîtres certaines fonctions servîtes. L'un d'eux, remarquable par le luxe de ses habits, avait à la ceinture une petite bourse brodée de perles, dans laquelle il faisait sonner avec affectation les pièces d'or : c'était l'intendant du patricien chez qui tous avaient dîné, et qui, à en juger par sa hardiesse et sa loquacité, semblait le plus important de la troupe. Il portait une coui'onne de violettes, et ses compagnons avaient également gardé au front les fleurs du festin.
» On était alors à la fln de la seconde veille, appelée heure du silence (1). C'était le moment où tous les vices de Rome se montraient protégés par l'ombre et trahissaient leurs plus hideux mystères. Au milieu des ténèbres qui enveloppaient la ville éternelle, on voyait passer des ombres furtives de femmes enveloppées de voiles, d'hommes armés, de jeunes gens courant vers une porte dérobée, et la troupe, qui s'efforçait de les reconnaître,
graves inconvénients quand kt villo fut devenue le rendes vous d'une foule de gens sans aveu, vivant de vols et de violences.
On créa donc trois nouveaux Magistrats appelés triumvirs nocturnes; ils eurent huit licteurs, et, de plus, ou mit sous leurs ordres cinq citoyons ou quinguevirs. Ils veillaient aux incendies avec une troupe d'archers publics affectés à ce servie* spécial, et ils exerçaient aussi une surveillance particulière sur les malfaiteurs.
. (1) La nuit était divisée en quatre veilles de trois heures chacune : la première, de six heures du soir a neuf heures; la deuxième, de neuf heures à minuit; la troisième, de minuit à trois heures du matin; la quatrième, de trois heures à six heu.es.
nommait tout haut quelque illustre patricienne cherchant les aventures de nuit, quelques voleurs célèbres partant pour une expédition, ou quelque fils de famille, récemment revêtu de la robe virile, qui se précipitait à son premier rendez-vous.
)> En passant près d'un lupanar fréquenté par les portefaix et les gladiateurs, le jeune homme couronné de violettes aperçut une litière rangée dans l'omlDre, regarda au visage les conducteurs et s'écarta vivement.
» — Qu'y a-t-il ? demandèrent ses compagnons.
» Il fit un signe, pressa le pas, et, quand ils eurent tourné la rue. il nomma à demi- voix Messaline.
« La présence de la femme de l'empereur dans un pareil lieu ne parut causer aucune surprise aux jeunes gens, qui firent entendre un bruyant éclat de rire.
» — Et l'empereur Claude est à Ostie, où il s'occupe d'ajouter des lettres à l'alphabet, sans se douter de celles qu'on ajoute à son nom, dit un patricien que, vu son âge plus avancé, on pouvait être surpris de voir parmi ces jeunes débauchés.
» — Ah ! que le noble Rufus prenne garde ! répliqua le plus jeune de ses compagnons, il suffirait d'un pareil mot répété pour le faire dénoncer au sénat comme coupable de lèse-majesté, et pour que son corps allât pourrir aux gémonies (1).
» — Traulus sait bien qu'il n'y a rien à craindre, reprit le patricien; nous n'avons pas ici le délateur Macron?
» — Remerciez-en le hasard, fit observer Traulus, car il ne manque guère aux soupers de notre cher Scipion.
)) — Non, dit le jeune homme à la couronne de violettes, il me traite comme son fils, dans l'espoir que j'inscrirai
(1) Escaliers de la prison publique sur lesquels on exposait les cadavres des condamnés-
son nom sur mon testament, et j'en profite pour puiser à sa bourse. Ce que son avarice a arraché aux autres, il me le prête par avarice, et son vice se punit ainsi lui-même.
)) — N'importe, reprit Traulus, le noble Rufus s'est rendu coupable d'injustice en reprochant à notre magnanime empereur Claude les désordres de Messaline. Ne sait-il point que cela regarde Sillius? Pourquoi le mari s'aviserait-il d'être jaloux de ce que permet l'amant?
» — Traulus a toute la sagesse de notre philosophe Sénèque, reprit Rufus avec un peu de mépris, aussi n'at-il encore divorcé que trois fois.
» — Et l'illustre triomphateur en est, lui, à sa première femme ? fit observer Traulus ironiquement ; mais, par Hercule ! tout le monde n'a pas le bonheur d'avoir épousé une Flavia!
» -— Prétendrais-tu jeter quelques soupçons sur celle qui m'a donné Vas (1) nuptial? demanda Rufus en fronçant le sourcil.
(1) II y avait plusieurs manières de contracter mariage : par confarréation, par coemption et par usage.
Le mariage par confarréation était le plus sacré de tons : une femme ainsi mariée se trouvait de droit commune en biens avec son mari, et participait au culte religieux p.irticulier à sa famille; elle héritait de tous les biens de son époux.
Le mariage par coemption était un contrat par lequel les deux époux s'achetaient réciproquement. La femme apportait trois û5 (15 centimes]; elle en tenait un à la main, un autre dans sa chaussure, et elle déposait le troisième dans une espèce de cachette appelée compitum vicinale. Par le premier as, la femme achetait son mari ; par le second, les dieux pénates et le culte religieux de la famille dans laquelle elle allait entrer; par le troisième, rentrée de la maison.
Le mariage par usage était une sorte de concubinage : il suffisait qu'une fille eût cohabité pendant un an, sans s'absenter pendant trois nuits, avec un homme, pour devenir sa femme légitime. Aucune cérémonie ne devait accompagner cette union de par la loi Mausia.
» — Moi ! s'écria le jeune homme dïm ton de gravite plaisante, que Jupiter m'en garde ! Où Flavia trouveraitelle quelqu'un qui put t'ètre comparé? Je ne parle pas de la naissance; si ton père a autrefois combattu dans le cirque comme gladiateur, c'est un hasard dont tu n'as pas à rendre compte et qui rehausse ton mérite.
» — Sans doute, interrompit Rufus qui ne pouvait deviner si son interlocuteur parlait sérieusement.
» — N'as-tu pas, en effet, acquis une gloire toute nouvelle dans notre histoire? continua Traulus du même ton. Avant toi, des généraux n'avaient mérité le triomphe qu'en se recommandant de leurs victoires, tandis que toi tu l'as obtenu en découvrant une mine d'or. Les légions qu'on t'avait données pour combattre des ennemis, tu les as employées à combattre la terre; aux lances, tu as substitué les boyaux ; aux épées, les barres de mineurs, et au lieu d'inutile gloire, tu nous as rapporté d'utiles lingots de métal prôcicux.
» — Assez! interrompit Rufus. qui, toujours dans le même doute, ne savait s'il devait remercier ou s'emporter.
)' — Comment la belle Flavia ne serait-elle point fidèle à un pareil mérite? continua le jeune patricien; elle surtout qui, selon ton dire, surpasse en chasteté Lucrèce et la mère des Gracques.
» — C'est au point, dit Rufus confidentiellement, qu'elle n'a jamais pu s'accoutumer à ma tendresse de mari et qu'elle repousse le plus souvent mes caresses.
» — Ce qui t'oblige à chercher des distractions hors du logis, continua Traulus, et à feindre de partir pour Brindes, tandis que tu restes à Rome à faire la débauche?
» — C'est la faute de Scipion, reprit Rufus en désignant le jeune homme à la couronne de violettes.
» — Infortunée Flavia! s'écria Traulus, tu files sans doute la laine au milieu de tes esclaves, comme nos antiques matrones, tandis qu'un époux perfide va chercher au Forum quelque nouvelle courtisane grecque ou espagnole.
» L'accent du jeune homme était si grotesquement tragique que ses compagnons, qui avaient jusqu'alors retenu leurs rires, les laissèrent éclater, et que le triomphateur Rufus s'y associa lui-môme, sans comprendre ce qu'ils avaient d'ironique.
» — Ne plains point Flavia, dit-il, car ma prudence a assuré son bonheur. Tandis quelles femmes de vos nobles maisons, associées à votre luxe et à vos plaisirs, ne rêvent que parures, chars élégants, intrigues galantes, moi, j'ai su maintenir celle qui porte mon nom dans les habitudes des anciennes Romaines. Flavia trouve sa joie à faire travailler nos esclaves, à épargner la dépense, à surveiller les produits de nos villas champêtres; c'est une pupille dont je dirige toutes les actions, une intendante qui me rend compte de tous mes revenus. N'ayant pas la dispcsition d'un sesterce, elle ne possède aucun moyen de satisfaire ses caprices, et, par suite, aucune raison pour en avoir. La bonne ménagère, croyez-moi, se formée, comme le bon soldat, par le travail, la soumission et la pauvreté.
» — Que les dieux nous soient propices ! s'écria Scipion; Rufus a la ruse d'Annibal et l'inflexibilité de Mithridate ! Il a fait deux parts de la vie : les droits et les prodigalités pour lui; les devoirs et les privations pour Flavia! Mais, sur ma tête! puisqu'il lui refuse tout, c'est à nous de faire un pécule à la douce créature.
» — Comment cela? demandèrent les jeunes patriciens.
)? — En entreprenant à son profit une expédition dans
la rue Subura, reprit Scipion. Par Minerve ! il ne sera pas dit que pendant que la femme d'un sénateur honoré du triomphe file la laine et fait confire des olives, les marchands de viande cuite, les pâtissiers, les fabricants de bonnets, dormiront nonchalamment sous la protection de leurs pénates. Vite! fondons sur ces oiseaux rapaces engraissés de notre substance! Aux boutiques! aux boutiques! Les dépouilles seront transportées chez moi et vendues à l'enchère pour acheter une quenouille d'or à la noble Flavia.
» Toute la troupe répondit par des cris de joie ou des applaudissements. Les bancs placés le long de la voie Sacrée furent aussitôt arrachés, chacun s'arma de leurs débris, et Ton courut vers la rue Subura.
» Située entre le Forum et le mont Palatin, au pied même du figuier Ruminai sous lequel, d'après la tradition, la louve avait allaité Romulus et Rémus, cette rue était presque exclusivement composée de tavernes ou boutiques généralement construites en briques et en bois. Bien que ces étranges expéditions des jeunes patriciens contre les marchands qu'ils pillaient pour se divertir se fussent souvent renouvelées, peu de précautions avaient été prises, et les fermetures de ces espèces d'échoppes ne pouvaient résister à une attaque sérieuse ; aussi tombèrentelles bientôt sous les coups redoublés de Scipion et de ses compagnons. Les premières marchandises qu'ils rencontrèrent furent jetées avec de grands éclats de rire dans les pans de tunique des esclaves qui, une fois chargés, couraient transporter le butin chez Scipion.
» Ils avaient déjà dévahsé ainsi deux ou trois tavernes avant que le voisinage, éveillé par les cris des marchands dépouillés, eût songé à faire résistance. Cependant on avait fini par s'éveiller, des lumières brillaient à l'inté-
rieur, les chiens poussaient des aboiements furieux, et l'on entendait, de tous côtés, des voix s'appelant, des portes et des fenêtres qui commençaient à s'ouvrir. La troupe pensa qu'il était temps de faire retraite.
» Mais les plus hardis des marchands s'étaient enfin décidés à sortir, armés de leurs bâtons durcis au feu.
» — A nous, Traulus! s'écria en riant Scipion, qui les voyait s'avancer contre la petite troupe avec laquelle il forçait une boutique de teinturier, à nous ! si tu veux nous épargner le désastre de Varus.
» Traulus accourut avec tous les autres convives pour appuyer la retraite de ses compagnons ; mais la troupe de marchands, qui s'était renforcée, fondit tout à coup sur eux, et la mêlée devint générale.
» Malheureusement, les patriciens étaient soutenus par une trentaine d'esclaves habitués à ces luttes, habiles à se servir des armes que fournit le hasard, et surtout trop endurcis aux coups pour s'effrayer de ceux qui leur étaient portés. Placés aux premiers rangs, ils protégeaient leurs maîtres, dont la voix les encourageait en les appelant par leurs noms.
» — Bien, Dave! allons, Apella! tiens ferme, Sosie! criaient à chaque instant les patriciens.
w Et ceux qu'ils encourageaient ainsi redoublaient d'efforts, trouvant d'ailleurs un plaisir secret à pouvoir porter impunément la main sur des hommes libres et des citoyens romains. Aussi, après une résistance désespérée, les marchands se décidèrent-ils à fuir, la plupart meurtris et sanglants.
» Les patriciens poussèrent un cri de victoire.
» — Par les dieux ! si nous en avions le loisir, je voudrais faire passer ces misérables sous le joug! s'écria Scipion.
» — Ce serait pour eux une trop glorieuse humiliation, reprit Traulus ; tout au plus pourrait-on leur accorder le vieux bât d'un âne mort.
« — A la bonne heure, dit Rufus, qui avait été atteint au front d'un débris lancé par une fenêtre et qui étanchait son sang avec sa manche ; mais en voilà assez pour une fois.
» — Oserais-tu regretter une rencontre dans laquelle tu as reçu ta première blessure, ô grand triomphateur! reprit Traulus ironiquement ; songe que lorsque tes envieux te reprochent encore de n'avoir jamais combattu, tu pourras leur montrer cette cicatrice d'un coup reçu par devant. Hélas! si ce morceau do poterie lancé par quoique vieille femme avait pu t'envoyer chez les morts, on t'eût comparé à Pyrrhus et ta gloire eût été complète ; mais on ne peut tout exiger des dieux!
» La troupe avait cependant rebroussé chemin vers le marché aux Fruits et laissé la rue Subura encore tout agitée de cette subite attaque. Bien que Scipion et plusieurs de ses compagnons eussent été reconnus au milieu de la mêlée, aucun n'avait à craindre les réclamations des victimes ou la justice du préteur ; car dans cette ville immense, habitée par plusieurs millions d'hommes, la voix du riche était seule écoutée; le reste n'était qu'un bruit qui passait au-dessus du prétoire comme la rum.cur du vent.
» — Aussi les jeunes patriciens, sûrs de l'impunité, gagnèrent-ils la voie Sacrée en riant de leur aventure.
» — N'importe, fit observer Traulus; le champ do bataille est demeuré aux vaincus. Ces drôles ne nous permettent plus de piller leurs boutiques en repos ; ils ont beau voir briller à notre doigt l'anneau d'or des chevaliers, ils défendent leurs biens avec insolence! 0 temps!
ô mœurs! comme dirait notre fameux Tullius le Pois chiche (1); croyez-moi, amis, Rome touche à sa décadence!
« ~ J'en ai peur, dit Rufus; les vins me semblent frelatés, les courtisanes moins belles...
» — Et les petites plébéiennes sont devenues des Lucrèces! ajouta Traulus; demandez plutôt à Scipion, quia voulu en enlever une au mont Aventin...
» — Ah ! ne parlons point de cela ! s'écria le jeune homme; c'est ma bataille de Cannes!
» — La petite t'a-t-elle donc laissé un souvenir si vif? demanda Valons.
» — Par Hercule ! je donnerais pour la retrouver tous les tableaux d'ancêtres que l'on porte aux funérailles des Scipions (2) ! s'écria le jeune homme ; vous ne soupçonnez point, amis, une telle grâce! C'était l'aurore! c'était Hébé!
» — Et tu n'as pu la retrouver?
« — Impossible ! j'ai mis vainement en campagne tous mes affranchis! mais que Vénus me traite comme son mari, si je ne finis par la découvrir.
» En causant ainsi, ils avaient atteint la voie Sacrée et ils arrivèrent enfin à l'entrée du Forum.
» Cette place immense n'était primitivement qu'un marais qui recevait les eaux des montagnes voisines ; les premiers rois le desséchèrent et en firent le lieu de réunion du peuple romain. Ce fut là que les Sabins, accourus pour venger l'enlèvement de leurs filles, furent arrêtés par ces filles elles-mêmes, devenues les épouses de
(1) Tullius fut surnommé Cicéron à cause d'une verrue imitant na pois chiche.
(2) Aux funérailles romaines, on portail des espèces de bannières sur lesquelles étaient peints les portraits des ancêtres. Le grand nombre de ces bannières indiquait l'antiquité de la race.
leurs ravisseurs, et contractèrent Talliance qui confondit les deux nations en une seule. Les magistrats, les particuliers, les empereurs avaient embelli successivement le Forum de temples, de portiques, des colonnades et de statues.
w Le goût des Romains pour la sculpture avait tellement multiplié ces dernières, qu'elles montaient alors, à Rome, au nombre de soixante-dix mille ! Chacun pouvait, au reste, ériger une statue à tout autre ou à lui-même; il suffisait d'en faire les frais.
>• Bien que les monuments de tout genre élevés sur le Forum y fussent dispersés sans aucun plan, leur multitude et leur élégance donnaient à l'aspect général une splendeur inouïe. La nuit surtout, les groupes d'édifices qui se dessinaient plus ou moins vaguement dans les ténèbres y formaient mille perspectives merveilleuses. Ainsi, tandis que Ton distinguait à peine, au loin, le temple de Saturne où était renfermé le trésor public, la basilique Julia, gardée par les simulacres dorés des douze grands dieux, le temple de Jules César, ceux de Yesta, de Castor et de la Félicité , plus près se montraient le temple de la Fortune, l'Ilot de verdure oùs'était autrefois ouvert le gouffre dans lequel se précipita Curtius. la borne connue sous le nom du Mille d'or, servant de départ aux grandes voies de l'empire, et à partir de laquelle se comptaient les Romains, la basilique Opimia, celle de Paulus et la Station des municipes, destinée à recevoir les ambassadeurs des provinces.
» Une multitude de statues, qu'éclairait à demi la lueur des étoiles, peuplait cette majestueuse solitude d'une armée de fantômes immobiles. En apercevant celle de son aïeul, le jeune Scipion s'arrêta.
» — Sur ma vie 1 s'écria-t-il follement, il ne sera pas
LE ROI DU MONDE. «y
dit que j'aurai passé ainsi près d'un ancêtre sans lui rendre hommage; à moi, amis, et que chacun offre une libation à V Africain.
» Appelant alors les esclaves, il fit distribuer et remplir les coupes que tous ses compagnons élevèrent, à son exemple, vers la statue, et il s'écria :
» — A toi, vaillant adversaire du borgne Carthaginois, grand vainqueur de Zama, plus habile à vaincre qu'à vivre. Quelle qu'ait été ta gloire, noble Quirite, saches bien que ton descendant ne t'envie que deux choses : l'occasion que tu as perdue par ta continence envers une belle prisonnière, et ta manière de rendre des comptes embrouillés en montant au Gapitole!
» A ces mots, il versa quelques gouttes de vin, comme libation, aux pieds de la statue, ce que tous les jeunes patriciens imitèrent avec des applaudissements, des rires et des cris; puis il monta sur la moulure du piédestal et approcha sa coupe pleine des lèvres de bronze de l'Africain; mais son visage, frappé par la rouge lumière des torches, avait quelque chose de si noble et de si austère, que le jeune homme recula saisi d'un respect involontaire.
» — Il refuse, dit-il en s'ef forçant de déguiser son émotion sous un éclat de rire, alors à nous ce cécube vieux de trois consulats.
» Et élevant la coupe d'une main mal assurée, il la vida d'un trait! Puis, comme s'il eût voulu oublier dans le bruit cette insulte faite à la majesté des ancêtres, il se précipita vers le centre du Forum, où brillaient quelques lanternes de corne et quelques flambeaux vacillants.
)) Ils éclairaient les courtisanes assises sur les sièges élevés qui les exposaient mieux à la vue. Quelques-unes, complètement nues et les cheveux flottants, s'y tenaient à demi renversées, appelant les passants du geste et de la
voix. Autour d'elles, étaient exposées des peintures qui reproduisaient les plus monstrueuses amours des dieux de la Fable, et l'on voyait à leurs pieds une tasse d'airain dans laquelle devait être jetée l'offrande proposée. L'oreille exercée de la courtisane reconnaissait au bruit la valeur et le métal.
» Quelques-unes, plus retenues ou moins belles, se montraient enveloppées d'une de ces gazes tissées dans l'île de Cos, assez transparentes pour laisser deviner toutes les formes et assez épaisses pour voiler les imperfections. Scipion et ceux qui le suivaient allèrent d'une courtisane à l'autre, les appelant par leurs noms, énumérant avec ironie les défauts de leur taille ou de leur visage, et leur rappelant à toutes quelque humiliante aventure. La fureur des insultées et leurs injures excitaient la gaieté de la troupe, qui arriva ainsi tout près de la tribune aux harangues.
w Cette tribune était une petite estrade de quelques pieds, soutenue par des colonnettes, et dont la base avait pour ornements les rostres ou éperons d'airain de navires antiates, trophées de la première victoire navale remportée par les Romains. C'était là que les plus importantes affaires de la république avaient été traitées, que Brutus, Caton, Pompée, César, Cicéron, avaient successivement déployé toutes les ressources de l'éloquence pour sauver ou pour perdre Rome. On y retrouvait toute l'histoire du passé, le dernier souvenir des libertés éteintes et comme l'autel survivant de la patrie !
» Or, sur cette tribune même où les plus grands hommes de la république s'étaient tant de fois montrés, comme sur un piédestal qui exaltait leur génie et leur gloire, une femme se tenait alors étendue dans l'attitude provocante des courtisanes. Elle était vêtue d'une de ces
LE nOI DU MONDE. 91
robes ouvertes par devant et laissant voir la gorge, si dangereuse j^)our celui qui regarde, qu'on leur avait donné le nom de tuniques meurtrières (Unteolum cœsitium).^^ jambe, d'une beauté merveilleuse, pendait nue aux bords de la tribune; elle était ornée de cercles d'or auxquels s'attachaient des crotules ou grelots de perles. Un de ses bras, d'une forme et d'une blancheur admirables, soutenait sa tête, tandis que l'autre jouait avec les tresses de ses cheveux noirs. Son visage seul était soigneusement caché dans une rica (écharpe), à travers laquelle il était impossible de distinguer ses traits. Deux flambeaux de cire parfumée allumés sur les rostres l'éclairaient d'une lueur flottante et voluptueuse.
» Scipion, Traulus et Yalens, qui marchaient en avant, furent les premiers à l'apercevoir. Ils s'arrêtèrent saisis d'admiration.
» — Par Castor et Pollux ! ceci n'a rien de commun avec le reste, s'écria Traulus, et voici des beautés telles qu'on n'en rencontre d'habitude ni au Forum ni dans la rue Subura.
» — C'est quelque déesse sortie de son temple, ajouta Valons avec un véritable transport.
« — En tout cas, elle ne vient pas de celui élevé dans le cirque 'de Flaminius à la Pudeur patricienne, fit observer Scipion en raillant; mais, par Hercule! elle se cache le visage.
» — Ne veux-tu donc pas te laisser admirer tout entière, demanda Traulus en s'approchantde la courtisane.
» — Non, dit-elle d'un accent ferme et doux qui n'avait rien de commun avec les voix éraillées qu'il venait d'entendre.
» — Je comprends, reprit le jeune homme, tes traits déparent le reste de ta beauté.
» Mais rinconnuene se laissa point prendre à un piége si grossier.
» — Ceux qui le supposent peuvent continuer leur « route, dit-elle avec une fierté qui annonçait l'habitude du commandement.
» — Je ne suis point de ceux-là, reprit Valons, qui s'approcha vivement ; quel que soit ton visage, tu me plais.
» — Un moment! interrompit Scipion, je prétends me mettre sur les rangs ; qu'on fasse l'enchère ; le plus offrant aura le pas et la préférence. Holà! Cérax, ici, drôle.
» L'affranchi qui portait la bourse brodée de perles accourut, et Scipion y prit quelques bijoux avec une poignée de pièces d'argent.
» — Où est la coupe d'airain? demanda-t-il.
» — Tu la chercheras en vain, répliqua la courtisane: je ne me vends pas et je prétends choisir celui que je préfère.
» Les trois jeunes gens se regardèrent,
» — Jupiter nous soit en aide! ditTraulus à demi-voix; nous sommes tombés sur quelque noble dame qui s'ennuyait de ses adorateurs officiels, et a voulu goûter aux amours de passage ; c'est un caprice qui, depuis Julie, fille du divin Auguste, passe à l'état d usage et que, pour ma part, je comprends. Une intrigue ordinaire fait perdre trop de temps, elle crée des liens qu'on a peine à briser; un amant reste toujours un peu votre maître, tandis qu'ici on se prend et on se quitte sans se connaître, sans se rien devoir, si bien qu'on a tous les bénéfices de l'amour sans les inconvénients.
» — Alors qu'elle décide donc entre nous! s'écria Valens, que la beauté de l'inconnue avait enflammé et qui fit un pas vers la tribune.
» — Oui, ajouta Scipion, et celui qui l'aura emporté
ira, comme ravocat qui a gagné sa cause, déposer là une couronne, sur le front de la statue de Marsyas.
» Il s'était rapproché avec ses compagnons, et tous trois réclamaient une décision. La courtisane voilée parut hésiter un instant; elle regardait avec une coquetterie lascive, à travers sa rica, retardant à dessein sa réponse, et laissant les yeux des jeunes gens s'allumer à la vue de ses charmes; enfin, elle se souleva à moitié et allait faire connaître son choix, quand le reste de la troupe, arrêtée jurqu'alors près d'une porte où elle s'efforçait de lire des vers tracés à la craie par un amant, arriva en tumulte conduite par Rufus, qui répétait tout haut la strophe qu'il venait de déchiffrer.
» A sa voix, la courtisane, qui avançait une main vers Valons, tressaillit, écarta un coin de son voile, reconnut l'étrange triomphateur, et, se précipitant avec un cri à demi retenu vers les marches de la tribune, elle s'enfuit à travers le Forum.
» Les trois jeunes patriciens se retournèrent tout surpris. » — Qu'est-ce donc? demanda Valons.
» — Que Jupiter me foudroie ! si elle n'a reconnu parmi ceux qui arrivent quelque mari ou quelque amant, s'écria Traulus en éclatant de rire.
» —Parmi nous? répéta Rufus, que dis-tu là? Qui donc est cette femme ?
» — C'est ce que pourra t'apprendre celui qui écartera sa rica.
» — Ainsi, vous ne l'avez point vue!
» — Parfaitement, dit Traulus , mais elle avait l'attitude de cette statue de l'Innocence qui décore ton atriwm, et dont la tunique ne sert qu'à voiler les traits.
» — Apollon secourable ! et vous l'avez laissée partir! s'écria Rufus ! Est-ce là une conduite digne de votre rang
et de votre âge? Holà! chevaliers, qu'on retrousse sa toge pour la course, il faut reconnaître rennemi.
» Tous applaudirent, et, précédés du sénateur, ils s'élancèrent, en riant, à la poursuite de la courtisane inconnue. Ils croyaient distinguer encore sa Untéole blanche dans les ténèbres; mais ils reconnurent bientôt que la femme poursuivie n'était point celle qu'ils cherchaient. 11 y eut alors quelques instants d'hésitation sur la direction à suivre. Scipion croyait l'avoir Mie disparaître entre Yatrium regiumQXle temp!e de Jules César, pour gagner le faubourg Tuscus ; Yalens, au contraire, affirmait qu'elle avait tourné la basilique Julia pour prendre le faubourg Jugarius: après délibération, ils résolurent de se partager en deux troupes et de suivre les deux routes indiquées en se donnant rendez-vous au pont Palatin.
Poursuite, — Le batelier du Tibre. — Un entretien sur les eaux. — Le bracelet. — Les patriciens et le marinier. — Comment les gardes de nuit veillaient à la sûreté de Rome. — Le cortège de Dolabella. — Fuite de Getax et d'Helvige.
» Cependant la femme à la rica fuyait avec une légèreté qu'accéléraient tous les bruits de pas qu'elle entendait retentir sur les dalles de la voie Neuve» Elle dépassa rapidement le bois de Vesta et atteignit le forum Boarium.
» Arrivée à la statue de VHercule triomphant, elle regarda autour d'elle, et, pensant qu'elle n'avait plus rien à craindre, elle ralentit sa course pour reprendre haleine. Elle se préparait à remonter vers le temple de la Fortune virile et le marché des Pêcheurs, pour franchir le Tibre au pont Palatin, quand elle vit paraître à la pointe
du Yelabre la troupe conduite par Scipion et Rufus.
» Les torches que portaient les esclaves, les rires et les clameurs poussés par les jeunes gens la lui firent reconnaître sur-le-champ. Effrayée, elle reprit sa course dans la direction du temple d'Hercule vainqueur.
» Mais, en voyant fuir une femme dans la nuit, Rufus et ses compagnons poussèrent un grand cri, se la montrèrent du doigt et reprirent leur poursuite avec plus d'ardeur.
« Ils passèrent devant l'arc de Janus, atteignirent la ligne du grand cloaque et tournure ut à gauche vers le Tihre.
» Haletante, éperdue, la courtisane les entendait à chaque instant de plus près : encore quelques instants et ils allaient l'atteindre ! Déjà elle distinguait la voix de Rufus qui, parodiant le commandement militaire, criait à la troupe de former les deux cornes, afin d'envelopper l'ennemi. A bout de forces, eUe cherchait en vain de tous côtés quelque moyen de salut, lorsque, vis-à-vis de l'ancienne maison d'Auguste, elle aperçut une barque qu'un marinier détachait du poteau. Elle y courut et s'élança d'un bond sur le premier banc au moment même où la nacelle se détachait de la rive.
» Le bateher poussa une exclamation de surprise.
«—Silence et au large ! murmura l'inconnue impérieusement.
« Le jeune marinier obéit, quelques coups de rames suffirent pour mettre la barque à l'abri des poursuivants.
» Cependant ceux-ci étaient accourus aux bords du fleuve et le rappelaient. Le batelier cessa un instant de ramer pour se retourner de leur côté.
» — Vingt coups d'étrivières si tu ne reviens pas, drôle ! criait Rufus.
» — Cinquante sesterces, si tu nous ramènes celte femme! ajoutaitScipion en faisant sauter dans ses mains les pièces d'argent.
» L'inconnue arracha vivement un de ses bracelets d'or qu'elle présenta au marinier.
« — Prends, dit-elle, et sauve-moi.
» Le jeune homme regarda le bijou avec admiration, mais sans y porter la main.
„ — La récompense est hors de proportion avec le service, dit-il d'un accent étranger, que la fugitive reconnut aussitôt pour celui d'un Germain.
» — N'importe, prends, reprit-elle.
V Le barbare secoua la tête.
» — - Tu es généreuse malgré toi, dit-il, et la nécessité te fait violence; mais Getax n'a jamais abusé du besoin qu'une femme avait de son secours ; garde ton bracelet et ne crains pas qu'il te trahisse.
» Alors, sans écouter les jeunes patriciens qui continuaient à l'appeler, en mêlant les menaceâ aux promesses, il fit glisser rapidement la barque vers l'autre rive.
» L'inconnue n'insista pas davantage, et ramena sur son visage les plis de sa rica que la course avait fait glisser jusqu'à ses épaules. Enfin, après avoir navigué quelques instants dans l'ombre, ils atteignirent le milieu du fleuve où la lune traçait un sillon lumineux, et elle tourna les yeux vers son conducteur, qu'elle n'avait pu distinguer jusqu'alors.
» C'était un homme d'environ trente ans, dont la chevelure blonde n'était point coupée selon l'usage romain, mais tombait en boucles comme celle de l'Apollon grec et lui formait une flottante couronne. Il était vêtu de braies plus étroites que celles de la Gaule et d'une tunique trèscourte qui laissait voir ses bras nus, que le soleil ni le
hâle n'avaient pu noircir. Ses traits, sa pose, tous ses mouvements respiraient une dignité grave ; on reconnaissait le barbare adouci par la civilisation romaine, mais qui ne semblait point encore flétri par ses vices. Cet examen parut rassurer la fugitive ; elle demanda à Getax s'il était sûr qu'on ne pût les atteindre.
» — Impossible, répondit le Germain, il n'y avait que ma barque sur l'autre bord.
» — Ainsi tu penses qu'ils ont renoncé à leur poursuite!
» Getax se retourna et scruta quelques instants du regard la rive gauche.
» — Non, dit-il, je les vois qui courent vers le pont Palatin : ils nous suivront de près,
» — Descends le fleuve, alors ! s'écria la courtisane.
» Le batelier fît un signe négatif.
» — J'ai déjà été trop retenu, fit-il observer; on m'attend, et je ne puis retarder davantage.
» — Mais si nous abordons là, ils vont arriver et me rejoindre! s'écria la courtisane effrayée.
» Getax abaissa les yeux sur elle ; la rica avait glissé de sa tête sur ses épaules, et il demeura ébloui de sa beauté.
» — Tu crains donc bien cette rencontre, femme? demanda-t-il.
» — Assez pour l'éviter à tout prix, et fallût-il fuir dans le fleuve! dit-elle avec angoisse. Au nom des dieux! sauve-moi, sauve-moi ! Et puisse celle que tu aimes t'en tenir compte !
» Getax ne répondit rien ; mais, après un moment d'hésitation, il fit brusquement retourner la barque sur ellemême et la dirigea vers le bord qu'ils venaient de quitter. La fugitive comprit que c'était, en effet, le plus sûr moyen I. 6
de leur échapper, si ceux qui la poursuivaient avaient réellement passé le fleuve. Elle demanda à son conducteur s'il en était sûr.
» — Tu peux regarder toi-même, la rive est déserte! répondit le barbare.
« Elle s'assura qu'il disait vrai.
» — Jupiter te récompensera de ce que tu fais pour une inconnue! dit-elle en se retournant vers lui.
» Le marinier sourit.
» — Sa fille m'a déjà payé de ma peine, répliqua-t-il.
» — Comment cela?
» — En me permettant de voir ton visage.
') La fugitive poussa un cri et ramena vivement la rica sur son front.
» — Malheur! murmura-t-elle.
» — Rassure-toi! dit Getax; c'est la première fois que j'aperçois tes traits; mais ils ne sont pas de ceux qu'on oublie.
« — Ainsi, tu me reconnaîtrais?
» — Partout!
» Elle lui saisit le bras.
» — Mais tu ne voudrais pas me trahir, n'est-ce pas? ajouta-t-elle.
» —Pourquoi en doutes-tu.? demanda le Germain fièrement.
» — Non, je te crois, je te crois! reprit l'inconnue avec angoisse ; tu n'es pas capable de perdre une femme après l'avoir sauvée! Mais songe que, pour cela, il suffit d'un geste, d'un mol!... Par tous les grands dieux! je t'en conjure, oublie cette rencontre, n'en parle jamais! Me le promets-tu?
» — Je te le promets.
„ — Par ce que tu as de plus sacré!
„ — Par ma patrie absente et par les os de mes pères!
» Ils abordaient dans ce moment ; la fugitive répéta un remerciment rapide, sauta légèrement à terre et s'enfuit du côté du mont Aventin.
» Getax la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu, puis reprit la rame pour regagner l'autre rive ; mais son pied heurta tout à coup un objet qui scintillait au fond de la barque ; il le releva et reconnut, à la clarté des étoiles, le bracelet de la courtisane. 11 avait la forme d'un serpent plusieurs fois enroulé sur lui-même et dont les yeux étaient représentés par deux pierres précieuses. L'artiste avait rendu la forme des écailles et les ondulations du reptile avec une perfection qui rendait la matière moins précieuse encore que le travail. Le Germain se demanda si l'inconnue l'avait laissé là par oubli ou à dessein.
» — C'est peut-être, pensa-t-il, un témoignage de sa reconnaissance. Un batelier du Tibre, comme moi, ne réunirait pas avec les salaires de toute une année de quoi payer ce bracelet ; mais elle, qui l'a sans doute gagné dans une seule nuit, elle l'aura laissé pour prix de son passage et à défaut d'une obole ! Qui sait si elle n'a point voulu l'offrir à la femme qu'elle chargeait tout à l'heure de me récompenser ? — Mais que je sois plutôt maudit des dieux ! — Non, non, merveilleux ouvrage, je puis te garder comme témoignage de l'impudicité romaine, jamais pour orner celle que j'aime ! Je craindrais trop que tu ne fisses couler dans ses veines les vices de celle qui t'a porté.
» Renfermant alors le bracelet dans un sac de cuir caché sous sa tunique, il retraversa le Tibre et aborda à la rive droite. Après avoir attaché sa barque au poteau, il en retira les deux courtes rames qu'il posa sur son épaule, et il se dirigea vers une maisonnette de briques placée à un jet de javelot du fleuve.
» Dans ce moment, la troupe de Rufus et de Scipion, qui avait passé le pont Palatin et qui redescendait la rive gauche, Taperçut et se précipita à sa rencontre.
» — C'est lui ! s'écria Traulus en l'arrêtant par sa tunique; voyez, les rames sont encore humides.
w — Qu'as-tu fait de la femme que tu conduisais, misérable? reprit Scipion en le secouant.
» — Fais-nous la retrouver, ou, par mes ancêtres ! je t'envoie, la tête en avant, dans le Tibre ! ajouta Rufus tout essoufflé et saisissant Getax aux cheveux.
» Celui-ci voulut se dégager, mais il fut bientôt entouré de toute la troupe ; on lui arracha ses rames et on le mit dans l'impossibilité de se défendre ni de fuir. Il eut beau répondre qu'il ne connaissait point la fugitive, qu'il ignorait ce qu'elle était devenue, les jeunes patriciens s'obstinaient à croire qu'il n'avait pu se trouver par hasard devant l'ancienne maison d'Auguste, et qu'il devait être aux gages de l'inconnue.
» — Où allais-tu de ce pas ? demanda Rufus qui avait pris en main l'interrogatoire.
» — Chez moi, répondit Get-ax.
» — Où demeures-tu?
» Le Germain montra la maisonnette de briques.
» — Nous allons savoir s'il dit vrai, reprit Rufus ; puisque c'est là ta demeure, frappe, nous verrons si l'on t'ouvrira.
» Le batelier fit un geste de consentement et s'avança vers la maison isolée ; mais, tout à coup, il parut pris d'inquiétude et s'arrêta court.
» — Eh bien, qui te fait hésiter? demanda Traulus.
» — Si je vous prouve que ce logis est le mien, promettez-vous de n'en point dépasser le seuil? dit le Germain.
LE ROI DU MONDE. JOl
» — Pourquoi cela? reprit Rufus.
» — Parce que votre présence effrayerait... ma sœur !
» — Sa sœur ! répétèrent tous les patriciens ; il y a une femme ! C'est là que notre fugitive s'est réfugiée. Vite, vite ! entrons.
w Ils coururent vers la maisonnette ; mais Getax se jeta devant eux et saisit le couteau de marinier qui pendait à sa ceinture par une lanière de cuir,
» — Si vous tenez à la vie, n'approchez pas, Romains, s'écria-t-il ; aussi vrai que le ciel est sur nos tètes, malheur au premier qui passera à la longueur de mon bras !
» L'attitude du barbare et la lame qui brillait dans Pombre rendaient cette menace assez sérieuse pour que Rufus, qui marchait en avant, reculât de deux pas.
» — Eh bien , s'écria-t-il, prétends-tu nous assassiner, drôle ?
» — Tous ces passeurs de rivière s'entendent, dit follement Traulus, et celui-ci voudrait faire gagner quelques oboles à Caron.
» — Arrivez, vous autres ! interrompit Scipion, en faisant signe aux esclaves , saisissez ce vaurien, et qu'on Passomme à coups de sandales.
» Mais l'ordre étaitplus facile à donner qu'à exécuter. Le Germain avait reculé contre un de ces poteaux ou marchepieds dressés de loin en loin et qui, à défaut d'étriers aidaient les cavaliers romains à se mettre en selle. Replie sur lui-même et son couteau à la hauteur du' visage il attendait les assaillants de pied ferme ; aussi, malgré les excitations de leurs maîtres, ceux-ci s'arrêtèrent indécis.
