BIENS DE PORSENA A VENDRE
« Accourez, quirites; ici sont réunies les merveilles fournies par la Grèce, l'Asie et cent peuples lointains, dont Rome ne connaît môme pas les noms.
33 Les dépouilles de l'univers vont être offertes à tous les citoyens de l'Italie. Cyms trouva moins de richesses dans la ville de Sémiramis ; Alexandre dans le palais du roi de Perse î
» Achetez au hasard et sans crainte; il n'est rien dans la villa de Scipion qui ne soit digne d'un empereur. Toutes les housses sont de Babylone, tous les vases d'Évandre, toutes les tables des tigrines, des pantherines, ou, pour le moins, de cistre à grains de persil; toutes les statues sont sorties des mains de Polyclète, de Lysippe et d'Agesandre; toutes les peintures de celles de Parrhasius, de Zeuxis d'Héraclée, d'Apelles et de Protogènes le Carien.
3' Venez, l'or sera vendu au prix de l'argent, l'argent au prix du cuivre, et le marbre au prix de la terre de Samos.
» Hâtez-vous également, vous tous qui avez besoin d'esclaves beaux, bien portants, probes, habiles et sobres ! La maison de Scipion peut vous fournir tout ce que vous désirez.
» Là vous trouverez à l'encan des philosophes plus sages que Socrate, des laboureurs égaux à TriptoKme, des joueuses de flûte semblables aux trois Grâces et aussi chastes que Diane !
» Entrez donc ! les crieurs sont ci leur place, le maître des créanciers est prêt, et l'argentier a ouvert son registre ! »
» Cette annonce, malgré ses mensonges évidents, augmentait l'empressement de la foule qui, après l'avoir entendue, se précipitait vers la villa, et, ainsi avertie que tout ce qu'elle allait voir était digne de son attention, ne manquait point de s'extasier à chaque pas.
» Getax fendit avec peine ces flots d'admirateurs pour arriver aux portiques où les esclaves étaient exposés. Une lance dressée sur leurs têtes, en souvenir des encans de prisonniers faits dans les camps après une victoire, annonçait qu'ils allaient être mis en vente et livrés au dernier enchériseur.
» La plupart avaient été dépouillés de leurs vêtements, afin que l'on pût mieux juger de leur force ou de leur beauté ; ils étaient couronnés de feuillages et tenaient à la main quelque instrument approprié à leurs fonctions habituelles.
» Le barbare traversa rapidement la salle où se trou-
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valent les hommes et arriva aux danseuses et aux joueuses de flûte placées plus loin sous une colonnade.
» Le taux de la vente de ces superfluités ruineuses, comme Gaton avait coutume de les appeler, devant monter en proportion de l 'effet qu'elles pourraient produire sur les sens des acheteurs, iMacron n'avait rien négligé pour les faire paraître à leur avantage; son avarice lui avait tenu lieu d'imagination. Les jeunes esclaves, revêtues d'un des costumes mythologiques inventés par Scipion pour ses orgies nocturnes, avaient été groupées aux bords des jets d'eau ou près des vases de fleurs. D'instant en instant, quelques-unes d'elles prenaient leurs flûtes d'ivoire et faisaient entendre des mélodies vives ou voluptueuses au son desquelles leurs compagnes entrelaçaient leurs bras et décrivaient, sous les arcades de marbre, mille passes charmantes.
» Au moment où Getax entra sous le portique, elles venaient de commencer une de ces danses ioniennes qui, selon l'expression d'un poëte, eût transformé en bacchante la pudeur elle-même. 11 passa pourtant devant leur chœur sans s'arrêter, sans y prendre garde, et arriva au fond de la basilique, où il aperçut Helvige à demi cachée par une colonne.
» La jeune fille, qui avait été revêtue d'une lintéole dont les plis laissaient voir ses épaules nues, s'était enveloppée de ses longs cheveux et tâchait de s'en faire un voile contre les regards cyniques des acheteurs.
» Heureusement que la reprise des danses venait de détourner leur attention lorsque le Germain l'aperçut ; il s'approcha vivement, et, se voyant seul, il se pencha vers elle.
» — Du courage! murmura-t-il à demi-voix ; les dieux m'ont été favorables! j'apporte la somme nécessaire pour ta délivrance.
» La jeune fille poussa un léger cri et écarta les cheveux qui tombaient à flots sur son visage.
» — Est-ce vrai? balbutia-t-elle.
» Getax lui imposa silence du geste.
» — Pas un mot! dit-il, le moindre soupçon ferait monter l'encan et pourrait encore t'arracher à moi.
» Helvige secoua la tête.
» —Oh! non, dit-elle, en laissant couler les larmes qui gonflaient ses paupières, non, quoi qu'il arrive, je ne retomberai plus au pouvoir d'un autre maître. Quand tu es venu, ma résolution était prise, Getax ; plutôt que de t'étre enlevée encore une fois, je serais partie pour la contrée d'où nul ne revient !
» Le barbare la regarda.
» — Toi aussi tu y avais pensé, dit-il avec une pitié attendrie. Ah ! combien de fois depuis que je te cherche cette tentation a traversé mon esprit ! mais il fallait te retrouver, te refaire libre ! Je me roidissais comme un homme fatigué qui ne veut point dormir. Et quand je croyais le but atteint, toutes mes espérances sont retombées... Ce ravisseur qui t'avait volé à mon amour, ne pouvant t'emporter avec lui dans son sépulcre, a emporté ta liberté. Oh! si je te disais combien de folles idées m'ont torturé pendant ces derniers jours! quelles résolutions impossibles! que de projets renaissants! Pour la somme dont j'avais besoin j'aurais tout subi, tout afifrontél Juges-en : il y a quatre jours j'étais sans ressource et sans espoir, Tiro ne m'avait point encore procuré les cinquante mille sesterces que j'ai là et qui vont te rendre à moi; j'errais autour de la villa, qui m'était fermée, le cœur rongé de désespoir, lorsqu'en passant près d'an poteau j'entendis lire le libelle de l'empereur qui annonçait les grands jeux et promettait cent mille sesterces à qui voudrait combattre le terrible Victrix, que trois cents
victoires dans le cirque ont fait surnommer le roi des gladiateurs... Eh bien, si l'assistance du légionnaire m'eût fait défaut, j'étais décidé, je réclamais la récompense et je t'affranchissais au prix de ma vie! W
» Helvige saisit les deux mains du barbare, qu'elle porta à son front, puis à son cœur avec un sentiment de reconnaissance et de tendresse visiJjlemcnt trop intense pour pouvoir s'épancher dans des paroles ; Getax se baissa rapidement et ses lèvres effleurèrent les cheveux de la jeune fille.
» Dans ce moment, la danse cessa; les acheteurs s'approchèrent et les deux amants durent se séparer en échangeant un signe d'intelligence.
» Mais leur courte entrevue n'avait point échappé à tout le monde. Tandis que la foule, occupée ailleurs, semblait les laisser libres de s'entendre et de s'encourager, un témoin, caché par la colonne même à laquelle s'appuyait la jeune fille, avait tout écouté; c'était Sosère, l'esclave de confiance de Macron. Dès que le Germain se fut éloigné, il quitta précipitamment la place où le hasard venait de lui faire découvrir le secret de Getax et d'Helvige, et se hâta de rejoindre le sénateur.
» Celui-ci était occupé à surveiller l'encan des meubles, déjà commencé dans l'atrium. Mais il le quitta bientôt pour ouvrir l'encan des esclaves, qui avait attiré un grand nombre d'acheteurs. On vendit d'abord les jardiniers, les piscinaires, les valets de service, dont la valeur, basée sur l'utihté, était connue et susceptible de peu de variations; mais en arrivant aux esclaves de luxe, les prix grandirent ou s'abaissèrent selon la fantaisie, et furent parfois chaudement débattus. Le secrétaire favori deScipion, qui avait étudié à Athènes sous les meilleurs rhéteurs et que l'on citait comme une merveille de savoir, d'éloquence, de vertu, ne trouva pour acquéreur qu'un greffier qui
Tacheta le prix d'une mule, dans rintention d'en faire le pédagogue de son fils! En revanche, on se disputait les dresseurs de poissons, les bateleurs et les joueuses de flûte. Un Bithynien qui imitait le chant des oiseaux fut payé par un sénateur cent mille sesterces!
» Getax, les bras croisés, regardait toutes ces ventes avec une indifférence impatiente ; son regard ne quittait pas Helvige,qui, toujours immobile à la même place, semblait vouloir se faire oublier. Enfin son nom fut prononcé ; le crieur alla la prendre par la main et la fit lever.
» A sa vue, il s'éleva dans la foule un murmure d'admiration qui fit frissonner le barbare ; la jeune fille baissa la tête comme pour dérober ses charmes, et s'avança devant Pestrade de l'argentier d'un pas qu'elle s'efforça de rendre disgracieux et inégal.
» Cette ruse, jointe à l'expression de tristesse qui assombrissait son visage, réagit sur les acheteurs.
» — Par Jupiter! le premier regard lui était plus favorable ! dit un vieux publicain qui l'examinait d'un œil lubrique; si Vénus lui a prêté quelques-uns de ses attraits, elle a certainement oublié sa ceinture !
» — On pourrait en tirer parti au grand cirque, fit observer un maquignon, dont la spécialité était le commerce des courtisanes.
» — A voir sa tristesse, tu lui trouverais plutôt une place parmi les pleureuses libitinaires, objecta ironiquement un chevalier.
» — Sait-elle danser ou jouer de la flûte? demandèrent plusieurs voix.
» Le nomenclateur chargé de faire connaître l'aptitude de chaque esclave répondit négativement; il y eut un mouvement d'hésitation. Helvige,qui sentait que tout allait se décider, faisait de suprêmes efforts pour déguiseï' ses grâces sous une gaucherie maussade. Enfin une voix offrit
vingt mille sesterces, une seconde vingt-cinq mille, une troisième trente.
» Getax, palpitant, se retenait de parler, de peur que son empressement à surenchérir ne donnât l'élan. Enfin, pourtant, quand il vit que Ton se taisait, il proposa trentecinq mille sesterces.
» Tous les acheteurs firent un mouvement comme s'ils trouvaient le prix suffisant et l'adjudication assurée. Déjà le crieur, qui avait regardé autour de lui sans provoquer d'offre nouvelle, étendait la main vers Helvige pour la déclarer acquise par Getax, quand la voix de Macron se fit entendre, tout à coup, et dit :
» — Quarante mille sesterces.
» — Quarante-cinq mille ! s'écria Getax.
» — Soixante mille, ajouta Macron.
» Deux cris partirent ; le Germain, éperdu, s'était tourné vers le sénateur, et la jeune fille était retombée à genoux, dans l'attitude de l'épouvante. Le Germain fit un pas vers Macron.