» — Allons, qu'attendez-vous, poltrons? reprit Traulus; avez-vous peur du couteau à écaler les noix dont vous menace ce maraud ? Que vous importe une déchirure à
votre peau, drôles, puisque vos maîtres en font le sacrifice ! voyons, en avant sur ce scélérat ; portez-lui vos torches au visage si vous ne voulez être roués de coups.
» Los esclaves hésitaient encore entre le danger présent et la perspective des étrivières, quand l'apparition d'une escouade de gardes de nuit les arracha heureusement à cette alternative.
« Elle venait, attirée par le bruit, et Getax hâta son arrivée en l'appelant à son secours. En toute autre occasion les jeunes patriciens eussent accueilli par des coups cette intervention de la police urbaine ; la guerre aux affranchis qui la composaient était une tradition pouf la noblesse romaine, et l'empereur qui allait succéder à Claude devait en faire un de ses divertissements favoris. Mais, surpris cette fois sans armes et en trop petit nombre, ils n'osèrent ouvrir les hostilités. Aussi, les gardes de nuit, fiers de leurs avantages, les entourèrent et ils parlaient déjà de les conduire à leur préfet, quand Scipion attira leur chef à l'écart, et lui mit dans la main quelques aurei, en le priant de faire retenir le batelier par ses gens, pendant que ses amis et lui fouilleraient la maison, ce qui fut à l'instant même exécuté. Getax, saisi à l'improviste, ne put ni résister ni se défendre. Les affranchis lui lièrent les mains, l'attachèrent au poteau contre lequel il s'était réfugié et continuèrent leur chemin, ravis d'une si heureuse aubaine.
wPendantce temps, les jeunes gens s'approchaient de la maisonnette, à laquelle ils frappèrent doucement. Une petite lumière parut bientôt à travers les fentes de la porte et une voix dou'^e se fit entendre. Elle parlait une langue étrangère, que Scipion reconnut pour du germain et dont le ton avait quelque chose d'interrogateur et de tendre; prec-que aussitôt la porte s'entr'ouvrit et une jeune fille
parut dans la baie éclairée, le sourire sur les lèvres et une petite lampe de fer à la main. Elle était brune, un peu frêle et dans le premier éclat d'une beauté adolescente qui, bien que déjà fleurie, n'est point encore arrivée à son épanouissement. Son œil noir avait une expression à la fois caressante et effarouchée, et à voir la blancheur rosée de son visage on eût dit un marbre de Paros éclairé par les rayons de l'aurore.
w A sa vue, Scipion ne put retenir une exclamation ; il lui prit vivement la main, l'attira hors du seuil, et s'écria :
« — Par Vénus victorieuse ! c'est la belle du mont Aventin!
» — Tu en es sûr? dit Traulus.
» —Assez pour qu'elle ne m'échappe"point cette fois, re prit le jeune homme, qui regardait en face la jeune fille et paraissait ébloui; cherchez là dedans, vous autres, si vous trouvez la courtisane; quant à moi, je ne me sépare plus de ce charme de ma vie.
» Il avait attiré l'enfant dans ses bras et voulut lui donner un de ces baisers sur les yeux, dans lesquels, selon le poëte Horace : Vénus a mêlé la cinquième imrtie de son nectar; mais la jeune fille, d'abord effrayée et suppliante, poussa un cri d'indignation, lui échappa et courut à Getax, qu'elle venait d'apercevoir lié au poteau.
» Le Germain fit un effort désespéré pour dégager une de ses mains qu'il tendit vers la jeune fille; celle-ci la saisit et se laissa glisser à ses genoux repliée sur ellemême. Mais, au commandement de Scipion, les esclaves accoururent; ils se précipitèrent sur le batelier, auquel ils essayèrent d'arracher sa protégée. Getax s'agitait en rugissant sous les coups. Sans moyens de défense, il sentait ses forces faiblir et la jeune fille près de lui échapper. Tout à coup, une clameur s'éleva à l'extrémité du pont
Palatin; des torches s'agitèrent dans la nuit, et une troupe nouvelle envahit la rive droite du fleuve.
» Scipion crut d'abord que c'étaient Valons et ses compagnons; mais les litières qu'on portait en tête, la multiplicité des lumières et le bruit des armes, lui firent bientôt reconnaître une de ces suites véritablement royales avec lesquelles les sénateurs et les consulaires avaient coutume d'entreprendre leurs voyages. Presque au même instant, le nom de Dolabella courut parmi ses esclaves et tous firent un mouvement de retraite. Traulus, qui sortait de la maisonnette de briques, après l'avoir trouvée vide, appela vivement le mari de Livia, qui vint les rejoindre.
» L'inimitié déclarée entre les Dolabella et les Scipion rendait cette rencontre d'autant plus dangereuse, que des menaces avaient été souvent échangées, et que bien des fois, depuis Ligarius et Milon, de pareils hasards avaient amené des luttes mortelles à l'un des adversaires. Pour le moment, l'infériorité de la troupe de Scipion le livrait d'ailleurs à son ennemi; le moins qu'il pût craindre était quelque insulte impossible à venger. Le bruyant cortège de Dolabella approchait et Ton distinguait déjà les affranchis armés de fouets et de jaA'elots, qui entouraient sa litière; la retraite ne pouvait être retardée sans danger. Cependant Scipion ne voulait partir qu'avec la jeune fille, qui avait profité du premier moment de surprise pour s'échapper ; il la cherchait de tous côtés, sans écouter les avertissements de ses compagnons, qui finirent par l'entourer et, malgré sa résistance, l'entraînèrent de force dans une de ces voies privées qui traversaient les domaines et que des baraques interdisaient aux litières et aux cavaliers.
» A peine eurent-ils disparu, que la jeune fille, cachée dans l'ombre, s'élança vers Getax, dénoua les liens qui le
retenaient au poteau, et, avant Tarrivée des gens de Dolabella, tous deux avaient trouvé un refuge dans la barque. Getax se hâta de pousser au large pour les laisser passer. Enfin, quand le bruit des voix et des sonnettes des chevaux se fut perdu dans la nuit, il se tourna vers sa compagne, qui se tenait à la proue, courbée sur ellemême et encore frémissante.
» — Tous sont partis, Helvige, dit-il, en ralentissant le mouvement de ses rames ; rassure ton cœur et relève ton front, car ici tu n'as plus rien à craindre.
» — Est-ce bien vrai, Getax? dit-elle.
» Et elle regarda timidement par- dessus les bords de la nacelle.
» — Je ne vois plus que la nuit, reprit le Germain, et je n'entends que les clapotements du Tibre; ils ont tous disparu.
» — Mais s'il allait revenir? répliqua Helvige, qui continuait à trembler.
» — Pourquoi le craindre? quelque nouvelle rencontre leur fera oublier celle-ci, dit le batelier.
» La jeune fille ne parut point persuadée et retourna les yeux vers le bord qu'ils venaient de quitter. Les ombres commençaient à reparaître vers l'entrée de la voie par laquelle Scipion et ses amis s'étaient éclipsés; elles semblaient s'avancer avec précaution, comme si elles eussent voulu s'assurer de la diparition du cortège de Dolabella. Helvige les montra du doigt au Germain, qui se pencha pour mieux distinguer.
» — Par la voûte du ciel! ce sont eux, dit-il; les voilà qui courent au poteau.
» — Ils nous cherchent, reprit la jeune fille à voix basse.
» — Les vois-tu entrer dans notre logis?
» Ah! ils nous ont aperçus! s'ccria Helvige, qui se laissa aller au fond de la barque.
» La troupe avait, en effet, distingué la nacelle qui flottait alors sur la partie éclairée du fleuve, et, les mains étendues, la désignait de loin.
» — Ramez, Getax , ramez; nous sommes perdus! s'écria Helvige tremblante.
« — Comment pourraient-ils nous poursuivre sur le fleuve? objecta le batelier. Crois-tu donc qu'ils aient tant d'intérêt à nous atteindre? Ce fou à la couronne de violettes poursuivait une patricienne en quête des aventures de nuit; tu t'es trouvée sur son chemin, et il s'est retourné vers toi : mais dans un instant il aura tout oublié.
» Helvige secoua la tête et regarda de nouveau vers la rive droite.
» La barque, à peu près abandonnée au courant par le Germain, descendait lentement dans la ligne lumineuse des eaux. Scipion et ses gens, qui l'avaient d'abord accompagnée du regard seulement, ne tardèrent pas à la suivre le long du fleuve, en continuant à la désigner du geste. La jeune fiUe le fit remarquer à son conducteur, et lui rappela qu'il y avait plus bas une station où ils trouveraio^it une barque pour les rejoindre: mais le Germain ne pouvait croire à une pareille intention.
» — Bien qu'Helvige soit belle, dit-il en souriant, je doute que les chevaliers romains songent à la poursuivre; à peine ont-ils pu, tout à Pheure, distinguer ses traits un instant.
» — Ne me croyez pas si vaine, Getax, dit la jeune fille, qui rougit be lucoup; mais vous me forcez à vous apprendre... que l'un d'eux, au moins, ne me voyait point pour la première fois.
» — Que dis-tu ? celui qui t'a relevée dans ses bras ?
» — Était le même que j'ai rencontré en revenant du mont Aventin, et qui a voulu uVenlever dans sa rhcda.
» Le batelier changea de visage, la tentative de rapt qu'Helvige venait de rappeler datait des dernières kalendes{[), et la résistance de la jeune fille, secondée par la frayeur des mules de l'attelage qui, à ses cris s'étaient emportées, en avait seule empêché la réussite. Getax demanda vivement à Helvige si elle était sûre d'avoir reconnu son ravisseur du mont Aventin, et sa réponse ne lui laissa aucun doute. Non-seulement elle avait retrouvé sa voix et ses traits ; mais elle avait cette fois entendu son nom prononcé par un des esclaves, et lorsqu'elle le répéta, l'angoisse du Germain parut redoubler.
» Ce nom, en effet, grâce aux désordres de celui qui en avait hérité, était devenu un objet d'inquiétude pour quiconque avait à garder l'honneur d'une femme ou d'une fille. Ruse, violence, séduction, rien ne répugnait à l'indigne descendant des Scipion ; noble ou plébéienne, aucune famille n'était à l'abri de ses audacieuses entreprises. Aussi, maintenant qu'un fatal hasard venait de lui faire retrouver celle qui lui avait échappé une première fois, nul doute qu'il n'essayât tout pour la reprendre.
» Ces réflexions traversèrent l'esprit de Getax comme
(1 ^ Les mois se divisaient en kalendes, nones, ides. Les lalendes étaient le premier de chaque mois. — Les noues revenaient le cinquième ou b septième jour de chaque mois, mais toujours neuf jours avant les ides. — Les ides variaient de deux jours, du treizième au quinzième. Leur nom et leur position au milieu du mois viennent du verbe iduare, partager. — On comptait isolément les jours de ces fractions du mois en rétrogradant. Ainsi, par exemple, après avoir annoncé los kalendes, si l'on se trouvait dans un mois où les «oné-* tombaient le cinquième jour, le deuxième jour s'appelait ç«a/rjèffï^ avant le ^ non e ê ; le troisième jour, f.-o/siè/nc avant la Ho»f«, etc.
autant d'éclairs. Le jeune patricien et ses amis continuaient à côtoyer le Tibre, les yeux fixés sur la nacelle, et chaque pas les rapprochait de la station dont Helvige avait parlé. Le Germain quitta brusquement la partie éclairée des eaux pom- échapper aux gens qui surveillaient sa marche; puis, virant de bord, il se mit à remonter le fleuve, caché par l'ombre de la rive, tandis que la troupe de Scipion, trompée par ce changement inaperçu, continuait à le descendre.
» La barque passa silencieusement sous la plus grande des arches du pont Palatin, arriva à l'alignement de la muraille d'enceinte, tout près de la porte Flumentane, et atteignit enfin l'ile d'Esculape.
Cliriséas le bibliophile. — Histoire de Getax et d'Helvige. — Confidences. — Deux amoureux sous les portiques du temple d'Esculape. — Réveil de Rome. — La cosmèle Herma et les proverbes romains. — Résolution prise par Getax.
» L'ile d'Esculape était liée aux deux rives du fleuve par les ponts de Fabricius et de Cestius, qui la partageaient en deux parties inégales. Sur la plus vaste s'élevait le portique du dieu de la médecine, que terminaient deux temples de moindre dimension consacrés à Faune et à Jupiter; mais l'extrémité où Helvige et son conducteur venaient d'aborder était occupée tout entière par le temple d'Esculape ; c'était là que l'on transportait les malades pour lesquels les médecins ne trouvaient plus de remèdes.
)) Getax retira sa barque à sec derrière des touffes de
saules qui la cachaient, puis gagna, avec Helvige, le portique du temple.
» Aucun autre lieu n'eût pu lui offrir un asile plus sûr en attendant le jour. Comme ils allaient franchir l'ombre que jetaient sur le marbre du péristyle les hautes colonnes éclairées parla luue, un solipir plaintif attira l'attention de la jeune fille, et elle aperçut, à quelques pas, un vieillard couché sur une natte de jonc qui lui tendait une tasse de bois.
» — Au nom de tous les grands dieux qui gouvernent le monde et de la douce Pitié, déesse protectrice des malheureux, dit-il avec l'accent mélodieux des Grecs, ne refuse pas, ô jeune fille, un peu d'eau à celui qui t'appelle; car, comme le dit Ulysse dans le poëme du divin Homère : « Voilà longtemps qu'éloigné de ma famille et de mes amis, je sers de but à toutes les flèches de la fortune. »
» Helvige courut prendre la tasse du vieillard, qu'elle remplit à la fontaine du dieu et qu'elle lui rapporta. Après l'avoir presque vidée, le malade s'efforça de sourire, et versant ce qu'il n'avait pu boire :
» — Moi, Chriséas, j'offre cette libation au fils de Jupiter, dit-il, pour qu'il te préserve de tous les maux qui tourmentent ici-bas les mortels, et qu'il te conserve à jamais, comme Diane, couronnée de ta belle jeunesse.
» — Helvige vous remercie, mon père, répondit Getax, qui avait gardé comme une tradition de sa race le respect pour les vieillards ; mais qui a pu vous abandonner sans secours sur les dalles du portique ?
» — Ne sais-tu pas que les maîtres économes font porter ici les esclaves dont la maladie leur paraît trop dispendieuse? répliqua le vieillard.
liU LE ROI DU MONDE.
)) — A la coiidiliuu de leur rendre la liberté s'ils guérissent? fit observer le Germain.
» — Le décret de l'empereur le veut ainsi, répliqua le malade; mais quand le pauvre et l'opprimé ont-ils pu s'armer de la loi contre le riche et le puissant? Penses-tu que je l'emporte devant des magistrats sur le riche sénateur Macron?
» — C'est le nom de celui dont tu es esclave?
» — Oui, répliqua le vieillard; esclave non par la guerre ou par la naissance, mais pai- la dette et en vertu de la loi des Douze Tables, qui livre le débitem- insolvable à son créancier! Pour mon malhem-, j'ai trop aimé les manuscrits splendides ; ma bibliothèque en a contenu autrefois jusqu'à deux cents sur carte augustale et le double sur pergamin (l). Mais c'est ainsi que sont venues les dettes qui m'ont livré à Macron ; et je puis dire comme le Tirésias de Sophocle, hélas! hélas! que la science est un présent funeste !
» L'esclave avait prononcé ces vers de VŒclipe-Roi avec une force douloureuse ; Helvige se pencha vers lui et voulut le calmer en lui adressant quelques consolantes paroles ; mais, exalté par la fièvre, le vieillard avait besoin de s'épancher en plaintes et en confidences. Il parlait de ces temps de prospérité où sa journée se partageait entre les cours des rhéteurs, les stations chez les libraires du quartier d'Argilète, les récitations de vers aux bains, les lectures dans sa bibliothèque, dont les cases ou nids renfermaient tout ce que la Grèce avait produit d'illustres
(l) La carte augustale, ainsi appelée du nom de l'empereur Auguste, éiail le papyrus de première qualité, appelé [.ussi hiératique (destiné à des écritures saci'ées"; elle avait onze doigts de large (250 millimètres . — Le pergamin^ inventé par Eumjucs, roi tcPcigame, n'était autic chose que le parchemin de nos jours.
poëtes-, et, mêlant les réminiscences de leurs œuvres aux réminiscences de sa propre vie, il accompagnait chaque souvenir d'une citation. Il parlait de la Thessalie, où il était né; il semblait s'égarer de plus en plus dans un délire qui lui faisait confondre sa plainte avec celle des héros tragiques; il murmurait, en répétant les vers de VAlceste d'Euripide :
» 0 terre, ô palais, ô lit nuptial d'Iolcos, ma patrie... je vois la double rame, je vois la barque fatale... le rocher des morts, Garon m'appelle déjà. — Qui t'arrête? hâte-toi, tu me retardes... On m'entraîne, ne le vois-tu pas? on m'entraîne à la cour des morts... Ah! quelle est cette route inconnue dans laquelle je m'avance? les ténèbres de la nuit se répandent sur mes yeux... Soyez heureux, mes enfants, et jouissez de la lumière du jour !
» La voix de Chriséas devenait de plus en plus confuse; Helvige remplit de nouveau salasse de frêne, lui souleva la tête pour l'aider à boire ; puis, voyant que ses yeux se fermaient et que le sommeil semblait devoir succéder à cette crise, elle détacha de ses épaules le manteau de laine grossière qui l'enveloppait, l'étendit sur le vieillard et alla rejoindre Getax, assis à quelques pas sous l'ombre du portique.
» Le Germain, la tête appuyé sur ses deux mains et le regard fixé à terre, semblait plongé dans une sombre méditation. Au moment où le pas léger de la jeune fille effleura près de lui les dalles de marbre, il se redressa et regarda ce doux visage qu'éclairait vaguement la lueur stellaire. H^dvige, habituée à lira sur les traits du Germain les moindres mouvements de son âme, se pencha vivement.
» — Qn'î^-voz-voiis, Getax? et pourquoi cqI air sombre?
demanda-t-elle en posant un bras sur l'épaule du barbare.
» Celui-ci tressaillit et baissa les yeux, comme s'il n'eût pu supporter le regard candidement hardi de la jeune fille.
» — Je pense... à ce qui s'est passé et à ce que vous venez de me dire, répliqua-t-il d'une voix sourde.
« — Hélas ! je crains de vous avoir troublé plus que je n'aurais dû ! reprit Helvige avec le ton du regret ; la rencontre de cet homme, et surtout son nom, que je ne pouvais soupçonner, je l'avoue, m'ont tout à l'heure effrayée; mais, après tout, un danger connu est à demi évité. Si vous redoutez quelque nouvelle injure de la part de Scipion, maintenant surtout qu'il a découvert notre demeure, qui nous empêche d'aller ailleurs? Votre barque peut choisir sa place sur le Tibre, et vous savez que partout où vous serez, Helvige se trouvera heureuse.
» Le batelier prit lentement une des mains de la jeune fille.
)) — Faut-il croire ce que tu dis là? demanda- t-il en la regardant.
» — En pouvez-vous douter.^* reprit-elle étonnée. Où serait ma place, sinon près du seul parent qni me reste? et où pourais-je me trouver heureuse, sinon près de celui qui m'a seul tenu lieu de famiUe?
» Getax passa sa main sur son front, se tut quelques instants, puis, prenant une résolution subite :
») — Écoutez-moi, Helvige, dit-il d'un accent bas et ému; il est temps que tout s'explique entre nous, et que vous sachiez quel lien nous unit l'un à l'autre. Remise toute petite en're mes mains, vous avez cru jusqu'ici que nous étions du même sang; je vous Fai dit moi-même, je vous ai trompée !
» La jeune fille recula avec une exclamation de surprise et de douleur.
» — Ne vous récriez pas encore, interrompit Getax; ce que j'ai à vous dire sera court, mais il faut l'entendre.
» — Parlez! parlez! je vous en conjure! s'écria Helvige, l'œil suppliant et les mains jointes.
» — Avant de vous apprendre qui vous êtes, reprit le barbare, il faut que vous appreniez ce que je suis moimême; quelques mots suffiront.
» Vous savez déjà que, nés en Germanie, tous les miens ont successivement péri dans ces guerres terribles renouvelées vingt fois depuis Drusus. Un frère aîné avait seul survécu ; amené à Rome pour orner le triomphe du vainqueur, il avait dû y être vendu avec les autres captifs. J'avais échappé au même sort en suivant les femmes et les vieillards réfugiés dans les forêts; mais dès que la paix eut rendu les routes libres, je n'eus qu'une pensée : partir à la recherche de mon frère Angrivar ! Je me dirigeai donc vers Rome; mais, en y arrivant, j'appris que les prisonniers parmi lesquels se trouvait Angrivar avaient péri dans un grand combat naval donné en spectacle au peuple romain. Cependant un vague espoir me retint longtemps, et quand, au bout de plusieurs années, je dus enfin y renoncer, j'avais grandi parmi les Romains, je m'étais accoutumé à leurs mœurs, à leur langue, et j'avais oublié celles de la Germanie. Rien ne me rappelait plus là-bas, tandis que l'habitude me retenait ici; je cédai à l'habitude et je restai où le sort m'avait placé.
» Cependant Rome n'avait encore pour moi aucun autre lien. Ma vie coulait au milieu de cette multitude et de ce tumulte comme une barque sur le Tibre, sans savoir où elle allait. Un soir que je traversais le Velahre^ j'entendis, sous le simulacre d'un de ces dieux qui gardent les carrefours, une sorte de vagissement ; je m'approchai : c'était une enfant abandonnée. Je savais que dans cette
ville orgueilleuse où tant de riches Tiraient entourés de l'opulence des rois, Tindigence forçait souvent les mères à livrer ainsi à la pitié Tenfant auquel leur lait ne suffisait plus; quelques-unes, plus cruelles, les ensevelissaient dans les eaux du fleuve, et ma rame avait souvent heurté ces frêles cadavres que les eaux apportaient à la mer; mais c'était la première fois que j'entendais le cri d'appel d'une de ces créatures ahan données. Je m'approchai involontairement, je pris daffimes bras l'enfant; ses pleurs s'arrêtèrent aussitôt, il me regarda et sourit! Je ne puis dire ce qu'il y avait dans ce regard et dans ce sourire ; mais il me sembla que, dès ce moment, l'enfant m'appartenait. Je l'enveloppai dans un pan de ma tunique jusque chez une affranchie de ma connaissance, à qui je la confiai ; et pour qu'elle me fût plus chère en me rappelant la petite sœur morte entre mes bras pendant notre fuite dans les forêts de la Germanie, je lui donnai le nom d'Helvige.
» — Ainsi, c'était moi! s'écriala jeune fille, qui écoutait palpitante; moi qui n'avais aucun droit à votre protection et qui, après vous avoir dû la vie, vous dois tout ce qui pout la faire aimer.
» — Est-ce vrai, Helvige? interrompit vivement le Germain, qui saisit les mains de la jeune fille; est-ce bien vrai que vous êtes heureuse près de moi? que vous ne souhaitez pas une autre destinée?
» — Pouvez-vous en douter, Getax? répliqua- t-elle avec une expansion caressante; que pourais-je désirer déplus?
» — Et, cependant, parfois tu es triste! dit le Germain en Tattirant contre sa poitrine.
» — Peut-être, dit Helvige, qui baissa les yeux... quand vous n'êtes pas là... il me semble que tout me manque. .. et même... quand je vous vois, je ne sais pourquoi je ne puis vous dire tout ce que je voudrais. Ah ! ma timidité
LE ROI DU MONDE. Ho
venait sans doute, à mon insu, de ce que je sentais n'avoir point de titre à votre amitié. Pourquoi, Getax, les dieux n'ont-ils point permis que je fusse votre fille ou votre sœur?
» — Non! s'écria impétueusement le Germain; oh! ne forme pas ce souhait, Helvige, car je t'aime plus qu'une fille, plus qu'une sœur ! je t'aime comme celle qui doit me faire heureux ou misérable, comme la femme choisie pour épouse! Longtemps j'ai hésité à en convenir avec moi-même ; je t'avais vue enfant lorsque j'étais déjà un homme. J'étais accoutumé à me regarder comme ton protecteur, ton père; mon amour me semblait une sorte de sacrilège ; puis, quand cette première impression s'est dissipée, j'ai pensé à ton âge, je me suis dit que nos goûts devaient différer comme les lueurs de l'aurore de celles du midi. Aussi, j'attendais incertain et tourmenté! mais aujourd'hui qu'un autre te poursuit, l'heure est venue de tout dire, Helvige, je t'ai montré mon cœur, parle maintenant; quoi que tu décides, ta volonté sera souveraine.
» La jeune fille avait tout écouté la figure appuyée contre l'épaule du Germain et pleurant doucement , mais à ces dernières paroles un de ses bras alla enlacer le cou de celui qui l'interrogeait ; elle se redressa jusqu'à ses lèvres, et ne répondit que par un sanglot de joie. Getax, éperdu, la tint longtemps serrée à sa poitrine, échangeaût des questions et des aveux entrecoupés d'étreintes ou de baisers. Enfin, quand le premier transport fut calmé, tous deux purent s'expliquer librement.
» L'amour qui avait grandi chez le Germain malgré ses efforts, Helvige l'avait éprouvé sans y résister et sans le comprendre. Depuis qu'elle se connaissait, Getax était tout pour elle ; elle n'avait jamais compris la vie que près de lui et pour lui. Longtemps heureuse do son amitié protectrice, elle éprouvait, depuis peu do temps, des tristesses
sans cause et de vagues désirs, que l'aveu du Germain venait de lui faire comprendre -, cet aveu l'avait, pour ainsi dire, révélée à elle-même.
» Après l'ivresse des confidences mille fois renouvelées vinrent les projets sérieux. Le plus pressant était de se mettre à l'abri des entreprises de Scipion. Getax avait pour cela un plan qu'il communiquait à Helvige, et celleci, livrée aux premiers enchantements de l'amour heureux, approuva tout, accepta tout.
» Pendant leur long entretien, la nuit s'était achevée; le soleil levant inondait déjà de ses lueurs les sommets des basiliques et des temples; la traînée de brume qui dessinait le cours du Tibre se déchirait çà et là et ouvrait de larges percées sur le Janicule ; Getax courut remettre à l'eau sa barque, afin de redescendre vers la porte Flumentane; mais, avant de partir, Helvige voulut revoir le vieil esclave couché sous le portique.
» Il sortait du sommeil agité dans lequel il était resté jusqu'alors enseveli; une crise heureuse s'était opérée pendant la nuit; il accueillit la jeune fille avec ce regard languissant, mais paisible, du malade que la fièvre abondonne ; et en murmurant les vers d'Homère :
» — Si vous êtes une des mortelles qui habitent la terre, heureux votre père et votre mère et heureux qui vous appelle sa sœur; mais mille fois plus heureux encore celui qui, préféré à tous ses rivaux, vous conduira dans sa demeure.
» Helvige rougit en souriant ; elle interrogea le vieillard avec solUcitude, se réjouit de le trouver en voie de guérison, et lui demanda s'il ne désirait rien.
» —Rien, répondit Chriséas; les prêtres d'Esculape ne tarderont point à sortir du temple pour distribuer aux malades les présents du dieu ; grâce à eux, j'espère repren-
dre la vie, et avec elle la liberté ; je pourrai revoir la Grèce et répéter avec le héraut d'Eschyle dans VOrestie :
« 0 sol de la patrie! enfin, après dix années, je reviens à toi! Salut, ô mon pays! salut, ô lumière du soleil.»
» — Puissent les dieux exaucer tes vœux, mon père, dit Getax, qui s'était approché, et pour que les prêtres d'Esculape ne refusent rien à tes souffrances, accepte ces stips d'un exilé comme toi; plus riche, il donnerait davantage.
» En parlant ainsi, le Germain avait laissé tomber quelques pièces de monnaie dans le pan de la tunique de Ghriséas; le vieillard fut touché' jusqu'au cœur. Il voulut trouver, en remercîment, quelque citation des poètes de sa patrie; mais, pour la première fois, la mémoire lui fit défaut, et il ne put que remercier du geste, tandis que deux petites larmes roulaient sur ses joues ridées. Getax le salua selon l'usage romain, en portant les mains à ses lèvres, et rejoignit la barque avec sa compagne.
» Us eurent bientôt atteint le quartier des marchés, qu'ils traversèrent et ils se dirigèrent vers le Yelabre. Tout y était en mouvement. Dans les rues étroites et tortueuses, où des maisons à plusieurs étages ne permettaient jamais au soleil de pénétrer, se pressaient des chariots charges, des mules transportant les matériaux pour les bâtisses, des bouchers, la tète enfourrée d'un cerceau auquel pendait leur marchandise, des maîtres d'école appelant à grands cris leurs écoliers, et des troupes de chiens aboyant sans cesse ou se précipitant à travers les passants avec quelque proie dérobée. Une foule diaprée de tous les types de visage et de tous les costumes de l'univers s'entassait et s'agitait au milieu de ces embarras sans cesse renaissants. C'étaient des
Éthiopiens à demi nus et plus noirs que l'ébène, des Gaulois à Ja chevelure blonde et aux vêtements d'azur, des Égyptiens couleur de brique, enveloppés dans leurs draperies de lin, des Asiatiques jaunâtres traînant nonchalamment leurs robes teintes en pourpre et leurs écharpes de fil de Serique (soie). Getax se fraya avec peine un passage au milieu de cette multitude, et atteignit enfin, à rentrée du Velabre un des groupes de maisons appelées îles à cause de leur isolement.
» C'était là qu'habitait la vieille femme à laquelle Helvige avait été confiée pendant sa première enfance ; il venait la placer de nouveau sous sa surmllance, jusqu'à ce qu'il eût trouvé pour elle et pour lui un asile assuré.
« Herma les reçut avec de grandes démonstrations d'amitié. Germaine comme Getax, elle avait recouvré la liberté par l'affranchissement, et était établie dans le Yelabre, où elle apprenait aux jeunes esclaves l'art de disposer les coiffures et de leur donner, au moyen de la cendre de hêtre, ce blond ardent si recherché des dames romaines. Son laboratoire était entouré de têtes de bois sculpté garnies d'épaisses chevelures, sur lesquelles ses élèves s'exerçaient sous ses yeux, et d'un fourneau oii se préparaient les cosmétiques dont elle leur livrait le secret.
» Au moment de l'arrivée du Germain, elle était entourée d'une douzaine d'esclaves, dont elle surveillait les essais, un petit fouet de peau d'anguille à la main. Elle les quitta aussitôt pour conduire ses hôtes dans une pièce écartée à laquelle les présents des belles Romaines dont elle avait formé les cosmètes (^coiffeuses) donnaient un air d'élégance patricienne. On y voyait plusieurs tables ornées de bronze, des sièges recouverts
d'étoffe persiquc, et un lit incrusté d'ivoire, dont la housse était teinte en pourpre. Au milieu de la pièce se dressait une petite statue de cette déesse Intelligence à laquelle les Romains avaient dédié des autels après la défaite de Trasimène, comme pour déclarer qu'elle seule pouvait remplacer leurs forces anéanties.
» Herma posa sur un guéridon à trois pieds des fruits, du miel, et une amphore de vin d'Albe, tout en exprimant sa joie de voir l'enfant (c'était le nom qu'elle donnait à Helvige), et y mêlant ses préoccupations ordinaires sur la forme à donner aux tresses et la composition des onguents de beauté. La vieille affranchie était de celles qui aiment la parole, comme les rois leur couronne, et n'y renonçait jamais volontairement.
» — Vite, vite, asseyez-vous là tous deux, chères moitiés de mon âme, dit-elle en montrant des sièges à Getax et à la jeune fille. Voici le couvert mis; mangez et buvez pour la journée, c'est une précaution à prendre; car, comme dit le proverbe : Pour creuser le puits il ne faut pas attendre le moment de la soif. Vous m'excuserez de vous quitter un instant; j'ai là sur le fourneau une fameuse pâte de blancheur. J'ai essayé d'y mêler un sextans (deux onces) de farine de froment d'Étrurie, et j'espère que cette fois nos dames en seront contentes ; car bien habile est celui qui peut les satisfaire, chers enfants : la plupart s'emportent pour rien et justifient le proverbe : Qu'elles ont marché sur une pierre mordue par un chien. Mais qu'y faire? on ne peut se pendre pour si peu ! D'autant que c'est bien assez du tourm^ent que me donnent mes apprenties cosmètes. Je gage qu'au lieu de s'exercer, depuis mon départ, elles sont occupées à se confier l'une à l'autre combien leurs maltresses portent de fausses dents, de casques de cheveux achetés en Germanie, et avec quelle
pommade elles effacent leurs rides; mais il n'y a point à croire un mot de leurs confidences, toutes sont plus menteuses que des Parthes. Dès que je vous aurai mis à table, j'irai jeter un coup d'oeil au laboratoire ; vous savez le proverbe : Négligence coûte plus que diligence.
» — Nous le connaissons si bien, excellente Herma, dit Getax, qui profita d'une courte pause de l'affranchie pour répondre, que je ne veux point abuser de vos instants, et que je vous prie de m'écouter; car nous venons vous demander un avis.
» — Prends garde à ce que tu vas demander, mon fils, reprit la Germaine, qui ne pouvait manquer l'occasion de placer un nouveau proverbe ; tu sais qu'un mauvais avis nuit encore plus au conseilleur qu'au conseillé.
» — Aussi nous en donnerez-vous un bon! se hâta d'ajouter Getax; mais pour cela il faut nous entendre.
» Alors, sans permettre à Herma aucune nouvelle réflexion, il lui raconta ce qui s'était passé, en lui annonçant son projet de laisser Helvige sous sa protection jusqu'à ce qu'il eût lui-même trouvé à sa barque une station assez loin de Rome pour n'avoir pas à craindre une nouvelle rencontre de Scipion. Il hésitait seulement entre le haut et le bas du fleuve quand Herma l'interrompit.
» — Parles dieux sauveurs! s'écria-t-elle, qui t'empêche de choisir celle de la Tuilerie, où tu ne trouveras que des hommes de notre race? Elle est située sur le domaine du sénateur Macron, dont la Germanie entière est la cliente. Qui t'empêche de l'adresser à lui? 11 ne faut pas, comme dit le proverbe, disputer sur la laine des chèvres, vu qu'elles n'en ont pas; mais essayer les choses faisables et utiles. L'heure où les patrons reçoivent est passée pour aujourd'hui; mais informe-toi de la demeure de Macron, mets en sûreté ce que tu possèdes, et dès demain
tâche d'en finir, car, comme on a coutume de le dire : Il peut arriver bien des choses entre la bouche et le morceau.
» Getax reconnut la sagesse du conseil et déclara qu'il allait le suivre; il recommanda de nouveau Helvige à sa compatriote, ce qui était au reste une précaution inutile, embrassa tendrement la jeune fille, puis partit, non sans s'être retourné bien des fois vers la fenêtre où elle s'était penchée pour le suivre des yeux.
Comment la protection des petits peut être utile. — Le sénateur romain et ses esclaves. — Leçon de mendicité donnée par un millionnaire. — Un dandy romain. — Le capteur de testament.
» Plusieurs jours s'écoulèrent sans que, malgré tous ses efforts, Getax eût pu arriver jusqu'à Macron. En vain, dès la pointe du jour, il accourait avec les autres clients du sénateur, attendant dans le vestibule jusqu'à ce que la porte fût ouverte et permit de gagner l'atrium, petite cour intérieure sur laquelle s'ouvraient les portiques dont la maison était entourée. Inconnu des nomenclateurs chargés de faire la liste des clients, de les nommer et de les introduire, il n'avait pu arriver jusqu'au patricien. Deux ou trois fois seulement celui-ci s'était montré sous le portique, avait distribué quelques saluts rapides à la foule avide qui assiégeait sa maison, puis s'était retiré. On avait refusé à Getax jusqu'au maigre présent que le patron distribue chaque jour à ses clients sous le nom de sportulCy et qui, vu l'avarice du sénateur, n'était que de
vingt-cinq quadrans (vingt-neuf centimes). Aussi venaitil tenter un dernier essai, décidé à ne plus le renouveler sïl échouait de nouveau.
» Cependant, la foule ordinaire remplissait l'atrium; on continuait à entr'ouvrir la petite porte pour les clients connus et favorisés que le nomenclateur voulait faire parvenir près de son maitre ; le temps s'écoulait, et Getax, repoussé comme d'habitude, avait perdu toute espérance. Déjà l'on préparait la litière dans laquelle Macron devait se rendre au Forum, suivi de ses principaux clients; le Germain, à bout de patience, allait se retirer. Il passait devant la loge du portier, reconnaissable à l'inscription ordinaire : Prenez garde au chien! et où un esclave veillait, le collier au cou, comme le molosse qui l'aidait à défendre l'entrée. Au moment où il la dépassait, une exclamation partit de la loge même, deux mains s'appuyèrent sur ses épaules, et une voix s'écria :
» — Heureux et trois fois heureux le jour où je retrouve la moitié de mon âme dans un pareil ami !
» Getax se retourna et crut reconnaître le vieil esclave rencontré plusieurs jours auparavent près du temple d'Esculape.
» — Est-ce bien Ghriséas? dit-il étonné.
» — C'est lai ! c'est lui ! répliqua le vieillard attendri ; celui que tu as assisté de ta pitié et de ta bourse ; qui grâce à toi n'a pas entendu les grenouilles des marais infernaux chanter, comme dans Aristophane : « Filles des eaux dormantes, unissons nos accents aux sons des flûtes; répétons ce chant harmonieux : breke kekoax, kekoax, kekoax ! »
» — Que les dieux soient loués ! mon père, dit Getax, puisque te voilà vivant et libre.
» Le visage de Ghriséas s'obscurcit.
« — Libre ! répéta-t-il en baissant la voix ; hèlas ! le décret de l'empereur me le faisait espérer, mon fils ; mais l'avarice des maîtres fraude facilement la loi ! En faisant porter un autre mourant au portique d'Esculape, Macron a su que mon mal semblait céder et a ordonné de me reconduire ici, afin qu'en aciievant de guérir sous son toit je pusse retrouver l'esclavage avec la vie. Tu me vois semblable à l'Hécube d'Euripide : « Inutile fardeau de la terre, cadavre animé, vain fantôme ! « Mais excuse les plaintes d'un vieillard, ajouta-t-il en changeant de ton, et dis-moi ce qui t'amène toi-même dans notre demeure.
M Getax lui fit connaître la cause de sa présence chez le sénateur et l'inutilité de ses efforts pour arriver jusqu'à lui. Le vieux Grec leva les mains au ciel.
« — Gloire à Jupiter ! s'écria-t-il ; le pauvre esclave n'a donc pas perdu tout pouvoir d'être utile. Viens, mon fils, et je jure que, sans tarder, tu parleras à celui que tu cherches.
» Il fit suivre au Germain un passage particulier réservé au service de la maison, et le conduisit dans une pièce où se trouvait un grand nombre d'esclaves attendant le sénatenr. C'étaient ceux qui exerçaient quelque profession au dehors et venaient apporter au maître les gains du jour précédent. Il y avait des gladiateurs, des barbiers, des copistes, des pâtissiers et jusqu'à des mendiants portant au cou de petits tableaux qui représentaient l'incendie ou le naufrage dans lesquels ils disaient avoir tout perdu.
» — Macron va venir lui-même toucher son revenu journalier, dit Ghriséas au Germain ; tu pourras le voir et lui parler ; mais n'espère pas qu'il t'écoute si tu viens à lui les mains vides.
12i LE ROI DU MONDE.
» — Comment faire ? demanda Getax ; je n'ai rien apporté.
» — Ne vois-tu point là, sur l'estrade du fond, les présents envoyés par des clients ou des amis ? Emparetoi de celui qui te paraîtra le plus précieux; arrache la petite tablette sur laquelle le donataire a écrit son nom, et offre-le hardiment pour toi-même.