» — Laisse-la-moi, Romain ! s'écria-t-il d'un accent qui voulait prier et au fond duquel on sentait la menace ; tu sais quels liens m'attachent à cette femme... comment on me l'a dérobée... Je t'offre tout ce que je possède, cinquante mille sesterces! ne me demande pas davantage, ne m'enlève pas ce dernier bonheur!... Je suis trop peu de chose pour que tu me traites en ennemi... mais acceptemoi pour serviteur dévoué. Qu'Helvige me reste, et en tout lieu, à toute heure, demande, ordonne, j'obéirai !
» L'œil fermé de Macron clignota, tandis qu'un éclair de méchanceté traversait celui qu'il tenait fixé sur le barbare.
» — Eh bien , eh bien , on pourra s'entendre! dit-il en ricanant; si tu tiens si fort à la petite, nous ne nous montrerons pas inflexible; mais pour ce qui est de l'en-
chère, elle est acquise aux créanciers; laisse-moi donc achever ce que j'ai commencé.
» Il s'approcha de l'argentier, qui se tenait derrière une table sur laquelle était suspendue une balance, et, frappant celle-ci avec un as, il prononça ces mots :
» — Je dis que cette jeune fille, d'après le droit des quirites, est à moi, et que je l'ai achetée avec cet argent et cette balance.
» Puis il compta la somme, prit Helvige par la main et entra avec elle dans Tintérieur de la villa.
') Getax l'y suivit, résolu de la lui arracher à tout prix.
» Macron s'arrêta dans une salle de conversation qui précédait l'exèdre, se retourna vers le barbare et fit entendre son rire saccadé.
» — Ah! ah! ah! la petite a cru nous prendre pour dupe, dit-il; en traînant le pied comme Vulcain et en baissant la tête à la façon des génisses en colère, elle a donné le change aux ignorants acheteurs, et tu étais près de l'avoir pour le prix d'une bateleuse ordinaire ! Mais, par Mercure! nous ne sommes point de ceux qu'on trompe ainsi ! Vois, maintenant elle relève son front, elle a dans chaque œil une étoile, et son corps est droit et souple comme un jeune peuplier. Ce n'est pas soixîinte mille sesterces que vaut une pareille déesse, mais deux cent mille et au delà.
» — Tu n'espères point cependant les obtenir de moi? dit Getax, qui fixait sur le vieux sénateur des regards étincelants d'une fureur contenue. Crois-moi, père conscrit, ne me pousse point au désespoir; quand le chien peut mordre, il vaut mieux l'avoir pour ami que pour ennemi.
)' — D'abord, reprit Macron en s'approchant insensiblement d'une des portes de l'exèdre, le chien ne mordrait pas impunément , vu qu'ici, à deux pas, séparés par une simple portière, sont mes esclaves et mes affranchis; sa
morsure ne lui donuerait point ce qu'il désire. Il ne s'agit pas pour lui de tenter une violence inutile qui le perdrait, mais de racheter la liberté de cette jeune fille.
„ __ Donne-mJen donc le moyen ! s'écria Getax avec emportement.
» Macron l'apaisa de la main en souriant.
» — Nous y viendrons, nous y viendrons, dit-il; mais tu as l'impétuosité du sanglier du pays des Marses. Voyons, n'as-tu pas dit tout à l'heure que tu pouvais me compter cinquante mille sesterces?
w — Les voici! répliqua le Germain, qui tira de sa ceinture une petite poche de cuir renfermant en aurei la somme indiquée.
» L'œil du fénérateur brilla au tintement de l'or, et sa main s'avança comme la griffe d'un vautour vers la proie ; mais il la retira par réflexion.
» — Et n'as-tu pas ajouté, continua-t-il, que pour délivrer la jeune fille tu te serais décidé à gagner les cent mille sesterces promis à celui qui combattra le roi des gladiateurs?
w — D'où sais-tu?... s'écria Getax.
» — Peu t'importe! l'as tu dit?
» — Je l'ai dit.
» — Eh bien, gagne-les donc! reprit le sénateur impérieusement; car la liberté de celle que tu aimes est à ce prix.
w Helvige, qui avait jusqu'alors gardé le silence, ne put retenir un mouvement de surprise et de saisissement; le Germain lui-même fit un pas en arrière.
.) — Quel intérêt Macron a-t-il à ma mort? demandat-il un peu ému.
« — Qui te parle de mort? reprit le vieillard en haussant les épaules; il s'agit seulement de vendre cette esclave ce qu'elle vaut. A Rome j'en trouverai sans peine deux cent mille sesterces et davantage ; par intérêt pour
elle et pour toi, je n'en exige que cent cinquante mille. C'est donc cinquante mille sesterces dont je te fais présent, et pour lesquels je ne te demande que de la reconnaissance. Vois seulement sans retard à quoi tu te décides; car la vente continue, et ma présence y est indispensable.
» Helvige ne laissa point au Germain le temps de répondre; elle toml^a aux pieds de Macron.
» — Par tous vos dieux et vos ancêtres! ne soyez point sans pitié! s'écria-t-elle; abandonnez-moi à Getax pour les soixante mille sesterces que vous avez payés, et n'en exigez pas davantage.
» Elle tenait les genoux du sénateur embrassés et ses cheveux noirs, répandus à flots sur ses épaules, en faisaient ressortir la blancheur nacrée ; Macron les montra à Getax.
» — Penses-tu à ce que serait devenue l'enchère si l'on eût pu la voir ainsi .^ dit-il avec un sourire significatif.
» Getax fit un mouvement que la jeune fille prévint par de nouvelles supplications. Elle en appela, tour à tour, à tous les sentiments qui pouvaient toucher une âme humaine, employa toutes les prières, ne recula devant aucune humiliation. Prosternée devant Macron, elle baisait ses pieds, l'appelait son patron, son sauveur, son père, et lui demandait pitié avec des mots qui eussent touché le plus implacable ennemi ; mais l'avarice rendait le vieux sénateur insensible et sourd. Dans ces efforts d'éloquence, de charme et de tendresse, il ne voyaitque la constatation d'une plus-value sur son marché. A chaque élan d'Helvige il faisait remarquer sa bonne grâce, relevait quelque détail de sa beauté que le désordre de la douleur semijiait traliir. Enfin, au moment oii elle se redressa le visage tourne vers lui et le corps rejeté en arrière, il souleva la draperie qui l'enveloppait, et montrant nu son sein palpitant :
» — Qu'on fasse entrer les acheteurs, dit-il ; telle que
la voilà le vieux Carin m'en donnera, sans hésiter, deux cent mille sesterces.
') Le Germain lui arracha le voile et le rejeta sur la jeune fille.
» — Assez ! s'écria-t-il ; tu auras la somme promise à l'adversaire de Victrix.
» Helvige s'affaissa sur le sol, en cachant son visage dans ses deux mains et éclata en sanglots.
» Getax, dont la résolution était prise, ne s'arrêta point à la consoler ; emmenant le sénateur à l'écart, il voulut régler sûrement toutes les conditions du marché. Il fut convenu qu'on les constaterait dans un contrat dressé à l'instant. Le barbare devait livrer à Macron, comme gage de l'accomplissement de sa promesse, l'argent qu'il possédait déjà, tandis qu'Helvige se retirerait au refuge ouvert dans le temple des vestales et y attendrait le payement du reste de la somme. Celle-ci soldée, et quelle que fût l'issue du combat, la jeune fille devenait libre, en vertu d'un acte d'affranchissement préalablement signé par le sénateur.
» Getax veilla à l'accomplissement de toutes ces formalités, prit rapidement congé d'Helvige, afin d'éviter l'attendrissement de la séparation ; et, après l'avoir vue partir pour Rome sous la protection d'un des magistrats inférieurs venus à Micène, il se rendit lui-même chez Tiro, auquel il voulait confier l'exécution de ses dernières volontés.
» Il trouva le légionnaire dans l'enclos .qui s'étendait derrière la cabane de son père, et conduisant une charrue traînée par deux petits bœufs maigres.
» — Tu vois que Rome a encore ses soldats laboureurs comme au temps de Gincinnatus, dit en souriant le chrétien ; seulement aujourd'hui elle ne vient plus leur apporter, aux bords du sillon, les grandes dignités de l'État.
» — Non, fit observer le Germain, en regardant le
misérable attelage ; elle ne leur a laissé que la pauvreté des vieux Romains.
» — Tu te trompes, barbare, reprit Tiro avec simplicité ; celui-là n'est point pauvre qui possède tout ce dont il a besoin pour vivre d'une aurore à une aurore. Qui de nous sait s'il restera plus longtemps parmi les hommes? Le monde terrestre est une tente que la main de l'Éternel peut replier à chaque instant.
» — Ainsi, tu ne désires rien? demanda Getax, qui promena les yeux autour de l'enclos.
» — Que puis-je désirer? Xe vois-tu pas de ce côté le blé qui mûrit, et plus loin les vignes qui m'assurent le pain et le vin de l'année? Ici est le petit pré dont l'herbe nourrit mes bœufs, là-bas le jardin où bourdonnent mes abeilles, et au-dessus de tout, le ciel où règne mon Dieu, qui me protège, me juge et m'attend!
» — Tu as raison, dit Getax pensif; rien ne te manque de ce que tu désires, et qu'importe le toit de chaume, pourvu que nous gardions ceux que nous aimons?
» — Qui en est moins sur qu'un chrétien? dit Tiro. Chaque jour la persécution s'étend, et hier encore des voisins, des frères, ont été saisis et emmenés à Rome, où leur chair servira de nourriture aux lions du cirque. Mais la terre est un passage ; de l' autre côté de la tombe commence la vie véritable où l'on se retrouve pour ne plus se quitter.
)> — Puisses-tu dire vrai, chrétien! reprit Getax avec mélancolie, car j'en dois bientôt faire l'expérience.
» Alors il lui raconta tout ce qui venait de se passer à la villa, et l'engagement pris avec Macron.
» Si je succombe dans la lutte que je vais tenter, comme tout me le fait croire, ajouta-t-il, je ne connais que toi à qui je puisse confier Helvige; me promets-tu de la recevoir dans ta famille et de la respecter à l'égal d'une sœur?
» -- Je te le promets, dit Tiro avec calme.
» — Jure-le-moi par ce que tu as de plus sacré.
» — Par celui qui est mort sur une croix infâme pour racheter le monde! je jure que la jeune fille que tu me donnes à garder sera pour moi comme si elle était née de ma mère, et que je partagerai avec elle mon pain et ma coupe, sans lui rien demander que d'en remerciermonDieu.
» — Sois donc béni ! s'écria Getax en lui saisissant la main; et puisque le crucifié est maître des choses humaines, prie-le qu'il m'aide dans ce combat et me laisse seulement vivre une année près d'Helvige. Oh! pour une année d'amour, j'abandonnerai avec joie le reste de ma vie!
» Tiro sourit tristement.
» — Toujours la terre, pauvre aveuglé ! dit-il avec douceur; tu n'as pas encore appris que ses joies ressemblent aux vins enivrants de la Grèce, et que loin de tarir la soif ils l'augmentent!