« Getax hésitait ; mais le vieil esclave alla prendre un panier de jonc renfermant un surmulet de magnifique apparence et passa l'anse au bras du marinier.
» — Voici qui recommandera ton habileté nautique mieux que tout le reste, dit-il en souriant : Macron est friand des bons morceaux qui ne lui coûtent rien, et pense comme le Trygée d'Aristophane « que tant qu'il vous reste des dents c'est pour manger. » Mais attention, le voici lui-même avec son intendant,
w Un petit vieillard venait en effet de paraître à l'entrée de la salle, et tous les esclaves s'étaient écartés en saluant. 11 portait une de ces tuniques fermées sur la poitrine par une agrafe à large tête qui leur avait fait donner le nom de laticlave (1). Mais Tétoffe en était râpée et déteinte ; des sandales mal retenues par des bandelettes de nuances différentes flottaient à ses pieds, et sa tête était couverte du petit manteau grec ou pallium autrefois mis à la mode par Mécène. Quant au visage, il avait une expression de fausse bonhomie sous laquelle perçait la ruse ; un des yeux à demi fermé, mais toujours en mouvement, semblait une sentinelle qui se cache pour mieux surveiller, et le sourire qui errait sur ses lèvres minces avait quelque chose de mécanique et de faux. Il était accompagné d'un ser-
(1; De latus clavus, large clou.
viteur qui semblait lui donner des explications à demivoix.
)> — Tu es certain que c'est son affranchi ? demanda-t-il.
» — Celui-là même que tu as chargé de surveiller les amis de Scipion et de prendre connaissance, s'il le pouvait, de leurs tentatives pour se faire inscrire sur son testament.
» — C'est bien , interrompit le vieux sénateur ; dès qu'il reviendra, aies soin de m'avertir.
» Et, se retournant, il fit signe d'approcher à un homme qui portait une bourse de cuir avec de grandes tablettes, sur lesquelles un compte était ouvert à chaque esclave du dehors.
» Ceux-ci se présentèrent l'un après l'autre à son appel, expliquèrent l'emploi de leur temps et déposèrent le gain fait au profit du maître. Macron jugeait d'après le tintement des pièces qui tombaient dans la bourse de l'intendant si elles étaient d'or ou de cuivre ; et, selon le métal, faisait entendre un petit rire d'approbation oubien fronçait le sourcil. Il réprimandait les uns, encourageait les autres, donnait à tous des conseils sur les moyens d'augmenter leurs recettes. Aux barbiers, il recommandait de lire le Diurnal, afin de pouvoir attirer le public en racontant les nouvelles de Rome et de la province ; aux gladiateurs, de se présenter partout où se donnait une fête pour proposer le divertissement d'un combat à l'épée tranchante, mais ayant soin de s'entendre d'avance entre eux pour ne pas se faire de blessures trop dispendieuses à guérir; il engageait les pâtissiers à parcourir les atriums à l'heure où les clients attendent à jeun et peuvent être tentés par l'aspect de leurs gâteaux aux noisettes ; il rappelait aux messagers de se tenir près de la basiUque peu-
dant la promenade, d'apprendre à glisser le billet d'un amant sous les pallas des dames romaines ou durant le sommeil du mari, vers le milieu du jour; aux mendiants, enfin, il recommandait de boire du cumin, qui rendait le teint pâle, de ne rien manger le matin pour mieux jouer la faim, et de changer de quartier quand la pitié publique commençait à languir. Lui-même leur enseignait l'attitude qu'on devait prendre, comment il fallait traîner la voix, par quels appels on pouvait exciter le mieux la générosité des Quirites; il leur faisait répéter leurs lamentables récits d'incendie, de meurtre, de naufrage, et indiquait les circonstances fabuleuses ou touchantes dont il était utile de les embellir; il reproduisait enfm successivement tous les personnages qu'un bon quêteiir d'aumônes devait savoir jouer.
» Quand arriva le tour des estropiés, ce fut autre chose; il se plaignit de ce qu'ils ne profitassent pas suffisamment de leurs infirmités pour toucher les femmes. Il leur rappela l'art de faire valoir une plaie, d'imiter les convulsions et de répandre des larmes; mais il ne fut plus maître de sa colère lorsqu'un vieil esclave, qui semblait brisé par les souffrances et par l'âge, se traîna sur ses béquilles jusqu'à l'intendant, auquel il remit seulement cinq sesterces.
» — Cinq sesterces pour un jour ! s'écria Macron en frappant sa cuisse; et c'est toi, Scaurus. qui oses rapporter une pareille somme ! toi qui as tous les avantages, une jambe brisée , un œil perdu, une main contrefaite, sans parler de tout le reste. , Cinq sesterces ! mais, misérable, ce n'est pas un as par infirmité.
» Scaurus voulait s'excuser sur la multiciplité de mendiants enti'etenus par les riches, et cita spécialement
ceux d'un publicain (1) tellement mutilés que toute la compassion se tournait de leur côté.
» — C'est-à-dire alors que je serai victime de ma bonté ! reprit Macron exaspéré : parce que je n'ai point voulu t'estropier davantage ni t'entretenir de blessure vive, par humanité et de peur que tu n'allasses en mourir, d'autres récolteront tous les bénéfices. On leur rapportera des aurei, tandis que moi j'aurai cinq sesterces! Par Tissiphone et Némésis! cela ne sera pas. Holà! le pédagogue ici !
» Un Africain à une mine féroce et armé de verges s'approcha; c'était le correcteur des esclaves, auquel Macron avait donné le nom de pédagogue dans un de ses jours de gaieté.
» — Allons, continua-t-il en montrant Scaurus, une leçon à ce triste écolier, mon maître ; mais une leçon qu'il ne puisse jamais oublier.
» Le vieillard, tremblant, voulut en vain demander grâce; saisi par l'Africain, il fut promptement dépouillé de ses haillons, et la fustigation commença.
» A chaque coup du faisceau de verges le sang jaillissait au visage du correcteur, et le malheureux Scaurus poussait un cri déchirant; mais Macron répétait toujours de redoubler.
))^— Plus fort! disait-il; bien, bien, mon homme, cela t'apprend à crier! Ah! tu sais pleurer maintenant! tu tends les mains en vrai suppliant ! Si tu avais prié ainsi, tu ne m'apporterais pas cinq sesterces. Désormais tu sauras comment il faut se plaindre.
» Et, voyant qu'il chancelait et qu'il était près de s'évanouir :
(t) Puhlicain, receveur d'impôts.
» — Assez ! ajouta-t-il, assez, pédagogue, tes commentaires ont été sentis, la leçon laissera des traces. Demain, ces épaules meurtries feront merveille sur le pont Palatin... les blessures ajoutent à l'effet des cheveux blancs!.. Emmenez le malheureux au proviseur des esclaves pour qu'il le panse ; mais surtout qu'on ne presse pas trop la guérison.
« On prit sous les bras Scaurus, qui ne pouvait marcher, et on le porta hors de la salle.
» Macron se retourna alors vers les autres esclaves, qui avaient vu l'exécution avec une indifférence qui prouvait combien le spectacle de ces cruautés était habituel, et reprenant son ton de fausse bonhomie :
» — Que ceci soit pour vous un exemple, mes enfants, dit-il; n'oubliez jamais que vous êtes mon capital, et un capital qui s'use, qui doit mourir! Si vous ne faites point quelques efforts, chaque jour m'approche de ma ruine! Rien ne vous inquiète, vous, heureux esclave! ne suis-je pas tenu de vous hal)iller, de vous nourrir? et moi seul sais quelle dépense! Une tunique et une chemise tous les deux ans ; deux mesures de froment par mois (1) et une demi-hemine de vin par jour (2), sans compter le sel et les olives tombées. Et il faut que je suffise à cela avec mes seules ressources ! Les pauvres maîtres ont toute la dépense, partant tout le souci! Mais rappelez-vous bien que quiconque me comptera désormais moins de dix sesterces par journée recevra vingt coups de fouet à chaque as qui lui manquera (3). Allez, maintenant; pensez à ce qu'on fait pour vous, et ne soyez pas ingrats.
(1) Dix-sept litres vingt-huit centilitres.
(2) Treize centilitres.
(3) Le sesterce valait encore 20 centimes et l'as un quart de sesterce ou 4 centimes.
» Lorsque les esclaves se furent retirés, Getax s'approcha à son tour. A la vue du surmulet, l'œil à demi fermé du sénateur s ouvrit tout entier, et un frémissement de gourmet agita ses narines.
» — Que tes pénates te protègent! Tami, dit-il; sur ma tête! voilà un beau poisson. Cuit dans du vin d'Albe et arrosé avec le gamin des associsé (1), ce serait un morceau digne de Lucullus. Mais le moyen de faire une pareille dépense?
» Puis, comme s'il se ravisait tout à coup :
» — Eh ! j'oubliais, ajouta-t-il ; n'ai-je pas accepté de souper aujourd'hui avec Scipion? Vite, Sosère, faites-lui porter ce surmulet, en lui ordonuant de ne rien épargner pour sa préparation.
» L'intendant appela un esclave qui prit le panier de jonc des mains de Getax, et comme si le nom de Scipion eût réveillé sa mémoire, il prit à part Macron, et baissant la voix :
» — J'ai obéi aux recommandations du maître, dit-il; j'ai vu l'esclave qui veille sur la cassette de Scipion.
» — Celle où sont enfermées ses cédules?
« — Et ses papiers de famille.
» — Si bien qu'il pourra prendre connaissance du testament de ce 6her fils.
» — Et faire savoir à Macron s'il n'y a pas été oublié.
» — Très-bien, Sosère, très-bien!
» — Quant à la récompense qu'il a fallu lui promettre pour ce service...
» —Nous en parlerons! interrompit le vieillard, qui ne pouvait s'aiTèter sans une impaliance douloureuse
(1) Saumure trè«-recberchée, fabriquée par une compagnie de célèbres banquiers.
sur l'idée de donner... Voyons d'abord ce que veut me dire ce bai'bare qui pèche de si beaux surmulets... Holà! \'iens ici, et raconte-moi ton affaire.
)) Getax s'approcha pour faire connaître le motif de sa visite ; Macron voulut savoir son pays, son nom, où sa barque avait été déjà occupée, et quelle caution il pouvait offrir. Le Germain répondit à tout en nommant Herma comme prête à répondre pour lui : Macron écrivit ces détails avec un poinçon sur ses tablettes enduites de cire, promit de vérifier et de donner réponse le lendemain.
» Sûr que les informations lui seraient favorables ^ Getax se retira satisfait. Chriséas le reconduisit jusqu'à la porte, en l'accompagnant de tous les vœux de fortune et de bonheur que purent lui fournir les poètes de sa patrie.
» — Puisses-tu, dit-il, selon l'expression de Méandre, « creuser avec ta rame, dans le fleuve, un sillon où germe r^r ! » Apporte à la jeune fille qui a rafraîchi mes lèvres et réchauffé mon corps glacé la bénédiction du malheureux, cher à Jupiter; et plaise aux immortels que votre sort ne fasse jamais ni pitié ni envie!
» — Xe pouvons-nous donc plus espérer de te revoir, mon père? demanda Getax.
» Le vieillard secoua la tête.
» — A partir d'aujourd'hui je reprends ma chaîne, ditil; Macron exige que je couvre chaque jour, de ma meilleure écriture, deux cartes (feuilles) de ces peaux prépa rées dont Eumènes, roi de Pergame, a enseigné l'usage,^ et que l'on nomme pour cela pergamins. Tu vois qu'on m'a déjà rendu mon scrinium.
« Chriséas montra une petite boîte renfermant le vase pour l'ati amant ou encre, les roseaux taillés en pointe^ le minium destiné à écrire les titres, et la baguette de plomb qui servait à tracer les lignes, bagage ordinaire
LE ROI DU MONDE. i3i
des copistes. Le Germain lui présenta la main, selon l'usage de sa patrie, et, après lui avoir souhaité une heureuse chance et du courage, il retourna au Yelabre pour faire part à Helvige de ce qui s'était passé.
» Nous laisserons les deux amants s'entretenir de leurs espéi-ances, former des plans d'avenir, et s'oubUer dans ces rêves à deux auxquels on ne se livre bien qu'une fois, pour nous rendi^e au milieu du champ de Mars, à l'heure où la jeunesse romaine s'y donnait rendez-vous.
» La vaste plaine, bordée par les bosquets d'Isis, le théâtre de Pompée, les thermes d' Agrippa, le cirque Agonal, le portique de Pallas, plusieurs bois sacrés et la colline des jardins, s'ouvraient de l'autre côté sur le Tibre. Le gnomon, haut obélisque de granit rouge, dont l'ombre se dessinait sur une esplanade de marbre blanc divisé© par des lignes calculées, marquait alors la deuxième heure du soir (1). Les cloches, qui venaient de se faire entendre, annonçaient l'ouverture des thermes ou bains publics. Les hommes de tout rang et de tout âge, qui s'étaient. exercés à la lutte, à l'escrime, à la palestre ou à l'équitation, accouraient, couverts de sueur, vers leurs esclaves, qui se hâtaient de les envelopper dans une endromide, sorte de robe chaude et fermée. Les troupes de nageurs, sortaient du Tibre, les uns sans aucun vêtement, les autres revêtus de la cuirasse de liège ou de jonc qui les aidait à traverser le fleuve ; les vieillards se lançaient, pour la dernière fois, les folhs et les. balles paganiques (2), tandis que les matrones romaines erraient sous les portiques. » Après avoir parcouru toutes les galeries pour voir
(1) Quatre heures après midi, d'après la manière de compter des Ro mains.
(2) Le follis est un ballon plein de vent, la balle pag inique unj balle dj plumes.
les promeneuses, Traulus et Scipion se dirigèrent vers les thermes en causant de chiens et d'équipages. Scipion voulait réformer à cet égard sa maison.
» —Il n'y a plus, dit-il un seul trossule (1) qui ne paraisse sur la voie Appienne dans une rheda, précédée d'une troupe de molosses ou de cavaliers numides ; c'est un luxe désormais indigne des patriciens... aussi ai-je résolu d'y renoncer. Je veux faire fabriquer une pétorita avec les quatre roues pleines et revêtues d'or ciselé. Sur les deux plus grandes l'ouvrier reproduira la description du bouclier d'Achille empruntée à Homère, et d'Énée d'après Virgile, tandis que sur les deux petites il gravera les triomphes de Bacchus et de Gupidon.
» — Merveilleux! répliqua Traulus. Et qu'attelleras-tu à ce chef-d'œuvre? des mules ondes chevaux?
» — Que dis-tu là? s'écria Scipion ; veux-tu donc que je ressemble à l'acteur qui joue Clytemnestre dans Vlphigénie d'Euripide? Non, non, je veux que mon char n'en rappelle aucun autre. N'as-tu pas entendu parler des taureaux sauvages qu'on trouve dans les forêts de la Gaule?
» — Les urus?
« — J'en fais venir un troupeau que mon di-esseur numide promet d'apprivoiser et de rendre aussi doux que ses lions.
» — Par Hercule ! il n'y a que toi pour de pareilles idées, s'écria Traulus avec une admiration sincère; tu mets à te ruiner autant d'imagination que le divin rhapsode en a mis dans ses poèmes.
» — Ah! tuas touché la difficulté, reprit Scipion; cette
(i) Trosiule, nom donne d'abord aux chevaliers romains en souvenir d'un fa'.l d'uiTius glorieux et devenu plus tard une désignation ironique correspondant à peu prés à celle de dandn ou de gant Jaune.
fantaisie va me coûter quelques millions de sesterces... sans parler de ma villa , où je veux élargir les bassins, et au marbre d'Italie substituer du paros ; mais Macron ne me refusera point la somme dont j'ai besoin.
» — Espère-t-il donc toujours une place sur son testament? demanda Traulus en riant,
» — Toujours, répliqua Scipion ; j'ai soin de le traiter comme le poisson que l'on pêche, et de lui montrer l'appât avec précaution.
» — Et ce vieil usurier, qui pourrait être ton grandpère, compte te survivre?
» — Tu oublies, dit Scipion, qu'il s'est informé près de mon médecin, à qui j'avais fait la leçon, et qui m'a déclaré pulmonique. J'atteindrai tout au plus, selon lui, les prochams faisceaux (1), et il espère bien conduire mes funérailles.
» A ces mots les deux jeunes gens éclatèrent de rire ; mais, comme ils approchaient du bain, Scipion fit tout à coup un signe à son compagnon.
» — Chut ! dit-il en baissant la voix ; voici le monstre lui-même.
» Macron venait en effet de les apercevoir et l'attendait les bras ouverts.
» Quelque étrange que pût paraître l'espérance que lui avait attribuée ce dernier, elle était réelle et n'avait rien qui dût surprendre dans les mœurs du temps. La richesse étant devenue la suprême distributrice de la considération, de la puissance et du plaisir, chacun en avait fait l'unique but de ses efforts, toutes les voies semblaient légitimes pour l'atteindre. Or, l'un des plus ordinaires
(1) La nomination des prochains consuls. Les faisceaux étaient le signe de la puissance consulaire.
était le legs laissé par un mourant. La loi romaine, qui accordait une liberté presque complète au testateur, avait favorisé cette ha])itude de libéralités posthumes, et l'avait rendue générale. Aussi les capteurs de testament formaient-ils une véritable classe, comme celle des fénérateurs (I), des parasites ou des délateurs. Macron, à qui tous les moyens de grossir sa fortune étaient familiers, cumulait ces différentes manières, et plus d'une fois déjà les tablettes des dernières volontés lui avaient été propices.
» Il courut, plutôt qu'il ne s'avança, au-devant de Scipiou, et l'embrassa avec autant de tendi*esse qu'un fils revu après une longue absence. Le jeune patricien reçut ses caresses d'un air languissant. Du plus loin qu'il avait aperçu le sénateur, toute son apparence s'était subitement modifiée; il avait courbé sa taille, amorti son regard, penché la tête comme un homme que la fatigue accable. Il répondit brièvement aux premières questions de Macron et avec une petite toux sèche qui scandait ses phrases. Le vieux capteur le guigna de son œil à demi fermé.
» — Eh bien, eh bien, je suis heureux de voir cette florissante jeunesse, dit-il, en passant un bras sur l'épaule du jeune homme; on continue, j'espère, à mener joyeusement la vie.
» — Très-joyeusement, dit Scipion d'une voix éteinte... malgré les prescriptions de mon médecin qui prétend que chaque plaisir est un coup de rame donné à la barque menant au sombre royaume.
» — Par Bacchus et Cythère! interrompit Macron, laisse dire le médecin, chère moitié de moi-même! Ne faut-il pas jouir des belles années? a Cueillons chaque jour sans croire au lendemain, » comme dit Flaccus.
(l; UsiriiTS.
)) — Jupiter nous soit en aide ! le sénateur lit les poètes! s'écria gaiement Traulus.
» — Celui-là seulement, répliqua le vieillard, par la raison que son volume est un présent de mon cher Scipion ; un souvenir précieux !
» — J'espère en laisser un de plus grand prix à mon père, dit le jeune patricien, qui se remit à tousser.
» — Ne parle point de cela si tu veux que je garde ma bonne humeur, répliqua Macron en s'efforçant de faire venir un semblant de larme dans son œil ouvert ; ne saistu pas bien, mon fils, que je ne pourrais te survivre?
» — 11 le faudra pourtant, mon père, dit Scipion; c'est le devoir du légataire universel, ne fût-ce que pour veiller aux funérailles et au monument.
» Le sénateur le serra dans ses bras.
» — Ah ! je n'épargnerai rien ! s'écria-t-il avec enthousiasme; tous mes clients se joindront aux tiens!...
» Et se reprenant bien vite :
« — Mais pourquoi parler d'une chose impossible ! c'est toi, mon fils, qui dois me rendre ces pieux offices et jouir après moi de tout ce que ma pauvreté aura pu épargner...
» Tout en causant ainsi ils avaient atteint la porte des thermes, où ils entrèrent.
Les thermes. — Manière d'emprunter à un avare. — Un repas de garçons chez les Romains. — Les épreuves du parasite Corvinus. — Scipion découvre la retraite d'Helvige. — A quoi peuvent servir les vers d'un mauvais poète. — Préparatifs d'enlèvement.
» Les thermes ou établissements de bains étaient trèsnombreux à Rome; la chaleur du climat jointe aux exer-
circes violents du champ de Mars en avaient rendu l'usage nécessaire et général. On y entrait pour un quadrant (1) payé à la porte ; mais les soins particuliers des épileurs, des masseurs et des gardiens de vêtements étaient payés à part. 11 y avait, en outre, des cuves particulières où, moyennant une plus forte rétribution, on pouvait prendre des bains tièdes, parfumés ou rafraîchis avec de la neige.
» Scipion et ses amis traversèrent sans s'arrêter la cour des thermes, où se trouvait le bassin découvert destiné au peuple, puis le vestiaire et la salle des bains froids; ils ne s'arrêtèrent qu'au tepidarium, occupé par deux bassins de marbre remplis d'eau tiède, et assez vastes pour que cinquante nageurs pussent s'y exercer à la fois. Tout autour régnait une sorte de rotonde garnie de bancs, sur lesquels s'asseyaient les spectateurs. Les murs, revêtus de stuc, étaient ornés de statues de bronze ou de marbre, et, sur le pavé en mosaïque, un artiste grec avait reproduit les principales scènes du poëme d'Hésiode.
» La foule se pressait dans les différentes salles des thermes, où les chants, les cris, les vers récités à haute voix se mêlaient aux sifflements des épileurs, qui tournaient autour du bassin, la pince et la pierre ponce à la main.
» En entrant au tepidarium, Macron se précipita devant son jeune compagnon comme pour lui servir d'introducteur, appelant les baigneurs et criant de préparer les brosses, l'onguent épilatoire et les parfums. Mais les bassins étaient occupés, et il fallut attendre une place libre. Scipion en témoigna son mécontentement.
» — Voilà longtemps que je songe à faire construire, au champ de Mars, des thermes pour moi et mes seuls amis,
(1) Un centime et quart.
dit-il; j'ai eu lort de tarder si longtemps, et dès demain je verrai mon architecte.
» — Ce sera une forte dépense! objecta Macron.
» — Qu'importe? dit le jeune homme, qui se remit à tousser ; les banquiers de la basilique Julia me procureront l'argent nécessaire.
» — Hélas ! mon fils ose-t-il bien se mettre entre les mains des banquiers! s'écria Macron, qui, comme tous les usuriers cachés,' avait contre les prêteurs publics une haine intéressée ; ne comprend-il pas qu'ils se glissent dans le plus riche héritage à la manière des tarets dans le cœur du chêne, et qu'ils finissent par le dévorer?
» — Quand cela serait, dit Scipion, qui porta la main à sa poitrine, comme si la toux y eût réveillé de nouvelles douleurs, mes biens dureront toujours autant que moi, et si les banquiers me ruinent, mes légataires seuls auront à en souffrir; c'est donc leur affaire et non la mienne.
» Macron s'agita ; son œil entr'ouvert se mit à clignoter, ce qui indiquait toujours chez lui une sérieuse émotion.
» — Mon fils a-t-il besoin d'une forte somme pour ces thermes? demanda-t-il.
» — Pour les thermes ou pour autre chose, répliqua Scipion d'un air indifférent, il me faudrait sur-le-champ deux millions de sesterces.
» — Deux millions ! répéta Macron effaré.
» — Au reste, l'embarras n'est point pour moi de les trouver, ajouta le jeune homme ; Rufus me les a offerts sans intérêt, et il se peut que j'accepte, à condition de le porter, par reconnaissance, sur mon testament.
» Le sénateur bondit comme s'il eût été mordu d'un serpent.
» — Rufus! s'écria-t-il avec colère, il t'a proposé! ...
Ah ! je m'en cloutais? En le voyant partager tous tes plai- Firs je le soupçonnais de vouloir dérober ton amitié, éloigner ton cœur de tes vieux amis. Mais, au nom de tous les dieux ! ne te livre pas à ses captations, mon lils; c'est un homme avide, un compagnon dangereux... On dit qu'il parle légèrement de notre auguste empereur Claude !... on peut le dénoncer au sénat !
» — Le généreux Macron en aurait-il donc le projet ? demanda Traulus.
» — Je ne dis pas cela, reprit le vieillard ; mais, par Castor et Pollux ! mon fils n'a pas besoin de s'adresser à ce parvenu ; et puisqu'il lui faut absolument deux millions de sesterces, on les lui trouvera.
» — De grâce, ne vous mettez point en peine pour si peu, mon père, reprit Scipion; même à défaut deRufus,j'ai des amis dévoués qui m'en procureront dix fois davantage... et qui savent que je ne suis point homme à l'oublier. » Un nouvel accès de toux l'empêcha de continuer ; Macron lui ouvrit les bras.
» — Et mon fils ne m'a pas compté parmi ceux-là ? s'écria-t-il d'un ton de reproche attendri ; il ne s'est point rappelé le dévouement de son père !
)) — Excusez moi dit le jeune homme ; mais ce serait vous gêner inutilement.
« — Et si je veux me gêner pour toi, ingrat! s'écria Macron avec une sorte d'emportement de tendresse; s'il me convient de me priver, de vendre prématurément mes récoltes, de réunir entin jusqu'au dernier as pour le procurer ces millions de sesterces ? Aurais-tu bien la cruauté de me refuser ?
» — x*Ji ! c'est trop, mon père, dit Scipion, qui parut touché jusqu'aux larmes, et je ne puis accepter un pareil
» Mais le sénateur paraissait décidé, et, malgré toutes les objections du jeune patricien, il déclara que le lendemain la somme serait à sa disposition.
» Celui-ci parut enfin céder, non sans avoir encore fait allusion à son testament et parlé d'un codicille qui renfermerait une nouvelle preuve de sa reconnaissance. Mais le vieillard l'interrompit pour faire appeler les esclaves du jeune homme et demander une litière.
» Scipion lança un regard de triomphe à Traulus, qui étouffait avec peine ses rires, et ils sortirent ensemble du tepidarium.
» Au moment oii ils traversaient la première cour, Traulus aperçut près du seuil un homme à mine clique et à toge râpée, qui leur souhaitait de loin la bienvenue en portant les mains à ses lèvres. Le jeune patricien cligna des yeux pour le distinguer.
» — Dieux sauveurs! n'est-ce pas le poëte Gorvius?demanda-t-il,le héros de la récitation et le roi des parasites.
» — C'est lui-môme, répliqua Scipion; en passant près de ma demeure il aura senti les vapeurs de la cuisine, et il vient dans l'espoir que je lui accorderai un tabouret à notre souper ; mais que Jupiter hospitalier me pardonne! voilà trop longtemps que ce rat gruge les miettes de nos festins, et je veux m'en délivrer. Aide-moi, Traulus. Les trophées de mes aïeux m'empêchent de dormir ; il faut que ma gloire égale la leur! 11 n'y a encore eu, dans notre famille, que Scipion l'Asiatique et Scipion l'Africain; je veux y ajouter un Scipion Parasitique.
» Ils arrivaient près de Corvius, qui les accueillit avec des exclamations de joie, criant leurs noms très-haut et multipliant les témoignages d'admiration et de respect. C'était grâce à ces flatteries intéressées et à la patience avec laquelle il savait tout supporter, que le poëte affamé
avait mérité ce nom de roi des parasites, que venait de lui donner Scipion.
» Son royaume comprenait dix à douze mille sujets, dont toute rindustrie tendait à se procurer chaque jour un bon repas aux dépens de la jeunesse patricienne. La plupart étaient des prodigues ruinés, des artistes sans talent ou des acteurs siffles, et ils formaient à Rome une véritable corporation, qui avait ses règles et son point d'honneur. Celui-ci consistait principalement à savoir tout supporter sans lâcher prise, la honte pour un parasite n'étant pas de souffrir, mais de jeûner.
» En suivant Scipion, qui lui avait offert à souper, Corvius feignit d'improviser à sa louange une ode piiidarique, composée d'avance pour ceux qui le recevaient, et dont il appropriait simplement le premier vers au nom de son amphitryon. Quand ils arrivèrent tout était prêt, et, lorsqu'il eut donné, en secret, quelques ordres particuliers à son esclave de confiance, le jeune patricien fit passer ses convives dans le triclinium.
» Ce nom, donné par les Romains à la pièce dans laquelle se prenaient les repas, et que l'on peut traduire par salle à trois lits, indiquait, pour ainsi dire, d'avance, l'usage oriental de manger étendu et appuyé sur le coude. Le triclinium de Scipion était pavé de mosaïques, orné de colonnes de jaspe et de cariatides de bronze soutenant d'immenses candélabres. Sur des lits incrustés d'écaillé et d'argent on avait étendu des matelas de laine des Gaules recouverts de pourpre, avec un petit coussin de duvet de cygne pour appuyer le coude. Ils occupaient trois côtés de la salle, et au milieu se dressait une table ronde portée sur un seul pied d'ivoire, et au-dessus de laquelle flottait un voile d'étoffe attalique disposé en forme de tente militaire.
LE ROI nu MONDE. 141
» Des esclaves déchaussèrent les invités, auxquels ils apportèrent des pantoufles de cuir parfumé, avec des couronnes de roses de Pestum et une synthèse ou toge blanche, destinée aux festins. Gomme plusieurs convives avaient amené quelques-uns de ces amis non invités qui viennent à la suite, et que l'on appelle des ombres, il fallut placer trois personnes sur chaque lit.
» On apporta ensuite un grand plateau sur lequel se trouvait le premier service, composé d'oeufs, d'olives et de fruits; ce plateau, bientôt enlevé, fut remplacé par un deuxième, couvert de viandes apprêtées, puis par un troisième, contenant les pâtisseries et les parfums,
» Pendant ce temps Gorvius, assis à part sur un pliant, devant une table à trois pieds, attendait en vain qu'on s'occupât de lui. Enfin Scipion ordonna de le servir à son tour; le parasite affamé prépara son couteau, releva la tête, et ouvrit les narines pour respirer les succulentes effluves.
» Le plateau qu'on lui apporta était en effet chargé des mets les plus appétissants et les plus recherchés, mais à peine y eut-il porté la main qu'il poussa un cri: c'était un service de théâtre en cire coloriée et en bois sculpté.
» 11 se retourna vers le jeune patricien en s'efforçant de sourire.
» — Scipion a la gaieté de Plante, dit-il, et lui seui peut mettre ce bon goût dans la raillerie.
„ Gorvius îTouve-t-il donc ce premier service indigne de sa délicatesse? demanda le jeune patricien; qu'il ordonne, on en essayera un autre.
» Le poëte fît signe aux esclaves, qui enlevèrent le plateau et en apportèrent un deuxième chargé de mets réels, dont l'aspect fit pousser au parasite une exclamation de
joie. C'était un paon de Samos, des liions de Clialcédoine, un jambon de la Lycie et des dattes d'Egypte. Corvius se précipita sur ces plats d'élite et les attaqua l'un après l'autre; mais tous avaient été préparés au jus de coloquinte, et, après d'inutiles essais, il dut y renoncer.
» Scipion fronça le sourcil et prit une voix indignée. » — Est-ce ainsi qu'un convive fait honneur à la cuisine de son hôte, dit-il, et Corvius osera-t-il prétendre q l'on ne puisse souper chez moi? Si tout lui répugne à ce point, c'est que sans doute la faim lui manque, et c'est à moi de la réveiller.
)) — Et comment Scipion le pourrait-il? demanda le poète inquiet en regardant autour de lui.
» — As-tu donc oublié, reprit le jeune patricien, que 1 3 sage Lycurgiie, pour donner de la saveur au brouet noir de Sparte, conseillait les exercices violents suivis de bains dans TEurotas? La danse était surtout recommandée, et je veux ressayer avec toi; holà! mes musiciens Cretois! venez, Corvius vous attend.
» Il fit un geste, et trois vigoureux esclaves entrèrent armés de fouet en peau d'anguille. Corvius effrayé se leva et voulut fuir; mais les Cretois l'enfermèrent dans une sorte de triangle, et commencèrent à chanter une ronde de leur pays en frappant en cadence. Le parasite, pour éviter les coups, sautait h droite et à gauche avec des contorsions si bizarres, qu'un rire homérique s'éleva parmi les convives. Ce furent eux qui les premiers demandèrent grâce. Les Cretois s'ari'êtèrent, et Corvius voulut s'échapper ; mais on le retint de force.
V — Puisqu'une nourriture mortelle paraît grossière à ce disciple des Muses, dit Scipion, résignons.-nous à ne lui ofl'rir, comme aux dieux, que la vapeur du festin.
» Et sur un signe, le parasite fut lié à Tune des colonnes du tricliniuni en face de la table, dont les succulents fumets lui arrivaient. Un esclave spécialement consacré à son service avait soin de lui présenter chaque mets de manière à le lui faire déguster, pour ainsi dire, par la vue et l'odorat, tandis qu'un autre portait à ses lèvres, sans lui permettre de boire, une coupe de vin de Chypre ou de Falerne au lentisque.
»* Les grimaces que la convoitise et le dépit arrachaient au malheureux pendant ce supplice de Tantale continuaient à égayer les convives, qui redoublaient son désespoir en lui vantant certains mets ou en lui portant des santés ironiques.
» Ce fut seulement vers la lin du repas, quand le vin les eut enflammés, que leur attention fut détournée par l'arrivée des joueuses de flûte. Afin de dissiper la chaleur qui commençait à se faire sentir, Scipion ordonua d'écarter le voile de pourpre qui les couvrait, et une rosée au safran tombant de la voûte du tricliniuni y répandit partout sa fraîchem' parfumée. On enleva en même temps la table, et les Thessaliennes commencèrent leurs folles danses.
» Cependant les esclaves continuaient à faire circuler les coupes, la gaieté des convives se changeait insensiblement en une ivresse bruyante; Macron, profitant de la prodigalité de son hôte, ne buvait que du vin de Grèce et entrecoupait chaque libation de propositions de service et de témoignages de tendresse. A l'entendre, il eût voulu offrir à Scipion son crédit, sa vie, et jusqu'à ses pauvres biens, si un tel présent eût été digne do lui. Mais le jeune patricien, animé par l'orgie, avait oublié ses projets contre le capteur de testaments, et no s'o-jcupait que des danseuses thessaliennes.
» — A Vénus Victorieuse j'offre cette libation ! dit-il en répandant quelques gouttes du falerne qu'on venait de lui verser ; par les immortels ! je donnerais tout l'or du vieux Macron pour la jeune tille que cette danseuse me rappelle.
„ Quelle danseuse? demandèrent plusieurs convives.
» — Celle qui porte une tunique verte et dont les tresses noires sont ornées de petits orbes d'argent.
» — Elle ressemble donc, dit Traulus, à la jeune fille du mont Aventin?
0 — Et que nous avons retrouvée dans cette cabane des bords du Tibre, ajouta Scipion
» — Pourquoi ne l'y avoir pas recherchée depuis?
» — Crois-tu que je l'aie négligé? reprit le jeune homme, dont l'œil s'enflammait; mais la maison est vide!
» — Et tu n'as pu savoir ce que la jeune fille était devenue ?
» — Depuis huit jours mes affranchis s'informent vainement; mais dussent les dieux infernaux la cacher aux bords du Styx, je saurai où elle se cache. Elle m'a frappé assez près du cœur pour que je la veuille, même au prix que Tarquin paya pour avoir Lucrèce.
» — L'exil et la mort ! Par Hercule ! elle est donc bien belle? demandèrent quelques voix.
» — Je ne sais, dit Scipion avec une passion qu'exaltait l'ivresse ; mais le maître des dieux a sans doute mis en elle quelque chose qui ne se trouve point ailleurs, car elle a réveillé chez moi des ardeurs que je ne connaissais plus depuis la prise de la robe virile.
» — Quelle est cette femme qui peut faire Ja joie de mon fils? demanda Macron,
» — La sœur ou Pépouse d'un barbare qui conduit une barque sur le fleuve, répliqua Traulus avec un peu d'ironie.
LE ROI DU MONDE. 44o
» — Et elle résiste à Scipion? s'écria le sénateur; elle ose le fuir? Dieux immortels ! où sommes-nous donc et quel sort préparez-vous à l'empire de Romulus? Est-il donc vrai que les fondements de la société soient ébranlés à ce point qu'une batelière du Tibre ne coure poirit au-devant des caresses de mon fils? Mais, par nos ancêtres ! une telle audace ne restera pas impunie; il faut que cette femme vienne elle-même s'offrir à tes embrassemenls, et...
» Un souvenir subit sembla traverser sa mémoire :
» — J'y pense ! ajouta-t-il en frappant sur sa cuisse ; je te la ferai retrouver; j'ai un moyen sûr.
» — Lequel? demanda vivement Scipion.
') — Un batelier comme celui dont tu parlais tout à l'heure, un barbare aussi, uu Germain!
» — Que tu connais?
» •— D'aujourd'hui ; il veut que je l'attache à la station de barque de la Tuilerie.
» — D'où vient-il?
» — De la station établie au-dessous du pont Palatin.
« Traulus et Scipion firent un mouvement.
» ~ C'est celle de notre homme! s'écria ce dernier; de grâce, mou père, son âge, son apparence?
» Macron fit du Germain une description à laquelle les deux jeunes gens crurent le reconnaître.
» — Mais son nom? demanda Traulus en cherchant; il me semble l'avoir entendu prononcer par la jeune fille.
j> — Elle l'a appelé Getax! dit Scipion.
» Le sénateur consulta ses tablettes.
M — C'est bien cela, dit-il ; et maintenant je me rappelle, il ne part point seul... il emmène avec lui une orpheline... qu'il doit épouser.
» — Plus de doute! interrompit Scipion, ce sont eux! mais où les trouver, mon père?
HQ le roi du MONDE;
» — Voici l'adresse qu'il m'a fait écrire :
» Velabre, île de la Maison verte^ à l'école des cosmète^ de l'affranch ie Herma.
„ J'y vais ! dit Scipion en se jetant à bas du lit de pourpre.
» Traulus le retint.
» — Yeux-tu donc que la vue de l'oiseleur mette en fuite la colombe? dit-il. Envoie un de tes esclaves pour s'informer et reconnaître les lieux ; à son retour, nous verrons ce qu'il faut faire.
» Le jeune homme comprit la sagesse de ce conseil, appela l'Égyptien qu'il chargeait de ses missions secrètes et lui donna ses instructions.
» Pendant ce temps, la nuit était venue, les torches de cire parfumée qui garnissaient les candélabres furent allumées ; on distribua aux convives de nouvelles couronnes d'ache et de verveine, et l'on apporta de plus grandes coupes.
» Les efforts tentés par Corvius pour échapper à sa captivité rappelèrent sur lui l'attention.
» — Qu'Apollon nous pardonnne! dit Traulus, le falerne nous a fait oublier son favori *, mais il ne sera pas dit que nous aurons ainsi méprisé les chastes filles de Mnémosyne. Faites silence, Romains, le grand Corvius va nous réciter ses vers.
» — Et s'ils aident à notre digestion, ajouta Macron, que le vin avait mis de belle humeur, je lui fais servir un coquillage farci avec le tiers d'un congé (1) de petit vin de Sabine.
» Le parasite parut peu encouragé par une pareille promesse -, mais l'esclave au fouet de peaux d'an-
(1) Un litre neuf centilitres.
LE KOI DU MONDÉ* l47
guille était toujours près de lui, et il dut se résigner.
» — Surtout, fit observer Traulus,ne nous récite ni l'héroïne de Bucéphale ni les tristes sur tes amours avec la tavernière de la rue Subura ; nous voulons des vers nobles, faciles, mélodieux, tels que tu n'en as jamais faits. Tâche donc d'avoir aujourd'hui du génie par hasard, ou garre les étrivières !
» Le malencontreux poète, de moins en moins rassuré, regarda avec désespoir la porte du triclinium ; mais l'esclave impatient lit claquer son fouet, Corvius tressaillit, toussa pour s'éclaircir la voix, et annonça qu'il allait réciter son nouveau poëme sur l'enlèvement de Proserpine.
» Pendant que la voix creuse et emphatique du parasite commençait à psalmodier une description des campagnes de l'Etna, les convives reprirent leur entretien, à chaque instant entrecoupé d'exclamations bruyantes ou d'éclats de rire. L'Égyptien envoyé au Yelabre par Scipion ne tarda pas d'ailleurs à revenir avec toutes les informations nécessaires. Il était entré chez Herma sous prétexte de connaître les conditions de son école ; il avait vu Helvige, qui était bien la jeune fille deux fois échappée à son maître, et qui devait épouser Getax le lendemain.
» A cette nouvelle, Scipion s'écria qu'il empêcherait cette union à tout prix, et parla d'enlever Helvige à l'instant même; mais l'esclave, qui avait tout examiné, signala les difficultés d'une pareille entreprise. La maison, habitée par des ouvriers gaulois ou germains liés à Herma parles liens de races et de voisinage, était trop bien gardée pour que l'on songeât à y faire irruption. D'un autre côté, il paraissait impossible d'attirer Helvige au dehors à une pareille heure. Cependant il n'y avait pas un instant à perdre si l'on voulait l'arracher à Getax ; le lendemain il serait
d48 LÉ ROI DU MONDE.
trop tard . Scipion, tout ù l'emportement de ses désirs, proposait mille expédients, dont on lui dcmontrait à l'instant l'impossibilité ; il s'indignait de ces obstacles, s'agitait sur son lit en criant de colère et demandait à ceux dont il était entouré des encouragements et des conseils.
» Resté seul étranger au débat. Corvius continuait sa récitation avec la même emphase. 11 en était à décrire Proserpine fuyant devant le char de Pluton, dont les essieux enflammés embrasaient la forêt et forçaient la jeune fille, cernée par l'incendie, à chercher un asile dans les bras mêmes du dieu qu'elle fuyait. Ces vers arrivèrent à l'oreille de Traulus, qui rêvait le front penché ; il se redressa pour écouter, et battant des mains :
» — Que les fils d'Apollon soient à jamais loués! s'écriat-il en se tournant vers Scipion ; tu dois une hécatombe à l'illustre Corvius, car il vient de te fournir le moyen que nous cherchons!
r> — Comment cela? demanda Scipion.
« Traulus s'adressa au parasite :
)' — Répète tes derniers vers, dit-il.
» Le poëte obéit; et Scipion se jeta à bas du lit avecun€ exclamation de joie.
» — A vos aigles ! à vos aigles î s'écria-t-il en parodiant le cri de bataille des Romains ; sur ma tête ! Corvius, tu as vaincu le destin, et je renonce au titre de parasitique. Qu'on lui serve tout ce qu'il demandera, et qu'il prenne ici la place consulaire; je marquerai cette soirée à la craie blanche comme une des plus heureuses de ma vie.
» — Il était allé prendre le poëte par la main et l'avait conduit au lit qu'il venait de quitter ; Corvius, stupéfait d'un changement si subit et voyant se dresser devant
lui la table couverte de mets exquis, n'osait en croire ses yeux et ne souriait que de la moitié du visage. Il porta la main . au premier plat avec une sorte d'inquiétude ; mais quand il vit que les convives quittaient leurs places sans s'occuper davantage de lui, et le laissaient maître de la table, tous ses traits s'illuminèrent et s'élargirent ; il s'étendit plus à l'aise, ramena le coussin de plumes de cygne sous son coude, et, tendant sa coupe, demanda d'uije voix impérieuse du vin de Campanie mêlé d'un tiers de falerne.
)> Cependant Scipion était passé avec Traulus et Macron dans une pièce voisine, où le nouveau projet des deux jeunes gens fut mis en délibération. Accident ou crime, l'incendie était à Rome une chose pour ainsi dire journalière; vingt fois dans leurs orgies nocturnes les jeunes gens du patriciat l'avaient allumé dans quelque pauvre maison isolée pour éclairer leur route, et l'on touchait au jour où un empereur artiste, Néron, allait embraser la ville entière afin de se faire une idée plus exacte de l'incendie de Troie. 0 1 avait même accusé des hommes consulaires de mettre le feu aux maisons dont ils voulaient acquérir les terrains à vil prix, et Macron avait fait de Tincendie un de ses moyens de lucre les plus certains. Aussi ne fit-il aucune objection au plan proposé. Scipion fit préparer à la hâte un chariot couvert et attelé de trois mules; il donna ses instructions à un archer parthe habile à lancer des flèches garnies d'étoupe enflammée, et, ^armant lui-même d'une courte épée espagnole cachée sous son manteau, il se dirigea avec Traulus vers le Velabre , tandis que Macron courait à sa propre demeure pour réveiller ses esclaves.
Un rêve sur le Tibre. —L'incendie.— Herma seule est retrouvée. — Getax chez Scipiou. — Mode d'assignation chez les Romains. — Un jugement devant le préteur, et comment, faute d'argent, Getax ne peut obtenir justice. — Appel au peuple. — On se prépare à brûler la maison de Scipion. — Manière dont ce dernier détourne le danger. — Getax obligé de fuir au temple de Jupiter Capitolin.
» Getax avait quitté Helvige de bonne heure pour charger clans sa barque leur pauvre mobilier et conserver libre toute la journée du lendemain. Ce déménagement Toccupa une partie de la nuit. Lorsqu'il fut enfin achevé, le Germain étendit une natte de jonc à la proue de la barque, et se coucha le front tourné vers les étoiles. Mais, malgré la fatigue, ses yeux ne purent se fermer. Il pensait à cette vie nouvelle qui allait commencer pour lui dans quelques heures, et toutes les images de l'amour heureux passaient successivement devant sa pensée comme les scènes d'un drame muet et émouvant. H se voyait dans sa nouvelle demeure de la Tuilerie, ombragée de peupliers et de saules, loin du bruit de Rome, et isolé dans son amour.
)' D'abord Helvige était assise à la poupe de sa barque, comme une divinité titulaire, et il raniait les yeux fixés sur ses yeux.
» Puis vieillissant son rêve de quelques années, il voyait la jeune femme retenue au logis par ses devoirs de mère et l'attendant le soir sur la pierre du foyer. Dans ses bras était un enfant qui le reconnaissait de loin
et qui poussait des cris de joie en tendant vers lui ses petites mains.
» Encore quelques années et l'enfant avait grandi. Il ramait à ses côtés dans la barque, il chantait avec lui les vieux airs de la Germanie. 11 semblait à Getax sentir sa force doubler, et qu'il vivait de deux vies, l'une déclinante, l'autre à son aurore.
» Il en était là de son rêve éveillé, quand ses regards s'arrêtèrent sur une lueur rougeâtre qui se reflétait dans le ciel ; elle semblait tantôt s'affaiblir, tantôt se ranimer, mais elle grandit enfin et enflamma l'éther.
» Getax se leva et promena les yeux autour de lui. Derrière le temple d'Hercule Victorieux, au delà du Forum, s'élevait une colonne de fumée pailletée d'étincelles ; bientôt brilla la flamme, dont les langues ardentes s'allongeaient toujours plus hautes. C'était dans la direction du Velabre! Le Germain s'élança sur la rive et prit sa course vers l'incendie. Il eut bientôt traversé le Forum et atteint le marché des pêcheurs. La foule se précipitait de toutes parts dans la même direction, mais sans pouvoir dire où était le feu : les uns nommaient le marché à l'huile, les autres le faubourg Jugarius, quelques-uns la rue Tarpéienne.
» En arrivant aux premières maisons du Velabre, il fut arrêté par la multitude entassée aux abords de l'incendie. Il vit arriver Macron, suivi de sa troupe d'esclaves portant les crocs, les pistons et les amphores remplies d'eau; il était entouré de propriétaires dont les maisons se trouvaient menacées. Les uns achetaient le secours de ses gens, afin de préserver leurs propriétés ; d'autres, plus exposés lui vendaient les leurs à vil prix.
» Quelques mots saisis au passage firent comprendre à Getax que le foyer même de l'incendie était dans Pile
occupée par Herma! Éperdu, il se précipita au milieu de la foule et essaya de s'y ouvrir violemment un passage; mais il s'épuisa longtemps en vaines tentatives. A peine ses efforts désespérés l'avaient-its porté de quelques pas en avant qu'un flot le reprenait et le rejetait plus loin. Enfin, à force de cris, de prières, de coups donnés ou reçus, il perça cette masse mouvante, tourna la première ligne de maisons, et arriva au carrefour de raffranchie. Mais il s'arrêta froudroyé ! Son œil cherchait en vain la maison d'Herma ! A la place qu'elle avait occupée, on n'apercevait plus qu'un amas informe de décombres, d'où sortaient encore quelques jets de fumée et de flamme !
M Getax courut autour de ce brasier comme un insensé, appelant à grands cris Helvige, cherchant autour de lui, demandant à tout le monde ce qu'elle était devenue. Les réponses contradictoires le faisaient passer alternativement de l'horreur à l'espérance. Tantôt on affirmait que la plupart des habitants, surpris dans leur sommeil, avaient péri dans les flammes, tantôt qu'ils avaient été avertis à temps et s'étaient réfugiés dans les maisons voisines. Le Germain y courut pour obtenir quelques renseignements plus précis : nulle part on n'avait aperçu Herma ni la jeune OUe.
» A l'une des dernières maisons seulement, vers l'entrée du faubourg, on assura avoir vu passer un chariot recouvert et attelé de trois mules, duquel sortaient des cris de femme. Getax frémit à la pensée qu'au milieu du tumulte Helvige avait pu tomber au pouvoir de son persécuteur! Mais il repoussa sur-le-champ ce soupçon, et recommença son enquête, non plus cette fois en demandant la Jeune fille inconnue au Velabre, mais en s'informant d'Herma. Cette recherche lui réussit mieux. Il apprit que la vieille
affranchie avait été vue se dirigeant vers la porte Carmentale, et il se rappela qu'elle y avait une parente. Il réussit à découvrir sa maison, dont il trouva la porte ouverte, et il s'y précipita en appelant Herma. La voix de celle-ci lui répondit, et l'affranchie apparut bientôt ellemême sur le seuil ; mais, à la vue du Germain, elle leva les bras au ciel.
» — Helvige ! Helvige ! demanda Getax haletant.
Y> — Enlevée, répondit Herma en se tordant les mains.
» Un nuage passa sur les yeux du barbare. L'espérance seule avait jusqu'alors soutenu ses forces ; il sentit qu'elles l'abandonnaient ; ses genoux fléchirent , il se retint au mur pour ne pas tomber.
» — Enlevée! bégaya-t-il en passant une main sur son front, où la sueur venait de se glacer; enlevée! Où? comment? quand cela?
» — Cette nuit, répliqua l'affranchie. Quand, effrayées par les flammes nous avons voulu fuir, des hommes étaient là près du seuil ; ils ont saisi Helvige, ils Font arrachée de mes bras et jetée dans un char recouvert.
» — Attelé de trois mules, interrompit Getax.
» — Et qui a disparu du côté du Forum.
» — C'est cela! c'est cela ! cria le Germain; le chariot... les cris de femme !... Ah! mon inquiétude, tout à l'heure, quand on m'en a parlé, était un pressentiment! c'est bien elle! et le ravisseur est Scipion.
» — Alors, que les dieux nous protègent! s'écria Herma en levant les yeux au ciel.
» Mais le Germain s'était déjà redressé.
» — Scipion, répéta-t-il... Sa demeure n'est-elle point sur la voie Sacrée, près du temple des Pénates.
»— Hest vrai, répliqua Faffranchie,'mais que prétendstu faire?
» — Sauver Hclvige! dit Getax, qui, sans écouter les objections et les cris d'Herma, s'élança au dehors et prit en courant le chemin du Forum.
» Pendant toutes ces recherches et ces explications le jour était venu; on voyait déjà les Romains se rendre de toutes parts chez leurs patrons et aux basiliques où siégeaient les tribunaux. Getax eut un moment l'idée de courir chez le préteur pour lui demander justice ; mais en songeant qu'Helvige était au pouvoir de son ravisseur, et que tout retard pouvait être fatal, il passa outre et précipita sa course jusqu'à la demeure de Scipion.
» L'affluence des clients qui remplissaient l'atrium et dont la foule se prolongeait jusqu'au dehors du seuil eût suffi pour lui désigner la maison du jeune patricien. N'ignorant pas qu'il ne pourrait arriver jusqu'à lui que par ruse, le Germain se présenta hardiment comme chargé d'un message qu'il ne devait remettre qu'à Scipion lui-même.
» Le nomenclateur, placé à la petite porte des entrées de faveur, le regarda avec une certaine défiance, et lui répondit que son maître avait défendu de le déranger si matin.
» — Va lui dire, reprit Getax, que mon message ne souffre aucun retard.
» — De quelle part vient-il? demanda l'esclave. » — De quelqu'un... dont le nom ne peut être prononcé.
» Le nomenclateur plia les épaules.
» — Alors, tu peux attendre dans l'atrium avec nos clients, dit-il, en faisant un mouvement pour refermer la petite porte.
» Mais Getax le saisit par la tunique, et le secouant rudement :
LE ROI DU MONDE. loD
» — Prends garde à ce que tu dis, vaurien ! s ecria-t-il, et va demander à ton maître s'il se rappelle les ides de ce mois et l'étrangère qu'il a poursuivie jusqu'au Tibre.... Je viens de sa part.
» Le nomenclateur, dominé par cette assurance, salua presque respectueusement, et fit entrer Gctax dans la pièce des réceptions particulières.
» Quelques clients plus favorisés à cause de leurs richesses s'y trouvaient déjà réunis. L'esclave, qui était ressorti, fut longtemps absent. Le Germain, dont le sang bouillonnait de douleur et d'impatience, allait pénétrer de force dans les appartements intérieurs, quand une porte s'ouvrit enfin au fond de la salle d'attente, et laissa voir un jeune homme en toge du matin. Le murmure qui s'éleva aussitôt parmi les clients lui apprit que c'était Scipion lui-même. 11 s'avançait d'un pas nonchalant, en se brossant les ongles, et sans répondre aux humbles salutations de ceux qui l'attendaient ; enfin il releva la tête et promena autour de lui un regard distrait, qui s'arrêta sur Getax.
» — C'est là le messager qui me demande , dit-il.
» Le nomenclateur, qui, comme tous les esclaves appartenant aux gens bien nés, avait défense de parler devant le maître, se contenta d'un signe affirmatif.
» — Que veut-il? reprit Scipion, qui se tourna vers Getax.
» Mais celui-ci s'était jeté à sa rencontre, entre la porte intérieure et lui, et comme s'il eût voulu lui couper toute retraite, et élevant la voix, de manière à être entendu de tous, il s'écria :
» — Je viens te redemander la jeune fille que tu as fait enlever cette nuit pendant l'incendie du Yelabre.
» Scipion tressaillit et fit un pas en arrière.
156 LE no I DU MONDE.
» — Quel est cet homme? dit-il vivement au nomenclateur.
» Celui-ci, pâle et saisi, recula jusqu'au mur sans pouvoir répondre; le Germain le fit à sa place.
»— Qui je suis? répéta-t-il; ne Tas-tu donc pas deviné? Je suis le protecteur, l'ami, bientôt l'époux de celle dont tu t'es rendu maître en violant toutes les lois divines et humaines.
» Le patricien voulut l'interrompre.
» — N'essaye pas à nier! conlinua-t-il impétueusement ; on a vu tes gens l'entraîner ; on a entendu ses cris : elle est ici, et par les dieux immortels ! je ne sortirai pas avant que tu me l'aies rendue !
» Scipion, un moment interdit, avait étéprompt[à se remettre. Il lança au nomenclateur éperdu un regard qui le fit chanceler, et, tournant le dos à Getax, avec un ricanement hautain :
» — Depuis quand laisse-t-on entrer ici les esclaves ivres? demanda-t-il. Holà! vous autres, qu'on vienne me délivrer de ce drôle et qu'on le jette dehors à coups d'étrivières !
» Les gens qui se trouvaient dans la pièce voisine accoururent et voulurent saisir Getax. Celui-ci comprit que la résistance serait inutile, et qu'une fois la porte franchie, tout espoir était perdu. Aussi sa résolution futelle prise à l'instant. Après avoir reculé devant les esclaves, il se jeta brusquement de côté, courut à Scipion, le saisit au cou et s'écria :
» — Au nom de la loi des Douze Tables ! je te somme de me suivre devant le préteur comme accusé de rapt et d'incendie !
^ Tous les spectateurs parurent saisis, et les esclaves «;ux-raêmes reculèrent. Le jeune patricien fit seul un
effort pour se dégager, en appelant les clients à son aide. Les plus officieux accoururent. Alors le Germain se retourna vers eux, et leur touchant l'oreille, selon l'usage de la procédure romaine, il ajouta :
» — Je vous prends à témoin de mon assignation que je vous ordonne d'écouter et de fixer dans votre mémoire.
» Les clients étonnés s'arrêtèrent. Au milieu de cette société corrompue de Rome où tous les nobles instincts allaient s'éteignant et où toutes les autorités, successivement attelées aux plus mauvaises passions, touchaient à leur ruine, un seul pouvoir avait survécu, celui de la procédure ! Formaliste par nature, la nation romaine avait conservé le respect de la judicature à défaut de la justice, et Tiniquité elle-même avait besoin de se masquer sous le symbole légal. Appelés devant le préteur dans les formes voulues par la loi, Scipion ni ses clients n'osèrent résister à l'assignation. Le jeune patricien déguisa même sa mauvaise humeur sous un air d'indifférence ironique, et, montant dans sa litière, il prit avec Getax et les clients le chemin du prétoire.
» Pendant longtemps la justice s'était rendue au Forum , en présence du peuple ; c'étaient là que les plus illustres orateurs romains avaient prononcé les discours qui devaient faire l'admiration de la postérité et servir de modèle à tous les âges ; mais, depuis, les prétoires avaient été transportés dans des basiliques où les discussions judiciaires avaient perdu une partie de leur intérêt et de leur grandeur. C'était là que le préteur des étrangers^ spécialement destiné à juger les différends entre les citoyens et les barbares, rendait justice les jours fastes, c'est-à-dire reconnus
heureux dans le calendrier religieux des Romains. La loi lui défendait, ainsi qu'à tous les autres préteurs, de quitter Rome un seul jour, afin que le peuple n'eût jamais à craindre l'absence de ceux qui devaient faire respecter les droits publics et privés.
» Getax trouva donc le magistrat qu'il cherchait ; mais afin d'amoindrir, autant qu'il le pouvait, l'ennui de son exactitude forcée, Gethégus (c'était le nom du préteur) était entouré de chevaliers avec lesquels il jouait aux dés. A la vue de Scipion, tous poussèrent un cri de joie.
» — Thémis nous est propice! dit Gethégus, voici le roi des portiques (1) : vite, faites place, et passez-lui les dés.
» — Gethégus espère-t-il me voir faire le coup du chien? demanda Scipion en riant.
» — Nullement, nullement, ami, dit le préteur^ mais plutôt celui de A'énus ! On sait que la déesse t'est favorable; mais qui peut donc t'amener à mon prétoire?
» — Interroge ce drôle, dit Scipion en indiquant le Germain et s'asseyant devant la petite table d'ivoire sur laquelle on faisait rouler les dés.
» — Ah ! ah ! il est demandeur! fit observer Gethégus, qui jeta sa mise dans la sébile destinée à recevoir l'argent. Voyons ! de quoi s'agit-il ?
» Getax, étonné, répéta néanmoins à haute voix son accusation.
» — Comment! comment! une jeune fille enlevée ! répéta le préteur en riant. Ah I voilà ce que je n'aurais jamais cru, cher ami; est-ce bien à toi de prendre un
(i) Les portiques servaient de promenade. Le roi des porliqucs, à Rome, était ce que i^ourrait être, à Paris, le roi du boulevard de Gand.
LE ROI DU MONDE. lo9
pareil souci quand nos plus belles patriciennes consultent les magiciennes pour obtenir ton auiour?
» Et se retournant à demi vers le barbare stupéfait :
» — Continue, ajouta-t-il et fais connaître les preuves.
» GGtaxrâpéta tout ce qu'il savait, tandis que le préteur, qui venait de perdre dix aurei, redoublait la mise avec humeur et prenait à son tour les dés.
» — Ah! fort bien, dit-il, quand le Germain eut achevé et en agitant les dés dans le cornet; ainsi tu as un témoin... Le coup du char, chevaliers... à toi, Scipion... — Tu fais valoir des preuves et des indications... — Par Hercule! le coup du vautour... c'est vingt aurei... je redouble... — Tu veux, n'est-ce pas, que je te donne une action contre Scipion.
» — Et le préteur ne peut me la refuser! répliqua Getax avec force; car, bien que je ne sois qu'un étranger, j'ai pu entendre lire les lois des Douze Tables, gravées partout sur l'airain des temples et des basiliques.
» — En vérité, dit Gethégus, qui surveillait son nouveau coup, n'admirez-vous pas, clievabers, l'audace de ces barbares... Malheur! Le coup royal, je perds encore (i).
» — Les dieux sont justes ! s'éciia le Germain indigné et ils veulent rappeler au préteur qu'il n'est point ici pour consulter les dés, mais pour faire exécuter les lois.
» Uq murmure s'éleva parmi les chevaliers, et Gethégus se retourna en rougissant.
» — Par le sang! tu es bien hardi, dit-il, en regardant
(l) Tous ces noms indiquent les différents coups de dés. Le coiq) de chien a lieu lorsqu'on a as partout; celui de Yénus quand on a quatre nombres différents; celui du char quand on a quatre nombres pareils; le coup du vautour quand on a trois faces pareilles et une différente; le coup royal quand il y a autant de faces différentes que de faces pareilles.
fixement le barbare, qui ue baissa point les yeux; eh bien , tu demandes qu'on te fasse justice ; on te la fera. Scipion veut-il que l'on rédige la formule de l'action à introduire contre lui ?
« — Inutile, dit le jeune homme nonchalamment.
» — Et combien de temps demande-t-il pour préparer sa défense ?
» — Le temps de gagner un aurei.
« — Ainsi tu acceptes le débat à l'instant même?
» Scipion fit un signe affirmalif.
» — Alors, dit le préteur avant de l'engager, que chacun de vous remplisse les conditions de la loi et présente un répondant.
» Tous les chevaliers offrirent de se porter forts pour Scipion; mais Getax resta stupéfait et saisi. Il ne connaissait point cette disposition du code romain qui, avant tout jugement, obligeait les deux parties à donner caution qu'elles se soumettraient à la sentence. Il voulut balbutier quelques objections ; mais Gethégus l'interrompit brusquement.
« — Toi qui as étudié les lois, dit-il avec ironie, ignores-tu que le plaideur les invoque et ne les discute pas ?
» — Mais alors le pauvre et l'étranger n'ont à Rome aucun droit ! s'écria Getax.
» — Peux-tu présenter caution? répéta le préteur.
» — Non! dit le Germain accablé.
» — Sors donc et épargne-nous tes plaintes, reprit Gethégus.
w Et sur un signe de lui, les licteurs repoussèrent Getax, qui voulut en vain résister ; il fut saisi violemment, traîné jusque au seuil et jeté hors du tribunal.
n La douleur du barbare se tourna alors en une rage désespérée. Les gardes armés du faisceau de verges qui
veillaient à la porte du prétoire ne lui en permettaient plus rentrée , mais il se retourna vers la foule qu'avait attirée le bruit, et se mit à demander secours et vengeance. Bien que depuis Auguste le peuple eût perdu la plupart de ses droits, les traditions du passé n'étaient point tellement oubliées qu'il ne s'émût encore facilement aux appels faits à sa justice. 11 y a toujours dans les masses des tendances qui survivent aux institutions, et" les citoyens de la Rome impériale n'avaient pu perdre complètement la turbulence occupée naguère dans les brigues publiques. Le Germain fut bientôt entouré de gens accourus à ses cris, qui se mirent à l'interroger. C'étaient surtout ces oisifs à mœurs équivoques, ces plaideurs ruinés, ces hommes flétris par quelque arrêt des centumvirs, qui remplissaient d'habitude les abords de la basilique, tous plus ou moins ennemis de la justice, et prêts contre elle à toutes les révoltes.
» Le nom de Scipion suffisait seul d'ailleurs pour les rendre favorables à l'accusation. Aucun autre n'était, en effet, plus impopulaire dans la plèbe romaine, non-seulement à cause de la haine traditionnelle de sa famille contre les institutions tribunitiennes, mais à cause de son opulence insolente et de ses dédains. Le dernier descendant de cette race hautaine avait porté au comble son impopularité en se mettant à la tête de la jeunesse patricienne, dont les insultes publiques provoquaient sans cesse le peuple au théâtre et jusqu'au champ de Mars. Aussi la dénonciation de Getax fut-elle accueillie par des clameurs d'indignation. On s'écria que les préteurs étaient eux-mêmes desTrossules ennemis du peuple, que près d'eux les riches seuls pouvaient obtenir justice , que les pauvres n'avaient plus à espérer de sûreté pour leurs femmes, pour leurs filles, ni pour leur propre vie! Quel-
ques-uns ajoutèrent que puisque l'empereur était absent et ne pouvait être invoqué, il fallait en appeler au peuple.
» Cet avis, jeté au hasard, fut accueilli par une approbation unanime. On entraîna Getax au Forum, où la foule se trouvait réunie comme d'habitude ; on le porta presque jusqu'à la tribune, et on lui cria d'assigner Scipion à comparaître, comme le faisaient les magistrats pour les jugements publics.
» A la vue du barbare, les vêtements en désordre, les cheveux épars et les traits entlammés par la douleur et la colère, la foule s'était retournée vers les- rostres ; il y eut une exclamation de surprise, puis il se fit un demi-silence.
» — Quel est cet homme? que veut-il? s'écria- t-on de toutes parts.
)' — Justice! répliqua Getax, qui, emporté hors de luimême, n'éprouvait ni embarras ni hésitation ; le préteur Gethégus me l'a refusée ; je viens la demander au peuple romain.
» Et, avec cette éloquence inattendue que donnent les émotions suprêmes, il se mit à raconter tout ce qui avait eu lieu. Étranger, il était venu chercher à Rome l'abri que sa puissance accorde à chaque homme libre ; et Scipion n'avait pas craint de faire insulte à l'hôte du peuple romain! Armé de la flamme comme un bandit, il avait violé son foyer domestique, enlevé une jeune fille que protégeaient les lois et la majesté de Rome ! Il avait brisé latessère hospitalière (1), respectée par les plus criminels!
» A mesure qu'il parlait, l'agitation de la foule, qui
(l) L'hospitalité était très-honorée à Rome; elle établissait entre les gens une sorte de parenté. Lorsqu'on avait un hôte, on lui donnait la moitié d*nne petite tablette de bois appelée tessére hospitaUère et qui restait comme un symbole d'alliance entre lui et vous. >'uire à son hôte était ce
semblait s'animer sous sa parole, allait grandissant ; on voyait les têtes onduler comme les vagues d'une mer orageuse. Quelquefois la rumeur éclatait en cris d'indignation, puis le silence se faisait de nouveau pour écouter le Germain. Les plus rapprochés l'interrogeaient sur l'heure de l'incendie et de l'enlèvement, sur les circonstances ; quelques-uns, plus prudents, demandaient des preuves. Getax prononça le nom d'Herma.
» — Il y a un tjmoin ! qu'on l'appelle ! qu'il vienne ! s'écrièrent toutes les voix.
» Et sur l'indication du Germain, plusieurs auditeurs coururent à la maison de la porte Garmentale.
» Mais cette espèce d'entr'acte, loin de ralentir l'animation de la foule, sembla la redoubler. Du rôle passif d'auditoire, elle passa, tout à coup, à une sorte de discussion tumultueuse, daos laquelle l'accusation de Getax était appuyée par le plus grand nombre, et mise en doute seulement par quelques voix. Outre son hostilité héréditaire contre l'insolence patricienne, le prolétariat romain s'était toujours montré particulièrement sensijjle aux actes qui paraissaient outrager le foyer domestique. Au milieu d'une corruption dont ses maîtres lai donnaient l'exemple, il avait conservé l'horreur de la violence faite à la pudeur. La vengeance de pareils outrages était pour lui une sorte de tradition qui semblait intéresser son honneur; et le même peuple qui avait souffert l'assassinat des deux Gracques n'avait pu supporter ni le viol de Lucrèce ni le rapt de Virginie.
qu'on appelait briser la tessère hospitalière, et la chose était regardée comme un crime. Certains particuliers étaient les hôtes d'une nation étrangère, et tous les étrargers qui Imbitaient Rome se reg rdaicnt comme les hôtes de la rcpuLliquo.
» Les paysans venus de la campagne romaine pour les mundines (1) laissaient éclater surtout leur indignation. Obliges de payer de grosses redevances au patriciat, dont ils tenaient les biens à fermage, ils demandaient jusqu'où devait aller son audace, si, après s'être emparé de toutes les franchises, de toutes les dignités, et même de la terre et de l'eau, dont on ne pouvait jouir qu'en lui payant tribut, i] en venait à ne plus même respecter l'honneur des familles. On s'attaquait d'abord, disaient-ils, à un étranger, pour habituer les esprits à ces violences ; mais plus tard viendrait le tour des affranchis et des citoyens eux-mêmes.
)' Ces récriminations redites et commentées parcouraient la multitude, qui s'excitait ainsi elle-même, et passait peu à peu de Tindignation à la menace,
» L'autorité des empereurs pesait bien plus lourdement sur l'ordre des patriciens et sur celui des chevaliers, dont ils avaient tout à craindre, que sur le peuple, qu'ils s'efiforgaient de contenir par des spectacles et des largesses; aussi ce dernier, bien qu il eût perdu la plupart de ses droits politiques, savait-il reprendre, à l'occasion, le droit de se faire justice par ses propres mains. Les Césars, implacables contre les conspirations de la noblesse, fermaient les yeux sur les explosions populaires. Bien des fois déjà elles avaient éclaté à l'occasion de quelques-uns de ces crimes qui soulèvent la colère des multitudes, et pour la punition desquelles les lois sont impuissantes ou les magistrats complices.
» L'indignation toujours croissante excitée par la dénonciation de Getax menaçait de soulever une de ces tempêtes auxquelles rien ne peut résister. Quelques clients
(1; Marches.
deScipion, qui avaient d'abord essayé de le défendre, comprirent l'inutilité de leurs efforts et s'échappèrent pour le prévenir.
» Mais presque au même instant ceux qui avaient couru à la maison de la porte Garmentale en revinrent avec Herma ; ils avaient obligé la vieille affranchie à les suivre telle qu'ils venaient de la trouver, et encore dans le désordre qui avait suivi l'incendie. Quand la foule aperçut cette femme à demi vêtue, ses cheveux gris retombant sur ses épaules, les mains couvertes de brûlures et enveloppées de bandelettes, l'air égaré, les yeux gonflés de larmes et le front encore noirci de la fumée de l'incendie, une clameur de pitié s'éleva de toutes parts ; mais quand Herma, provoquée par les questions, eut raconté d'un accent entrecoupé tous les détails de cette nuit terrible, la pitié se changea en fureur, et des cris de vengeance s'élevèrent de tous côtés contre Scipion.L'affranchie, vaincue par cette dernière émotion, dut s'appuyer au bras de Getax, qui tendit l'autre main vers le Forum, en répétant : — Justice ! Cette vue acheva ce que les déclarations du Germain et dUerma avaient commencé; il n'y avait plus qu'un seul sentiment dans la foule soulevée.
» — Oui, justice! répétèrent toutes les voix d'un même élan : tu l'auras! tu l'auras !
« Puis vingt projets furent proposés en même temps : les uns voulaient courir chez le préteur, les autres au sénat, quelques-uns même prononçaient le nom de l'empereur absent; mais un homme s'élança tout à coup sur les rostres et d'une voix forte :
» — Quirites ! s'écria-t-il, c'est à vous qu'on a demandé vengeance, c'est à vous de la donner ; le coupable en a appelé à l'incendie, punissons-le par l'incendie. Vite, des torches, et chez Scipion !
iGG LE ROI DU MONDÉ.
» La multitude applaudit par une immense clameur; quelques paysans arrachèrent eux-mêmes les brandons de bois résineux fixés au timon de leurs chariots pour les éclairer pendant la nuit, et coururent vers le temple de Jules César pour les allumer au brasier de l'autel.
» Getax s'était élancé sur leurs pas, la tribune était vide, lorsqu'il se fît subitement aux pieds des rostres un grand mouvement. Les auditeurs qui l'entouraient, refoulés par une troupe armée, s'écartèrent tumultueusement, et Scipion lui-même parut à la tribune des harangues.
» La foule, déjà en mouvement, s'arrêta, une clameur terrible s'éleva, entrecoupée de menaces et d'injures. Quelques pierres volèrent jusqu'aux rostres, et l'une d'elles alla frapper les éperons d'airain des vaisseaux audates. Scipion la montra au peuple.
>) — Quel est le Romain qui ose insulter les trophées de nos pères? dit-il de ce ton sévère et souverain que donne aux grandes races l'hérédité du commandement; s'il ne respecte pas le sang du vainqueur de Carthage, qu'il respecte au moins les vieilles gloires de la république!
» Cet appel fait à l'orgueil romain interrompit, pour ainsi dire, la colère de la foule; chacun voulut se défendre de l'espèce de profanation reprochée par le jeune patricien, et il s'ensuivit un moment de confusion et de répit. Scipion en profita habilement pour reprendre la parole.
» — Est-ce ainsi que 'les traditions sont conservées? dit-il. Depuis quand le peuple romain écoute-t-il plus volontiers à cette tribune le vagabond inconnu que celui dont les ancêtres ont agrandi la république et rempli le temple de Saturne des dépouilles arrachées aux ennemis?
» Une voix l'interrompit en criant :
» — Qu'as-tu fait de la jeune fîUe enlevée la nuit dernière au Yelabre ?
LE ROI DU MONDE. i^H
Scipion se tourna vers l'interrupteur.
» — Et toi qui m'interroges, répliqua-t-il avecliauteur, qui t'a dit que je fusse coupable? quel est le nom de mon dénonciateur?
» A cette question inattendue, tous les auditeurs se regardèrent, et il y eut un mouvement général d'embarras : nul ne pouvait dire comment s'appelait Getax, et les yeux le cherchèrent vainement à la tribune.
» —Tout à l'heure il était là... qu'on l'appelle! s'écrièrent un grand nombre de voix.
» — Son nom? son nom? répétèrent les amis de Scipion.
» Il se fit un silence.
» — Ainsi vous ne savez point quel est cet homme? reprit le jeune patricien d'une voix plus forte ; eh bien, moi, je vais vous le faire connaître.
» — C'est un barbare, interrompirent quelques auditeurs.
» — Kon! s'écria Scipion ; j'en jure parles dieux immortels ! celui que vous avez souffert à cette tribune illustrée par vos plus grands citoyens...
» — Eh bien? demanda la foule.
« — Est un esclave fugitif!
» A cette déclaration, un cri de surprise et de dépit retentit dans le Forum. La seule idée qu'un esclave eût pu fouler les rostres et oser prendre la parole devant des hommes libres souleva dans la multitude une véritable tempête. Cependant, après le premier mouvement, l'énormité même d'une pareille audace ramena le doute ; beaucoup de voix demandèrent des preuves. Scipion l'avait prévu et appela successivement plusieurs de ses clients, qui jurèrent, en étendant la main vers le Capitole, que le Germain Getax appartenait à la maison de Scipion;
quelques-uns dirent même quel maquignon l'avait vendu et à quel prix.
» Ces explications, entendues par ceux qui entouraient la tri Lune et communiquées de proche en proche, changèrent brusquement les dispositions de la foule. Honteuse de s'être laissé prendre aux mensonges d'un esclave et d'avoir été sur le point de servir d'instrument à ses rancunes contre le maître, elle sentit toute sa colère se retourner contre le Germain; et quand celui-ci reparut à la tète d'une troupe de paysans armés de brandons allumés, il fut assailli de toutes parts, saisi et garrotté avant d'avoir pu comprendre la cause de ce subit changement.
» Scipion entendit de loin les cris, vit les torches enflammées, et crut qu'une partie du peuple persistait dans son premier projet.
» — Cours à la rue Subura avec la moitié de tes gens, dit-il à un de ses affranchis qui se tenait au bas des rostres, repoussez à coups de javelot et d'épée cette troupe d'incendiaires; je saurai bien empêcher le reste du peuple de la suivre.
» Et s'avançant vivement jusqu'aux bords de la tri* bune :
» — Romains ! s'écria-t-il d'une voix qui domina les rumeurs de la foule et arriva jusqu'aux derniers rangs, les vaisseaux d'Egypte et de Sicile n'arrivent pas ; les ti'ois cent mille citoyens qui n'ont d'autre ressource que le blé gratuitement distribué par l'empereur souffrent depuis trop longtemps du retard de Pannone : Scipion veut venir à leur aide et soulager leurs misères. J'ai donné des ordres aux greniers des bords du Tibre, vingt mille mesures de froment seront livrées aux vingt mille premiers citoyens inscrits qui se présenteront en mon nom.
» L'effet produit par cette largesse inespérée fut aussi
LÉ ROI DU MONDE, i69
rapide que l'éclair; une formidable acclamation de joie retentit dans le Forum, et la foule entière, comme emportée par un tourbillon, se précipita d'un même élan vers le temple d'Hercule pour gagner les greniers du Tibre.
» Ceux qui s'étaient emparés de Getax, avertis par la clameur générale, laissèrent là leur prisonnier et se précipitèrent dans la même direction. Le Germain, meurtri et renversé, sentit alors délier les cordes qui le garrottaient, et une voix murmura :
» — Par les cieux azurés ! on dirait que la puissance leur a parlé comme dans le Prométhée d'Eschyle : « Hâtetoi d'enchaîner le coupable ; prends garde que ton père ne te voie hésiter. »
» — Chriséas? s'écria le Germain, en reconnaissant le vieil esclave.
» Celui-ci lui mit la main sur les lèvres.
» — Plus bas, dit-il, et fuis si tu ne veux, selon l'expression de Pindare, « tourner jusqu'à la mort la meule de l'esclavage. »
« Et comme Getax ne paraissait point le comprendre, il lui expliqua en peu de mots et tout en montrant la colline ce qui venait de se passer.
» Il n'eut point de peine à lui faire sentir que dans ce moment tous ses efforts pour lutter contre Scipion seraient inutiles, que l'important était de lui échapper.
» — Si tu tombes entre ses mains, rien ne pourra t'en arracher, fit observer Chriséas; tu iras, comme tant d'autres, nourrir les lamproies de ses viviers. Tant que tu resteras libre, au contraire, l'avenir est à toi, et l'espoir est permis ; « car, comme dit Orphée, le hasard ressemble au semeur qui n'a point purifié son grain, il répand pêlemêle sur notre route les joies et les malheurs. « Voici le temple de Jupiter Capitolin, c'est un asile inviolable, et
tu peux y attendre en sûreté une chance meilleure. Adieil; que toutes les divinités de l'Olympe te protègent! je leur offrirai, à l'exemple du berger de TWocrite, « mes vœux en guise d'hécatom])e. »
» Le Germain voulut le remercier, mais le vieillard, dont les yeux erraient sur la colline avec inquiétude, l'interrompit tout à coup, et ombrageant son front de sa main pour mieux distinguer :
» — Que Minerve me sauve ! s'écria-t-il ; voici Macron lui-même avec un affranchi de Scipion; s'ils nous aperçoivent, tout est perdu.
» A ces mots il s'échappa par un des escaliers qui sillonnaient le flanc de la montagne, tandis que Getax courait vers le temple.