Le temple et le culte de la bonne déesse. — La vestale Macra et Hi4vige. — Les mystères de la bonne déesse. — Getax revoit Helvige. — Nouvelle qu'il lui apporte. — Leurs plans de bonheur. — Comment Tempereur n'ose dérober au peuple son gladiateur favori. — Moyeu de sauver un condamné à mort. — Dernière entrevue de Tiro et de Getax.
» Le temple de Yesta était bâti dans le forum, tout près de la fontaine de Saturne; sa forme ronde rappelait celle de l'univers. Il n'était orné d'aucune statue; au milieu seulement brillait le feu sacré, symbole de la déesse, entretenu par des vierges nommées vestales; mais on assurait qu'un simulacre de Pallas auquel se trouvait attaché le sort de l'empire, et que l'on appelait palladium, était caché dans un sanctuaire secret connu seulement de la grande prêtresse.
» Au reste, le culte de la déesse restait enveloppé, dans son ensemble, d'un profond mystère ; ses attributs mêmes étaient mal déterminés. Elle présidait aux autels et aux foyers, mais elle était, en même teir,; s, l'âme invisible du monde, la puissance productive, et, à ce dernier titre, la divinité particulière des femmes.
» Aussi ces dernières célébraient-elles tous les ans, dans la maison du préteur ou du consul, une fête dont les hommes étaient soigneusement exclus, et que l'on connaissait sous le nom de mystères de la bonne déesse. Les femmes, présidées par le collège des vestales, s'y livraient à des cérémonies symboliques entremêlées de festins et de divertissements dont l'innocence était généralement mise en doute. Les moins soupçonneux voyaient dans ces réunions secrètes une occasion de confidence et d'intrigues peu dignes d'être protégées par la chaste Yesta
» Xous avons déjà dit que près de son temple avait été ouverte une retraite pour les femmes ; mais la grande prêtresse en excluait les empoisonneuses, les magiciennes, les esclaves fugitives, et ne recevait que les étrangères sans asile ou les orphelines dépourvues de protection. Une règle sévère leur interdisait, dès leur entrée, toute relation avec le dehors, et une vestale était spécialement chargée de cette difficile surveillance.
» Helvige se trouva donc sans nouvelles de Getax. Dans son dernier adieu, le Germain lui avait annoncé l'intention de se rendre à Rome presque aussitôt qu'elle, afin de se faire inscrire comme adversaire de Victrix chez le préfet des jeux et de se préparer, dans les meilleures écoles de gladiateurs, à la lutte qu'il devait affronter. Elle savait aussi que les spectacles annoncés ne devaient s'ouvrir qu'aux prochaines kalendes ; mais là se bornaient ses renseignements.
') Les jours succédèrent aux jours sans qu'elle pût
rien apprendre ilu Germain ; et chaque heure la rapprochait de la terrible épreuve qui allait décider de son sort!
» Le seul adoucissement à ses angoisses était dans la protection de la vestale préposée au lieu d'asile. Macra, frappée de sa tristesse et intéressée par sa douceur, l'avait prise en une sorte d'affection; elle l'appelait le plus souvent dans l'œcus particulier où elle se tenait avec les esclaves, et la faisait fder près d'elle. Consacrée dès sa première enfance au culte de la déesse, Macra ne regrettait rien d'une vie qu'elle n'avait point connue ; les murs du tem[)le l'avaient abritée contre tous les orages, et jouissant à la fois de la liberté du monde et de la sécurité de la solitude, elle avait conservé, au milieu des malheurs de Rome, tout son calme avec toute sa gaieté. L'isolement de la virginité l'avait insensiblement rendue indifférente à la patrie et à la famille ; elle vivait pour elle seule, contente de son sort, bien décidée à ne le troubler pour personne, mais prête à toutes les bienveillances qui ne lui demandaient point de sacrifices.
» Helvige avait sur-le-champ sondé ce caractère; elle comprit qu'elle ne pouvait ni se confier ni attendre aucun secours. Renfermée dans la règle, Macra ne se fût point exposée pour elle à la moindre réprimande de la grande prétresse ou du flamine. Elle accepta donc en silence les marques d'intérêt de la vestale, et demeura en proie à sa douloureuse incertitude.
» Les kalendes étai;'nt proches, et aucune nouvelle ne lui venait; elle commençait à accuser tout bas Getax. Elle ne s'expliquait point qu'avec une ferme volonté il n'eût pu lui donner au moins un signe d'existence, lui dire: — Je suis là! je t'aime! espère! Elle ne soupçonnait pas que toutes les tentatives du Germain avaient été inutiles ; que ses paroles étaient venues mourir sans écho dans les murs de l'asile, et que ses messages, inter-
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ceptés avec cent autres, avaient péri dans les flammes.
» Tandis que la jeune fille accusait le barbare de sou silence, celui-ci se plaignait également, dans son cœur, de ne point recevoir de réponse ; aucun d'eux ne pouvait croire à une impossibilité.
« Cependant, les jours se succédaient ; on était à la veille des spectacles annoncés. Helvige, oppressée d'une angoisse mortelle, n'avait plus la force de travailler ni de parler; assise parmi les esclaves de Macra et son fuseau à ses pieds, elle demeurait des heures entières sans mouvement.
» La vestale la retira, vers le soir, à cette douloureuse rêverie, en Favertissant que les mystères de la bonne déesse devaient se célébrer dans la nuit chez le consul, et qu'elle l'emmenait avec quelques autres protégées.
» A l'heure convenue, Macra monta dans un char traîné par quatre mules richement ornées, et s'assit sur un siège élevé ; à ses pieds prirent place les femmes qui devaient la suivre. Des esclaves portaient des torches aux deux côtés du char devant lequel la foule se rangeait en lui laissant toujours, par respect, le milieu de la voie.
» Ils longèrent le grand forum, atteignirent la voie Sacrée, puis passant près du fameux lotos (I) de la Yolcanale, datant, selon la tradition, de la fondation de Rome, ils atteignirent le bosquet de verdure qui marquait remplacement du lac Curtius.
w 11 était composé d'un immense figuier et d'un obvier sauvage auxquels une vigne avait suspendu ses mille rameaux. Les promeneurs qui cherchaient la solitude avaient coutume de s'asseoir sous cet ombrage plus retiré, où n'arrivaient ni les bruits ni les mouvements du forum romain. Quand le char de Macra parut sur la voie Sacrée, la nuit était déjà venue et le bosquet de Curtius apparais-
(1) Ou croit que le lutos des anciens était le micocoulier [celtis ous-
sait à gauche, comme une tache sombre. Cependant, au moment où les torches qui éclairaient la route y jetèrent, en passant, leur rapide lueur, une ombre apparut sous les festons de la vigne, un cri partit, et Helvige se redressa saisie ; elle avait cru reconnaître la voix de Getax.
» Penchée aux bords du char, que les mules emportaient rapidement, elle fouillait la nuit d'un regard éperdu. Bientôt il lui sembla apercevoir quelqu'un qui les suivait de loin; mais l'obscurité l'empêchait de bien distinguer. Deux ou trois fois la vision traversa des espaces faiblement éclairés, elle crut reconnaître le Germain; puis tout disparaissait dans l'ombre, et elle retombait dans ses incertitudes.
» Ils arrivèrent ainsi à la maison du consul, vers l'entrée de la quatrième région, au pied du mont Viminal.
» Macra descendit de son char avec toutes ses femmes, et la jeune fille dut la suivre sans avoir pu revoir de plus près celui qu'elle avait cru reconnaître sous le figuier du lac Gurtius.
» La maison consulaire avait été disposée pour les cérémonies qui s'y préparaient. Les hommes et les esclaves mâles l'avaient quittée ; on avait tendu des tapisseries devant toutes les portes et toutes les fenêtres extérieures; des nattes de joncs indiens amortissaient le bruit des pas. Les femmes placées à l'entrée et chargées d'introduire les visiteuses parlaient à voix basse, de peur qu'on ne pût saisir quelques paroles du dehors. Un grand nombre de litières amenaient, de tous les quartiers de Rome, les matrones et les jeunes patriciennes admises à la célébration des mystères.
» Macra fut reçue par la maîtresse de la maison avec de grands honneurs; on l'introduisit dans les appartements intérieurs, où elle devait présider aux cérémonies secrètes, tandis que les femmes qui l'avaient accompagnée
demeuraient avec les esclaves et les affanchies dans les pièces ouvrant sur le portique. Elles étaient assez nombreuses et ne tardèrent pas à se séparer en plusieurs groupes formés selon les sympathies subites ou les relations antérieures.
» Helvige, qui ne connaissait personne et à qui ses douloureuses préoccupations rendaient tout entretien pénible, profita de l'espèce de liberté qui lui était laissée pour gagner une des petites pièces ouvertes sur l'atrium et destinées à recevoir les portraits des ancêtres. Les cuisines, qui étaient proches, y envoyaient leur fumée, et aidaient ainsi à donner plus tôt un air d'antiquité aux vénérables images.
» La jeune fille s'appuya à la base d'une colonne de marbre de Luna, et, la tête soutenue par son bras replié, elle laissa errer son regard dans la nuit.
» Devant elle s'étendait la cour intérieure ou atrium, qui, dans toutes les demeures patriciennes, servait de vestibule et précédait les portiques. D'un côté était le corridor nommé protlyrum, fermé par deux portes et qui conduisait au dehors ; de l'autre, un mur élevé qui séparait l'habitation du consul du forum Gupidinis. Les yeux d'Helvige, qui s'étaient d'abord tournés vers l'entrée, se promenèrent lentement autour de l'atrium et s'arrêtèrent enfin à cette clôture déguisée par un rideau de lierre.
» Tout à coup une tête parut se dresser à la crête de la muraille et s'avança pour regarder au dedans ; le cœur de la jeune fille battit à se briser. Une espérance venait de traverser sa pensée ; mais elle n'osait s'y arrêter. Elle fit un pas vers le portique, descendit une marche, arriva à l'espace libre de l'impluvium qu'éclairaient les rayons de la lune ; la forme confuse qui s'était montrée au sommet de la clôture s'agita, il lui sembla voir un bras s'élever. Elle s'avança plus prèsetmurmura presque bas le nom de Getax.
» — Helvige! répondit une voix dont l'accent ne pouvait, cette fois, laisser aucun doute.
» — Enfin ! murmura la jeune fille éperdue.
» — Es-tu seule etpuis-je arriver jusqu'à toi? demanda le Germain.
» Helvige regarda vers les salles intérieures ; l'accomplissement des mystères occupait les matrones romaines, et les femmes de leur suite venaient de se réunir dans l'un des tricliniums où un souper leur avait été servi. Il lui sembla que Getax n'avait rien à craindre ; le barbare franchit donc le mur et, s'aidant des rameaux du lierre, fut bientôt dans l'atrium.
» Helvige et lui regagnèrent l'aile d'où la jeune fille l'avait aperçu, et qui, plongée dans l'obscurité, devait les mieux cacher.
« Au premier moment, tous deux ne purent échanger que des exclamations de joie avec peine contenues et entremêlées de baisers. Helvige tenait les mains de Getax pressées contre sa poitrine et pleurait tout bas sans pouvoir parler. Enfin la crainte d'être surpris et forcés de se séparer avant de s'être expliqués les arracha à cette extase. Le Germain ramena la tête de la jeune fille contre sa poitrine, et, approchant les lèvres de son oreille afin de n'être entendu que d'elle seule :
» — Réjouis-toi, réjouis-toi, chère âme ! dit-il avec un transport contenu ; cette fois, je l'espère, nous touchons au terme de nos afflictions.
» —Que dis-tu? interrompit Helvige; ce combat de demain?
» 11 n'aura point lieu.
» — Gomment?
» — Je n'ai plus d'adversaire.
» — Quoi! Victrix?...
» — Aura péri, avant l'heure du spectacle, de la mort réservée aux criminels !
"IIH LE KOI DU MONDK.
» 11 raconta alors rapidement à la jeune lille comment la femme d'un consulaire éprise d'amour pour le roi des gladiateurs l'avait attiré dans sa demeure, où le mari qu'on n'attendait pas était venu surprendre les amants. Yictrix s'était échappé en le tuant. Son titre d'esclave avait fait mettre ce meurtre au rang des parricides, et, conduit le lendemain, dès le point du jour, au pont Palatin, il devait être enfermé, selon la loi, dans un sac de cuir de hœuf avec un coq, un chien, une vipère et un singe, puis jeté dans le Tibre. Ainsi disparaissait tout péril pour Getax, qui n'avait qu'à se présenter dans l'arène et à constater l'absence de son adversaire pour recevoir la récompense promise. Sa séparation d'avec Helvige touchait donc à son terme ; dans deux jours ils seraient enfin libres l'un et l'autre! Mais la résolution du Germain était prise ; il emmenait la jeune fille loin de Rome ; il allait chercher un asile au fond de ses forêts natales! Là, du moins, on n'avait à combattre que la fureur des éléments et des bêtes sauvages ; mis à l'abri des méchancetés des hommes par l'isolement, on recommençait la société dans la famille. Le travail pouvait arracher au sol la nouriture de chaque jour, le courage et l'adresse vous protéger contre les violences de la création. Perdus dans la solitude ils se resteraient l'un à l'autre, ils se tiendraient lieu de tout; ils borneraient l'humanité à l'espace que pourraient comprendre leurs bras enlacés !
» Helvige se précipita dans cette espérance avec un emportement de tendresse et de joie qui lui fit oublier tout le reste. Sans qu'elle y prît garde, sa voix s'était élevée, ses exclamations, ses baisers et ses sanglots troublaient le silence de l'atrium et menaçaient de les faire découvrir.Getax,qui ne pouvait apaiser ce transport, voulut se dégager de ses bras et partir ; mais elle le retint avec une ardeur convulsive.
» —Emmène-moi! emmène-moi! murmura-t-elle; nous avons été trop longtemps séparés ; où tu seras je veux être.
» — Ne vois-tu pas que tu ne peux me suivre, chère créature, dit le Germain en la couvrant de baisers.
« —Si tu pars qui me dit que je te retrouverai?
» — Mais si je reste, ne compren4s-tu pas que je puis être découvert, et as-tu oublié que tout homme qui viole les mystères de la bonne déesse doit être mis à mort?
» La jeune fille s'arracha de ses bras.
» — Ah! tu as raison, Getax; pars, dit-elle d'une voix tremblante: dieux! si on allait venir! Pars vite, il me semble que j'entends des pas de ce côté.
» Le barbare la serra une dernière fois dans ses bras et s'élança dans l'atrium ; mais l'oreille d'Helvige ne l'avait point trompée. Deux femmes s'avançaient à l'autre extrémité du portique et gagnaient l'impluvium. Getax eut à peine le temps de se jeter derrière le socle d'une statue de bronze dédiée au dieu protecteur de la famille du consul.
» Les deux femmes, qui n'étaient autres que Macra et la grande prêtresse, semblaient s'éloigner à dessein de la maison et chercher le milieu de l'atrium, afin que leurs paroles ne pussent être entendues; elles s'arrêtèrent précisément aux pieds de la statue du dieu tutélaire.
» — Xous voilà seules, dit Macra, qui promena les yeux autour de l'impluvium, pourquoi ma mère est-elle venue jusqu'ici à cette heure, et que peut-elle avoir àme confier? » — Une mission importante pour la prospérité du temple, ma fille, répliqua la grande prêtresse. Ses revenus samoindrissent d'année en année depuis que les nobles familles répugnent à nous donner leurs filles et à les doter généreusement; le collège des vestales, dont vous faites partie, cherche en vain à se procurer depuis longtemps cinquante mille sesterces pour achever ses édifices et agrandir ses jardins.
» — Je le sais, dit Macra.
» — Eiibien, nous pouvons en gagner cent cinquante mille dans quelques heures.
» — Gomment cela?
•) — Tu n'ignores pas, ma fille, que de tous les jeux du cirque, celui que le peuple préfère est le combat des gladiateurs, et que parmi ceux-ci Yictrix excite surtout ses sympathies?
» — Et il les mérite, dit Macra plus vivement; n'a-t-il pas frappé à mort, dans la même journée, jusqu'à douze adversaires .
» — Aussi n'en trouvait-il plus, fit observer la grande prêtresse; mais, à force d'argent, le préfet des jeux lui en avait rencontré un. Rome entière comptait sur ce spectacle, quand le meurtre commis par Victrix et sa condamnation sont venus tromper toutes les espérances. Cependant le peuple ne veut point y renoncer; il se persuade que l'empereur ne peut s'exempter de faire grâce au meurtrier, afin qu'il combatte ; si bien que le divin Claude se trouve pris entre la crainte d'encourager d'autres crimes du même genre par l'impunité d'un esclave meurtrier et celle de soulever demain une sédition dans laplèbe romaine s'il lui refuse son gladiateur favori.
» — Je comprends son embarras, dit Macra, qui, habituée à assister aux spectacles publics avec le collège des vestales, savait par expérience ce que l'on devait craindre de la fureur de cette foule, qui ne tenait qu'au pain journalier et aux jeux du cirque.
») C'était là, en effet, que s'était réfugiée son indépendance et qu'éclataient encore parfois ses instincts séditieux! On pouvait proscrire les meilleurs citoyens, confisquer leurs domaines, supprimer les lois, livrer l'empire au pillage des parvenus, faire de la richesse un tyran sans contrôle, le peuple souffrait tout en silence ; mais qu'il y
eût un changement dans le spectacle ou un retard dans l'anone, la révolte courait du forum aux plus lointains faubourgs. Ainsi César, malgré sa popularité, avait été insulté aux jeux publics pour avoir apporté trop de négligence dans leur organisation ; et Auguste, malgré sa puissance, s'était tellement effrayé de ne point voir arriver les grains de Sicile, qu'il avait parlé de se donner la mort s'il ne les recevait point dans quelques jours.
» Macra sentit donc tout ce qu'il y avait de danger à tromper l'attente des Romains, qui comptaient le lendemain sur Victrix ; mais elle regarda la grande prétresse d'un air interrogateur, comme si elle n'eût pu comprendre son intervention dans une semblable affaire. » Celle-ci lui prit la main et baissa encore la voix : » — L'empereur ne voit qu'un moyen de tout concilier, dit-elle ; c'est de conserver le roi des gladiateurs pour les plaisirs du peuple sans intervenir lui-même, de le sauver enfin sans lui faire grâce. Il offre pour cela, à notre collège, cent cinquante mille sesterces ^ et il dépend de toi, Macra, de nous les faire gagner.
» — Par quel moyen, ma mère ?
» — Je vais te le dire. Dès le chant du coq, tu quitteras la maison du consul, seule, sur ton char et sans tes esclaves ; tu ordonneras au cocher de mener les mules lentement, en prétendant que les cahots te fatiguent. Vous ne suivrez point la rue Subura ni la voie Xeuve, mais le forum, en inclinant vers le Trésor de Saturne. Un messager fera le guet; il avertira de ton approche, et les précautions seront prises pour que tu rencontres le cortège des licteurs descendant du Capitole et conduisant Victrix au supplice. Fais alors arrêter le char, lève-toi debout, invoque la loi de Numa qui accorde le pardon au condamné qu'une vestale rencontre sur son chemin, et ordonne de le remettre en liberté à l'instant même; ils t'obéiront.
» — Mais ne devrai-jc point juriT que celte rencontre est fortuite et non volontaire? objecta Macra.
» — Jure-le! dit la grande prétresse ; au retour, il te suffira de passer sur la flamme sacrée la main qui aura prêté le serment pour la purifier du parjure.
» La vestale ne fit aucune objection, promit d'exécuter de point en point les recommandations de la grande prêtresse, et toutes deux se séparèrent, Macra pour retourner aux mystères de la bonne déesse, son interlocutrice au temple de Yesta.
» Lorsqu'elles eurent disparu, Getax se redressa lentement. Ce qu'il venait d'entendre mettait eucore une fois à néant tous ses projets et le replaçait sous la menace du péril auquel il avait cru échapper. Il chercha des yeux Helvige ; mais elle n'était plus dans l'aile ni sous le portique. Après avoir jeté un regard désolé vers la place où il l'avait aperçue la dernière fois, et lui avoir adressé, dans son cœur, un adieu éternel, il franchit le muret se retrouva bientôt sur la voie Sacrée.
» Il est des heures où l'excès même du malheur nous rend une sorte de calme ; arrivés d'abîmes en abîmes au fond de toutes les misères, nous nous y reposons. Gomme l'Oreste de Racine, nous nous disons tout bas que nous sommes contents et que notre sort est rempli... Telle était précisément la disposition de Getax en regagaant le pauvre logis où il devait attendre l'heure des jeux.
» — A quoi bon, se disait-il, luttçr plus longtemps contre une destinée implacable ? tout sera terminé dans quelques heures! Attendons patiemment comme le condamné, et déposons sans regrets une existence que tous nos efforts n'ont pu rendre heureuse ni sauver.
» Cet abandon entier de l'espérance le calma; il sentit que son sang circulait mieux, que sa poitrine respirait plus à l'aise; la vitalité, troublée par les angoisses de
l'âme, reprenait sa liberté et sa vigueur. Lorsqu'il atteignit sa demeure, rien dans ses mouvements ni dans son apparence n'eût pu faire soupçonner ce qui se préparait pour lui.
» 11 trouva sur le seuil un homme qui l'attendait, et reconnut le légionnaire.
» — Toi ici! s'écria-t-il.