» Ghriséas ne s'était point trompé, et les deux hommes qu'il avait vus s'avancer de leur côté étaient bien son maître et un des serviteurs de Scipion; mais aucun d'eux ne savait ce qui venait de se passer, et la conversation qu'ils poursuivaient vivement, bien qu'à voix basse, était complètement étrangère au Germain.
>> — De sorte que tu n'as trouvé aucun moyen de lire le testament? demandait le vieux sénateur avec angoisse.
» — Aucun, disait l'affranchi.
» — Eftu n'espères point y réussir?
» — Peut-être avec la protection de Mercure!
» — Sur ma vie ! prends garde de me tromper ! reprit Macron d'un air menaçant; je t'ai payé d'avance, et si tu ne m'apprends quelque chose, je te forcerai bien à rendre l'argent.
» — Qui te dit que je n'ai rien à t'apprendre? fit observer l'affranchi.
» Parle donc! aurait-on parlé devant toi de ce que contenaient les tablettes teslameataires?
» — Non, mais j'ai pu saisir quelques lignes de celles que Scipion envoyait à Rufus.
» -- Et qu'as-tu vu?
» — Que le patron plaisantait tes espérances.
» Macron s'arrêta court.
)) — Que dis-tu là? s'écria-t-il ; tu es sûr d'avoir vu, tu es bien sûr?...
» — Voici les lignes écrites par Scipion-, je les ai retenues :
« Je vous remercie de vos ofîres d'argent; mais jecou' tinue à me servir de notre vieux fénérateur. »
» — 11 y avait le nom.
« Mon testament est un hameçon avec lequel je prétends lui tirer jusqu'à sa dernière obole; quant à vous... »
» — Eh bien, quant à lui? demanda le vieux sénateur palpitant.
» — Le patron a fait un mouvement qui ne m'a plus permis de voir par-dessus son épaule, et je n'ai pu en lire davantage.
» Macron, pâle et les poings crispés, se remit en marche.
» — C'est inutile! c'est inutile! dit-il avec agitation; je devine le reste. Quant à lui, il peut compter que son nom ne sera point oublié, qu'on lui laissera quelque maison de ville ou quelque bien de campagne; l'un et l'autre peut-être! Oui, oui, c'est cela! les captations de l'infâme ont réussi. Ah! j'aurais dû le prévoir ! ne m'a-t-11 pas déjà enlevé le legs que j'espérais de Nomentanus? Ainsi j'étais pris pour dupe! J'étais volé! ruiné! — Mais ce ne sera pas sans vengeance! — Non, non! ce Rufus parle sans respect de la majesté impériale... Je puis avoir des témoins! Au sénat, on le jalouse, on le déteste! Par Jupiter dont voici le temple! je jure qu'il ne me privera jamais de l'héritage de Scipion.
•> A ces mots il se retourna vers Taffranchi, lui recommanda le silence et le quitta vivement pour courir chez quelques amis dont il avait déjà expérimenté l'habileté dans les accusations do lèse-majesté.
Xllï
Comraenl les lieux d'asile ne s'ouvraient à Rome que pour ceux qui pouvaient payer. — Le bracelet de la courtisane. — Le flamine chez la femme de Rufus. — Description du refuge ouvert au temple de Jupiter Capitolin. — Danger de boire avec an inconnu.
» Getax courut vers la porte qui conduisait au lieu d'asile placé derrière le sanctuaire. Elle était gardée par plusieurs victimaires et prêtres inférieurs, qui le conduisirent au petit flamine.
» C'était un vieillard à ligure réjouie, vêtu de la robe blanche des sacrifices et coiffé d'un bonnet de laine, auquel pendait une petite branche d'olivier. Il était avec un salien (prêtre de Mars), qui lui expliquait la manière d'engraisser les escargots. Le flamine semblait appliquer toute son intelligence à bien retenir les moindres détails de cette recette dont les gourmets d'élite avaient seuls le secret. Au moment où le Germain se présenta, il repassait rinstruction du salien, afin de s'assurer s'il n'avait rien oublié.
» — Ainsi, tu dis, Martius, qu'il faut avoir d'abord son escargotière daos une lie plantée de lauriers, y semer tous les deux jours du son de froment, puis choisir les plus beaux sujets et les renfermer dans un pot de terre frotté de farine délayée dans du vin cuit.
„ OÙ VOUS les laissez seulement quinze jours, ajouta Martius.
» — Après quoi on les confit à la saumure d'anchois.
» — Aromatisée de sarriette.
» — Et, préparés de cette manière ?...
» — lis surpassent les escargots dWfrique.
» Les narines du flamine se gonflèrent : sou petit œil enfoncé eut une sorte de scintillement, et il passa sa langue sur ses lèvres comme s'il eût dégusté d'avance cette friandise introduite à Rome depuis Pompée, et qui formait alors un des régals les plus recherchés.
» Le victimaire qui conduisait Getax profita de cette pause pour présenter le Germain; le prêtre de Jupiter fixa sur lui ses yeux perçants.
» — Ah! ah! dit-il en faisant remplir sa coupe par un jeune esclave, encore un drôle qui demande asile dans notre sanctuaire... Quelque voleur de nuit ou quelque pirate du Tibre, je parie.
» Getax repoussa vivement la supposition en déclarant qu'il cherchait seulement un refuge contre un ennemi puissant.
» — Très-bien, je comprends, reprit le flamine : c'est quelque esclave fugitif ; alors le droit d'entrée est plus fort, et nous ne pourrons te recueillir à moins de deux aurei.
» — Que dites-vous ! s'écria Getax, la protection de vos dieux ressemble-t-elle donc à celle de vos lois, et ne l'obtient-on qu'à prix d'argent ?
» — Je te prouve le contraire, dit le prêtre en riant, puisque je te demande de l'or.
» — C'est-à-dire que votre sanctuaire n'est ouvert qu'au riche? reprit Getax.
» — Encore une erreur, mon fils, dit le joyeux flamine;
car, tu vois qu'avant de le laisser entrer, nous tâchons d'en faire un pauvre.
I) — Mais n'y a-t-il à Rome aucun protecteur pour celui qui ne possède que son innocence? s'écria le Germain; j'en ai appelé au ju.qe, il m'a demandé caution ; au peuple, il s'est laissé séduire par les largesses de mon persécuteur; aux dieux, ils veulent un salaire? Quel est donc, chez vous, le refuge des malheureux?
„ 11 y a d'abord le Tibre, qui s'ouvre gratuitement pour tout le monde, répondit avec gaîté le flamine; puis le tuUianum, où l'empereur a la générosité de faire étrangler les prisonniers à ses frais. Tu as le choix, mon fils, et nul ne veut te Tôter; mais au temple de Jupiter Gapitolin on ne reçoit point de gens sans ressources ; ce serait attenter à la majesté du sanctuaire et à la grandeur du roi des dieux.
» A ces mots le prêtre fit signe au victimaire d'emmener Getax ; mais au moment de sortir, celui-ci aperçut devant le portique les esclaves et les affranchis de Scipion qui le cherchaient: il se rejeta vivement en arrière.
» — Au nom de ta pitié, si ce n'est au nom de tes dieux, sauve-moi, reprit-il en se retournant vers le flamine.
» — T'ai-je donc refusé, mon fils? répliqua le prêtre, la bouche pleine; la complaisante déesse Gardea(l) est prête à t'ouvrir la porte du sanctuaire, pourvu que tu satisfasses aux droits du sacré collège. Secoue bien ton petit sac de peau de chèvre, peut-être en feras-tu tomber deux aurei.
» Par un mouvement instinctif la main de Getax s'était portée vers la bourse que lui indiquait le flamine. Il tressaillit tout à coup, y plongea la main, et en retira le bracelet de la courtisane.
(1) La déesse qui présidait aux gonds.
LE ROI DU iMONDE. 175
» — Le prêtre de Jupiter n' accepterait-il point ceci, à défaut des deux pièces d'or? demanda-t-il.
» A la vue du merveilleux bijou, l'œil du flamine étincela. Mais il le prit sans rien dire, Texamina quelque temps ; puis, regardant le Germain de côté :
') — Va donr, mon fils, reprit-il, en faisant disparaître le précieux bracelet sous les plis de sa robe; je n'ai jamais su rien refuser aux suppliants.
» Et sur un signe, le victimaire emmena Getax par un passage secret qui conduisait au lieu d'asile.
)' Dès qu'il eut disparu, le salien voulut voir le bracelet, dont il admira le travail.
« — Le drôle sort de chez quelque orfèvre du quartier d'Ârgilète, dit-il, et aura emporté ce bijou comme souvenir d'un bon maître.
„ — Par l'Olympe! ces batteurs d'or ne mcritent^pas mieux, répliqua le flamine ; tous ont oublié le chemin des temples. Jupiter lui-même est abandonné î Depuis les ides dernières, je n'ai reçu aucun don digne du maître des dieux ; pas un esturgeon de Rhodes, pas un hérisson de Mycône ! Tout au plus si l'on m'a apporté quelques dorades du lac Lucrin ; la religion s'éteint, Martius, et Rome penche vers sa ruine.
» A ces mots le prêtre vida, d'un air mélancolique, sa coupe pleine de vin de Sorrente ; puis regardant le bracelet :
» — Heureusement que le destin nous dédommage parfois, ajouta-t-il en reprenant sa sérénité ; si je ne me trompe, cette merveille d'orfèvrerie vaut vingt fois son pesant d'or. Voyez, Martius, comme les écailles de ce serpent sont ciselées avec art? et cet œil? ne dirait-on pas qu'il lance des éclairs?
» Il avait appuyé le doigt sur la pierre précieuse, qui
fit jouer un ressort ; le bracelet s'ouvrit et il lut, gravé sur le fermoir intérieur, le nom de Flavia.
),- Flavia! répéta le salien. Par nos boucliers! c'est la femme du triomphateur. Rufus, et ce bracelet lui aura été dérobé par l'esclave fugitif que vous venez de recueillir.
» Cette découverte inattendue jeta le flamine dans une sérieuse perplexité. Le droit d'asile accordé à plusieurs temples sous le règne précédent, et dont le collège des prêtres tirait d'immenses bénéfices, était généralement vu de mauvais œil à Rome, et avait été déjà remis en question plusieurs fois. Les propriétaires d'esclaves surtout (et c'était le plus grand nombre) se plaignaient d'une institution qui encourageait la fuite de leurs serviteurs, et les exposait ainsi à des pertes journalières. La question, déjà soulevée dans le sénat, devait être traitée de nouveau dans quelques jours; Rufus pouvait exercer une puissante influence sur la décision. L'impunité du vol commis au préjudice de Flavia, s'il en était instruit, devait nécessairement l'engager à une hostilité dangereuse pour le droit que le collège des flamines avait tant d'intérêt à défendre, tandis qu'en prenant l'initiative, et lui rapportant le bracelet, on pouvait espérer sa neutralité ou même son appui.
» Ces raisons, indiquées par le salien et senties par le flamine, déterminèrent ce dernier à une restitution, qui parut lui coûter un effort douloureux. Il regarda plusieurs fois le bracelet, en supputa le prix à demi-voix, relut le nom gravé, afin de s'assurer encore qu'il appartenait bien à la femme de Rufus, et se décida enfin à se lever de table pour se rendre chez Flavia.
» Il trouva la patricienne dans l'œcus, ou salle de travail, entourée d'esclaves qui, selon l'usage antique,
filaient des laines teintes en différentes couleur?, et les tissaient sous les yeux de leur maîtresse. Flavia était vêtue d'une stoUe de laine brune qui ne laissait voir que son visage et ses mains; elle avait les cheveux serrés dans des bandelettes, et, à sa ceinture, était passé le gros anneau d'argent donné par l'époux le jour du mariage et auquel pendaient toutes les clefs, sauf celle de la cave, qu'un homme seul devait garder. La matrone accuediit le flamine avec la dignité sévère des premières Romaines.
» — Que le prêtre du grand dieu m'excuse de le recevoir au milieu des quenouilles et des tisseuses, dit-elle : mais c'est ici mon exèdre (1) et mes portiques.
» — C'était autrefois ceux de nos plus illustres Romaines! répondit le flamine avec un respect involontaire; et c'est ainsi que l'on eût trouvé Gornélie elle-même.
» Flavia inclina la tête avec modestie comme si elle eût voulu décliner l'honneur d'une comparaison pareille.
» — Forculus (2) nous est favorable, puisqu'il ouvre notre porte à un hôte comme toi ! reprit-elle.
» — J'arrive plutôt sous les auspices de Némésis vengeresse, fit observer le flamine ; car je viens dénoncer un crime à la noble Flavia.
» — Que les dieux détournent de nous tout malheur! dit la patricienne. De quel crime le flamine est-il le messager ?
» — Aucun esclave ne manque-il donc à l'épouse de Rufus?
» — Le nomenclateur a signalé plusieurs fugitifs.
» — Mais parmi eux, n'en est-il pas un soupçonné d'avoir fui pour cacher un larcin? et l'esclave qui veille
(1) Exedres, salles pour la réception et l'entretien.
(2) Forculus, le dieu de la porte d'entrée.
l'S LE ROI DU MONDE.
aux ornements de la noble Flavia a-t-elle tout retrouvô dans les cassettes de cèdre?
» — Que veux-tu dire? demanda plus vivement la patricienne.
» — L'épouse de Rufus ne reconnaît-elle point ce bijou?
» 11 avait tiré de sa poche le riche bracelet. A sa vue, Flavia recula et devint très-pâle.
» — Ce bracelet, répéta-t-elle d'un accent que toute sa volonté ne put empêcher de trembler, qui t'a dit qu'il fût à moi ?
» Pour toute réponse, le prêtre fit jouer le ressort, et montra, en souriant, le nom de Flavia gravé sur l'or. Elle mordit ses lèvres minces, et un éclair passa dans ses yeux.
* — Mais qui te l'a donné? s'é cri a-t-elle.
» Le flamine raconta tout ce qui s'était passé.
» — Ainsi le fugitif n'a point dit d'où lui venait ce bijou? reprit Flavia les yeux fixés sur le prêtre de Jupiter.
» — Par la raison que je ne l'ai point interrogé, répliqua-t-il.
» Elle réprima un geste de joie et prit le bracelet sans précipitation.
» — Ta perspicacité ne t'a point trompé, généreux ministre du roi des dieux ! dit-elle ; ceci est un présent du noble Rufus, mon époux.
» — J'en étais sur! s'écria le flamine. Mais par quel moyen ce misérable a-t-il réussi à dérober un pareil trésor?
» — Lui seul pourrait le dire, fit observer la matrone ; et il est désormais à l'abri de toutes les recherches.
» — Ne crois point cela! s'écria le prêtre; je veux le voir, lui parler, et il faudra bien qu'il m'avoue toute la vérité.
» Flavia fît un mouvement.
» — Je te rends grâce, dit-elle; mais je crains que tes questions n'éveillent ses soupçons. Peut-être vaudrait-il mieux feindre de tout ignorer,
» — Que la vertueuse Flavia m'excuse, insista le flamine; mais a-t-elle réfléchi que le fugitif pourrait avoir commis d'autres larcins ou dénoncer quelques complices?...
» — Moi seule pourrais l'y décider en l'interrogeant, objecta la patricienne, qui semblait réfléchir; car seule je suis instruite de certaines circonstances. Par malheur, je ne vois point comment je pourrais le questionner maintenant.
» En prononçant ces mots, son regard glissa sur le prêtre de Jupiter pour solliciter un conseil; mais, le menton dans une de ses mains, celui-ci paraissait chercher en vain un expédient. Flavia se toucha le front comme si un projet subit eût traversé sa pensée.
» —11 y a un moyen, dit-elle vivement, un moyen sûr, pourvu que le flamine y prête les mains.
» — Que la noble épouse de Rufus ordonne? s'écria le prêtre; rien de ce qui peut se faire ne lui sera refusé.
» Flavia ouvrit la bouche pour parler; mais paraissant se raviser à la vue des esclaves qui remplissaient la salle de travail :
» — Passons dans l'excdre, dit-elle en souriant; il y a ici trop de curiosités éveillées et trop d'oreilles ouvertes.
» L'entretien de la matrone et du flamine dura assez longtemps pour que le jour commençât à baisser lorsque celui-ci sortit de chez Rufus. It regagna le mont Gapitolin aussi vite que le lui permettait son obésité, et appela le pope qui jouissait de sa confiance particulière. Après avoir reçu ses instructions, ce demie: prit un des corridors
180 Le ÎIOI IR- MONDE.
(lérol)és qui faisait communiquer les différentes parties du temple, arriva à une porte cachée par une colonne, l'ouvrit doucement et entra dans la salle d'asile des réfugiés.
» Cette salle, vaste et mal éclairée, donnait, au premier aspect, bien moins l'idée d'un temple que d'une l)asilique. La double colonnade qui la coupait dans sa langueur avait été utilisée pour construire une série de iogettes de toile dont la grandeur, la forme et l'élégance variaient selon la richesse du fugitif. A l'extrémité, un espace avait été ménagé pour ceux qui ne pouvaient payer un abri particulier; c'était là que s'entassaient pêle-mêle les esclaves échappés, les débiteurs sans ressources, les voleurs dont l'industrie s'était bornée à dérober quelques vêtements dans les bains, ou les parfums et l'encens déposés sur les tombeaux.
» Les Iogettes, au contraire, étaient occupées par les grands coupables , tels que concussionnaires poursuivis pour vol des fondspublics, meurtriers de grands chemins, empoisonneurs célèbres et pirates du Tibre ou de la mer de Sicile.
» Un de ces derniers, nommé Corcola, 'se trouvait alors dans la plus vaste de ces Iogettes, que l'on s'était efforcé de rendre digne de lui. L'entre^colonnement avait été transformé pour cela eu une tente militaire, garnie de tapis de Perse bordés de franges d'argent et décorée à son sommet d'un éperon de navire recouvert de lames d'or. L'illustre pirate qui, comme il le disait lui-même, « avait autant coûté à la Sicile que trois proconsuls, » voulant enfin jouir en repos de ce que lui avaient acquis dix années de rapine, était venu à Rome pour faire reconnaître son innocence, et s'était prudemment logé dans l'asile do Jupiter Capitolin, d'où ses présents plaidaient
pour lui près des magistrats et préparaient sa justification.
» Couché à la porte de sa tente sur un lit de cistre incrusté d'écaillé, il était entouré de tout ce que ce refuge renfermait alors de plus éminent. Près de lui on voyait Germonate, fameux bandit de la forêt Galinaria qui avait longtemps effrayé Rome de ses audacieuses entreprises, et Tempoisonneur Darisse, connu des plus nobles familles pour son habileté à ouvrir les successions ; un peu plus loin, et dans l'attitude d'une déférence respectueuse, se tenaient les réfugiés moins connus. Tous écoutaient en silence le poète Gorvius, qui, malcontent de ses profits de parasite, avait voulu y joindre, dernièrement, quelques orfèvreries dérobées au souper d'un sénateur, et s'était vu forcé de chercher un asile au Gapitolin. Là, comme partout, il avait bien vite flairé la meilleure table et s'était fait le commensal complaisant de Gorcola.
» Le pirate, qui avait accepté sa société par ennui, l'écoutait les yeux à demi clos et tout en jouant avec un de ces serpents domestiques que l'on retrouvait à Rome dans presque toutes les maisons depuis la venue de celui d'Ëpidaure (1). Gorvius, qui venait de finir un chant de son poëme, tendit la main à l'esclave placé près du ht du pirate, une bourse sous le bras ; l'esclave sembla interroger son^maitre du regard.
» — Donne, dit nonchalamment Gorcola, ne vois-tu pas que sans cela ses vers rocailleux ne pourraient continuer de couler?
» Germonate secoua la tête d'un air farouche.
» — Par Isis ! dit-il , si j'avais trouvé cet homme sur ma route, je ne me serais point contenté, comme
(1) L'an de Rome 478, une peste ravageant la ville, on lit venir d'Ëpidaure le serpent qui représentait Esculape, afin de détourner le fléau I. 11
avec Lucain, d'entendre quelques distiques pour rançon.
» Darisse allait lancer à son tour une raillerie, quand il se sentit touché à l'épaule ; en se retournant, il reconnut le pope, qui lui faisait signe, et se dégagea du cercle pour lui parler à l'écart, pendant que Corvius reprenait sa récitation
)) Elle n'eut le pouvoir de retenir la foule, qui, après y avoir prêté une oreille plus ou moins distraite, se dispersa peu à peu, ne laissant près du pirate que Germonate et quelques autres réfugiés.
» Getax, assis au pied d'une colonne, la tête appuyée sur ses deux mains, n'avait jusqu'alors pris garde à rien de ce qui l'entourait, et demeura à la même place plongé dans sa sombre rêverie.
» Cependant l'entretien s'était engagé autour du lit de Gorcola, qui parlait de ses expéditions navales et de la riche moisson récoltée pendant dix ans sur le golfe de Sicile.
» -- Que je meure si la mer n'est une meilleure patrone que la vieille Cybèle ! dit brusquement Germonate ; jamais mes plus heureuses entreprises ne m'ont valu de pareils butins. Tu as trouvé la vraie route, Gorcola; et quand Rome connaîtra tes richesses, elle sera à tes pieds.
» — Que sont-elles près des richesses de ses patriciens? répliqua le pirate d'un ton chagrin. Oublies-tu qu'ils ont chez eux les dépouilles du monde entier? que chacun des héritiers de Sylla est plus opulent que dix rois ? que ceux de LucuUus ont des fermes et des villas qui embrassent toute une province? que Gésar a pu dépenser dans un seul souper cent millions de sesterces (1)? que Grassus déclarait un homme pauvre tant qu'il ne pouvait pas entretenir une armée? Que sont de pauvres bandits comme nous,
(1) C'est-à-dire 20,953,333 francs.
qui vont à la chasse de For avec leurs seules forces, quand les nobles romains y vont avec les armées de l'empire? N'a-t-on pas vu Lucullus attaquer les Vacéens, avec lesquels Rome était en paix, pour s'enrichir de leurs dépouilles? Grassus conquérir la Syrie à son profit? Gabinius placer Ptolémée sur le trône d'Egypte à forfait? Voilà les heureuses expéditions et les grandes destinées ! A Rome, où la richesse est tout, le plus riche est le plus heureux, le • plus puissant, le plus glorieux, et l'empire lui-même sera mis à l'encan le jour où il trouvera quelqu'un pour l'acheter!
» Tous les auditeurs répondirent par un mouvement d'approbation ; Getax releva la tête et regarda Gorcola. Les derniers mots qu'il venait de prononcer étaient parvenus de son oreille à son esprit, et l'avaient un moment arraché à sa disti-action. Il secoua la tête.
» — L'empire à l'encan ! murmura-t-il d'un ton amer et comme s'il donnait sans s'en apercevoir une voix à sa pensée ; n'y est-il pas déjà là où la justice s'achète, où l'on vend la pitié, où le pauvre peut être dépouillé impunément de son honneur, de sa joie et de sa liberté?
» — Alors que ne se fait-il riche! dit quelqu'un à l'oreille de Getax.
» Il se retourna, Darisse était derrière lui et le regardait eu souriant.
» — Riche ! répéta le Germain ; et comment le pourrais-je?
» — N'as-tu pas entendu les aveux de Gorcola? reprit l'empoisonneur; et ne viens-tu pas d'apprendre qu'en vivant audacieusement hors de la loi on peut la braver impunément? Le monde appartient à ceux qui possèdent, et la possession à ceux qui osent.
» — Je le sais, dit Getax d'un air sombre.
i8i LE ROI DU MONDE.
)) — Alors qui t'arrête! continua Darisse. Tu es jeune et fort; manquerais-tu de courage?
» Le regard du Germain eut un éclair.
» — Non , continua l'empoisonneur ; tes yeux disent le contraire, et, si je ne me trompe, tu n'as rien à espérer hors d'ici que l'esclavage et le châtiment.
» — Que t'importe? interrompit brusquement Getax ; je ne te connais point et tu ignores qui je suis ; pourquoi me parles-tu ?
» — Parce que j'ai reconnu en toi un de ces désespoirs que je cherche? reprit Darisse en baissant la voix.
» —Dans quel but?
» — Suis-moi; tu le sauras.
» Le barbare, étonné, regarda l'empoisonneur qui lui montrait du geste une des logettes placées à l'extrémité du refuge; après un moment d'hésitation, il se leva et le suivit.
» La tente de Darisse était formée de nattes recouvertes d'étoffes somptueuses. Adossée au corridor dérobé dont nous avons déjà parlé, elle se trouvait séparée des autres logettes par un large espace réservé au simulacre de' Jupiter Capitolin. On y avait dressé un lit unique, et lorsqu'ils y entrèrent, un jeune esclave éthiopien posait sur la table un plateau chargé d'amphores et de coupes.
» — Ici, du moins, dit le Chaldéen, nul ne nous entendra que cet enfant muet, qui ne peut répéter nos paroles; la précaution n'est point inutile dans ce refuge, où le collège des flamines entretient toujours des espions. Prends place à côté de moi, et goûte à ce vin cuit, dont la douceur rappelle ceux de la Grèce.
» Il prit sur le plateau un petit vase de terre d'Egypte, dont le goulot étroit était refermé par une bande de papyrus enduite de bitume; il la déchira etremplit le calice
LE ROI DU MONDE. 18o
de Getax, qui, après avoir bu avec distraction, releva les yeux sur lui d'un air interrogateur.
» — Tu m'as dit de te suivre pour entendre ce que tu avais à me confier, reprit-il après un court silence ; me voici, et je t'écoute.
» — Tout à l'heure, dit Darisse en le regardant, je t'ai demandé si tu désirais les richesses ; tu ne m'as point répondu.
» — A quoi bon ? répliqua le Germain ; qui ne désire être maître des autres et de lui-même?
» — Et tu as bien compris ce qu'il fallait faire pour les acquérir ?
» — J'ai compris, dit Getax avec une sorte de haine, qu'il fallait regarder la race humaine comme une mine que l'on fouille le fer à la main afin d'en arracher For.
» — Et tu es prêt à le faire?
» — Pourquoi non ?
» — Alors nous nous entendrons, dit Darisse, qui remplit de nouveau la patère du Germain ; bois, et prête bien l'oreille.
» — Tu peux parler, dit Getax, qui avait vidé la coupe.
» — Sais-tu d'abord qui je suis? demanda le Ghaldéen.
» Getax lui jeta un regard farouche.
» — Non, dit-il; mais que m'importe? tues un ennemi de Rome, puisque tu vis de ses vices et de ses crimes, cela me suffît.
» — Sache donc, reprit Darisse, dont le front se redressa avec orgueil, que les plus illustres patriciens sont à ma merci, et que je puis, à mon gré, assurer une vengeance, hâter un héritage ou faire disparaître un rival.
» Getax reposa brusquement la coupe qu'il venait de vider pour la troisième fois.
» — Ah! c'est là ton métier? dit-il d'un ton de dégoût
mal déguisé ; tu assassines pour le compte des autres?
» — Et je partage avec eux la dépouille du mort.
)) — Alors, que veux-tu de moi?
» — Que tu m'aides à continuer.
» Le barbare fit un mouvement.
» — Écoute jusqu'au bout, ajout) Darisse, qui étudiait du regard la physionomie de son hôte ; depuis dix années que je joue à Rome le rôle du destin au profit des ambitieux que gêne un ennemi, des femmes mal mariées, et surtout des fils de famille impatients de rendre les honneurs funèbres à leur père, je n'ai pu faire beaucoup d'heureux sans éveiller en même temps quelques haines ; la multiplicité de mes succès a fini par réveiller la Thémis endormie; j'ai dû, par prudence, chercher ici un refuge; mais mon absence a laissé un vide au dehors; ce que Rome a de plus riche et de plus puissant me réclame; chaque jour je reçois quelque demande à laquelle je ne puis satisfaire.
» — Eh bien? interrompit Getax avec impatience.
» — Eh bien, reprit le Chaldéen, j'ai pensé que toi, esclave fugitif dont on peut racheter la liberté, et sur qui ne pèse aucun soupçon, tu consentirais à me remplacer.
» -— Et tu n'as pas craint de me trouver indigne d'un tel honneur? dit Getax ironiquement; tu oserais confier ta renommée à mon inexpérience! Et si je te déshonore? si je ne réussis pas à tuer?
» — Impossible, répliqua Darisse en souriant; c'est moi qui te fournirai le poison.
)) Getax rejeta à terre la coupe qu'il tenait encore.
» —Infâme! s'écria-t-il , tu as cru trouver un complice! Ah! partout aillem's, cette injurieuse espérance ne resterait pas impunie !
» — Qu'est-ce donc? dit le Chaldéen d'un air railleur;
aurais-je rencontré quelque descendant de Gincinnatus ou de Gaton? Il me semble que tout à l'heure tu écoutais assez patiemment le récit des exploits de Gorcola et de Germonate.
» — Parce qu'eux du moins ont combattu comme des hommes, reprit le Germain; leurs brigandages étaient une guerre qu'ennoblissait le péril, et où le butin récompensait le courage ; tandis que toi, lâche empoisonneur, tu attaques en te cachant et par trahison.
» — Mes coups n'en sont que plus sûrs, répliqua Darisse, qui étudiait la physionomie de son hôte; car, tandis que les autres frappent avec bruit , moi j'arrive sans fracas avec la coupe et les douces paroles, et quand le convive veut m'échapper, il n'est déjà plus temps.
» — Que veux-tu dire? s'écria Getax, qui avait essayé de se lever, et qui retomba en chancelant.
» -- Que toi, qui menaces, tu es désormais en ma puissance! reprit Darisse, dont le regard ne le quittait pas.
» —Misérable! balbutia le Germain, qui sentait avec épouvante une langueur glacée couler dans ses veines. Quoi... ce breuvage?...
» — G'est moi qui l'avais préparé.
» Getax poussa un cri sourd, se redressa et voulut s'élancer contre son hôte ; mais celui-ci avait déjà quitté le lit et se tenait debout à l'autre extrémité de la tente, un poignard à la main. Le barbare lit un vain effort pour arriver jusqu'à lui; il lui sembla que le sol tremblait sous ses pas, que le temple tournait, et que ses yeux se couvraient d'un nuage. U étendit les deux bras pour chercher un appui, se balança un instant, comme un arbre que le vent déracine, puis tomba avec un cri de rage, qui s'éteignit en gémissements.
» L'esclave éthiopien, appuyé à une colonne, regardait avec indifférence; Darisse s'approcha lentement, retourna du pied le corps immobile, se pencha pour le regarder au visage; puis il secoua la tête de l'air d'un homme qui s'applaudit lui-même.
» — Allons , murmura-t-il , l'Indien ne m'avait pas trompé, sa recette est sûre.
» Puis allant au fond de la logette, il souleva la tapisserie qui cachait le mur, et découvrit une porte secrète donnant sur le corridor dérobé. 11 y frappa trois coups : la porte s'ouvrit, et le pope, qui lui avait déjà parlé, parut suivi de plusieurs victimaires. Darisse leur montra le corps de Getax, qu'ils enlevèrent en silence, et avec lequel ils disparurent dans le sombre couloir.
Le cachot de la villa de Rufus. — Une visite nocturne à Getax. -- Tentation. — Il est conduit au champ avec les esclaves. — Révolte et ce qui s'ensuit. — La maladie. — Nouvelles résolutions.
» Outre ses nombreux domaines dans la province, Rufus possédait plusieurs villas rustiques en Italie; mais la plus importante était située aux bords du Tibre, à peu de distance de Rome, et le triomphateur y passait tout le temps que lui laissaient les affaires du sénat ou le plaisir. Cette terre, d'une étendue considérable, comprenait nonseulement des guérets, des vignobles et des champs d'oliviers, mais des parcs destinés aux bêtes fauves, et des viviers où l'on nourrissait les poissons les plus recherchés. Près de mille esclaves y étaient employés sous la direction d'un villicus, esclave comme eux, qui, bien que maître
souverain de ses compagnons, restait lui-même soumis aux moindres volontés de Rufus.
» Outre la maison destinée à ce dernier, un grand nombre de constructions entouraient les trois enceintes consacrées au battage du grain, à la basse-cour et aux ménageries. Celles de ces constructions qu'occupaient les esclaves étaient les plus rapprochées de la villa, et se terminaient par un édifice en pierre, composé d'un seul étage souterrain qu'éclairaient d'étroits soupiraux. C'était la prison. Là étaient enfermés les esclaves indociles ou fugitifs dont le maître n'avait point décidé la mort, et qu'il espérait dompter par le fouet et la solitude. Deux molosses, nourris de chair vivante et toujours affamés, gardaient ce cachot, dont le villicus seul avait droit d'approcher.
» Or, le lendemain du jour où s'étaient accomplis les événements racontés dans le chapitre précédent, à l'heure où toutes les lumières avaient été éteintes dans cette partie de la villa, et où les esclaves, fatigués des travaux de la journée, s'étaient endormis, une ombre, que l'on distinguait à peine dans l'obscurité d'une nuit pluvieuse, se dirigea d'un pied furtif vers le triste édifice et s'approcha de la porte basse qui servait d'entrée.
» Bien que le pas fût si léger qu'on ne l'entendît point sur la terre battue de l'enceinte, les molosses redressèrent la tête en grondant ; mais ils s'apaisèrent au son d'une voix sans doute connue, et saisirent avidement la proie qu'on leur jetait. L'ombre en profita pour decendre les marches, ouvrir vivement et disparaître dans la prison.
» Elle suivit d'abord à tâtons un corridor humide et sombre qui partageait l'édifice, compta de la main les portes qu'elle laissait à gauche, s'arrêta à la dernière, en tira le verrou avec précaution et entra.
» Aucun mouvement n'annonça que le cachot fût oe-
cupé. L'étrange Yisiteur arriva jusqu'au soupirail sans que le bruit de ses pas semblât être entendu ; il repoussa un petit volet de bois qui intercepta brusquement le faible rayon stellaire glissant à travers la grille, et le cachot se trouva plongé dans une profonde obscurité. Écartant alors le manteau qui l'enveloppait, il démasqua une lampe et en promena la lumière autour de lui.
» Au fond de la sombre cellule, sur une litière de paille fétide, un corps était étendu sans mouvement : c'était celui de Getax.
» Après l'avoir examiné quelque temps sans quitter le pallium rabattu sur son visage, le geôlier mystérieux s'approcha lentement, posa à terre la lampe, et s'agenouilla près du cadavre. Sa main s'appuya d'abord sur celle du Germain, puis sur son cœur ; tout était froid et immobile. Enfin il approcha de ses lèvres une petite fiole d'or ciselé qu'il vida ; puis, se redressant, il attendit les bras croisés.
» Un temps assez long s'écoula. Au milieu du silence de la nuit, on entendait, par moments, un gémissement sortir des cellules voisines, ou le grondement d'un des molosses réveillé par quelque bruit lointain ; mais dans le cachot rien ne remuait, et le cadavre restait toujours aussi livide sous la lueur de la lampe posée à ses pieds. Le visiteur inconnu sembla pris d'impatience ou d'inquiétude. Il se pencha de nouveau pour étudier les traits du mort. Pendant quelques minutes son examen ne p irut lui rien révéler; mais, tout à coup, il fit un léger mouvement en arrière : les lèvres du Germain s'étaient agitées. Il saisit la lampe et la rapprocha pour mieux voir. Cette fois, les paupières frissonnèrent sous l'impression de la lumière, et l'œil s'entr'ouvrit à moitié. L'inconnu se redressa brusquement, ramena sur la lampe le voile qui la masquait, et tout rentra dans l'obscurité.
» Presque au même instant, un second soupir retentit à ses pieds, et un léger mouvement fit bruire la paille du cachot. II attendit en silence ; un second soupir se fit entendre, quelque chose s'agita dans les ténèbres, se redressa à moitié et murmura des mots inarticulés.
» Le visiteur voilé recula jusqu'à l'autre bout du cachot tout près de la porte entr'ouverte.
» Cependant Getax, encore à demi enseveli dans sa torpeur léthargique et cherchant en vain autour de lui dans cette obscurité, ne pouvait ni rassembler ses souvenirs ni se reconnaître,
» — Où suis-je ? murmura-t-il enfin, en étendant les bras vers le mur.
» — Aux mains de tes maîtres! répondit une voix basse.
» Le Germain redressa la tête sans comprendre.
» — Mes maîtres ! répéta-t-il ; que veux-tu dire et qui es-tu, toi qui me parles?
» — Peu t'importe, reprit la voix; il te suffit de savoir que tu es en ma puissance.
» — ■ Moi! dit Getax, qui faisait de visibles efforts pour reprendre possession de lui-même; et pourquoi cela?... Oh! qui que tu sois, aide-moi à me rappeler!... Autrefois, il me semble que je n'étais point ici... Par grâce, réveille ma mémoire endormie! dis-moi d'où je viens!
» — Du refuge de Jupiter Gapitolin.
» Getax poussa un léger cri.
» — Ah !... oui... oui..., reprit-il avec des hésitations successives, comme si les souvenirs lui revenaient un à un; j'avais cherché un asile... pourquoi donc ?... je ne puis me rappeler... On a d'abord refusé de me recevoir... puis j'ai donné...
» — Un bracelet.
» — C'est cela! c'est cela! et le soir... un réfugié m'a
fait des propositions... j'ai bu une liqueur empoisonnée... et puis... je ne me souviens plus...
» — Et puis tu as été transporté ici, dans le cachot des esclaves fugitifs, acheva la voix ; et ton sort dépend désormais de ma volonté.
» Le Germain s'agita sur sa paille.
» — Mais de quel droit? s'écria-t-il ; que s'est-il passé? parle! ou plutôt... non, attends... il me semble que ma mémoire se réveille. J'avais fui... pour éviter Scipion... Ah! je me rappelle maintenant! c'est lui qui a enlevé Helvige !
» Et secouant à ce nom un reste de torpeur, il voulut se lever; les chaînes qui le retenaient à la muraille le firent retomber. 11 poussa un cri de désespoir.
» — Tu vois que tu ne peux bouger sans que j'y consente, reprit son interlocuteur mystérieux; je te l'ai dit, tu dépends de moi.
» — Mais qui es-tu donc et que veux-tu? demanda le Germain avec rage.
» — Une seule chose, reprit la voix ; savoir d'où t'est venu le bracelet que tu as remis au flamine du temple de Jupiter Gapitolin..
» — Le bracelet? dit Getax; ah! oui... un serpent aux yeux d'émeraude.
» — C'est cela; comment était-il en ta possession?
» — Je l'avais trouvé aux bords du Tibre.
» — Tu mens ! dit la voix ; un pareil ornement ne peut s'être égaré par hasard. Quelque circonstance étrange et imprévue te l'aura livré?
» — Je t'ai dit la vérité, répliqua le Germain.
» — Tu n'as pu le dérober, reprit l'interrogateur invisible ; tu dois ravoir reçu comme payement?
» — Non, dit Getax.
» — Gomme récompense alors?
» — Non.
» — Gomme encouragement à garder un secret?
» ~ Non.
» Il y eut un instant de silence.
„ — Je comprends, reprit la ¥oix ; tu es peut-être retenu par quelque serment? Mais songe que la nécessité t'en dégage, et que ton salut ou ta perte dépendra de tes aveux.
» — J'ai dit tout ce que je pouvais dire, répliqua le Germain.
» — Mais non tout ce que tu sais, fit observer l'inconnu. Écoute, Getax, je veux savoir comment ce bracelet s'est trouvé entre tes mains ; parle-moi de celle qui le portait, raconte ce que tu as vu, ce qu'elle t'a dit, faismoi connaître le jour, l'heure, tous les détails de votre rencontre, et à ce prix je te fais riche et libre.
» — Dis-tu vrai ? s'écria le Germain ; libre et riche, moi! Ah! si j'étais sûr...
» — Que faut-il pour que tu le sois? demande; aucune sûreté ne te sera refusée.
» Getax ne répondit pas sur-le-champ ; il semblait délibérer en lui-même ; enfin il reprit d'une voix sourde :
» — Non ; pourquoi inventer une fable dont tu découvrirais bientôt la fausseté? j'ai dit ce qui était ; j'ai trouvé ce bracelet près du fleuve ; ne me demande rien de plus.
» — Prends garde ! reprit la voix dont l'accent parut altéré, sans doute par la colère; si les promesses ne peuvent desceller tes lèvres, les tortures seront plus puissantes. Puisque tu ne veux pas songer à tes intérêts, songe au moins à ta vie.
» —Songe d'abord à la tienne! s'écria Getax, qui, à force de s'agiter sur sa couche de paille, avait réussi à sa débarrasser de sa chaîne mal soudée au mur.
" Et se redressant d'un bond, comme une bête fauve qui s'élance de sa bauge, il alla tomber debout contre la porte du cachot.
» Le visiteur voilé recula avec un cri ; mais au moment oîi le Germain avançait le bras pour frapper, la lampe fut démasquée, et* il reconnut sous le pallium rejeté en arrière les traits de la courtisane elle-même.
» — Toi! s'écria-t-il stupéfait.
» — Merci, barbare! dit Flavia avec un geste de protection; tu m'as prouvé que tu savais garder un secret, et tu peux compter désormais sur moi.
» — Mais comment es-tu ici? pourquoi y suis-je moimême? demanda Getax.
» — Tu sauras tout, répondit la patricienne; mais demain; je ne puis rester plus lontemps sans danger. Achève de boire cette liqueur, à laquelle tu dois ton réveil, et repose jusqu'au jour.
» Elle remit le flacon d'or ciselé au prisonnier qui se croyait le jouet d'un rêve, déposa sur la natte quelques aliments cachés sous les plis de sa stole, puis reprenant la lampe :
» — Adieu, dit-elle; et quoi qu'il t'arrive demain, ne parais point surpris, ne fais aucune question ni aucune résistance; il y va de notre sûreté à tous deux.
M A ces mots elle glissa pour ainsi dire hors de la cellule, et Getax entendit les verrous se refermer au dehors.
» Encore sous l'influence du narcotique versé par Darisse, il ne put se retrouver dans la solitude et l'obscurité sans être repris de son engourdissement. Après avoir vidé le flacon et dévoré la nourriture que lui avait laissée Flavia, il retomba dans un sommeil profond, mais qui ne ressemblait en rien à l'anéantissement qui avait précédemment suspendu chez lui tous les symptômes de la vie-
« Il ne fut réveillé que par l'entrée du villicus. Il venait accompagné d'un des nomenclateurs et de quelques esclaves, qui s'arrêtèrent dans le corridor. Le villicus ouvrit le volet; une faible lueur éclaira le cachot.
» — Voici le vaurien, dit-il, en montrant Getax au nomenc'ateur. Quand on Ta rapporté, son ivresse ressemblait à la mort, et je comptais bien ne retrouver ici qu'un cadavre; mais la maîtresse Flavia affirmait, avec raison, que c'était une infirmité dont le flamine l'avait avertie en lui vendant ce Germain. Fais vite ton office, que nous puissions nous occuper du nôtre.
» Le nomenclateur s'approcha de Getax et lui demanda son nom, son pays, son âge : le Germain, à demi endormi, répondit en bâillant. Ses réponses furent écrites sur des tablettes, et l'on y joignit un signalement exact de sa personne ; après quoi le nomenclateur se retira.
» Ce fut alors au tour du villicus et de ceux-qui l'accompagnaient. Ils dépouillèrent Getax de son costume germain pour y substituer une courte robe de laine, un capuchon de même étoffe et des chaussures de bois. Le barbare laissa faire sans résistance, ainsi que Flavia le lui avait recommandé ; sa stupeur n'était point d'ailleurs complètement dissipée. Ses sensations avaient l'incertitude confuse du rêve; il assistait, pour ainsi dire, en spectateur à tout ce qui s'accomplissait, et sans avoir une nette conscience de lui-même. La toilette achevée, le villicus lui ordonna de le suivre et il obéit machinalement.
»> Il trouva dans la cour tous les esclaves réunis et prêts à partir pour le travail des champs. Chacun recevait sa destination du villicus. Les uns faisaient sortir les attelages de bœufs, les autres préparaient les filets pour pêcher aux viviers; le plus grand nombre allait partir pour le labour. On remit une houe à Getax, qui se
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laissa entraîner à leur suite, étourdi par tout ce qui s'était si rapidement succédé, et sentant, dans sa mémoire, une sorte de nuit qui séparait le présent du passé. Il faisait de prodigieux efforts pour relier les tils brisés de ses souvenirs ; mais alors même qu'il les retrouvait, l'énergie lui manquait pour les rejoindre l'un à l'autre. Toutes ses perceptions avaient une confusion et une langueur dont il ne pouvait les faire sortir.
» Cependant, quand l'air de la campagne l'eut complètement réveillé, quand le travail eut échauffé son sang, et que les paroles prononcées par ses compagnons l'eurent éclairé, il commença à se rendre compte. 11 n'en pouvait douter, le flamine l'avait livré à un maître; il était esclave!
» A cette idée, tout son être se souleva; il regarda autour de lui ceux dont il partageait le labeur, jeta la houe qu'il avait machinalement acceptée, et s'avança vers les barrières.
» Rufus, qui venait d'y arriver, le montra au contremaître chargé de surveiller les travailleurs. Celui-ci accourut en injuriant le Germain, et, pour le forcer à retourner au travail, leva le fouet à triples lanières dont le seul bruit faisait obéir l'esclave romain; mais Getax le saisit et le brisa en morceaux qu'il foula aux pieds.
» A cette audacieuse rébellion, il s'éleva parmi les laboureurs un cri de surprise et presque d'indignation. Accoutumés à subir la tyrannie du maître, ils n > pouvaient voir sans une sorte de colère jalouse qu'un compagnon tentât de s'y soustraire; dans leur avilissement, la souffrance des autres était une consolation pour leurs propres souffrances, et ils s'irritaient d'une révolte qui semblait constater leur bassesse en refusant de la partager. Aussi accoururent-ils tous à la voix du maître. Getax fut terrassé avant même d'avoir pu se mettre en
défense. 11 voulut vainement s'expliquer, invoquer sa qualité d'homme libre. Rufus, furieux , ordonna de le bâillonner et de le conduire à l'un des poteaux qui se dressaient, de loin en loin, dans la villa, afin que les corrections fussent infligées aux esclaves sans retard et aux lieux mêmes où la faute avait été commise. On y traîna Getax, malgré sa résistance, il y fut suspendu les deux mains liées au-dessus du front; on chargea ses pieds de poids de fer afin qu'il ne pût tenter aucun mouvement, et le correcteur s'avança avec les lanières de cuir garnies de plomb. Mais Rufus, qui avait envoyé le contre-maître à la villa, l'arrêta d'un signe.
» — Laisse, dit-il ; ton fouet peut suffire pour un serviteur ordinaire; mais celui-ci n'a-t-il pas osé parler tout à l'heure de droits et de liberté? Hermonagc, va lui prouver qu'il est esclave, et lui-même ne pourra désormais l'oublier.
» Le contre-maître revenait avec les instruments nécessaires à cette démonstration. Il commença par couper la chevelure du Germain. Celui-ci comprit aussitôt la menace de Rufus. Il poussa un rugissement terrible, mordit le bâillon de fer qui lui ôtait la parole, et fit un effort suprême pour briser les liens par lesquels il était retenu au poteau; mais ses mouvements ne purent que resserrer les nœuds de la corde de cuir, qui lui entra dans les chairs et fit ruisseler le sang. Pendant ces tentatives, le contre-maître avait achevé de lui raser le sommet de la tête ; le correcteur s'approcha avec une cassolette de terre de Campanie, dans laquelle brillait un brasier, présenta un cachet rougi au feu, et Getax sentit sur son front l'empreinte dévorante.
» La douleur et la rage lui causèrent une convulsion si furieuse, qu'avec le cri qui lui échappa le sang
jaillit à flots de ses lèvres ; ses membres se roidirent, sa voix s'éteignit, et il resta suspendu sans mouvement au poteau.
>' Rufus en profita pour le faire détacher et conduire à l'infirmerie de la villa. Hermonage, qui joignait à ses fonctions de contre-maitre celle de médecin des esclaves, ordonna les soins habituels; mais, contre son attente, le Germain ne sortit de sa défaillance que pour tomber dans le délire de la lièvre. Le contre-maitre épuisa en vain les remèdes dont il connaissait l'emploi ; le mal de Getax semblait grandir de jour en jour. Enfin tout espoir parut perdu, et on cessa de le disputer à la mort.
» Couché sur quelques nattes, le pied enchaîné à un anneau scellé dans la muraille, et une amphore d'eau froide à portée de sa main, le mourant passa plusieurs jours dans cet abandon. Matin et soir, Hermonage venait seulement pour s'assurer s'il n'avait pas cessé de vivre et pour remplir l'amphore. Getax ne répondait rien à ses questions; mais, bien que trop faible pour parler, et flottant, pour ainsi dire, entre la mort et la vie, il avait retrouvé toute la lucidité de son intelligence. Il se rappelait le passé avec ses moindres circonstances, jugeait nettement le présent, et cherchait à faire un plan d'avenir. L'afiTaibUssement de ses forces avait amorti son désespoir sans obscurcir ses perceptions. Plus calme, mais non moins résolu, il calculait tout bas les chances qui lui restaient s'il devait vivre, et discutait avec lui-même le parti qu'il en pouvait tirer.
» Un enchaînement de circonstances fatales lui avait enlevé la liberté, et il savait maintenant, par une cruelle expérience, que toute révolte ouverte contre le joug ne pouvait que le rendre plus douloureux. Apaisé par les langueurs de la maladie, il devenait plus maître de lui-
même ; il comprenait la nécessité de ruser avec la tyrannie, de paraître accepter sa honte pour y échapper. 11 se rappelait les recommandations de Flavia, qui, mieux suivies, lui eussent épargné la plus cruelle de ses épreuves. Il se demandait avec angoisse et incertitude ce qu'il pouvait encore espérer d'elle ; si elle se rappellerait sa promesse ou si, rassurée désormais contre ses révélations et devenue maîtresse de sa vie, elle Tabandonnerait à sa misère présente.
» Pendant que ces pensées se débattaient dans son esprit, la crise s'acheva, et le mal, vaincu, fît place à la convalescence. Hermonage, indifférent au malade tant qu'il n'avait point espéré, commença à s'y intéresser dès qu'il le vit hors de péril. S'emparant, comme tous les médecins, de sa guérison, il voulut s'en faire honneur dès qu'elle ne fut plus douteuse et la compléter par ses soins. Grâce à lui, Getax obtint une nourriture plus fortifiante et une prolongation de repos qui hâta son rétablissement. Enfin, un soir, le contre-maître, trouvant ses forces suffisamment revenues, lui annonça qu'il rejoindrait dès le lendemain ses compagnons au logement commun.
» — Réjouis-toi, ajouta-t-il, car le hasard veut que ton retour à la santé soit célébré par une grande fête.
» Getax ne parut point comprendre.
» — Le mal t'a-t-il donc tellement engourdi la mémoire, continua Hermonage, et ignores-tu que nous sommes à la veille du treizième des kalendes de décembre (20 décembre)? C'est demain la fête des opalia et des sigillaria. Prépare donc ta gaieté et tes forces pour célébrer dignement notre excellent dieu Saturne, et Ops, sa féconde épouse.
Les saturnales. — Une séance du sénat parmi les i.'sclaves du Rufus; Marc- Antoine et Cicéron. — L'orgie. — Getax se préparc à fuir. — Il revoit Flavia. — Manière romaine d'ouvrir une succession.
» Les saturnales et les opalia (fête d'Ops et de Saturne) étaient tellement entrées dans les mœurs romaines, qu'on les célébrait non-seulement à la ville et aux champs, mais jusque dans les armées en campagne, et, ce jour-là, il était défendu d'en venir aux mains avec l'ennemi. Elles rappelaient, d'après la tradition, cet âge d'or où Saturne avait régné avec tant de douceur et de justice, qu'aucun homme ne s'était vu réduit en esclavage, et que les biens étaient restés communs entre tous. Aussi était-ce surtout la fête des esclaves, qui, ce jour-là, recouvraient leur liberté et se trouvaient momentanément les égaux de leurs maîtres. Ceux-ci avaient primitivement pris part aux divertissements en changeant de rôle et devenant, pour un jour, les serviteurs; mais cet usage avait fini par tomber en désuétude. La plupart se contentaient, à l'époque où se passent les événements que nous racontons, de surveiller la fête, afin d'en maintenir la licence dans certaines mesures.
» Rufus n'y manquait jamais d'habitude ; mais, cette fois, une affaire plus pressante l'avait forcé de repartir pour Rome. Il venait d'apprendre que Macron, profitant de son absence, avait préparé contre lui une de ces redoutables accusations auxquelles tant de Romains illustres avaient déjà succombé. Il s'agissait de] paroles
LE ROI DU MONDE. 20i
injurieuses contre l'empereui-, et de complots contre les afïranchis qui lui servaient de ministres. Claude, de retour à Rome, avait accueilli la dénonciation, qui devait être portée au sénat, et le mari de Flavia avait compris la nécessité de voir ses amis afin de parer le coup dont il était menacé.
)) Les esclaves de la villa profitèrent de son absence pour jouir de tous les privilèges que leur donnait la fête du grand dieu. Dès le point du jour ils se trouvèrent sur pied, coiiTés du bonnet phrygien, comme s'ils eussent été affranchis et revêtus de la synthèse, robe blanche destinée aux festins. Ils commencèrent par échanger entre eux quelques présents par lesquels ils se souhaitaient la bienvenue ; puis ils se portèrent en foule au carrefour oîi se trouvaient dressés les simulacres d'Ops et de Saturne.
» Ils rendirent hommage à la première en s'asseyant sur la terre, mère commune de tous les hommes, et dont Ops n'était que la personnification. Quant à la statue de Saturne, habituellement enveloppée de bandelettes de laine, elle en avait été débarrassée, en symbole de délivrance, et tous les esclaves, la tête découverte, vinrent lui offrir des sigillaria ou petites images de terre, victimes de substitution qui remplaçaient les enfants et les hommes qu'on lui avait sacrifiés autrefois.
» Ces cérémonies rehgieuses accomplies, la villa entière fut livrée aux esclaves. Quelques-uns s'emparèrent des vieux vêtements de Rufus et s'habillèrent en patriciens, tandis que d'autres, conservant leur costume et leurs fonctions habituelles, couraient aux offices, d'où ils ressortirent bientôt avec des couronnes de grives, des paniers d'olives de Picènes, des jambons, des quartiers de chèvre et des noix du Latium. Ces dernières étaient destinées à
former les mises des jeux de hasard permis aux esclaves en cette seule occasion. De leur côté les sommeliers retiraient de la cave quelques amphores de vieux vin de Formies et de Galène, et distribuaient les coupes à leurs compagnons.
» Les plus hardis, revêtus de la toge et du laticlave, s'étaient emparés, pendant ce temps, de l'exèdre, où ils parodiaient une séance du sénat.
» Il s'agissait de choisir des proconsuls à la Sicile, l'n cuisinier macédonien, d'une grosseur monstrueuse, et un coureur espagnol, dont les os perçaient la peau tannées, se présentaient pour la préture.
» — Pères conscrits ! s'écriait le premier, nui n'a jamais su mieux que moi écorcher un lièvre, exprimer le suc d'une tête de mouton, extraire la moelle d'un bœuf engraissé dans les prairies du Tibre ; par conséquent je saurai mieux que personne dépouiller mes administrés, tordre la bourse du peuple et sonder, jusqu'au fond, les coffres des marchands siciliens. Ma capacité est donc évidente, et, quant à mes droits, je promets, si je suis nommé, une hure de sanglier aux olives dont vous rêverez pendant trois nuits.
>» Les sénateurs approuvèrent du geste, et quelques-uns déclarèrent que le cuisinier rappelait Marc-Antoine pour l'éloquence et surtout pour l'emijonpoint.
» — Sénateurs, dit à son tour le coureur espagnol d'une voix glapissante, si la montagne vivante qui vient de vous parler a obtenu votre approbation, j'espère que vous ne la refuserez pas à un homme qui peut suivre à la course les chiens des Gaules et les chevaux de Numidie. Pour que ce colosse accomplisse ses devoirs de préteur, c'est-à-dire réduise ses administrés à porter le bâton entouré de bandelettes des mendiants, il faut qu'eux-
mêmes viennent se placer sous sa main, tandis que moi je les poursuivrai au fond des vallées et au sommet des montagnes; je ferai la chasse aux aurei, aux sesterces, aux as, aux quadrants, sans autre secours que la légèreté de mes pieds, et, s'il vous faut enfin un dernier argument, je déclare que j'abandonnerai à ceux qui m'auront reconnu cligne de la préture une part honnête dans mes brigandages.
» Ce dernier trait souleva des cris d'admiration et fut jugé digne de Gicéron lui-même. Quelques amis accoururent vers l'Espagnol et lui placèrent sur la tête une couronne, comme le font les clients à leurs patrons lorsqu'ils ont plaidé avec succès une cause.
» Cependant les sénateurs délibéraient gravement sur le mérite respectif des deux candidats; la plupart penchaient pour la part promise dans les rapines, mais quelques-uns faisaient valoir la hure de sanglier. Enfin, un père conscrit, qui avait tout écouté jusqu'alors tranquillement en cassant des noisettes, s'écria :
» — Nobles Quirites, vous êtes tous des ânes... Je ne veux renoncer ni à ma part de butin ni à ma hure aux olives, et pour cela je les nomme tous deux préteurs en Sicile, l'un à Syracuse et l'autre à Lilybée.
» Cette solution excita un véritable enthousiasme; le sénateur aux noisettes fut déclaré César et digne de succéder à l'empire dès qu'il aurait fait preuve de vices suffisants. On passa ensuite dans le triclinium, oii chacun prit place au hasard sur les lits de pourpre. Les dés, que l'on fit rouler pour choisir le roi du festin, désignèrent le . coureur espagnol; il ordonna aussitôt d'apporter les coupes et de faire entrer les joueuses de flûte.
») — Ici, mes colombes! s'écria-t-il en les apercevant, et que chacune songe à bien remplir son rôle. Voyons
d'abord laquelle de vous est la plus dépourvue de houte et la mieux pourvue de méchancheté.
» Les joueuses de flûte poussèrent en avant une Phrygienne à mine hardie.
» — Bien! dit l'Espagnol; je te fais impératrice, et tu te nommes Messaline. Va l'asseoir près de ce gros cuisinier de Macédoine que les prétoriens ont nommé empereur malgré lui. Allons, divin Claude, un peu de place à ta femme, et détourne les yeux quand elle embrassera Silius.
» S'adi-essant ensuite à chaque joueusse de flûte en particulier, il lui donna le nom de quelque illustre dame romaine, en l'avertissant bien en même temps des vices qu'elle devait avoir pour remplir dignement son rôle. Il garda pour lui la Ghorège, vieille femme mal vêtue.
» — Toi, viens ici, Flavia, lui dit-il; ton époux et maître, Rufus le triomphateur, veut bien t'admettre à table pour avoir ses restes. Et vous autres, généreux patriciens, montrez que vous êtes vraiment le grand peuple auquel les dieux ont soumis le monde, en mangeant comme des Saliens et en buvant comme des Thraces !
)' Les esclaves obéirent avec de grands cris, et le repas devint une de ces monstrueuses orgies que les modernes ont perdu la faculté même de concevoir. Pressés sur les lits, couchés à terre, appuyés aux colonnes, les convives nageaient dans une atmosphère de bruit, de chants et de vin. Étourdis par toutes les voluptés brutales, ils s'épuisaient à parodier les vices de leurs maîtres, à les grandir ; tous les caprices d'une imagination folle ou obscène étaient successivement énoncés par le roi du festin et réalisés par la foule éhontée. Bientôt, au milieu du nuage de fumée et de poussière, on ne vit plus que des hommes haletants, des femmes demi-nues emportés comme des visions dans une danse furieuse ou retombés sur les lits du triclinium.
» Getax avait assisté avec étonnement aux premières scènes de la satura aie. Bien qu'il habitât Rome depuis longtemps, il ne connaissait la fête des esclaves que par les apparences publiques ; c'était la première fois qu'il la voyait de près dans une demeure patricienne et qu'il en pénétrait, pour ainsi dire, la licence. Elle semblait se mesurer à la tyrannie et n'être que la revanche passagère et effrénée d'une autorité impitoyable En voyant cette subite audace devant le maître, le Germain se demanda comment un pareil essai n'avait pu jusqu'ici dégoûter de l'esclavage une foule opprimée, et lui faire naître l'envie de prolonger les ivresses de la liberté ; mais sa surprise, communiquée à un de ses compagnons, ne fut même pas comprise, et l'esclave haussa les épaules en courant au . festin.
» Getax, resté seul dans rexèdre, regarda autour de lui. Au delà du portique d'entrée, tout était désert. Le portier lui-même avait quitté sa loge pour rejoindre ses compagnons au triclinium. Partout ailleurs la fête retenait également au logis les maîtres et les esclaves. Tous les passages étaient ouverts, toutes les routes libres, et jusqu'au lendemain nul ne devait s'occuper de constater sa présence ou son absence. L'occasion ne pouvait donc être plus favorable pour la fuite, et, quels qu'en fussent les dangers, le Germain y était résolu.
» Après quelques instants non d'incertitude mais de réflexion, il enfonça le bonnet d'affranchissement qui cachait le stigmate imprimé à son front, assura à ses pieds des sandales plus commodes pour la marche que ses chaussures de bois, chercha sous les plis de sa tunique le couteau qu'il y avait caché et s'étant assuré de nouveau que l'entrée de la villa était libre, il s'avança d'un pas ferme vers la porte de l'exèdre.
» Au moment où il allait l'atteindre, une main le saisit au passage; il se retourna en tressaillant. Entre deux colonnes et derrière un rideau soulevé, Flavia lui faisait signe, un doigt sur ses lèvres! Le Germain hésita un instant; mais sur un nouvel appel de la belle Romaine, il se décida à la suivre.
>' L'appartement habité par Flavia était placé à l'une des extrémités de la villa, et séparé de tous les autres par les salles communes destinées aux réceptions. Le luxe en était austère, et la matrone n'avait rien ajouté à la richesse primitive. Au milieu des colonnes de marbre et des parquets en élégante mosaïque, l'œil ne rencontrait que des tables de chêne ou des lits puniques recouverts de tissus de laine. Flavia conduisit Getax jusqu'à la pièce destinée aux mystères de la toilette des dames romaines, et connue, dans la langue élégante du temps, sous le nom de monde d'une femme.
)>]Ge monde était aussi simple que le reste ; et, à part la cassette de cèdre donnée à la jeune épousée le jour du mariage pour renfermer ses ornements, on n'y apercevait aucune trace de l'art compliqué de la coquetterie patricienne.
« Dès qu'ils furent entrés, Flavia referma la porte avec soin.
» — Enfin je puis te parler, dit-elle.
» — Que me veux-tu ? répliqua brusquement Getax ; m'apportes-tu quelque nouveau malheur? Chacune de tes rencontres m'a été funeste.
« — Je le sais, dit la Romaine; mais tu dois accuser le destin, non ma volonté; tu dois surtout accuser ton imprudence.
» Le Germain fit un mouvement.
« — As-tu oublié mes recommandations lorsque je des-
cendisdans ton cachot? continua la matrone; ne t'avais-je pas expressément averti de ne t'étonner de rien, de te soumettre à tout en silence et de m'attendre ?
» — Savais-je que l'on ferait de moi un esclave ? répondit le barbare.
« — Toi-même avais pris ce titre pour te faire recevoir au temple de Jupiter Gapitolin, objecta Flavia; et la servitude était momentanément ta sauvegarde et ton refuge. En l'acceptant patiemment pendant quelques jours, tu me donnais le temps de préparer ta délivrance.
» — Soit donc ! dit Getax avec amertume ; mon malheur est alors un juste châtiment dont je ne dois demander compte à personne ! Mais est-ce seulement pour me le rappeler que tu m'as fait venir?
» La Romaine jeta autour d'elle un regard rapide, comme si elle eût voulu s'assurer encore qu'ils étaient seuls, et, baissant la voix, elle dit :
» — Je t'ai fait venir pour te sauver !
» Le Germain secoua la tête.
» — C'est un soin que je prendrai moi-même, dit-il d'un air sombre.
)) — En fuyant, n'est-ce pas? reprit-elle les yeux fixés sur ses yeux.
» II tressaillit.
» — Oh ! ne cherche pas à le nier, ajouta-t-elle. Caché tout à l'heure derrière la tapisserie de l'exèdre, j'ai vu tes préparatifs. Tu espères que le désordre des saturnales favorisera ta fuite; et si- quelqu'un ose t'arrêter, tu comptes sur le couteau caché dans ta ceinture.
» — Eh bien, quand cela serait, dit Getax, que prétendstu faire, Flavia?
» — T'avertirde la folie de tes espérances, reprit la matrone. As-tu bien songé que si tu échappais aux gens en-
208 LE ROI nu MONDE.
voyés à ta poursuite, tu n'échapperais point aux magistrats, aux simples citoyens qui, dans toute l'Italie et au delà, se font les exécuteurs de la loi contre les esclaves fugitifs? Pour que tu ti^ouves partout des surveillants et des licteurs, il suffit qu'on ne puisse te prendre pour un homme libre.
« — Et qui empêchera de me croire affranchi ?
» — En pourras-tu donner la preuve? Où prendras-tu l'acte qui doit constater ion droit de porter ce bonnet de délivrance ?
» — Ne puis-je donc échapper à ces témoignages, trouver quelque retraite oîi je demeurerai oublié?
» Tu ne la chercheras pas.
» — Pourquoi cela?
» — Parce que tu ne fuis pas pour reconquérir ta liberté, mais pour retrouver Helvige !
» Getax recula avec une exclamation de surprise.
» — D'oii le sais-tu? s'écria-t-il; et qui t'a dit ce nom?
» — Penses-tu donc que pendant ta maladie je sois demeurée inactive? reprit la Romaine. Le hasard t'avait livré mon secret, j'ai voulu connaître le tien; à force de recherches j'ai découvert celle qui pouvait me le révéler; j'ai fait parler Herma.
» — Eh bien, interrompit le Germain avec une impétuosité sombre, Flavia sait alors que je ne puis rester ici; qu'à tout prix il faut que je retourne à Piome.
» — Oii tu ne retrouveras plus celle que tu cherches! acheva la matrone.
» — Que dis-tu? Scipion?...
» — Est parti depuis le premier jour des calendes pour sa villa de Misèue !
» Le Germain pâlit.
» — A Misène... depuis les calendes ! répéta-t-il.
» — En compagnie d'Helvige ! dit Flavia. Comprends-tu que tu arriveras maintenant trop tard?
» 11 porta les deux mains à son front avec un gémissement sourd ; puis, se roidissant :
» — Ëli bien, j'irai la venger! murmura-t-il, en cherchant le couteau sous sa tunique.
» — Ne l'espère pas ! reprit la Romaine ; tous tes efforts pour arriver jusqu'à Scipion seraient inutiles. Ne sais-tu donc pas que son nomenclateur te connaît maintenant?
)) Oublies-tu qu'il t'avait dénoncé au peuple comme un esclave fugitif ? que des témoins avaient affirmé son mensonge? Dès que tu paraîtras à Misène, tu seras saisi et mis en croix ou livré aux murènes des viviers.
» Getax, qui avait fait un mouvement vers la porte, s'arrêta. Les prévisions de Flavia étaient si claires, si inévitables, que sa passion essaya en vain de lutter contre leur évidence ; il demeura quelques minutes visiblement incertain et combattu. Enfin, se tournant vers la Romaine avec une explosion de douleur furieuse :
») — Mais que dois-je faire, alors? s'écria-t-il ; pourquoi me parler des obstacles, puisque tu ne peux m'aider à les vaincre ; m'annoncer le péril, s'il est impossible d'y échapper? Quelle joie trouves-tu à me montrer mon malheur jusqu'au fond et à me prouver que l'avenir n'a pas pour moi d'issue ?
» — . Qui t'a dit cela? demanda la patricienne avec calme.
» — As-tu donc quelque chose à me proposer? » — Peut-être.
» — Parle alors, mais parle vite; car chaque instant de retard est pour moi une torture.
» Flavia tourna les yeux vers une clepsydre (horloge d'eau) suspendue à l'une des colonnes, et dit tranquillement :
» — Prends patience, l'heure n'est pas encore venue.
» — Que veux-tu de moi, enfin? reprit Getax avec une angoisse emportée ; car tu veux quelque chose, et tu as à m'offrir un marché.
» Flavia ne se hâta point de répondre ; elle demeura quelques instants les yeux baissés, roulant entre ses doigts une de ces boules d'ambre dont se séparaient rarement les dames romaines. Soit qu'elle délibérât encore avec ellemême, soit qu'elle voulût, par ces retards calculés, irriter l'impatience douloureuse du Germain, enfin elle releva lentement la tête et lui dit :
» — S'il était vrai, Getax refuserait-il ce marché?
» — Pour répondre, il faut d'abord que tu le lui aies fait connaître, répliqua le barbare.
» — Soit, reprit Flavia ; mais à une condition. Getax est fidèle à ses promesses, j'en ai eu la preuve; quand j'aurai parlé, jure-t-il de garder le silence sur tout ce que j'aurai dit?
» — Il le jure, répliqua le Germain.
» — Dans les tortures et dans les embrassements de la femme qu'il aime ?
» — Dans les embrassements et dans les tortures.
» — Il en fait serment?
» — Par les ossements de ses pères.
» — C'est bien, reprit la Romaine, dont la voix s'abaissa, mais devint plus rapide; alors, qu'il réponde sincèrement et sans hésitation ; que désire-t-il par-dessus tout le reste?
» — Helvige, répondit Getax.
» — Ensuite?
» — Punir Scipion.
» — Et après ?
» — Après, je voudrais la liberté, sans laquelle la vie
n'est qu'un rêve pénible, et la richesse, sans laquelle il n'y a point de liberté.
» — Eh bien, reprit Flavia, je t'offre la richesse et la liberté, avec lesquelles tu pourras punir Scipion et reconquérir Helvige.
» —Et que me demandes-tu en retour? reprit vivement Getax.
» Le regard de la Romaine s'enflamma, et, d'un accent qui n'était plus qu'un murmure, mais que faisait trembler une colère combattue :
» —Je ne demande, dit-elle, que le pouvoir de te faire ces présents.
» Le barbare ne parut point comprendre.
» — Tu sais peut-être quelle est ici ma vie, continua la Romaine, qui semblait céder insensiblement à ce besoin de parler des natures longtemps comprimées ; enchaînée au foyer, dépouillée de tous les plaisirs de l'opulence, je suis l'esclave de devoirs qui ne pèsent que sur moi seule. On a cru m.e plier par l'habitude à ce joug domestique; on a espéré que les souffles du dehors ne viendraient pas jusqu'à l'œcus où je vivais entourée de fileuses ; on s'est trompé! J'ai entendu, j'ai vu, et, à mon tour, je veux me mêler à ce tourbillon de vie, semer l'or qu'on entasse et dont je n'entends que le bruit, goûter enfin à toutes les voluptés qui enivrent la Rome libre.
» — Mais que faut-il pour cela? demanda Getax.
» — Il faut, répondit Flavia à voix basse, que je n'aie plus de maître !
» Le Germain ne put retenir un mouvement.
» — Écoute-moi, reprit la matrone en lui saisissant le bras d'une manière convulsive et fixant sur lui ses yeux qui étincelaient, si tu refuses de m'en délivrer, tu restes garrotte dans ton impuissance, condamné à vivre ou à
mourir en esclave; au contraire, si tu consens, devenue la plus opulente héritière de l'empire, je t'affranchis, je te donne la gestion de tous mes biens, je te rends plus puissant que Scipiou, car je te fais plus riche que lui; et que tu veuilles l'humilier ou le punir, il sera à ta discrétion. Comprends-tu, dis, comprends-tu bien?
» — Je comprends, dit Getax, tu m'offres le bonheur pourvu que je tue un Romain.
') — Et tu hésites? demanda Fia via, dont les traits exprimaient une angoisse haletante.
» — Parce que j'ai mangé son pain, reprit le barbare, parce que j'ai dormi sous son toit.
« — Mensonge ! interrompit la matrone ; dis que tu as peur.
» Le visage de Getax s'éclaira d'une ardeur farouche.
» — Ah ! qu'on me donne une épée et le plus brave de vos chevaliers à combattre, s'écria-t-il ; tu verras qui de nous fera reculer l'autre ; mais Rufus est mon hôte ! S'il allait me le rappeler au moment où je lèverai la main, que pourrais-je répondi-e?
» — Rien ! dit la Romaine avec une énergie sauvage ; tu découvriras ton front et tu lui montreras le stigmate de la servitude que sa main y a fait imprimer.
» Getax poussa un cri, et, par un mouvement involontaire, ses doigts se portèrent à sa plaie encore fraîche et douloureuse; puis, étendant les bras avec un geste de rage désespéré :
» —Ah! tu me l'as rappelé, femme! s'écria-t-ii ; j'accepte, j'accepte ; où est Rufus?
» Flavia posa la main sur sa bouche.
» — Au nom des dieux ! silence, reprit-elle; oublies-tu qu'on peut nous entendre, et qu'un seul mot nous perdrait?
» — Conduis-moi.
» — Celui que tu demandes n'est pas maintenant à la villa, dit la Romaine en jetant de nouveau un regard à la clepsydre ; mais je l'attends vers la fin de la seconde veille ; tiens-toi ^'êt, reste aux abords de l'exèdre, et au moment où tu m'entendras chanter un vieil air du Latium, présente-toi hardiment à la porte des aleatoria (1), j'y serai.
Un intérieur domestique. — Combat de Getax et de Rufus. — Les esclaves viennent porter à leur maître les opaliaires. — Leurs soupçons. — Manière dont Flavia leur impose silence. — Affranchissement de Getax. — Funérailles de Rufus. — Une veuve trompée dans ses espérances.
» Cependant l'orgie des saturnales allait toujours grandissant. Du triclinium elle avait gagné les basiliques, l'atrium et jusqu'à la cour d'entrée ; mais, immobile au pos-te qui lui avait été assigné, Getax n'entendait rien de cette tempête de rires, de chants et de clameurs qui grondait à l'étage inférieur. Uniquement attachée à la vengeance, sa pensée avait réussi à l'isoler de tout le reste. 11 suivait d'un œil impatient, mais fixe, les ombres projetées par les colonnes de l'exèdre, calculant l'heure et attendant la nuit.
» Elle descendit enfin sur la villa, et avec elle une brume lourde qui enveloppa tout de son nuage grisâtre. Les pièces occupées par les esclaves brillaient splendidement éclairées ; mais le reste de l'habitation était plongé
(1) Aleatoria, petites pièces destinées à la conversation et aux jeux paisibles.
dans les ténèbres; aucun bruit ne s'y élevait. Par instants, quand l'orgie se taisait, on entendait au loin le murmure du Tibre, le retentissement d'un char ou le galop des mules sur les voies romaines, et alors l'attention de Getax devenait plus intense ; il s'efforçait de s'assurer si le bruit approchait et de reconnaître le pas de l'attelage de Rufus. Mais ce fut seulement vers le milieu de la seconde veille, qu'une rheda vint s'arrêter à la petite porte de la villa, et que le sénateur parut accompagné d'un esclave qui portait devant lui le flambeau. Il passa près du Germain, caché par une colonne, et entra dans les appartements intérieurs.
» Getax se rapprocha du corridor par lequel il avait disparu, et attendit en vain le signal , tout resta silencieux. Une inquiétude fiévreuse ne tarda pas à agiter le barbare. Il se demanda si la matrone n'avait point changé de projet par effroi ou par pitié ; si sa proposition n'était pas un piège qu'elle avait voulu lui tendre comme à un témoin dangereux dont il était prudent de se défaire, et si elle ne préparait pas sa perte dans ce moment même.
» Une fois ainsi entré dans le soupçon son esprit se troubla déplus en plus. Le regard, le silence, l'abandon dans lequel il était laissé, tout lui devint une preuve de trahison. Enfin peu à peu le doute se changea en certitude, et, emporté par une impatience désespérée, il franchit la porte intérieure sans attendre davantage.
» Il chercha d'abord à tâtons les aleatoria désignés par la matrone; mais tout y était silencieux. Ce fut seulement après avoir traversé la bibliothèque que le murmure de deux voix se fit entendre. 11 se dirigea de leur côté et arriva à la porte du tablinum.
» C'était une petite pièce où se trouvaient en même temps les archives de Rufus et quelques-uns des trophées
d'armes rapportés de ses expéditions. La porte entr'ouverte en laissait voir l'intérieur, éclairé par une lampe de travail. Rufus tenait des tablettes, et Flavia, une main sur son épaule, semblait vouloir l'arracher à son occupation. Le triomphateur, qui paraissait soucieux, objectait la nécessité de se préparer. à la séance du sénat dans laquelle il devait se défendre le lendemain contre l'accusation de Macron; mais la voix de Flavia était si douce et si amoureuse que le nuage qui assombrissait le front de Rufus se dissipait insensiblement. Elle se plaignait tendrement des affaires qui lui enlevaient sans cesse son maître, des absences qui l'empêchaient même de le voir.
» Tout en parlant ainsi elle laissait glisser sur l'épaule de Rufus son bras, sorti de la manche de sa stole, et dont la blancheur éblouissante venait s'offrir aux baisers du triomphateur. Il se contenta de l'effleurer des lèvres ; alors la Romaine se pencha vers lui avec une grâce caressante, en le suppliant de nouveau, et, dans ce mouvement, la robe, dont l'agrafe s'était défaite, laissa entrevoir des formes éblouissantes sur lesquelles ses yeux s'arrêtèrent. Il étendit le bras pour envelopper la taille de Flavia, mais elle s'était déjà redressée, et, semblant renoncer à ses prières, gagnait la porte delà pièce voisine =
» Rufus se leva et voulut la retenir ; elle secoua la tête.
» — J'ai trop détourné le noble Rufus de ses travaux, dit-elle avec une coquetterie boudeuse.
» — Non, reste, dit le consulaire, qui s'efforçait de la ramener; tu es, ce soir, plus belle que la déesse de Gnide.
» — Fi ! reprit-elle en souriant, osez-vous bien parler ainsi dans un tablinum?
» — Pourquoi non? dit Rufus, qui déposa un baiser sur son épaule.
» Mais elle se dégagea à demi.
» — Quoi! dit-elle, au miBeu des titres authentiques! devant les épées espagnoles, les boucliers gaulois et les flèches parthes!... Est-ce donc ici le lieu de penser à ces folies?
» — Eh bien, tu le veux; à demain les affaires sérieuses, dit Rufus, qui l'enveloppa dans ses bras et disparut avec elle.
» Getax crut comprendre que la Romaine avait voulu ôter à son mari tout moyen de défense en l'éloignant des panoplies du tablinum ; mais la vue de ces dernières avait produit sur lui un effet tout contraire. Lorsqu'il aperçut ces armes destinées aux combats loyaux, sa main laissa tomber le couteau qu'elle tenait serré, et, courant à l'un des trophées, il y saisit deux courtes épées africaines.
» Presque au même instant une porte s'ouvrit dans le corridor ; il entendit Flavia qui s'échappait en riant et qui passa près du tablinum ; elle fredonnait, à demi voix, le vieil air des bergers du Lalium.