» — N'est-ce pas demain que commencent les jeux du cirque? dit simplement Tiro ; et, selon le sort que Dieu te réserve, ne dois-je point servir de protecteur à celle que tu aimes?
» — Ainsi tu venais pour nous?
» — Je viens accomplir ma promesse ; la nuit n'est point achevée, tu peux me faire tes dernières recommandations.
« Getax le remercia et le fit monter à la cellule qu'il occupait Elle n'avait pour ameublement qu'une petite table à trois pieds, un escabeau, quelques vases de terre de Campanie et une natte qui servait de lit ; à la muraille étaient suspendues lesépées de bois avec lesquelles s'exerçaient les gladiateurs. Le Germain ne parla point au légionnaire de l'espérance qu'il avait un instant nourrie, il ne lui dit rien du combat du lendemain ; mais il lui renouvela ses recommandations au sujet d'Helvige, lui donna les actes qui l'autoriseraient à toucher les cent mille sesterces entre les mains de l'édile pour les payer à Macron et à réclamer la jeune fille au refuge de Testa. Celle-ci avait été avertie ; son anneau, qu'il remit au vieux soldat, devait le faire reconnaître pour le protecteur annoncé et décider Helvige à le suivre.
» Tiro écouta tout avec attention, se fit répéter certains détails, et, sûr enfin d'avoir compris, jura de ne rien oublier.
» Il y eut alors un assez long silence; le vétéran regardait le barbare, qui, étendu sur la natte et Toeil fixé dans l'espace, semblait suivre quelque image flottant devant sa pensée. Enfin il se leva, fit deux ou trois tours
dans la cellule et s'arrêta de nouveau devant le Germain.
» — Tout est prévu si tu succombes, dit-il ; mais es-tu si mal préparé à la latte que tu ne puisses espérer une chance favorable?
» — Contre tout autre que contre Victrix, l'issue du combat ne me laisserait aucune crainte, dit Getax; mais j'ai visité toutes les écoles de gladiateurs, interrogé tous les maîtres, aucun n'a pu m'enseigner le moyen d'éviter les trois coups qu'il connaît seul et auxquels nul adversaire n'a encore pu échapper. Lui-même leur a donné le nom des trois Parques, et les annonce au moment de les porter, comme pour vous faire connaître d'avance la manière dont vous allez mourir. A Gapoue et à Ravenne, où sont, comme tu le sais, les plus célèbres lanistes, on a vainement opposé à Yictrix des gladiateurs jusqu'alors sans rivaux, tous ont été vaincus! Des chevaliers et des patriciens se sont hasardés eux-mêmes dans l'arène sans être plus heureux; toujours un des trois coups inévitables les a envoyés chez Pluton.
« — Mais si on t'en enseignait d'autres non moins terribles et qui pourraient prévenir ceux de l'ennemi? fit observer Tiro.
» Le barbare se releva sur le coude.
» — Par les os de mes pères! en connaîtrais-tu? s'écria-t-il.
» Le légionnaire ne répondit point sur-le-champ ; mais il détacha du mur les épées d'escrime, et après avoir essayé leur souplesse :
» — Mon Dieu a l'horreur de ces combats inutiles où le sang de l'homme ne coule que pour réjouir la férocité de riiomme, dit-il ; mais tu n'es pas un de ces journaliers habituels de la mort qui tuent pour un salaire. Ta victoire peut sauver deux existences, peut-être deux âmes! Lèvetoi donc et apprends comment on frappe un ennemi.
» D'un bond le Germain fut debout, sa courte épée à la main, en face du vieux soldat qui commença la leçon.
M Son escrime ne ressemblait en rien à celle des écoles romaines. Apprise aux camps, dans la sanglante pratique des luttes journalières, elle avait la sobriété de mouvement des forces qui se ménagent et la variété qu'exigent les mille circonstances imprévues de la bataille. Instruit» dans les guerres lointaines dont il avait affronté les périls pendant vingt années, Tiro avait emprunté à chacun des peuples qu'il avait combattus quelque feinte ou quelque manière de frapper contre lesquelles la science ordinaire des gladiateurs devait rester impuissante. Getax comprit tous ces enseignements et les mit en pratique avec une vigueur si sûre et si prompte que le vieux soldat en demeura émerveillé. Le barbare avait visiblement l'instinct de cet art meurtrier. Une partie de la nuit s'écoula à lui en faire connaître les ruses les plus dangereuses et les plus ignorées; enfm, au point du jour, Tiro déclara qu'un plus long exercice était inutile, et, après quelques paroles d'encouragement, l'engagea à prendre un peu de nourriture et à se reposer jusqu'à ce qu'il revînt lui-même le chercher pour le conduire aux arènes.
Le cirque et les gladiateurs.— Getax dans l'arène. — Victrix arrive. — Leur conversation. — Combat. — Dernière explication des mourants. — Le spoliaire- — Conclusion.
» Les grands jeux donnés au peuple pendant la république par les édiles, les consuls ou les plus riches citoyens n'avaient d'abord compris que des luttes, des courses de chars et des représentations scéniques. Ces dernières ne s'étaient môme fait accepter que difficilement; les vieux sénateurs avaient craint longtemps que le
peuple de Rome ne s'accoutumât aux spectacles, comme celui d'Athènes, et n'y perdît le goût des affaires publiques ; aussi ne Mtissait-on que des théâtres temporaires. Lucius Cassius ayant voulu en construire un qui s'étendait duLupercal au mont Palatin, un sénatus-consulte ordonna la démolition de l'édifice et la vente des matériaux ; Pompée lui-même, lorsqu'il fit bâtir celui qui porta son nom, fut obligé de le mettre à l'abri d'un petit temple de Vénus.
» Plus tard les scrupules disparurent, et plusieurs nouveaux théâtres s'élevèrent. Chacun d'eux pouvait contenir de trente à quarante mille spectateurs ; ils avaient la forme d'un hémicycle autour duquel s'étageaient les gradins destinés au public. Do loin en loin un gradin plus large appelé prœcinction servait à circuler et correspondait à une porte de sortie ou vomitoire -, derrière les derniers rangs s'élevait un portique.
» Le proscenium où les acteurs jouaient leurs rôles était élevé au niveau des gradins les plur bas et s'avançait jusqu'au milieu de l'hémicycle. Au fond du proscenium se dressait une construction appelée la scène; c'était un portique orné de colonnes de marbre superposées, de statues de bronze et de festons. Il était percé de trois portes par lesquelles entraient les acteurs.
» Un voile de lin suspendu sur les gradins mettait les spectateurs à l'ombre ; le proscenium restait découvert.
» Lorsque les combats de gladiateurs commencèrent à se substituer aux jeux scéniques, ils eurent d'abord lieu aux théâtres: mais on y joignit bientôt des combats d'animaux, des naumachies(l), des luttes en char et à cheval, qui obligèrent de se transporter au champ de Mars ou au cirque de Flaminius.
(1) Combats de galères. On creu?ail dos bassins où ron faisait entrer les eaux du Tibre, et dans lesquels des Hottes entières conibattaienl jusqu'à la mort de tous les combattants.
» Ce dernier avait été choisi pour les nouveaux jeux donnés par l'empereur et c'était là que la foule s'était portée dès le point du jour.
» Limmense espace avait été entouré de gradins disposés comme ceux des théâtres; des places particulières étaient réservées à la famille impériale, aux ambassadeurs, aux personnages consulaires, aux vestales. Le centre formait l'arène.
» Malgré les vieux édits qui défendaient aux femmes l'entrée du cirque, beaucoup occupaient les gradins les plus élevés et se faisaient remarquer par leur bruyante impatience. De loin en loin un rugissement sorti des caveaux creusés sous les loges faisait courir dans la foule un frémissement de joie. On parlait du nombre et de la beauté des bêtes féroces qui devaient paraître ; on se penchait pour apercevoir celles que les bestiaires irritaient à travers leurs barreaux, afin de les rendre plus furieuses au moment du combat.
1) Cependant les places destinées à la noblesse romaine ne se remplissaient que lentement ; à l'arrivée de chaque patricien, la foule faisait entendre un murmure d'approbation ou une huée, selon sa haine ou ses sympathies. Les saints de bienvenue, les quolibets, les injures, se croisaient sur les gradins sans aucun respect pour la dignité de l'arrivant ; cette licence était le dernier privilège laissé par les empereurs au peuple romain.
» Lorsque Traulus parut avec Valons et quelques autres habitués des portiques, un cri général s'éleva parmi la plèbe, tandis que, par esprit d'opposition, les chevaliers applaudissaient.
» Traulus salua légèrement ceux-ci et fit les cornes à la foule insolente ; les clameurs et les malédictions redoublèrent.
» — r>otre Romulus avait été allaité par une louve, dit
Traulus, eu souriant avec indifférence ; mais que Rhadamante me condamne si ceux-ci n'ont eu pour nourrice les chiennes épirotes qui gardent nos seuils! entendezvous leurs aboiements.
« — L'empereur devrait nous débarrasser de ces drôles en les faisant descendre dans l'arène pour la première chasse! répondit Valons.
» — A propos, sais-tu si les jeux mériteront la peine qu'on se donne pour les venir voir? demanda Sigellius, vieux débauché chez qui le fard, les fausses dents, les cheveux d'emprunt, cachaient les ravages du temps, et qui se croyait jeune parce qu'il avait gardé les vices de la jeunesse.
» Valons répondit qu'il n'avait aucun détail, et fit signe à un bestiaire, qui s'approcha de la loge,
» C'était un Gappadocien, dont les cheveux gris retombaient comme une crinière autour d'un visage basané; son œil vert, ombragé de sourcils fauves, avait une dureté sauvage, et son nez, aux narines ouvertes, lui donnait une expression de bestialité. Il était vêtu de la peau d'un tigre, dont la gueule, encore armée de toutes ses dents, lui servait de capuchon.
» Valons lui demanda combien de chasses devaient avoir lieu.
» — Deux, répondit le bestiaire ; l'une de bêtes féroces contre bêtes féroces, l'autre d'hommes contre les tigres et les Uons.
» — Et feront-elles honneur à Diane (1)? dit Traulus.
» Le Gappadocien haussa les épaules.
» — L'édile a fait ce qu'il pouvait faire, répliqua-t-il avec un dédain mal déguisé ; il a réuni les bêtes féroces que les proconsuls ont envoyées, et les cinquante con-
{l) Ou prétendait que ces chasses avaient été instituées pour honorer la Diane de Tau ride.
LE UOl DU MONDE 289
damnés qui doivent descendre dans le cirque feront ce soir leur souper de liberté (1). Mais que sont de pareils jeux pour les hommes qui ont connu les naumachies et les chasses des premiers empereurs? Celui qui vous parle, nobles quirites, a vu jusqu'à six cents lions combattre dans cette arène contre trois cents ours, quatre cents tigres et cent cinquante panthères; vingt éléphants furent ensuite attaqués par cent Gélules armés de javelots, et hommes et bêtes périrent tous jusqu'au dernier. Pendant trois jours le cirque retentit de hurlements et de cris, là vapeur du sang montait de l'arène échauffée comme un brouillard, le peuple était fou de joie et de fureur. C'était la grande époque! aujourd'hui nous nous contentons de faire étrangler quelques hêtes ou déchirer quelques chrétiens ; et trois coups de râteau suffisent pour faire disparaître les taches de sang.