» Getax n'hésita plus : repoussant la porte par laquelle il l'avait vue disparaître avec Rufus, il appela celui-ci à haute voix. Le sénateur parut à l'entrée du cubilarium(l), et recula à la vue du barbare.
M — Que cherches-tu ici? que veux- tu? s'écria-t-il, en faisant un mouvement pour gagner le passage qui conduisait à l'exèdre.
» Getax se jeta devant lui.
» — Romain! je viens te demander ta vie! dit-il en lui tendant une épée ; nous n'avons qu'un instant, tue ou sois tué !
)) Il y avait dans l'accent, dans le regard et dans l'atti-
(1) Chambre à coucher.
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tude du Germain une résolution si inflexible, que Rufus comprit Tinutilité de toutes les paroles, et, saisissant Pépée, il se mit en défense.
)' Cette lutte, faiblement éclairée par la lueur qui venait du tablinum, avait quelque chose d'étrange et de terrible. Les nattes précieuses du cubilarium étouffaient le bruit des pas des deux combattants, qui, repliés sur euxmêmes, Fo^l ardent et la poitrine effacée, cherchaient à se porter un coup mortel. Getax, plus impatient, frappa trois fois; mais les coups, toujours détournés, se perdirent dans les plis de la toge, que le fer déchirait. Rufus, attentif seulement à se défendre, tournait lentement et reculait vers une porte dérobée ; encore deux pas et il allait l'atteindre. Le Germain comprit son intention ; il releva d'un coup inattendu l'épée du Romain, et, se précipitant sur lui, le saisit au corps. Tous deux demeurèrent quelque temps enlacés par le bras gauche, poitrine contre poitrine, tandis que leur main droite, armée du fer, s'agitait impuissante au-dessus de leur tête; mais bientôt la respiration de Rufus devint plus haletante, la sueur mouilla son front et ses jambes commencèrent à trembler. Il voulut se dégager par un dernier effort, et se rejeta contre le mur, qui arrêta sa chute ; mais la main droite du Germain, devenue hbre, s'abaissa rapidement, et la courte épée disparut presque entière dans le sein du triomphateur.
» Celui-ci ouvrit les bras, laissa tomber son arme et s'affaissa sur lui-même sans pousser un cri ; le coup de Getax lui avait traversé le cœur.
» Au bruit sourd de sa chute, la tapisserie qui masquait la porte secrète se souleva, et la matrone romaine montra son visage pâle, mais implacable.
» — Eh bien? demanda-t-elle très-bas.
» — Tu es veuve! balbutia Getax, qui avait laissé l'épée
dans la blessure et s'était éloigné du cadavre avec une horreur involontaire.
') Flavia écarta la draperie, s'avança résolument vers le mort, et saisit l'anneau qu'il portait au doigt ; mais avant qu'elle en eût essuyé le sang, une grande clameur retentit sous le portique, et l'on entendit les pas des esclaves qui se précipitaient vers l'exèdre , en prononçant le nom de Rufus, dont ils avaient appris le retour.
» Getax et Flavia se retournèrent éperdus.
» Malheur! j'avais oublié, murmura la Romaine; c'est le jour des opaliaires ; ils viennent porter au maître les présents des saturnales.
» On entendait, en effet, la foule bruyante s'avancer en jetant des cris d'appel et demandant des torches. Le Germain voulut fuir vers les aleatoria ; mais il aperçut de loin les lumières portées par les esclaves; Flavia courut au tablinum, des voix se faisaient également entendre de ce côté. Forcément ramenés tous deux dans le cubilarium, ils se retrouvèrent près du mort au moment même où les troupes d'esclaves entraient par toutes les portes.
» A leur vue et à celle du cadavre de Rufus, ceux-ci poussèrent un grand cri qui fut suivi d'un silence de stupeur. Getax avait reculé jusqu'au coin le plus obscur, décidé à vendre chèrement sa vie ; Flavia était tombée sur un siège, livide et sans parole. Cependant, après le premier saisissement, les esclaves s'étaient précipités vers leur maître, qu'ils s'efforcèrent de relever; ceux qui le prirent dans leurs bras reconnurent sur-le-champ que la vie l'avait abandonné.
» A cette nouvelle, il s'éleva dans la foule, qui remplissait le cubilarium et les corridors, un premier cri de douleur bientôt suivi d'un cri de vengeance, tous les regards se tournèrent du côté de Getax et de Flavia avec une expression de colère menaçante. Mais celle-ci, d'abord
écrasée par la surprise et l'effroi, était déjà redevenue maîtresse d'elle-même ; sa tête, un instant flottante comme si elle allait s'évanouir, venait de se redresser. Pale, l'œil dilaté, les lèvres serrées, elle imposa silence de la main.
•> — Qui parle de vengeance? dit-elle d'un accent bref; pourquoi ces clameurs? que voulez-vous?
» — Savoir quelle main a frappé le maître, répondirent plusieurs voix.
» — Quelle autre main pourrait l'avoir fait que la sienne? reprit Flavia d'un accent hautain. Pensez-vous donc qu'un bras vulgaire eût pu arracher la vie au triomphateur des Mattiens?
» Les esclaves se regardèrent.
«> — Et pourquoi se serait-il donné la mort? demandèrent-ils tous à la fois.
» — Parce que des lâches l'accusaient de conspirer contre l'empereur, dit Flavia, et que, sûr de trouver dans le sénat des envieux et non des juges, il a mieux aimé périr comme Gaton que comme Sabinus (1).
» Il y eut un moment d'incertitude dans la foule. Tous savaient avec quelle facilité les délations étaient accueillies, combien de patriciens elles avaient déjà forcés au suicide et les serviteurs particuliers de Rufus n'ignoraient point les récentes accusations de Macron contre leur maître. Mais ceux qui se trouvaient le plus près du cadavre s'écrièrent que la chose était impossible ; que le coup avait été évidemment porté par une main étrangère, et que le triomphateur n'était pas tombé victime d'un meurtre, mais d'un assassinat. Ce mot, répété de proche en proche, souleva une nouvelle clameur d'indignation ; en l'entendant, Flavia s'était levée, des éclairs dans les yeux.
(1) Sabinus, accusé du crime de lèse-majesté par des délateurs, avait été exécuté sous Tibère.
ââO LE KOI DU MONDE.
» — Un assassinat ! répéta-t-elle. Par les dieux immortels! qui a prononcé ce mot et soupçonnez-vous donc un meurtrier?
» Vingt voix répondirent affirmativement.
» — Alors, s'écria Flavia, il est ici, parmi vous ; et pour le reconnaître, lui et ses complices, vous serez tous soumis à la torture !
» Cette déclaration inattendue fit courir un long frémissement dans la foule. Telle était en effet la législation romaine pour la recherche du meurtre domestique, que les esclaves du mort devaient être interrogés par le fer et le feu^ afin d'être forcés à ne rien cacher. Cette conséquence de leur accusation, à laquelle les serviteurs de Rufus n'avaient point d'abord pensé, jeta dans leurs rangs une véritable épouvante. Les menaces se changèrent à l'instant en cris de désespoir et en prières. Ceux qui se trouvaient près de Flavia tombèrent à ses genoux en la suppliant de ne point s'arrêter à des soupçons insensés ; ils s'écrièrent d'une seule voix que toute recherche était inutile puisque Rufus s'était frappé lui-même, et la conjurèrent d'en rendre témoignage devant le préteur. Après les avoir laissés quelque temps dans l'incertitude, Flavia parut céder, et, sûre désormais d'une discrétion qui intéressait leur propre salut, elle laissa le cadavre aux serviteurs chargés de lui rendre les premiers devoirs.
» Ceux-ci s'en acquittèrent, selon les usages consacrés, en appelant Rufus à haute voix, d'instants en instants, pendant qu'un esclave montait à cheval et courait à Rome annoncer la mort du triomphateur au temple de Libitine.
» Il en revint bientôt avec les prêtres, qui enduisirent Rufus de parfums, rougirent ses lèvres et ses joues pour déguiser les pâleurs de la mort et le placèrent sur un lit lil)itiaaire, autour duquel ils répandirent des essences et brûlèrent de l'eucens. Dès le lendemain ils fenlevèrent
de la villa et le transportèrent à sa maison de Rome, où il devait, -selon l'usage, demeurer exposé pendant sept jours avant les funérailles.
» Flavia l'y suivit ; elle remplit toutes les formalités nécessaires pour s'assurer l'opulent héritage du triomphateur. Son mariage par confaréation (1) lui donnait des droits personnels sur une partie des biens ; elle montra, en outre, l'anneau du mort, qu'elle déclara lui avoir été remis devant Getax, ce qui prouvait, d'après l'usage romain, que Rufus avait voulu la choisir pour héritière, et les parents n'ayant élevé aucune opposition, elle se trouva maîtresse de disposer de tout ce qu'il avait laissé.
') Le Germain attendait cet instant avec une impatience agitée ; enfin, le jour même désigné pour les funérailles, la matrone romaine, qui venait d'apprendre son envoi en possession de l'héritage, le fit appeler.
» Ses grands yeux noirs , qui avaient habituellement quelque chose de cette douceur attirante et funeste attribuée par la Fable au chant des syrènes, brillaient dans ce moment d'un éclat hautain. Près d'elle se tenait un préteur accouru à sa prière et, derrière, le licteur portant le faisceau de baguettes. Elle fit signe à Getax d'approcher.
» — Viens, dit elle; il est temps de récompenser ta fidélité et de tenir ma promesse.
» A ces mots, posant sa main blanche sur la tète rasée du barbare :
» — Préteur, dit-elle, écoute-moi : je veux que cet homme soit libre et jouisse des droits de la cité romaine.
» — Qu'il soit fait selon ton désir, belle Flavia ! répondit le préteur.
» Alors le porteur de baguettes s'approcha de Getax ;
(1) Voir la note page 81.
il le toucha trois fois de son faisceau ; Fiavia le prit par le bras, le fit tourner sur lui-même, et le frappant légèrement à la joue :
» — Va, dit-elle, tu n'es plus une chose ; tu es un homme, tu es libre !
» Quelques instants après, le Germain, à qui Fiavia avait remis une bourse, prenait le chemin de Misène, sans attendre les funérailles de Rufus qui se préparaient.
» Déjà les clients, les esclaves et les parents étaient réunis dans la cour- et le portique, tandis que le mort demeurait exposé dans Fatrium. On n'attendait plus que les libitinaires et les pleureuses à gages qui devaient suivre les funérailles ; elles arrivèrent bientôt, ainsi que Fiavia, entourée de matrones romaines et donnant tous les signes d'une douleur austère, mais profonde.
» Le convoi prit d'abord le chemin du forum. En tête marchaient les prêtres du temple de Libitine, qui tenaient à la main des flambeaux, en souvenir de Fusage qui défendait autrefois à Rome les funérailles pendant le jour. Ils étaient suivis de musiciens jouant des airs sombres, puis d'une troupe de mimes déguisés en satyres qui dansaient la sicinne. Après eux venaient les pleureuses, interrompant de loin en loin leurs gémissements pour chanter quelques-uns de ces hymnes ajipelés ;icr;îî>, et dans lesquels les poètes libitinaires proportionnaient les louanges du défunt à la générosité des survivants. Les affranchis marchaient ensuite ; et enfm venait le mort lui-même, entouré des images des ancêtres.
» L'origine trop connue de Rufus, dont le père était un simple affranchi devenu gladiateur, n'avait point permis de donner à ces images l'apparence de chevaliers romains ; mais on les avait revêtues de costumes étrangers, qui pouvaient les faire prendre pour des rois barbares
OU des généraux d'armée. Ces simulacres, portés sur des chars et dans des litières, faisaient cortège au cadavre. Derrière eux une troupe de libitinaires portaient des lits sur lesquels avaient été déposées les marques des dignités obtenues par Rufus. Enfin venaient les parents et les amis, en habits bruns et sans anneaux, ce qui était le signe d'un grand deuil.
Arrivé au forum, le mort fut arrêté devant les rostres. Les images des ancêtres furent placées autour de lui et assises dans des sièges d'ivoire (bien que cet honneur dût seulement appartenir aux citoyens romains honorés pendant leur vie de la chaise curule) ; puis un des amis de Rufus monta à la tribune et prononça son éloge. Celui-ci fut bref. L'accusation qui pesait sur le mort et dont le sénat délibérait alors conseillait la prudence. Après une courte pause le convoi se remit donc en route vers la voie Appénienne, où un bûcher de bois résineux, en forme d'autel, avait été préparé. Les libitinaires y déposèrent le cadavre et commencèrent les sacrifices.
» On immola d'abord le cheval et les chiens favoris du défunt ; on répandit à ses pieds une coupe de vin et une coupe de lait; puis les assistants passèrent devant le bûcher en y jetant des fleurs, de l'encens, des parfums. Enfin vint le tour de Flavia, à qui le désignateur libitinaire montra le bûcher.
» Elle Y monta d'un pas saccadé en s'appuyant aux ifs qui l'entouraient, arriva près du mort et se pencha vers son visage pour lui soulever les paupières, selon la coutume, et lui montrer une dernière fois le ciel. Ses doigts tremblants s'appuyèrent sur l'œil refermé ; mais à la vue de cet orbite mort et sans regard, elle sentit le frisson courir dans ses veines, ses jambes fléchirent, elle dut se retenir aux guirlandes de cyprès.
» Cependant la foule attendait en silence que les rites
funéraires eussent été accomplis. Flavia ferma les yeux, se redressa convulsivement, replaça l'anneau au doigt du cadavre et se courbant vers lui :
» — Adieu, murmura-t-elle ; nous te suivrons dans l'ordre indiqué par la nature!
» Alors sa bouche qui s'était approchée de celle du mort l'effleura légèrement ; mais au contact des lèvres glacées, elle ne put retenir un cri et elle retomba en arrière^
» Des bras amis s'étendirent pour la recevoir et l'aider à descendre, puis le désignateur lui remit une torche, et, soutenue par ceux qui étaient accourus a son aide, elle mit le feu au bûcher.
» La flamme se communiqua d'abord aux essences et aux parfums, courut le long des bois entassés, couva quelque temps dans les flots de fumée, puis, se dressant avec un rauque sifflement, s'élança vers le lit funèbre, qui s'affaissa par l'extrémité. A ce moment, le mort, dont les pieds descendaient dans l'incendie, se redressa; son visage, éclairé par les lueurs rougeâtres, parut se ranimer, et son bras se souleva dans les tourbillons d'étincelles et de fumée avec un geste de menace. Flavia se rejeta en arrière en se couvrant le visage. Les femmes émues l'entourèrent pour lui dérober le reste de la cérémonie.
» Le corps avait été bientôt consumé ; le plus pro.che parent recueillit les ossements dans une urne de bronze en y mêlant des roses et du cinamone ; puis il prit un rameau d'olivier, le trempa dans l'eau lustrale, en répandit une rosée sur la foule et lui déclara qu'elle pouvait se retirer.
» La veuve, portée dans une litière, fut reconduite par ses clients, les amis et la famille jusqu'à sa demeure.
» Pendant cette longue solennité, Flavia s'était vainement roidie; une sorte de tremblement intérieur l'agitait, des gouttes de sueur glacée perlaient sur son visage pâle, la fièvre séchait ses lèvres et donnait à son regard quelque
chose d'égaré. Soit peur, soit remords, elle se sentait à chaque instant près de pousser un cri de désespoir et de demander grâce. Ce fut seulement à la vue de la maison où elle allait se trouver souveraine maltresse que son trouble se dissipa. Cette âme d'acier, un instant pliée sous le souvenir trop présent du crime, se releva tout à coup, et, avec son énergie, sembla retrouver sa terrible sérénité. Elle promena son regard profond sur la foule d'esclaves dont elle était suivie, le reporta vers l'opulente demeure qui l'attendait, y ajouta rapidement par la pensée les villas, les fonds déterre, les richesses de tout genre amassées par Rufus, et les derniers nuages s'effacèrent de son front.
» Aussi, lorsque la litière s'arrêta, elle en descendit, non en veuve, mais en triomphatrice, et, saluant de la main ceux qui l'avaient reconduite, elle s'avença vers l'atrium, rassurée et souriante comme une reine qui va prendre possession de son royaume.
» Au moment où son pied allait toucher le seuil, Macron y parut* suivi de licteurs; le visage du patricien avait la même gaieté féroce que le jour où nous Tavons montré torturant sous le fouet le mendiant Scaurus. Son œil à demi fermé clignotait convulsivement, tandis que l'autre, largement ouvert, lançait des regards d'oiseau de proie. A sa vue, la veuve s'était arrêtée avec un geste de surprise.
» — Que Flavia ne franchisse point cette porte, dit-il d'une voix forte et en étendant la main comme pour lui défendre d'approcher; cette demeure n'est plus la sienne.
» La Romaine fit un mouvement en arrière.
» — Qu'oses-tu dire? s'écria- t-elle, et qui donc peut chasser la veuve de son héritage?
» — Ceux qui ont décidé qu'on n'héritait point des gens condamnés pour crime de lèse-majesté, répondit Macron ; et Rufus vient de l'être par le sénat.
» Un cri de surprise s'éleva dans la foule. Flavia était de-
venue très-pâle; mais elle fit un pas vers le vieux patricien.
» — Macron oublie que les citoyens qui ont prévenu l'arrêt en se donnant la mort, dit-elle, ne sont point soumis à la consfiscation.
» — A moins qu'il n'y ait crime de lèse-fortune contre l'empereur, répliqua le vieillard, et Rufus en a été déclaré coupable. Aussi tous ses biens. ont-ils été abandonnés à Claude et aux Romains fidèles qui ont découvert le complot. Que nul donc n'essaye de pénétrer plus avant s'il ne veut être puni pour offense à César!
» Ces derniers mots produisirent un effet subit et universel. Depuis Tibère cette accusation avait toujours servi à frapper les meilleurs citoyens, et il n'était point de famille où les délateurs n'eussent fait ainsi quelque vide. Le seul mot de crime de lèse-majesté ébranlait les plus fermes courages. Aussi, à la menace de iMacron, la foule se dispersa et disparut comme par enchantement. Les parents de Flavia eux-mêmes, craignant que leurs témoignages de sympathie pour la veuve du condamné ne devinssent un prétexte d'accusation, s'enfuirent épouvantés, et la matrone romaine se trouva bientôt seule devant la porte de l'atrium qui s'était refermée.
Voyage à Misènc. — La forêt Galinaria. — Rencontre de Tiro le légionnaire. — Soupçons. — Getax eufermé. — Il s'échappe. — La barque et la caverne marine. — Une secte religieuse sous Claude. — Tiro conduit Getax à la villa de Scipion.
» Pendant ce temps Getax suivait la route qui conduit de Rome au cap Misène.
» Après avoir traversé le Latinum en passant par Sinuesse, il entra dans la Campanie. qu'illustraient ses vignobles de Massique, de Cécube et de Falerne. Les co-
teaux étaient couverts de peupliers enguirlandés par des pampres chargés de raisins. Partout s'étendaient de riches moissons ou d'immenses forêts de myrtes et de rosiers, au milieu desquelles nichaient des volées de colombes. C'était là que le patriciat romain avait établi ses plus luxueuses villas, et les collines, selon l'expression d'un ancien, « semblaient partout fléchir sous les statues et les palais de marbre. »
» En quittant Sinuesse, le Germain avait pris la route maritime par Vulturne, Literne et Gumes. De cette dernière ville un chemin souterrain passait sous le cap Misène et conduisait à deux golfes très-avancés dans les terres, connus sous les noms de lac Averne et de lac Lucrin.
» Une des demeures de Scipion était située aux bords de cette dernière baie. Getax s'y rendit directement; mais y ayant appris que le ieune patricien habitait sa grande villa de Misène. il se hâta de regagner l'extrémité du promontoire en traversant la forêt Galinaria.
» G'était le refuge ordinaire des plus redoutables bandits de l'Italie. Placés au milieu des somptueuses demeures, à deux journées de Rome tout près de la mer, qui ouvrait, au besoin, une route pour la fuite, ils se tenaient là en observation comme le vautour sur son rocher, choisissaient leur proie du regard, l'enlevaient à l'improviste et disparaissaient avec elle dans les ombres de la forêt.
» Au moment de s'engager dans un des sentiers dont elle était entrecoupée, Getax aperçut un vovageur qui sortait d'une clairière, et semblait se disposer à prendre la même direction. 11 portait le costume des légionnaires et marchait de ce pas mesuré qui faisait reconnaître partout le soldat romain. A son côté pendait une courte épée; son bouclier, enveloppé d'un étui de cuir, était suspendu à son épaule, et un javelot lui servait de bâton dp voyage.
« En le voyant de plus près, Getax remarqua que son
casque était orné de petites cornes d'argent, récompense militaire accordée pour les actions d'éclat. Son visage ridé et ses cheveux blanchis prouvaient en outre clairement qu'il avait satisfait aux vingt années de service exigées des légionnaires.
» Le Germain le salua en passant d'un souhait d'heureux voyage, auquel le vétéran répondit avec cordialié.
)) — Par ma maiu droite, dit-il (en employaut le serment ordinaire aux soldats), ton souhait commence à s'accomplir, puisque je rencontre un compagnon de route. Ton visage est le premier qui ait frappé mes yeux depuis mon entrée dans la Galinaria.
» — La forêt a un mauvais renom, fit observer le barbare, et les voyageurs l'évitent d'habitude, surtout quand le soleil baisse à l'horizon.
« — Je sais, je sais, dit le vétéran, qui regardait autour de lui avec une sorte d'émotion joyeuse ; la Galinaria et moi nous sommes de vieilles connaissances. Avant que la milice m'eût enrôlé sous l'aigle romaine, j'aurais pu dire le nom de chacun des sentiers, car je l'avais mille fois traversée dans tous les sens...
» Et comme il vit que Getax lui jetait un regard de défiance.
» — Non pas que j'y aie fait partie des éveille-chiens (1), ajouta-t-il en souriant ; mais je suis né près de Misène, et j'ai longtemps promené nos chèvres des fourrés aux clairières.
» Getax lui demanda s'il revenait muni de son congé militaire.
» — Comme tu vois, dit le vétéran, qui montra, suspendue à son bouclier, une corne de taureau dans laquelle les légionnaires avaient coutume de renfermer l'acte qui les affranchissait du service. Voilà vingt ans
(1) Surnom donné aux voleurs de nuit.
que je combats pour Rome et les Césars à raison de cinq as (1) par journée; je rentre enfm au foyer avec ma gratification militaire ! douze mille sesterces (2), que j'apporte au vieux Yarnus pour qu'il puisse au moins se reposer quelques jours avant de mourir, et sois certain que les bandits de la Galinaria n'en auront rien tant qu'il restera une pointe à mon javelot et un tranchant à mon épée.
» Ces derniers mots avaient été prononcés avec une fermeté riante et sans emphase, qui fit penser à Getax que le hasard lui avait procuré un compagnon de route aussi résolu que sûr. La rencontre était heureuse, car le jour baissait rapidement, le chemin devenait difficile, et quelques figures équivoques commençaient à se laisser entrevoir par instants sur la lisière du bois. Mais le vétéran, qui se nommait Tiro, ne parut point s'en préoccuper. A chaque apparition il trouvait une explication rassurante. Ici c'était un bouvier qui cherchait son bétail égaré dans les carrefours de la forêt, là un voyageur attardé qui prenait un sentier détourné ; tout au plus supposait-il quelques esclaves fugitifs que leur approche avait effrayés. Deux ou trois fois ils croisèrent des hommes mal vêtus, à la barbe longue et poudreuse, qui leur jetèrent un regard furtif, et avec lesquels le vétéran sembla échanger un signe rapide. Getax, étonné, commença à entrer en défiance. L'œil sur son compagnon, qu'il évitait de laisser derrière lui, et serrant fortement le bâton de cornouiller qu'il avait à la main, il se tenait prêt à tout événement, bien décidé, quoi qu'il arrivât, à défendre vigoureusement sa bourse et sa vie.
» Tiro continuait à l'entretenir sans prendre garde à ces précautions. Sa parole était abondante et pleine d'une
(1) Cinq as, environ 25 centimes.
(2) Douze mille sesterces faisaient 2,385 fr. 75 cent. C'était la retraite des légionnaires après vingt années de service.
austérité onctueuse toute nouvelle pour le Germain. Il y avait, dans ses images, quelque chose de hardi et pourtant de familier, qui sortait des habitudes de la langue latine ; on eût dit des idées étrangères à la forme chargée de les traduire.
» En traversant un carrefour du bois, Getax s'arrêta devant une effigie du dieu Pan, et déposa à ses pieds une branche de frêne brisée dans le taillis. Tiro fronça le sourcil et passa sans accorder aucune marque de respect.
» Cette impiété pour le dieu des campagnes, d'autant plus extraordinaire que les soldats avaient coutume de lui rendre des honneurs particuliers, accrut les soupçons du Germain. La nuit était complètement close; ensuivant le vétéran, qui avait voulu couper par une route de traverse, il était arrivé à la partie la plus sauvage de la forêt, tout près de la mer, dont on entendait les vagues battre le promontoire. Tiro, qui marchait en avant, chantait à demi- voix une sorte d'hymne, dont son compagnon ne pouvait comprendre le sens. Tout à coup il lui sembla que des voix partaient de l'obscurité des ombrages et répondaient à celle du vétéran. Bientôt il n'y eut plus de doute : l'hymne était répété à droite et à gauche par des chanteurs invisibles. Getax, stupéfait, s'arrêta, le bâton soulevé de terre et promenant autour de lui un regard inquiet. Tiro se retourna tranquillement :
» —Tune savais pas que la Galinariaeùt tant d'échos? dit-il avec un sourire; mais moi je connais les paroles qui les réveillent. Avance pourtant sans rien craindre ; ces voix ne menacent point, elles prient !
» Et, se mettant en marche, il traversa un bosquet de peupliers, à l'extrémité duquel se montra la mer.
» L'avance du promontoire sur laquelle ils se trouvaient alors faisait face à Misène, dont ils n'étaient séparés que par une baie peu profonde, dans laquelle se dessinait la
petite île de Procida. Au delà apparaissaient à la clarté de la lune les pointes blanches de Gumes et de Sorrente. Tiro montra, de l'autre côté du golfe, des édifices de marbre qui scintillaient dans la nuit,
» — C'est la villa de Scipion où tu veux te rendre, ditil; mais à cette heure tu trouverais difficilement la route le long du promontoire, et tu arriverais trop tard pour être reçu ; le plus sage serait de passer cette nuit au village que nous avons là devant nous.
» — Mais y trouverai-je un hôte? demanda Getax.
» — Tu l'as trouvé, dit Tiro; la cabane de mon père est au sommet du coteau ; viens, je t'offre, en son nom le feu et l'eau.
» Le Germain, qui continuait à flotter entre la confiance et le soupçon, parut hésiter; mais les empêchements signalés par le vétéran étaient trop réels pour qu'il songeât à continuer sa route, et il lui parut, après tout, moins dangereux d'accepter l'hospitalité de son compagnon que de continuer à côtoyer la Galinaria. Il accepta donc brièvement et suivit Tiro, qui, à la vue de son toit natal, avait perdu son calme et se mit à courir.
» Lorsque Getax arriva sur le seuil, il le trouva aux genoux d'un vieillard aveugle qui, les deux mains posées sur son front, répétait une sorte de bénédiction solennelle. Le Germain laissa toute liberté à ce premier attendrissement du retour et attendit que Tiro se fût rappelé sa promesse. Le vieux soldat l'aperçut enfin, courut le prendre par le bras et le présenta au vieillard, qui saisit une de ses mains, la posa sur son genou, et lui dit :
» — Que le maître de la terre et du ciel soit béni, puisqu'il me permet d'offrir à un frère la moitié de mes pauvres ressources! Étranger, sois le bien venu !
» Après ces mots, et sans lui avoir offert, selon l'usage, la tessère hospitalière, le vieillard se retira avec son fils
dans une pièce voisine, tandis qu'une parente lavait ellemême les pieds du voyageur, lui servait le repas du soir, composé de poisson desséché et de fromage de brebis.
B Pendant ce temps plusieurs autres memlDres de la famille, à qui l'arrivée de Tiro venait d'être annoncée, accoururent et le rejoignirent dans la pièce voisine. Getax, comprenant ce que sa présence pouvait avoir de gênant dans une pareille occasion, se hâta de manger et se laissa conduire à une sorte de cellule placée sous le toit. Après avoir vérifié s'il ne lui manquait rien pour la nuit, la vieille parente se retira en faisant ce signe mystérieux que le barbare avait déjà remarqué chez son compagnon.
» Sans bien comprendre ce qu'il pouvait craindre, Getax éprouvait malgré lui l'inquiétude que fait naître l'inconnu. Resté seul, il prit sa lampe et en promena la clarté autour de sa cellule. L'ameublement ne ce composait que d'un siège grossier, d'une cruche de terre de Gampanie et de quelques peaux de brebis étendues sur le plancher pour servir de couche ; mais aux murailles étaient suspendus des symboles étranges et tels qu'eût pu les souhaiter un tortionnaire pour ornements de sa demeure. Ici c'étaient des clous et des tenailles sur lesquels on avait imité la trace du sang ; là un cœur percé d'une épée ; plus loin les instruments du supplice réservé aux esclaves: le fouet aux lanières garnies de plomb, et la croix !
» Getax regarda ces signes terribles avec une horreur mêlée de crainte. Pourquoi se trouvaient-ils là ? quelle était leur signification? d'où venait l'étrange idée d'en avoir fait, pour cette cellule écartée, une sorte de lugubre décoration?
» Ne pouvant rien répondre à ces questions, le Germain finit par revenir à ses propres affaires, et la pensée d'Helvige le détourna de tout le reste.
» Pendant le voyage, il n'avait songé qu'à sa délivrance ;
pour l'assurer, il fallait, avant tout, pénénétrer dans la villa de Scipion, et il croyait en avoir trouvé le moyen.
u II repassait son plan dans sa pensée et il discutait en lui-même tous les détails, lorsqu'il lui sembla entendre à sa porte un bruit de pas qni cherchait à se déguiser, puis des voix murmurant tout bas son nom.
» — Il dort, disait l'une d'elles.
» — N'importe, ajoutait la seconde; songez qu'il y va de la vie !
» L'entretien continua un instant plus confus; enfin le barbare entendit un bruit qu'il ne put s'expliquer, puis les voix s'éteignirent et les pas s'éloignèrent.
» Use leva doucement, gagna la porte à tâtons, voulut l'ouvrir ; il était enfermé !
» Son premier mouvement fut de briser les planches mal jointes qui le retenaient prisonnier; mais il fut arrêté par l'ignorance où il était du projet de ses hôtes et du nombre d'ennemis auxquels il pourrait avoir affaire. Après une courte réflexion, il courut à la fenêtre, l'ouvrit avec peine, gagna le toit, et se servant d'un arbre dont les branches effleuraient la tuile, il se laissa glisser sans accident jusqu'à terre.
» Son ignorance du lieu où il se trouvait ne lui permettait point de chercher asile dans les autres cabanes qu'il voyait poindre au milieu de l'obscurité, et où il eût pu retrouver le péril auquel il venait d'échapper. Le plus sur était de rejoindre sur-le-champ la villa de Scipion; mais restait à connaître la route.
)) Celle qui côtoyait le promontoire serpentait aux bords de la forêt par mille détours ; il pouvait s'y égarer et elle l'exposait, en outre, à de dangereuses rencontres, tandis qu'en traversant la petite baie il se dirigeait tout droit vers la villa, dont les murs de marbre se dessinaient au loin dans les ténèbres. Il se glissa donc à travers les
vignes et descendit avec précaution jusqu'à la petite crique creusée au pied du rivage.
» Une seule barque flottait lorsqu'il arriva. Elle était à demi recouverte de sa voile, selon l'usage adopté pour les nefs inoccupées que l'on voulait défendre contre le soleil du jour. Les rames y avaient été heureusement oubliées. Le batelier dénoua d'une main exercée le câble d'écorce de tilleul qui la retenait au rivage, et, sautant légèrement sur la proue, à laquelle il imprima un élan qui l'éloigna du rivage, il voulut saisir un des avirons : deux têtes sortirent à la fois de dessous la voile, et presque au même instant quatre bras le saisirent avec vigueur, bien que sans violence.
» —Qui es-tu? pourquoi détacher notre barque? où voulais-tu la conduire? demanda le plus jeune des deux hommes, qui portait le costume de pêcheur.
» Et comme Getax semblait embarrassé, le plus vieux ajouta à demi-voix en parlant à son compagnon :
» — Plus bas, Gephase ! ce peut être un de nos frères !
» 11 porta la main à son front et y traça le signe mystérieux que Tiro avait déjà échangé avec les vagabonds rencontrés dans la forêt , Getax y répondit comme il l'avait vu faire, et les deux hommes le lâchèrent en même temps.
" — Il est des nôtres, murmura le vieux pêcheur en l'attirant sous l'abri qui les cachait un instant auparavant.
'» Gephase lui demanda alors d'où il venait, et le barbare nomma le Lucrin au hasard.
» — Par le Dieu vivant ! y sait-on déjà la nouvelle ? s'écria le jeune homme, et venais-tu pour entendre la parole?
» Getax fit un signe affirmatif; les deux pécheurs échangèrent vivement quelques mots à voix basse. Ils se communiquaient évidemment des réflexions qui allaient amener un interrogatoire plus détaillé. Sentant la nécessité d'y échapper à tout prix, le Germain souleva douce-
LE ROI DU MONDE. 23o
ment la voile et cherchait le moyen de s'élancer hors de la barque, lorsque plusieurs ombres parurent sur le rivage et s'approchèrent avec précaution. Cephase échangea avec elles le signe secret, les fit embarquer, et, sans plus attendre, poussa au large.
« Tout cela s'était fait si rapidement que Getax se trouva en mer avant d'avoir pu rien tenter. Assis au fond de la barque au milieu d'inconnus dont il ignorait les intentions, il dut s'abandonner au hasard des événements en se tenant seulement prêt à profiter du premier qui pourrait favoriser sa fuite.
» Aucune nouvelle question ne lui fut plus heureusement adressée , ceux qui l'entouraient gardaient un si profond silence qu'on n'entendait aucun autre bruit que celui du sillage de la barque. Elle se dirigeait doucement vers le point le plus abrupte de la côte où un groupe de rochers jaunâtres s'avançaient dans la mer et semblaient l'immense ruine de quelque citadelle détruite.
» A mesure qu'ils approchaient, Getax crut apercevoir sur les flots plusieurs autres barques également sans voiles qui voguaient silencieusement vers le même but. Il les vit tourner les récifs et disparaître, sans pouvoir comprendre ce qu'elles étaient devenues. Celle qui le portait atteignit enfin elle-même l'extrémité du massif de rochers, entra dans une sorte de fissure, brusquement emportée par le flot, et se trouva dans un bassin complètement entouré de récifs à l'extrémité duquel s'ouvrait une vaste caverne marine.
» C'était là que s'étaient arrêtées toutes les barques, et dans une d'elles le barbare reconnut l'aveugle Yarnus, que conduisait son compagnon de route.
» La caverne était éclairée par des torches qui montraient, vers le fond, une source abondante dont les eaux jaillissaient des rochers et allaient se réunir dans un
réservoir naturel qui déchargeait son trop plein dans la mer. Aux bords de la fontaine se tenaient quelques hommes à demi dépouillés de leurs vêtements et quelques enfants appuyés aux genoux de leurs mères.
» Un vieillard était debout au milieu d'eux. Son front chauve, poli par l'intempérie des saisons et brûlé par le soleil, avait la teinte de ces pieux simulacres d'ivoire que le temps a jaunis sur les autels. Une barbe blanche descendait en flots d'argent sur sa poitrine, et il était vêtu d'une robe en poil de chameau dont les roides draperies semblaient taillées dans la pierre. Pâle, brave et courbé, il semblait avoir concentré au fond de son regard tout ce qui lui restait de vie ; c'était une flamme à la fois douce et ardente, une sorte d'éclat humide si pénétrant, si suave et si fort, qu'il donnait à tout son visage un rayonnement surhumain.
» Il fit entrer l'un après l'autre ceux qui l'entouraient dans le réservoir, • répandit sur leur front l'eau de la source en répétant des paroles mystiques, et les renvoya revêtus d'une robe de lin.
» Pendant cette cérémonie, les compagnons de barque de Getax, la tête découverte, se racontaient tout bas l'un à l'autre les épreuves subies par l'auguste vieillard. Les uns disaient combien d'années il avait passé au désert en communication avec la divinité redoutable qui lui parlait par toutes les voix de la solitude; d'autres montraient ses pieds et ses mains mutilés dans les tortures; quelques-uns citaient les miracles qu'il avait accomplis, rien qu'en priant le Dieu qu'il adorait! Getax, étonné, s'efforçait en vain de comprendre et n'osait interroger, de peur de se trahir. Enfin le vieillard, qui avait achevé la cérémonie, se tourna vers- la foule assemblée à l'entrée de la caverne et fit un signe ; à l'instant même toutes les voix se turent, tous les bruits s'apaisèrent, et l'on
n'entendit que les soupirs des lames contre les écueils.
» Il y eut une pause ; le merveilleux inconnu semblait se recueillir. A genoux près de la source, le front baissé, les mains jointes, il attendait sans doute que la voix s'éveillât dans son âme. Enfin il releva lentement la tête et se redressa transfiguré.
« Le feu de ses regards était descendu dans ses traits, toutes ses rides frissonnaient; on eut dit qu'une auréole d'enthousiasme baignait ses tempes et cernait son front.
« Il commença d'une voix lente dont la tendresse descendait au plus profond du cœur. Il se prit à expliquer la loi du grand Dieu au nom duquel tous se trouvaient là réunis ; il parla d'abord de sa générosité qui avait voulu que les hommes fussent faits à sa propre image, c'est-àdire avec les instincts divins de la bonté et de l'amour; puis de son impartialité, qui les avait créés égaux sur la terre et qui ne reconnaissait ni maîtres ni esclaves ; enfin de sa justice, qui tenait compte des actions de chacun et devait punir ou récompenser selon les œuvres. A ceux qui trouvaient la vie trop rude, il rappela que ce n'était qu'un passage; qu'au delà s'ouvrait le royaume étei-nel, où les souffrances terrestres seraient compensées au centuple. Mais il invoqua surtout les paroles de son maître, qui avait fait de l'amour la règle suprême et était mort sur une croix, ses bras sanglants ouverts au monde ! Désormais les barrières des nations étaient renversées, et toutes les races devaient un jour confondre leurs antiques haines dans le baiser de paix des chrétiens.
B — Ne pliez point parce que le faix surcharge vos épaules ! ajouta-t-il en achevant ; votre nom est une honte, vous devez vous cacher dans la Galinaria avec les voleurs et les meurtriers, conduire vos barques au milieu de la mer pour parler de votre Dieu, sans être sûrs que les brises et les flots ne vous dénonceront pas au préteur !
On a fait du titre de chrétien un poteau infâme auquel on lie tous les crimes comme si c'était là leur place légitime ! C'est bien, frères ! Dieu a ses intentions ! Ne détournez point vos lèvres de la coupe de fiel ; plus l'erreur aura été monstrueuse, plus la réparation sera éclatante. Soldats de Rome, vous laisseriez couler votre sang pour la patrie; soldats du Christ, laissez-le couler pour que ses desseins s'accomplissent! Allez! boucs émissaires de ce vieux monde qui s'écroule ! misérables destinés aux chevalets ou aux bêtes du cirque ! vierges saintes et chastes épouses qu'on traite de prostituées! allez sans peur enveloppés dans votre condamnation, dont le maître fera plus tard un manteau et un diadème ! Les agitations de la terre ne sont que le rêve d'une nuit ; vous vous réveillerez audessus des étoiles !