» Valens demanda si l'on commencerait par les chasses.
») — Non, non, dit le bestiaire amèrement ; le peuple s'est dégoûté de ces grands spectacles, on les garde pour la fin des jeux, quand les spectateurs lassés commencent à quitter les gradins. La curiosité du premier jour est réservée aux combats de gladiateurs. Voyez, on ouvre déjà la porte par laquelle ils vont entrer dans l'arène ; aussi la foule s'empresse. — Voici les vestales !
» Les yeux des jeunes patriciens se tournèrent vers la loge réservée où les prêtresses de la bonne déesse venaient eu effet d'entrer.
» Elles étaient suivies d'esclaves chargées de coussins et de rafraîchissements ; parmi elles se trouvait Helvige que Macra avait voulu conduire aux grands jeux, et qu'une
(1) Avant d'être conduits au cirque, les condamnés aux bêtes se réunissaient dans un dernier repas que l'on appelait le souper de liberté, parce qu'il leur annonçait la suprême délivrance qu'ils allaient devoir à la mort. Au moment où ils entraient dans l'arène, ils passaient devant la loge de l'empereur en répétant : Ceux qui vout mourir te saluent.
angoisse involontaire rendait tremblante. Bien que son entrevue de la veille l'eût rassurée sur le sort de Getax, elle n'osait tourner les yeux vers Faréne et frémissait dans Tatteute du moment où elle y verrait paraître le Germain.
» Un long murmure de la foule annonça Farrivée des gladiateurs; ils étaient portés sur un char brillant d'or et traîné par quatre chevaux blancs ornés de bandelettes de pourpre. Les lanistes se tenaient sur le devant du char, la main armé de la baguette dont ils frappaient les combattants lorsqu'ils remarquaient dans leurs attaques de la crainte ou de la mollesse.
» Chaque gladiateur, revêtu d'une tunique et d'un subligaculum fixés par une ceinture de cuivre, avait la jambe gauche chaussée d'un cothurne de cuir bleu qui laissait l'orteil à découvert, et la jambe droite d'une bottine de bronze de même forme ; sa coiffure était une résille d'or. Quant à l'armement, il différait, selon la spécialité des combattants. Les retiaires tenaient un filet qui leur servait à envelopper leur adversaire, et un long trident dont ils le perçaient; les mirmillons, une faux recourbée ; les laquateurs, un lacet destiné à saisir et à étrangler. Tous avaient le bras gauche passé dans la courroie de boucliers qui différaient détaille, de forme et dematière.
» Le char était suivi de dimachaires qui marchaient à pied sans aucune arme défensive, mais tenant une épée dans chaque main ; d'essédaires montés sur des chars homériques conduits par des eclaves, et de cavaliers qui avaient la tête couverte d'un casque de bronze doré à visière fermée, les bras et les jambes enveloppés de fer, la main droite armée d'une courte lance et la gauche chargée d'une pamie ou petit bouclier rond.
» Ils firent d'abord le tour du cirque, puis descendirent sur l'arène, où ils commencèrent à s'exercer en attendant le combat. On les voyait lancer en Fair leurs épées, leurs
lances, leurs boucliers, et les ressaisir au vol avec une adresse merveilleuse. Les lanistesles firent ensuite défiler devant la loge de l'empereur ; en passant, chacun d'eux éleva ses armes, pour montrer qu'elles étaient bien acérées et propres à donner la mort. Enfin le signal se fit entendre, et la lutte commença entre deux troupes de gladiateurs.
» Le peuple, saisi d'une fièvre sanguinaire, suivait toutes ses péripéties avec une inexprimable curiosité. A chaque chute, le vainqueur restait l'arme suspendue sur la gorge du vaincu, attendant l'ordre de la foule, qui n'avait qu'à lever le pouce pour qu'on l'épargnât, qu'à le renverser pour qu'il fût frappé ; mais la clémence était rare, et les femmes elle-mêmes multipliaient les signes d'égorgement. Malheur alors au vainqueur qui, en tuant d'un seul coup, dérobait au peuple le spectacle d'une longue agonie, ou au vaincu malhabile qui négligeait de tomber avec noblesse! Les menaces et les huées le poursuivaient à travers l'arène, jusqu'à ce qu'un nouvel épisode eût attiré l'attention des spectateurs.
» Après chaque engagement, les valets du cirque accouraient avec leur crochet de fer, entraînaient au dehors les cadavres, et on passait à un nouveau combat.
» Déjà l'arène était partout tachetée de larges flaques rougeâtres et parsemée de débris de tuniques, de casques et de boucliers. L'intérêt commençait à se lasser, beaucoup de regards se détournaient du cirque, le bruit des conversations particulières étouffait les défis et les plaisanteries des combattants. Un signal partit alors de la loge de l'empereur; les gardiens des jeux mirent fin au combat, il y eut un intermède.
« Les marchands en profitèrent pour aller de gradins en gradins proposer des rafraîchissements; plusieurs jeunes patriciens, qui avaient heureusement combattu dans farène, vinrent en costume de gladiateurs recevoir
les félicitations de quelques dames romaines. Mais les trompettes ne tardèrent point à annoncer la reprise des jeux; les barrières furent ouvertes de nouveau, etHelvige, qui se penchait aux bords de la loge des vestales, se redressa éperdue : elle venait de reconaître Getax.
» Le Germain s'avança seul dans l'arène ; sa haute taille et son attitude fière, sans forfanterie, attirèrent à l'instant tous les yeux. Un long murmure courut dans la foule: on venait d'apprendre que c'était là le courageux inconnu qui avait accepté le combat contre Yictrix. Les femmes vantaient la beauté de sa blonde chevelure et la mâle douceur de ses traits ; les hommes admiraient sa démarche ferme et mesurée.
») Son costume était celui des gladiateurs d'élite. Le bras gauche caché sous un bouclier romain et le bras droit défendu par un brassard azuré, il portait un casque de même couleur orné de deux ailes; sa seule arme était une de ces courtes épées empruntées à l'Espagne par les légions.
» Il fit lentement le tour du cirque, s'arrêta sous la loge de l'empereur et regarda vers les barrières.
» Tous les yeux avaient pris la même direction; on s'étonnait du retard de Yictrix, et quelques huées commençaient à retentir quand Helvige, dont toute la vie était, pour ainsi dire, passée dans ses regards, poussa un cri si doloureux et si perçant que la foule entière l'entendit et se retourna de son côté. Getax lui-même reconnut la voix, tressaillit et fit un pas vers la loge des vestales; mais l'immense clameur qui s'éleva tout à coup sur les gradins lui fit retourner la tête : le roi des gla^ diateurs faisait son entrée dans l'arène!
» Il la traversa brusquement, d'un air hautain, sans prendre garde aux applaudissements qui l'accablaient.
» C'était un homme plus vieux que Getax d'au moins dix années, maigre, un peu voûté, mais dont tous les
mouvements révélaient la souplesse rôsistante de muscles d'acier; son visage était dur et amèrement dédaigneux; sa barbe, d'un rouge ardent, entremêlée de quelques brins argentés, mais rude et courte, y ajoutait une expression farouche. Son costume, pareil à celui de son adversaire, avait perdu son élégance primitive et portait les traces d'anciens combats.
» Après avoir élevé vers l'empereur une épée dont la pointe et le tranchant venaient d'être aiguisés sur la pierre, il se retourna vers Getax et le mesura du regard. Soit qu'il fût touché de sa jeunesse, soit que la noble fermeté de son attitude lui imposât, il parut perdre quelque chose de son indilTérence méprisante, fit un pas vers lui et baissa son épée.
» — C'est donc toi qui veux me combattre? demandat-il en fixant sur le barbare ses yeux, dont la teinte avait l'inflexible éclat du fer.
» — C'est moi ! répondit simplement le barbare, en soutenant son regard sans bravade et sans faiblesse.
» — Tu es donc bien sûr de ton adresse ou bien dégoûté de la vie? reprit le roi des gladiateurs.
» — Ni l'un ni l'autre, dit Getax.
» — Qui a pu te décider alors?
» — Les cent mille sesterces promis à qui te combattrait.
» Le visage de Victrix se crispa dans un sourire railleur.
» — Ainsi c'est par avarice que tu viens au-devant de ton sort? reprit-il, en effleurant le sable de l'arène du bout de son épée. Par tous les dieux! la somme que tu attends pourra peu te profiter.
» —Qu'importe, si elle profite à ceux qui doivent me survivre? répliqua le barbare avec calme.
» Son interlocuteur parut surpris; il lui jeta un nouveau regard plus scrutateur que le premier, garda un instant le silence et lui dit enfin :
» -- A ton acceni, je t'ai cru Germain.
w — Tu as cru la vérité, répondit Getax.
» — Où es-tu né?
„ — J'ai souvent essayé de m > le rappeler, reprit l'amant d'Helvige ; mais le temps et les événements ont à demi effacé dans ma mémoire les traces du passé. Le nom du lieu où j'habitais enfant est bien des fois venu sur mes lèvres sans que j'aie pu le prononcer; tout ce dont je me souviens, c'est que la défaite nous força de le quitter et de fuir dans les forêts.
« — Et c'est là que tu as été enlevé à ta famille ?
» — iS'on; quand j'ai quitté la Germanie, ma famille avait péri tout entière.
» — Que disais-tu alors tout à l'heure? demanda Yictrix; et si tu restes seul sur la terre, à qui veux-tu laisser ton héritage?
w Getax hésita.
» — Que t'importe? dit-il avec un embarras qui prit une expression d'impatience; sommes-nous donc venus ici pour des confidences, et ne vois-tu pas que les hérauts de l'arène se préparent à donner le signal ?
« Les traits du roi des gladiateurs, qui s'étaient un moment éclaircis, reprirent leur rudesse sombre; il fronça le sourcil, essaya contre la lice le tranchant de son épée et s'éloigna en lançant à son adversaire un regard enflammé.
« La trompette se fit alors entendre ; tous les spectateurs se penchèrent en avant, et il se fit dans cette multitude un grand silence.
^) Les deux combattants s'avancèrent l'un vers Tautre, sans lenteur et sans empressement. Arrivé au moment suprême, Getax avait senti une sorte de révokition s'accomplir dans tout son être; une joyeuse sérénité raffermissait son âme. II lui sembla que ses membres devenaient plus forts et plus souples, son regard plus prompt. Lorsqu'il se
trouva ea face de Victrix, dont la physionomie sauvage se voilait à demi du bouclier, il n'éprouva ni surprise ni crainte; mais, se mettant en défense, il attendit son attaque le front haut.
» Le roi des gladiateurs s'approcha plié sur lui-même, comme en rampant. Revenu à toute sa férocité et ne songeant plus qu'à soutenir sa renommée, il avait résolu de punir l'audace de son adversaire en le frappant à mort du premier coup. L'épée cachée derrière son boucher, il arriva devant lui, se redressa brusquement d'un bond et lui porta une de ces atteintes auxquelles nul ne pouvait échapper; mais la prodigieuse lucidité qui venait de s'éveiller chez Getax lui fit deviner le coup. L'épée de Yictrix, brusquement écartée, au lieu de l'atteindre au cœur, ne fit qu'effleurer le flanc et y tracer un sanglant sillon.
» La foule applaudit bruyamment. Le roi des gladiateurs, étonné d'une résistance dont il avait perdu l'habitude, sentit sa colère s'allumer ; un éclair fauve traversa ses yeux, on vit sa barbe rousse s'agiter et ses dents serrées apparaître derrière ses lèvres entr'ouvertes. Ramassé sur lui-même, il préparait une deuxième attaque plus dangereuse ; mais il n'en eut pas le temps. Getax avait pris l'offensive, et, se rappelant les leçons de Tiro, Fatteignit d'un coup qu'il para trop tard; son sang jaillit à son tour, et les transports des spectateurs redoublèrent.
« Yictrix voulut venger immédiatement sa blessure; Getax l'atteignit une deuxième, puis une troisième fois; les coups, à demi évités, avaient été légers ; mais ce fut un avertissement. Le roi des gladiateurs comprit qu'il avait enfin trouvé un dangereux ennemi; réprimant ses premiers emportements, il ne songea qu'à se défendre, et attendit, avec une froide rage, que Getax se fût épuisé. Il profita de son premier moment de fatigue pour lui faire, ' coup sur coup, plusieurs blessures, mais sans pouvoir
prendre un avantage décisif. Les deux gladiateurs, couverts de sang, se trouvaient encore, au bout d'une longue lutte, égaux en adresse, en force et en courage. Les Romains, transportés d'admiration, leur adressaient mille conseils et mille cris d'encouragement. Les uns, favorables à Getax, l'avertissaient de tous les mouvements de son adversaire; les autres, vieux partisans de Victrix, lui rappelaient ses victoires sans nombre et l'excitaient à se débarrasser de ce jeune rival.
» Contrairement aux coutumes du cirque, le combat avait été interrompu à trois reprises, afin que les combattants pussent reprendre haleine et le renouveler avec plus de vigueur. Le soleil allait disparaître derrière les gradins, les ombres du soir s'étendaient sur l'arène et quelques étoiles commençaient à poindre à l'horizon, sans que la victoire fût décidée; les deux gladiateurs, épuisés de sang mais non de courage, se portaient encore des coups terribles. Enfin Victrix, à bout de patience, fit un dernier effort et se précipita sur Getax pour tout achever d'un seul coup'; sa poitrine rencontra l'épée du barbare, il se rejeta en arrière, chancela un instant et tomba sur un genou.
» Une clameur générale s'éleva dans l'immense amphithéâtre ; Getax s'était précipité sur le gladiateur à demi terrassé ; toutes les mains s'agitèrent pour l'empêcher de frapper, et toutes les voix crièrent à Victrix de lever le doigt afin de se reconnaître vaincu, en ajoutant qu'on lui laisserait la vie. Le gladiateur jeta vers les gradins un regard de mépris, se redressa à demi et plongea son épée dans le flanc du Germain.
w Celui-ci alla retomber à quelques pas en vomissant des flots de sang.
» Le peuple entier se leva avec des cris d'admiration; quelques femmes jetèrent aux deux gladiateurs mourants des bandelettes de pourpre, des sachets par-
fumés ou des couronnes, et la foule quitta le cirque.
» La première journée des jeux était achevée.
» Mais, au moment oîi le Germain avait été frappé, un cri douloureux était parti de la loge des vestales ; une femme, éperdue, s'élança malgré les efforts de ceux qui Tentouraient, perça la foule et, courant vers l'arène, vint tomber à genoux près de Getax.
» A travers le nuage qui couvrait ses yeux, celui-ci reconnut Helvige, qui tenait sa tête appuyée contre son cœur ; il tendit une de ses mains et attira le visage de la jeune fille sur son visage.
» Dans cette étreinte suprême, on n'entendit, pendant quelque temps, que les sanglots d'Helvige mêlés au râle du mourant; enfin ce dernier, ranimé un instant, put prononcer son nom ; elle poussa un cri de joie.
« — Il me reconnaît! il m'entend! s'écria-t-elle; voilà son œil qui regarde; il vivra! il vivra!
» Getax lui fit de la main un signe qui imposait silence.
« —Tais-toi... Helvige! murmura-t-il d'une voix confuse : bientôt... j'ai peur de ne pouvoir parler... profitons de cet instant... écoute-moi !
» La jeune fille se pencha vers lui.
» —Oh! j'écoute! dit-elle les mains jointes.
» Les paupières de Getax se relevèrent, son œil dilaté devint moins vague, et les plis de son front indiquèrent un suprême effort pour ressaisir sa pensée. 11 ne put d'abord que bégayer quelques mots entrecoupés, puis la lumière rebrilla peu à peu à travers les ombres de la mort, sa voix devint plus distincte. Il fit connaître à Helvige toutes ses dispositions, quel protecteur il lui avait trouvé, et comment elle le reconnaîtrait à l'anneau qu'il lui présenterait. Vingt fois la jeune fille voulut l'interrompre en refusant une vie qu'il ne devait point partager; mais Getax rcprennait avec celte autorité souveraine des mou-
rantset lui dictait son avenir comme une dernière volonté.
» Anéantie de douleur, Helvige avait fini par écouter sans répondre ; le Germain crut qu'elle s'était soumise, il la rapprocha de son cœur et lui adressa un dernier adieu.
» — Pense à moi sans tristesse, lui dit-il ; je meurs comme j'aurais voulu vivre : pour toi, prés de toi!
» — Et on te laisse cent mille sesterces ! ajouta une voix rauque.
» Getax et Helvige relevèrent les yeux; Victrix, expirant, s'était traîné jusqu'à eux et, appuyé sur un coude, les regardait.
» — Ah ! voilà donc celle pour qui tu as voulu combattre? continua-t-il avec Tamertume ironique dont il avait l'habitude ; par les dieux de la Germanie ! tu ne pouvais faire moins pour une si belle maîtresse, et la mort qui lui profite doit avoir des douceurs !
') — Assez pour que je te les souhaite à ta dernière heure, dit Getax avec sérénité.
» Le gladiateur fit entendre un ricanement convulsif.
» — Tu crois parler à un de tes pareils, reprit-il durement; mais Victrix n'a jamais été l'esclave d'une femme. Pendant vingt années son esprit ne s'est occupé que de chercher les plus sûrs moyens de tuer, et son unique joie a été de donner la mort.
» Le Germain tourna vers lui ses yeux qui s'étaient illuminés d'un éclair d'indignation.
» — Cœur de tiore, murmura-t-il ; et d'où te venait ce
goût pour le sang des hommes?
» — De leur lâcheté! répéta Victrix. Quand je les voyais offrir leur vie pour le divertissement du peupleroi, et tourner l'un contre l'autre un fer qu'ils auraient pu employer à leur délivrance, je leur criais dans mon cœur : — Tombe, puisque tu n'as pas le courage de te faire libre! Et je les frappais avec délices. Xe pouvant me
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venger (les maîtres, je punissais au moins les esclaves! Toi seul, tout à l'heure, tu m'as fait hésiter; quand j'ai vu ton visage, quand tu m'as parlé, je ne sais pourquoi je me suis rappelé plus vivement la Germa lie, les bords de l'Amisia et la plaine idistavise.
» Getax fit un mouvement.
» — Connais-tu donc les contrées que baigne l'Océan germanique ? demanda- t-il.
» — Gomment ne connaîtrais-je pas le pays où j'ai vu le jour et où mes pères ont commandé des armées? répliqua fièrement Victrix.
» — Tu es alors Angrivarien?
» — Xé à Liriminis.
» — Liriminis ! répéta Getax avec un cri ; ah ! tu me rappelles ! oui, oui, c'est le nom de la ville où je demeurais enfant. Elle est bâtie sur un fleuve ?
» — Le Visurgis.
» — Nous habitions une tour élevée qui dominait les eaux.
» — La citadelle ! s'écria le gladiateur.
« — C'est là que mon père, après sa défaite, envoya un messager qui ordonnait de fuir avec les deux enfants.
» Victrix se redressa.
» ~ Par les os de nos ancêtres ! s'écria-t-il, ces deux enfants... n'était-ce point Helvige et Getax?
» — Qui t'a dit nos noms'^ demanda le mourant étonné.
» — Vos noms! répéta Victrix, palpitant. Et... celui de ton père?
» — Était Varinise.
» Le gladiateur se traîna jusqu'au Germain, et lui saisissant le bras :
» — Malheureux! bégaya-t-il, te rappelles-tu encore que Varinise avait un lîls aîné?
» — Mon frère Angrivar, dit Getax.
» — C'est lui que tu viens de combattre et qui va mourir avec toi !
» Getax voulut pousser un cri qui s'éteignit sur ses lèvres sanglantes; ce dernier coup Pavait achevé. Appuyé aux genoux d'Helvige, qui se tordait les bras de désespoir, il pressait d'une main l'arène, qu'il sentait se dérober sous lui, et de l'autre serrait celle de son frère, sans pouvoir parler, lorsque les valets du cirque arrivèrent et, les soulevant tous deux, les entraînèrent vers le spoliaire.
» C'était un vaste caveau réservé sous les gradins de l'amphithéâtre, et dans lequel étaient transportés les gladiateurs morts ou blessés. Les premiers, dépouillés de leurs vêtements, étaient jetés vers le fond, tandis que l'on déposait les autres plus près de l'entrée. Quelques lampes éclairaient ce charnier humain, d'où s'exhalait une odeur de cadavres, et que faisaient retentir les plaintes des mourants.
» En dedans du seuil se tenaient des chirurgiens avec leurs instruments, leurs ligatures et leurs onguents ; un peu plus loin se promenaient deux affranchis portant le costume de Pluton et celui de Mercure. Tous deux décidaient du sort des blessés. A leur arrivée, Mercure les touchaient de son caducée de fer rougi au feu; s'ils se dérobait assez vivement à son atteinte pour montrer un reste suffisant de vigueur, il les livrait aux chirurgiens ; s'ils la souffraient au contraire sans trop de résistance, il appelait Pluton, dont le maillet de fer les achevait.
» A la vue de Yictrix et de Getax, les deux faux dieux s'approchèrent pour accomplir leur office ; mais en reconnaissant les gladiateurs qui venaient d'obtenir devant le peuple un triomphe inouï, ils appelèrent les chirurgiens sans avoir recours à l'épreuve ordinaire.