» A mesure que Getax écoutait, sa surprise allait grandissant. Jusqu'alors le nom de chrétien n'avait été prononcé devant lui qu'avec un indifférent mépris. A peine connaissait-on cette secte, dont le temps devait faire la religion du monde Avant le successeur de Claude, les disciples du Nazaréen, confondus avec les Juifs, passaient seulement pour le rebut de l'empire, et lorsqu'on les condamnait à la croix ou à la torture, c'étaient encore moins comme chrétiens que comme vagabonds ou bandits. Ces supplices de hasard ne purent suffire plus tard à Néron. Il avait besoin d'une vaste proscription qui fournît un contingent régulier à ses bourreaux. Les chrétieas, déjà nombreux et haïsde la foule, satisfaisaient à toutes les conditions ; il les prit pour gibier de cette chasse humaine poursuivie avec le délire de cruauté qui fut, à Rome, un des caractères de la souveraine puissance. Mais l'atrocité même de la persécution devait servir le christianisme en le tirant de son obscurité.
» Rien que Getax n'eût pu saisir, dans la prédication du
solitaire, l'ensemble d'une croyance si nouvelle pour lui, il demeura assez frappé pour oublier un instant toute autre préoccupation. Il avait quitté la barque afin de mieux entendre et se tenait debout à l'entrée de la caverne, appuyé à la paroi du rocher. Une main, qui se posa doucement sur son épaule, le fit tressaillir ; il se retourna et reconnut le légionnaire, qui venait de l'apercevoir.
» Tout ce qui avait éveillé les soupçons du barbare s'expliquait maintenant trop clairement pour qu'il conservât quelque inquiétude; au signe de Tiro, il le suivit donc dans une petite nacelle où ils entrèrent seuls.
') Le légionnaire la fit sortir du bassin intérieur dans lequel la caverne se trouvait cachée et voulut savoir comment Getax y avait été conduit. Ce dernier raconta sans détour tout ce qui avait eu lieu, et ne cacha pas l'impression qu'avaient produite en lui les paroles du vieillard. Le soldat accueillit cet aveu avec la chaleur joyeuse du prosélytisme, et se mit à développer plus longuement la doctrine sublime du Golgotha.
» — Ce que tu dis me frappe et me touche, reprit le Germain quand il eut achevé ; mais, pour y prêter toute l'attention qu'il faudrait, l'heure est mal choisie. Maintenant mon âme est engagée ailleurs ; j'entreprends une tâche qui doit décider de ma vie. Prie ton Dieu de me protéger, et, comme hommage, je lui apporterai mon bonheur.
» — Qui sait si ce bonheur est de ceux qu'il approuve? dit Tiro en secouant la tête ; la bonté du maître a mis la vérité sur ta route; il a relevé le boisseau et a montré la lumière ; malheur à toi si tu détournes les yeux vers une œuvre terrestre !
» — Ne me maudis pas, chrétien! dit Getax, que le ton du vieux soldat troublait d'une sorte de crainte superstitieuse; je ne connais ton Dieu que depuis une heure, et l'être que je vais sauver je le connais depuis près de dix-
MO LE KOI l)L" MONDE.
huit années. Les joies que tu me promets dans ton ciel, je les ai entrevues sur la terre. Xe cherche pas à me retenir au nom de devoirs nouveaux ; j'en ai un ancien que je veux d'abord remplir.
» Tiro lui jeta un regard plutôt triste que sévère.
» — Oui, dit-il, je comprends : dans l'âge de la force on regarde plus volontiers autour de soi qu'au-dessus ; on veut retrouver la porte du paradis d'où Tépée flamboyante a chassé Adam. Pars donc, pauvre aveuglé! quand l'épreuve t'aura brisé tu nous reviendras.
» Sans rien ajouter, il tourna la proue vers la villa de Scipion, atteignit un petit port construit pour la station des barques du jeune patricien ; et, après avoir mis à terre le barbare, il le salua silencieusement de la main et repartit.
Une villa chez les Romains. — Les piscines. — Getax est gagé pour leur service. — Il se cache dans l'île des Cygnes. — Une fête de Scipion. — L'île d'Amathonte. — Le sdmraeil d'Helvige. — Arrivée de Traulus. — Comment les voluptueux finissaient à Rome.
» La villa de Scipion, bâtie sur le penchant du cap Misène, était une de ces demeures merveilleuses dans lesquelles le patriciat romain épuisait les richesse du monde entier. Lucullus y avait dépensé cent millions de sesterces (1), Tibère davantage, et Scipion y avait ajouté tout ce que son imagination folle et voluptueuse avait pu lui inspirer.
» La demeure principale était un palais de marbre dont les colonnades couronnaient le sommet^ de la colline; une armée de statues semblait en garder l'approche. Derrière s'étendait un bois si touffu que le jour n'y pénétrait que par le dessous. Complètement enveloppé d'un filet de chan-
(1) Pris de 21 millions.
vre teint de la couleur du feuillage, il formait une immense volière où avaient été renfermés les oiseaux les plus variés de chant et de plumage. Plusieurs ruisseaux, après, l'avoir traversé, étaient reçus dans des vasques pentéliques d'où ils retombaient en cascades, et répandaient dans la villa une humide fraîcheur.
» La pente du coteau était plantée d'arbres et de fleurs entremêlés d'obélisques égyptiens, de colonnes de bronze ou d'arcs de triomphe dérobés à la Grèce, de colombiers de stuc rose autour desquels tournoyaient des nuées de tourterelles d'Afrique, depéristères destinés aux grives de la Sabine, et d'enclos plantés d'arbustes pour les paons de la Gilicie.
» Plus bas on avait fendu le flanc de la montagne afin de donner entrée aux flots et de construire les piscines où Scipion faisait nourrir des poissons de toutes les mers. L'empereur Tibère avait dépensé, pour perfectionner et agrandir ces réservoirs, cinquante millions de sesterces (1).
» Creusés dans le roc, les immenses viviers, dans lesquels on eût pu faire manœuvrer des galères à trois rangs de rames, étaient diversement disposés, selon l'espèce de poissons auxquels on les consacrait. Ceux-ci, peu profonds pour les soles ou les turbots, étaient entrecoupés d'îlots verdoyants où nichaient des tribus d'oiseaux aquatiques; ceux-là, dont l'œil ne pouvait apercevoir le fond, nourrissaient des murènes, des barbeaux, des dorades et des surmulets. On avait creusé dans le coteau plusieurs cavernes de différentes formes qui leur servaient d'abri pendant la chaleur du jour ; une vaste digue avait en outre usurpé le tiers de la baie, afin d'enfermer dans les piscines des rochers couverts de coquillages et d'algue marine, au pied desquels les murènes se plaisaient à se cacher.
» Près de cent esclaves étaient exclusivement occupés
(l) Environ 10 millions.
de ces gigantesques réservoirs, et plusieurs barques pochaient tout le jour en pleine mer pour leur fournir de la nourriture. Ce service, qui eût offert trop de chances de fuite aux esclaves, ne pouvait être confié qu'à des affranchis; mais on en trouvait peu qui voulusseat affronter cette périlleuse fatigue, et quiconque s'offrait pour une pareille tâche était sûr de trouver quelque place libre.
» Getax y avait compté. Il se présenta donc résolument à la villa et demanda le maître piscinaire ; on le lui montra devant un vivier réservé où se trouvaient les poissons apprivoisés pour les plaisirs du maître. A ses côtés était un esclave portant le costume de ceux qui doivent nommer les clients et les introduire près du patron ; c'était le nomenclateur des piscines. Il était chargé d'appeler les poissons comme il l'eût fait des visiteurs et de les présenter à Scipion par leurs titres et par leurs noms.
» Au moment où le Germain arriva, il faisait manger dans sa main une énorme murène dont les ouïes étaient ornées de grands anneaux d'or. Tibère l'avait, dit-on, payée soixante mille sesterces (plus de douze mille francs!), et l'avait lui-même soignée pendant une maladie avec la plus tendre sollicitude. Cette étrange passion pour le peuple muet des eaux était, du reste, déjà ancienne parmi les Romains; née de la mode, elle étaitdevenue plus tard une de ces monomanies monstrueuses, signes ordinaires des sociétés à leur déclin. On avait vu de nobles familles, les Licinius et les Sergius, substituer à leurs noms illustres les sobriquets de Muréna et Dorata, empruntés aux poissons de leurs piscines ; et un homme renommé pour sa science et honoré de la censure, Grassus, prendre le deuil en apprenant la mort d'une de ses murènes. Le célèbre Hortensius pleura également un poisson favori comme s'il se fût agi d'une épouse ou d'une tille. Gicéron se plaignait déjà de son temps du soin que les grands don-
naient à leurs piscines, au détriment des affaires de FÉtat. « Les insensés s'imaginent, écrivait-il à Pomponius Atticus, qu'ils conserveront leurs viviers quand ils auront laissé perdre la république. » Depuis les empereurs, la folie générale n'avait fait que s'étendre, et presque tous les patriciens auraient mérité ce sobriquet de triton de piscines dont quelques-uns seulement avaient été stigmatisés par le grand orateur.
» Lorsque la murène aux anneaux d'or eut enfin regagné le fond des eaux, le nomenclateur retourna à la villa, et Getax put s'approcher du maître piscinaire, auquel il offrit ses services.
« Ainsi qu'il l'avait prévu, les affranchis manquaient pour les barques; après quelques questions, on consentit à l'essayer en le confiant à l'un des patrons qui allait mettre à la voile.
» Sachant que la moindre imprudence lui enlèverait tout moyen d'arriver jusqu'à Helvige, Getax le suivit sans objection et ne parut s'appliquer, tout le jour, qu'à montrer son zèle, sa vigueur et son habileté. Le maître pécheur l'avait d'abord observé sans rien dire ; mais vers le soir, et comme ils retournaient à la villa chargés d'autant de poissons que la barque pouvait en contenir, il posa une main sur sa tête en signe de protection et d'amitié.
» — Par Neptune! je crois que nous nous entendrons, dit-il ; et si tu restes aussi vaillant compagnon que tu l'as été aujourd'hui, tu ne quitteras de longtemps la barque de Carpa.
» Le barbare répondit simplement qu'il avait fait ce qu'il devait, et qu'avec l'habitude et les leçons du maître il espérait se montrer une autre fois plus habile. Carpa, enchanté d'une telle modestie, renouvela l'expression de son contentement, et promit de ne pas le laisser ignorer au piscinaire, de qui dépendaient les gages et les récompenses
» — N'est-ce donc pas plutôt l'affaire du maître? demanda Getax avec une feinte ignorance.
» — De Scipion? répéta le patron en riant; que les dieux marins te protègent ! il mourra sans avoir seulement su que tu étais à son service. Des deux mille esclaves employés sur ses terres, il ne connaît que ses nomenclateurs.
«—A quoi occupe-t-il alors ses journées? demanda Getax.
» — A dormir, répliqua le patron.
» — Et ses nuits?
» — A essayer tous les plaisirs que son oisiveté invente,
» — De sorte qu'on ne peut le voir?
» — A moins de veiller comme lui ; c'est seulement quand les étoiles montent à l'horizon qu'il sort de la villa avec sa troupe de danseuses, de bateleurs et de joueuses de flûtes.
n — Et parmi celles-ci, quelqu'une a sans doute ses préférences? demanda le Germain d'un accent un peu altéré.
» — Non, dit le patron en riant; il les choisit toutes... l'une après l'autre...
« — Ainsi, c'est un royaume où il n'y a pas de reine? fit observer le barbare, qui s'efforçait de sourire.
» Le pêcheur secoua la tête et baissa la voix.
») — 11 y en aune, dit-il; mais que personne ne connaît et qui rie se montre guère... C'est, dit-on, une esclave étrangère, habile magicienne, et qui retient le maître par un charme. Mais il ne faut parler de ces choses qu'entre le bleu du ciel et de la mer. Voici le port, amène la voile, et songeons à débarquer notre butin.
)) Getax obéit sans rien ajouter: ce qu'on venait de lui dire était une première indication. Tout en portant aux piscines la pêche destinée à la nourriture des poissons, il put interroger de nouveau, apprendre à connaître la villa, se renseigner sur les habitudes de Scipion, et préparer les moyens d'arriver jusqu'à Helvige, si.
comme tout le faisait supposer, elle était sa prisonnière.
» Depuis que la délivrance de la jeune fille faisait son unique pensée, il avait formé tant de suppositions, combiné tantde fables, inventé tant d'expédients, qu'il n'eut en quelque sorte qu'à choisir entre eux pour dresser son plan.
» A l'heure où les piscinaires devaient quitter les jardins de la villa et se rendre aux bâtiments d'exploitation qu'ils habitaient au delà du grand bois transformé en volière, il se glissa derrière les touffes de chênes verts qui encadraient les viviers, gagna l'île des Cygnes et se cacha dans les roseaux. Il était trop nouveau venu pour que l'on prît garde à son absence ; les portes des jardins furent refermées, et la demeure de Scipion, jusqu'alors silencieuse, sembla se réveiller.
» Ce ne fut d'abord qu'un léger bruit d'instruments et de chants murmurés à demi-voix comme pour dissiper doucement le sommeil; puis les sons grandirent et éclatèrent, mêlés de rires, d'applaudissements, de cris joyeux.
» Bientôt une troupe de jeunes gens et de femmes parut sous les portiques, suivie d'un cortège de musiciennes et d'esclaves qui portaient des corbeilles de pâtisseries, des amphores de vin, des fleurs et des parfums.
» Tous se dirigeaient du côté de l'espèce de lac formé par la digue, et passèrent devant l'endroit où Getax se tenait caché. Celui-ci put alors distinguer leur costume, qui était celui des divinités de la mer. Les femmes, transformées en néréides, n'avaient pour vêtements que quelques draperies diaphanes; les hommes, quelques guirlandes d'algues et de coquillages. En tête marchaient des affranchis déguisés en tritons qui soufflaient dans des conques; derrière, les musiciens et les esclaves représentant la multitude aquatique conduite par le vieux Nerée.
>> Scipion, revêtu de tous les attributs de Neptune, s'avangait le dernier sur un char traîné par quatre chevaux
blancs; près de lui était assise une jeune fille dont les mains repliées ramenaient avec angoisse les plis de la gaze de Gos qui l'enveloppait sans la voiler. Son attitude exprimait à la fois la honte, la douleur et la colère ; au moment où elle passa devant Getax, celui-ci se redressa avec un cri; il avait reconnu Helvige !
» Oubliant toutes ses résolutions de prudence, il se jeta à la nage pour traverser le vivier et la rejoindre; mais avant qu'il eût atteint l'autre bord, le char qui l'emportait avait disparu.
» Le Germain se mit à sa poursuite, dirigé par le bruit des voix qu'il entendait descendre de la colline. Comme il arrivait à l'entrée de la digue, les nefs qui emportaient Scipion et son cortège s'en détachèrent au chant cadencé des rameurs; il les vit fendre l'azur du lac en laissant derrière elles un long sillon de roses effeuillées.
» A la tête glissait la barque du jeune patricien, reconnaissable à sa voile de pourpre; vers la poupe élevée se dressait un lit atîalique où il se tenait couché près de la jeune fille, qu'il soutenait d'un de ses bras, tandis que son autre main portait à ses lèvres une coupe d'or.
» Getax n'en vit point davantage ; tous les aiguillons de la jalousie et de la haine venaient de lui entrer à la fois dans le cœur. Jusqu'alors, quoi qu'il eût pu se dire, son malheur était resté pour lui un doute ; sans s'avouer aucun espoir, il avait espéré dans la résistance d'Helvige, dans le hasard, dans quelqu'une enfin ^e ces impossibilités que la raison ne saurait admettre et que notre cœur ne peut repousser. Gapable de maîti'iser sa douleur tant qu'elle laissait place à une illusion, il lui donna un libre cours dès qu'il fut sûr du déshonneur de celle qu'il aimait.
» Le désespoir et la soif de vengeance le 'rendirent fou. Emporté comme par un tourbillon, il courut le long de la digue, cherchant des yeux une barque sur laquelle il pût
rejoindre Scipion. Toutes avaient été emmenées. Il s'élança vers le port et n'y trouva que les chaloupes de pêche, retenues au poteau par des chahies solides et fermées. Haletant, égaré, il revint aux piscines, les parcourut l'une après l'autre sans rien découvrir. Enfin, au haut de la colline, près de la villa, il aperçut dans le petit bassin de marbre qui recevait l'eau des cascades une de ces scaphes d'osier recouvertes de cuir dont se servent les Pietés, et apportée là en trophée de quelque victoire. Il l'attira à lui sur le rivage, la traîna jusqu'aux piscines et de là vers la digue, en lui faisant franchir avec effort les barrages et les écluses ; la sueur ruisselait comme la pluie le long de ses membres, ses mains déchirées laissaient sur le marbre des réservoirs de larges empreintes sanglantes; mais il ne sentait rien, et, malgré tous les obstacles, la scaphe bretonne flotta enfin sur le lac !
•> Cette œuvre désespérée avait demandé beaucoup de temps; lorsque Getax entra dans la barque de cuir, la nuit était complètement close, et le ciel illuminé de miniers d'étoiles semées sur son bleu sombre comme une poussière enflammée. Aucun souffle ne ridait la surface des eaux, qu'on eût pris pour un dallage de saphir. Le Germain dut avancer à force de rames, la proue tournée vers l'îlot où les barques avaient abordé.
» On l'apercevait de loin éclairée par une lueur qui semblait s'en exhaler et formait au-dessus une pâle auréole. Les cimes de quelques pins s'entrevoyaient à travers les aiguilles de pierre comme si ces rocs arides eussent caché dans leur enceinte une oasis inaperçue.
» Le Germain, les yeux fixés sur ce but dont il approchait si lentement et où Helvige se trouvait sans défense livrée à son ravisseur, avait peine à retenir des cris de rage. Ses artères battaient à se rompre, et cependant, sentant ses forces prés de s'épuiser, il s'efforçait de les
ménager; il cherchait à éviter la fatigue; il profitait du plus faible courant qui lui venait en aide ; il bridait son impatience et mesurait tous ses mouvements.
» Enfin l'ilot apparut plus distinctement ; une confuse rumeur de voix arrivait jusqu'à la scaphe, quelques ombres se dessinaient vaguement dans le limbe lumineux. Getax craignit d'être aperçu ; il inclina à droite, tourna le rocher et l'aborda par un point où la côte escarpée ne permettait ni de voir à l'intérieur ni d'en être vu.
» Après avoir mis sa barque en sûreté, il gravit le roc à tâtons et arriva à une sorte de fente d'où il put tout apercevoir.
» Au centre de cet écueil, autrefois aride, l'industrie humaine avait créé une retraite enchantée que l'on ne pouvait soupçonner du dehors. La terre, transportée dans des barques, avait permis d'y planter tous les arbres de l'Italie, qui poussaient là abrités par une muraille naturelle, et au pied desquels se déroulaient des gazons brodés de fleurs. Un portique de marbre, s'élevait parmi les pManes et servait de triclinium. Au milieu se dressait, en forme d'autel, une table de porphyre chargée de mets et enveloppée par le nuage des parfums d'Asie que les esclaves brûlaient dans des cassolettes d'or. Gà et là sur les degrés, sous les buissons de myrtes, étaient dispersés les convives et les joueuses de flûte, les bras enlacés.
» Getax eut d'abord quelque peine à distinguer Scipion au milieu de ces groupes lascifs; il l'aperçut enfin au pied d'une colonne, à demi couché sur un coussin rempli de roses depœstum. Il tenait sur sa poitrine Helvige qui, plongée dans une langueur enivrée, répondait à ses caresses.
» Getax demeura foudroyé. La jeune fille lui était apparue dans le char marin comme une victime livrée à la violence d'un ravisseur, et iJ accourait surtout pour la venger; mais cette fois elle acceptait visiblement sa honte,
elle s'en faisait une joie. Le Germain la vit retomber souriante des bras de Scipion, rendre un dernier baiser, et, appuyant sa tête sur sa main repliée à la manière des enfants fatigués, fermer les yeux pour s'endormir.
» Après avoir contemplé un instant la suave beauté de ce corps gracieux où fleurissaient tous les charmes de la jeunesse à peine éclose, le patricien fit signe à deux esclaves égyptiennes qui jetèrent sur Helvige un manteau de laine des Gaules, l'emportèrent endormie et disparurent avec elle derrière les touffes de cyprès.
» Un nuage de sang passa sur les yeux du Germain ; la fureur qui bouillonnait en lui changea brusquement d'objet et se reporta tout entière sur Helvige. Certain d'une trahison à laquelle rien ne l'avait préparé, il sentit se réveiller dans son cœur les instincts sauvages de sa nation. Il chercha convulsivement à sa ceinture le couteau qu'il y avait caché, rampa le long du rocher, retenu aux moindres aspérités de la pierre et suspendu au-dessus de l'abîme. Sa rage, loin de le troubler, semblait lui avoir donné une lucidité surhumaine. Tournant sans hésitation et sans faux pas l'enceinte inaccessible, il atteignit le point vers lequel les Égyptiennes s'étaient dirigées, et les vit sortir d'une grotte où elles venaient sans doute de porter Helvige.
» On n'apercevait plus le portique occupé par Scipion et ses convives ; mais leurs cris redoublés et le bruit des cymbales lupercaliennes prouvaient la reprise de l'orgie. Getax, sûr de ne pouvoir être aperçu, s'élança de rocher en rocher comme une panthère qui cherche sa proie, se laissa glisser jusqu'à terre et se releva à l'entrée même de la grotte, à demi cachée par un rideau de lierre.
» Il l'écarta violemment des deux mains prêt à s'élancer; mais, à la vue de la jeune fiHe, il s'arrêta malgré lui.
» Elle était éclairée par un rayon de lune qui, reflété
sur les parois du rocher, l'inondait d'une lueur bleuâtre. Les esclaves l'avaient déposée sur un lit de mousse marine, où elle dormait paisiblement. Son visage rayonnait d'une extase attendrie; ses lèvres, voluptueusement entr'ouvertes, semblaient encore aspirer les baisers, et un de ses bras nus s'était dégagé du manteau de laine comme pour une caresse.
» Au premier instant, le Germain demeura fasciné devant cette beauté qui lui parut agrandie; la joie de revoir des traits qui avaient été si longtemps les délices de ses yeux le fit d'abord tressaillir; mais ce fut un éclair. A peine eut-il traversé son cœur que le flot de colère et d'amertume effaya tout le reste. Les dents serrées, il fit un pas vers Heivige et tira le couteau de sa ceinture : le sourire qui s'épanouit tout à coup sur le visage de la jeune fille l'éblouit et le fit hésiter. Quelques sons inarticulés erraient sur sa bouche!... Le Germain allait lever le bras quand il distingua son nom!
» 11 demeura immobile. Gomment pouvait-il occuper le sommeil de celle qui venait de le trahir? Pourquoi ce sourire enivré? Que se passait-il enfin au fond de cette âme pour qu'elle put conserver dans l'infamie tant de sérénité ?
» Il porta les mains à son front, où perlait une sueur glacée, s'efforçant en vain de comprendre. La même voix joyeuse et tendre répéta :
.) — Getax!
» — Me voilà ! répondit-il en appuyant la main sur le bras d'Helvige.
» Elle saisit cette main, la ramena vers son cœur avec un doux sourire et répéta :
)) — Reste, reste près de moi !
» Le barbare, éperdu, la regarda de nouveau, et la saisissant enfin avec une violence douloureuse :
» — Sors du sommeil, s'écria-t-il ; ouvre les yeux et regarde! Me reconnais- tu?
» Les paupières de la jeune fille se soulevèrent avec effort ; elle fixa sur Getax un regard atone qui ne s'éclaira que lentement. Enfin elle parut le reconnaître, et le toucha pour s'assurer que c'était lui.
„ Vous! reprit-elle; c'était donc la vérité?... je ne faisais point un rêve ?... Et, cependant... par instants... il m'a semblé...
» Elle s'arrêta comme si tout se confondait dans son cerveau, se releva sur le coude et prit son front dans ses mains.
» —Mon Dieu! que s'est-il passé? murmura-t-elle en se parlant à elle-même ; j'ai cru être au pouvoir de cet homme. . . puis c'était Getax!... Où est le rêve? où est la réalité?
» — Le rêve, dit Getax, c'est ton doute ; la réalité, c'est ta honte ! As-tu donc oublié l'incendie qui t'a livrée à Scipion? N'es-tu pas depuis à sa merci? Tout à l'heure encore, ne t'ai-je pas vue dans ses bras et t'enivrant de ses baisers?
X Helvige se redressa pâlissante , l'espèce de vague langueur qui flottait sur ses yeux se dissipa comme une nuée que le vent balaye ; sa prunelle parut se contracter sous l'effort de la volonté ; son front se plissa; elle rassemblait visiblement ses souvenirs et reprenait possession d'elle-même.
» — Moi! répéta-t-elle, livrée à Scipion... tout à l'heure... dans ses bras!...
» Et, comme si la lumière se faisait à mesure dans son esprit, elle joignit les mains en poussant un grand cri!
» — Ah ! je me rappelle maintenant , dit-elle, égarée ; c'est encore l'effet de son breuvage empoisonné. Dès qu'il a touché vos lèvres, la raison s'éteint, une torpeur enivrée vous fait la proie des songes... la réalité se transforme et devient l'accomplissement de ce que vous avez désiré... Tout à l'heure je me figurais près de vous, Getax ; et quand
:2o2 LE ROI DU MONDE.
j'ai rouvert les yeux, j'ai cru que c'était la vérité!... Mais maintenant je vois... je comprends!... Oh! malheureuse! malheureuse !
» Elle avait glissé de la couche de mousse, et les bras tordus, les cheveux épars, elle frappait son front contre la terre avec un désespoir si furieux que la rancune s'éteignit au cœur du barbare et qu'il se sentit pris de pitié. Il se pencha vers elle, la releva doucement et voulut lui parler ; mais elle fut longtemps sans pouvoir rien entendre. A chaque mot du Germain, elle retombait à ses pieds comme écrasée par la honte, en lui criant de la frapper.
» Les rôles se trouvaient subitement intervertis, et ce fut bientôt à lui delà consoler. Enfin, la source des larmes une fois tarie, il fut possible d'en venir aux explications.
» Elle raconta au barbare, parmi beaucoup de sanglots, de quelle manière elle avait été arrachée des bras d'Herma, conduite chez son ravisseur, et comment, pour vaincre une résistance désespérée, il avait eu recours au philtrepuissant qui l'avait livrée sans défense à ses désirs.
» A mesure qu'elle parlait, Getax sentait un nouveau changement s'opérer en lui ; à la colère succédait une pitié mêlée de la joie involontaire que lui causait la vue d'Helvige. C'était elle enfin, brisée, mais vivante! il entendait sa voix, il la sentait sur sa poitrine ; il l'avait retrouvée! maintenant il ne restait plus qu'à la venger!
» Les pensées du Germain se dirigèrent de ce côté. Sa haine venait de se retourner de nouveau vers Scipion, augmentée de la douleur d'Helvige ; l'unique adoucissement possible désormais à l'outrage reçu était la mort de l'homme qui l'avait outragée; il concentra dans ce projet toutes ses facultés. Interrompant brusquement les soupirs de la jeune fille, il s'informa des habitudes de Scipion, du lieu ou l'on pouvait le trouver seul, des moyens d'arriver sûrement jusqu'à lui.
» Son plan fut aussitôt dressé : avec cette promptitude d'invention que donne une volonté invincible, il régla tous les actes du drame sanglant. Scipion devait être surpris par lui au bain, vers la fin de la troisième veille: après Tavoir frappé à mort, il emmenait Helvige et gagnait la caverne des chrétiens, où ils se tenaient cachés jusqu'à ce que Tiro leur eût fourni les moyens de rejoindre quelque navire d'Afrique ou de Sicile, sur lequel tous deux gagneraient une terre étrangère.
» Il ne communiqua à la jeune fille que la partie du projet relative à sa délivrance. L'heure et le lieu où ils devaient se retrouver au point du jour venait d'être convenus, lorsqu'ils entendirent un bruit de j^as qui s'approchait de la grotte. Le Germain imprima un baiser sur les lèvres d'Helvige, s'élança rapidement au milieu des rochers et regagna la scaphe, au fond de laquelle il attendit le retour de la flottille de barques à la villa
» Il la vit bientôt se détacher de l'île et retraverser le lac à la lueur des flambeaux.
» Au moment où elle abordait, Scipion trouva, sur la digue, Traulus, qui arrivait de Rome et encore couvert de la poussière du voyage.
» Sans écouter le cri de surprise de toute la troupe, le jeune patricien saisit par la main le dernier descendant des deux Africains, l'entraîna vers la villa et entra avec lui dans une pièce reculée où nul ne pouvait les entendre.
» Scipion, étonné de ces précautions, lui demanda, en riant, s'il venait lui proposer l'empire de la part des légions prétoriennes.
u — Je viens t'avertir de prendre la fuite si tu tiens encore à la vie, répliqua Traulus d'un ton si sérieux que Scipion tressaillit involontairement.
» — Et d'où vient donc le danger? répliqua- t-il, en s'elTorgant de garder son iadifférence ironique.
2o4 LE ROI nu MONDE.
» Traulus s'assura de nouveau que personne ne pouvait les entendre, et baissant la voix :
» — Pour obtenir des prêts de Macron, tu lui as laissé croire qu'il devait figurer sur ton testament, dit-il.
» — Je compte en effet lui léguer une couple de grives, ajouta Scipion en riant.
)• — Et tu as écrit ton projet à Rufus?
» — Peut-être; mais qu'importe?
» — Tu vas le savoir. Rufus, accusé du crime de lèsemajesté, vient de mourir ; sa maison de Rome a été donnée à son délateur Macron, et celui-ci a trouvé la lettre que tu écrivais au triomphateur.
» — Es-tu bien sûr? interrompit Scipion.
» — Si sûr, que tu viens d'être à ton tour dénoncé par lui ; et que demain tu verras arriver ici les licteurs.
» Le jeune patricien pâlit légèrement; il connaissait trop bien son époque et Macron pour songer même a se disculper. Quiconque était alors accusé n'avait à choisir qu'entre la mort et la fuite ; c'était une alternative à laquelle tous les hommes riches et tous les patriciens illustres avaient dû accoutumer leur esprit. Les monstrueuses orgies dans lesquelles ils s'efforçaient de s'étourdir étaient elles-mêmes une conséquence de cette perpétuelle menace ; vivant sous Tépée de Damoclès, ils voulaient se hâter d'épuiser la coupe et de jouir du festin.
)' Scipion parut hésiter un instant ; mais pressé par les sollicitations de Traulus, il consentit à donner enfin des ordres pour les préparatifs du départ.
» Tandis qu'ils s'achevaient, lui-même écrivit quelques ettres, écouta la lecture de quelques odes d'Horace et s'entretint gaiement avec ses amis. Jamais son esprit n'avait paru plus vif ni son humeur plus hbre. A l'heure ordinaire, un esclave l'avertit que le bain était piêt ; il prit congé de Traulus et des autres, ordonna d'atteler les
chars pour la quatrième veille, entra dans les thermes particuliers qui no servaient qu'à lui, et renvoya Tesclave.
» Cette heure était la seule où il eût l'habitude de rester sans serviteurs et sans amis, soit pour satisfaire à ce besoin de recueillement que nous éprouvons tous à certains moments, soit pour jouir plus paisiblement d^un bain qui le préparait au sommeil.
). Getax, revenu à la villa, avait tout surveillé. Il vit la lampe des thermes s'allumer et l'esclave quitter Scipion. Caché derrière une des colonnes du portique, il attendit patiemment que le bruit et le mouvement se fussent éteints de ce côté ; tout le monde s'empressait vers l'atrium, où l'on entassait les bagages et où les affranchis multipliaient leurs ordres. Sur de ne pouvoir être remarqué ni interrompu, le barbare se détacha de l'ombre, franchit rapidement la galerie et atteignit la porte des thermes, qu'il poussa doucement.
» La première salle était vide; il continua jusqu'au seuil de la seconde.
» Celle-ci, bâtie en granit rose de la haute Egypte, était ornée de bas-reliefs et de statues où l'art erotique des Grecs de l'Asie Mineure avait épuisé toutes ses fantaisies. Au fond d'une niche en forme de coquille marine se dressait une baignoire de marbre blanc dans laquelle il aperçut Scipion.
» Sa tête, encore couronnée de fleurs, était légèrement repliée, ses deux bras pendaient à demi appuyés ; il ne faisait aucun bruit ni aucun mouvement. Getax, qui s'était arrêté à l'entrée pour saisir le moment favorable, fut étonné de cette immobilité et de ce silence. Il s'approcha à pas suspendus ; mais en arrivant près de la baignoire, que la lampe éclairait, il ne put retenir un cri : Scipion nageait dans son sang.
» Le Germain se pencha vers son visage, les ombres de
LE IlOl DL' MONDE.
la mort l'enveloppaient déjà ; il saisit un de ses bras, les veines ouvertes ne laissaient plus couler que quelques gouttes de sang.
» Près du mort, sur une saillie de marbre, étaient posées ses tablettes, où il avait écrit ces mots :
« Le fou attend le lendemain ; le sage dispose du présent.
») J'ai réfléclii que de tous les voyages la mort était le plus facile et le plus prompt. — Je laisse en présent à mes amis l'appétit, la soif et l'amour; et à mon père Macron je lègue... mon exemple à suivre. »
» Ainsi prévenu dans sa vengeance, Getax ne songea plus qu'à délivrer Helvige. Il sortit précipitamment des thermes et voulut courir à l'endroit convenu pour leur rendez-vous; une troupe d'hommes armés qui venaient de se précipiter dans la villa occupait déjà" toutes les issues, et il reconnut, à leur tête, le vieux sénateur, dont l'œil ouvert flamboyait d'une joie infernale.
Helvige retenue comme esclave. — Une quête parmi les chrétiens. — Vente de la villa. — Une réclame chez les Romains. — Getax retrouve Helvige et lui annonce sa prochaine délivrance. — Une esclave à l'encan. — Helvige rachetée par Macron. — Désespoir de Getax. — Son marché avec le vieux sénateur.
» Quinze jours au plus s'étaient écoulés depuis la prise de possession de la villa du cap Misène par Macron, et ces quinze jours avaient replongé Getax dans de nouveaux malheurs.
» Au premier instant il avait cru que pour assurer la délivrance d'Helvige il suffisait de la réclamer; mais le vieux sénateur, nommé maître des biens du défunt par les autres créanciers, qui s'étaient réunis afin de prévenir la confiscation, ne voulut point abandonner une si riche
proie. Après les assignations du barbare devant le préteur et au forum, Scipion, voulant prévenir de nouveaux embarras, avait acheté d'un maquignon Dace un faux acte de vente qui donnait Helvige pour une jeune Délienne enlevée par des pirates. Son nom et son signalement avaient été inscrits sur le registre des esclaves, et Macron déclara que c'était une des valeurs de la succession.
» Getax essaya en vain de prouver le contraire ; ses efforts ne réussirent qu'à le faire chasser de la villa, avec ordre aux gardiens de lui en défendre Ventrée.
» A bout de courage, le Germain courut chez Tiro, à qui il raconta tout en lui demandant un conseil; mais, après avoir réfléchi, le vétéran plia les épaules.
» — Si tu n'avais point éveillé la surveillance, on aurait pu enlever la jeune fille et protéger votre fuite, ditil ; mais maintenant Macron est prévenu et la fait garder avec soin; je ne vois plus qu'un seul moyen de l'obtenir.
» — Et comment?
» — En la rachetant.
» Le barbare montra ce qui lui restait de la somme remise par la veuve de Rufus; elle ne montait plus qu'à quelques centaines de sesterces, qui étaient loin de suffire, et la ruine de Flavia ne permettait point de compter sur son secours. Le légionnaire demanda à Getax s'il n'avait aucun moyen de se procurer l'argent nécessaire.
» —Aucun! répondit le Germain, les bras croisés et l'œil hagard,
» Tiro parut touché de ce désespoir muet.
» — Écoute, dit-il, après un moment d'hésitation; notre Église est pauvre, et a, dans son propre sein, beaucoup de misères à soulager ; mais tu as vu, en traversant la Galinaria, ces pins dont on avait fendu l'écorce, leur sève
dorée coulait jusqu'à ce qfte l'arbre se fût desséché
Le cœur du chrétien est comme eux. Prends cette tasse
de frêne sur laquelle le coupeur de bois a gravé le symbole de la rédemption, et va devant toi dans les huttes, dans les carrières, dans les forêts; partout où tu verras des pauvres, trace sur ton front le sicne que tu connais, et si on y répond, tends ta tasse grossière en disant : — Au nom du cruciGé! — tu verras ce que peut la charité. » Quelque étrange que parût le moyen, Getax n'en avait point d'autre et se décida à l'essayer.
» 11 partit de la cabane de son hôte, traversa les hameaux, faisant le signe et tendant la coupe de bois; partout on répondit au signe et on jeta dans la coupe une offrande. Le plus pauvre, s'il n'avait rien, donnait l'anneau de fer qu'il portait au petit doigt comme citoyen romain; la femme se dépouillait de son dernier ornement ou même de l'as nuptial, jusqu'alors précieusement conservé. Tous offraient en souriant, avec la joie empressée que l'on met habituellement à recevoir ; et, en retour du don, ne demandaient qu'un souvenir dans la prière ! » Pendant trois jours le Germain parcourut la côte, les promontoires, les vallées, et la tasse toujours vidée se remplissait toujours. Quand il s'arrêta enfin, plutôt las de demander que les autres de se dépouiller, il était riche de cinquante mille sesterces (1)!
» Pouvant à peine y croire, il revint chez le vétéran et lui montra sa recette avec émerveillement.
» — Pourquoi t'étonner? dit Tiro; penses-tu que celui qui a fait sortir les sources du rocher stérile ne peut ouvrir les cœurs les plus durs? Remercie-le, non-seulement d'avoir attendri pour toi ses serviteurs, mais de t'avoir ramené à temps, car c'est demain que les esclaves de la villa sont mis à l'encan avec tout ce qu'elle renferme. » Macron avait, en effet, accompli les formalités nécessaires. La vente, annoncée dans les carrefours de Rome,
(1) Près de 10,000 fr.
à Baïa et au lac Lucrin, par des écriteaux illustrés de peintures, était connue des plus célèbres brocanteurs et des plus riches patriciens. La foule accourait depuis la veille pour visiter les meubles de luxe et les mille œuvres d'art qui remplissaient la villa. On voyait se dresser, à chaque pas, des perches garnies de paille qui annonçaient les objets mis en vente. De loin en loin, des affranchis se tenaient près des plus importants et répétaient avec volubilité de longues explications laudatives. Les tables de cistre et d'ivoire, les lits attaliques, les sièges de bronze corinthien, les coffres d'ébène, les abaques chargés de vaisselle d'or et d'argent, les dactyliothèques renfermant des anneaux de toutes formes, étaient exposés aux regards sous les colonnades.
» Le jour de la vente, lorsque Getax se présenta à la villa, dont la porte ne put, cette fois, lui être refusée, il aperçut une immense affiche rédigée par Macron lui-même, et dans laquelle le vieux fénérateur avait épuisé les exagérations ordinaires aux annonces romaines. Un crieur public, chargé de la lire tout haut aux visiteurs, la répétait pour la vingtième fois au moment où le barbare arriva.
» Arrêté malgré lui par la foule, il dut écouter l'affranchi, qui criait : Biens de Porsennaà vendre, formule ordinaire de tous les encans depuis le jour où le roi d'Étrurie, effrayé de l'action de Mutius Scœvola, leva le siège de Rome en abandonnant tout ce que renfermait son camp. Ces biens avaient été alors livrés à vil prix, et, en annonçant une vente sous la même dénomination, on semblait promettre un marché non moins profitable à l'acheteur. Aussi le crieur répéta-t-il l'annonce jusqu'à trois fois.