» Victrix écarta ceux-ci du geste.
»— Ne me reconnaissez -vous pas? dit-il avec une sorte de fierté ; et croyez-vous que les blessures faites
par mon épée soient de celles que vous puissiez guérir ?
» — Non, dit le vieux chirurgien qui s'était approché ; mais celle de ton adversaire était sans doute moins sûre, et tu pourras encore, grâce à nous, reparaître dans l'arène,
» Le gladiateur lui montra son flanc entr'ouvert.
» — Regarde, dit-il avec un ironique sourire ; tes baumes fermeront-ils une pareille plaie? Mes instants sont comptés ; laisse-moi donc en jouir, puisque Pluton nous accorde ce dernier répit.
» Il rampa alors jusqu'à Getax, que les caresses d'Helvige venaient de ranimer, et les deux frères se réunirent dans un dernier embrassement.
» Le cœur d'Angrivar, depuis si longtemps fermé par la haine, s'ouvrit sur celui de Getax. Tous deux se mirent à échanger des souvenirs d'enfance, tandis que la jeune fille pleurait sur leurs têtes rapprochées. Enfin les voix s'affaiblirent, les yeux se couvrirent d'un nuage ; Angrivar, qui avait paru conserver plus de force, fut le premier à s'éteindre. Getax, dont l'âme semblait retenue par les baisers d'Helvige, lutta quelques instants de plus ; mais enfin lui-même retomba sur le sein de la jeune fille, qui l'appela en vain. Le dernier descendant des Varinise avait rejoint ses pères !
» Helvige resta assise près des cadavres et abîmée dans son désespoir, jusqu'au moment où le nom de Getax retentit à son oreille; elle releva lentement la tête : c'était Tiro, qui la cherchait depuis la fin des jeux et venait enfin de la retrouver.
» 11 lui présenta l'anneau qui devait le faire reconnaître, et, la prenant par la main, lui dit doucement de se relever et de le suivre; mais Helvige poussa un grand cri, et, entourant de ses deux bras le corps immobile de Getax :
» — Laisse-moi ! dit-elle; je veux demeurer là couchée près de lui ! Pourquoi me ramener seule dans cette vie
OÙ je n'ai pu le garder ? qui trouverais-je désormais qui doive me tenter ?
» — Rien ! dit gravement le vieux soldat ; car la terre est livrée au péché ; aussi n'est-ce point ici que nous pouvons espérer de vivre !
» — Où donc, alors ?
» — Au royaume de mon Dieu! dans lequel il sera donné à chacun selon ses œuvres.
') — Montre-moi le chemin qui peut y conduire.
» — Viens, tu le sauras !
» Quelques mois après, Helvige et Tiro descendaient dans l'arène avec les chrétiens livrés au martyre. Le front de la jeune fille resplendissait d'une joie ineffable; arrivée au milieu du cirque, elle tomba à genoux, et levant au ciel ses mains jointes :
» — Dieu des chrétiens! s'écria-t-elle, je te remercie; me voilà au but ; je vais rejoindre celui que j'ai aimé ! Grâce à toi, je comprends enfin que dans ce grand empire romain il n'y avait de place ni pour le pauvre ni pour le faible et que son seul refuge est dans ton paradis ! »
Conclusion que Claude Poirier tire de l'histoire de Getax. — Objections de Viou. — Comment il nie le progrès accompli. — Il défend l'oisiveté. — So.i rêve de richesse. — Réponse de Claude. — Os-à-Moelle donne une déliniiion de la vie humaine. — Comme quoi le salariat ne lui paraît point une amélioration sur l'esclavage. — Un apologue. — Contrat passé entre Claude Poirier et Os-à-Moelle qui se fait nègre blanc. — Il découvre que l'homme ne vit pas seulement de vin de Bordeaux et de côtelettes.
Il avait fallu un assez grand nombre de veillées du dimanche pour achever le premier récit de Claude Poirier. GommencC' à la chaleur du Doéle et à la clarté de la
lampe de l'atelier, il s'était terminé sous les tonnelles du préau, au souffle des brises d'avril.
Les ouvriers y avaient constamment prêté une attention avide, et le père Loulou, qui était venu se joindre aux auditeurs, avait plusieurs fois interrompu le récit par des exclamations ou des sourires. L'histoire achevée, il se leva en respirant bruyamment comme un asphyxié qui retrouve de l'air.
— Eh bien, à la bonne heure! dit-il avec un attendrissement mêlé d'indignation: M. Getax, mademoiselle Helvige et le vétéran sont morts! j'ensuis bien aise, c'était le seul parti à prendre.
— De leur temps vous auriez fait comme eux, pas vrai? demanda ironiquement Os-à-MoeUe.
— Pourquoi pas, monsieur? reprit vivement le vieux commis, que la peinture de la société romaine avait mis hors de lui comme l'a dit un poète :
La mon n'est rien, c'est la fin de la vie!
— Ça doit se trouver dans la chanson de M. de La Palisse, fit observer Bidois.
— Du tout, répliqua Godard ; c'est dans une tragédie que j'ai vue, il y a trente-cinq ans, au Théâtre-Français.
— Ainsi, mon vieil ami, dit le sculpteur en souriant, plutôt que de vivre au milieu de cette société antique vous seriez descendu bravement dans l'arène ?
— M. Godard n'a jamais eu peur des bêtes féroces, fit observer Os-à-Moelle, à preuve qu'il élève une serine et des lapins.
Le commis ne daigna pas répondre ; mais par un mouvement brusque et fier, il releva ses lunettes, dont une des branches jeta sa perruque de côté et lui donna un air de crânerie grotesque.
•— Oui, messieurs, dit-il, en se redressant do manière à
redoubler le roulis des breloques qui pendaient sous son gilet, à la place des malheureux dont M. Poirier a eu la bonté de nous raconter l'histoire, j'aurais clos mon compte au grand-livre et traité la vie comme on traite, dans le commerce, une maison qui ne tient pas ses engagements.
— Et en cela vous auriez suivi le commun exemple, répliqua le sculpteur. Ce qui témoigne plus que tout le reste contre la société antique, c'est le nombre des suicides. Que vous cherchiez chez les Grecs chez les barbares ou chez les Romains, vous le trouvez partout, non comme une rare et honteuse exception, mais comme le dénoùment ordinaire des plus glorieuses existences; le vulgaire seul y échappe. Dès qu'une intelligence s'élève, qu'un cœur s'élargit, le génie funèbre de Brutus lui apparaît avec le poison ou l'épée. Matérialiste et violente, l'antiquité ne semble point avoir de place pour les supériorités : elle ne les supporte qu'à condition d'en faire les instruments de sa corruption. Si elles y répugnent, si elles aspirent à la liberté, à l'amour, à la justice, la société entière s'élève contre elles et les force à quitter la terre avec le cri de désespoir du vaincu de Philippes : —Vertu, tu n'es qu'un mot!
— Il est sûr, dit Bidois, que de voir le passé, ça vous donne plus de patience pour supporter le présent. Le genre humain fait sa route à petites journées; le macadam des chemins est encore diablement négligé, on a plus d'averses que de rayons de soleil, et les auberges ont pas mal de punaises qui vous rongent... sans compter les aubergistes ! mais il faut reconnaître pourtant que le mal est préférable au pire. Les Flavia du faubourg Saint-Germain ont perdu Thabitude d'égorger leurs maris; les Scipion du boulevard de Gand ne mettent plus le feu aux maisons pour faire une connaissance; et les Macron de la Ghausée-d'Antin gagnent leurs millions sans estropier
leurs employés ni faire proscrire leurs voisins. Ce qui m'étonne, c'est (JU'un ordre de choses comme celui des anciens temps ait pu se maintenir.
— Parce que vous jugez le monde au point de vue moderne, dit Claude; parce que l'égalité humaine et le respect des droits individuels vous paraissent la base de toute société. Mais aux temps dont nous parlons, il n'en était point ainsi ; la providence du monde était le hasard, sa loi la force, son espoir le plaisir ; et tout s'était constitué en conséquence. Le droit de conquête était le droit souverain, celui d'où découlaient tous les autres ; grâce à lui les hommes se trouvaient partagés en vainqueurs et en vaincus, en maîtres et en esclaves. Ceux-ci avaient à leur charge la succession d'Adam, c'est-à-dire la fatigue, le froid et la faim ; ceux-là toutes les jouissances de la sensualité et de l'orgueil. Pour comprendre l'antiquité, il ne faut jamais perdre de vue ce partage de l'humanité en deux classes, ou, plutôt, en deux espèces. Les Grecs, les Macédoniens, les Romains, ne ressemblaient en rien aux peuples laborieux de notre époque, obligés de se suffire à eux-mêmes par l'industrie de leurs mains ; c'étaient des tribus de privilégiés pour lesquelles travaillait et souffrait une multitude qui ne comptait pas dans la nation, pas même dans l'humanité. Ce droit à l'oisiveté accordé dans le monde antique à tout citoyen en faisait un véritable roi: seul armé, seul appelé à satisfaire ses ambitions et ses désirs, il avait à sa merci une race entière. Le moyen que. dans ces éternels loisirs et l'exercice de cette autorité absolue, l'âme humaine n'arrivât point aux plus monstrueuses inspirations? Le maître avait à lui trop de temps et trop de pouvoir pour ne point en abuser ; sorti des conditions normales de l'humanité, il devait devenir un monstre ou un dieu ; ne pouvant être l'un il fut l'autre et tomba dans ces incroyables dérèglements sociaux dont
je ne vous ai donné qu'une esquisse atténuée et incomplète. La véritable explication des vices de l'antiquité est là ; son malheur fut d'avoir bâti les nationalités sur une pierre de corruption : le privilège du loisir!
— Pour lors, si j'ai bien compris, dit Os-à-Moelle^ ce que nous autres des temps modernes nous avons gagné au changement, c'est de faire passer les oisifs à l'état de travailleurs?
M. Poirier fit un signe affîrmatif.
— Ce qui veut dire, continua Viou, que pour le quart d'heure tout le monde subit le sort des anciens esclaves. Ce ne sont pas les malades qui ont guéri, ce sont les bien portants qui sont tombés malades.
— En supposant, objecta le sculpteur, que le travail soit une maladie.
— C'est, pardieu! la pire de toutes, s'écria Os-à-Moelle; car elle ne vous laisse de bon qu'un jour sur sept ! On se plaint d'une crampe qui empêche de marcher, d'un rhumatisme qui plie en deux, d'une fièvre qui donne chaud et froid; mais est-ce que le travail ne me retient pas ici, à la même place, comme une crampe de dix heures? estce qu'il ne me courbe pas les reins sur les établis? est-ce qu'il ne me fait pas geler au trempoir après avoir grillé aux fourneaux ? Si c'est pour me procurer ces agréments que le genre humain a marché pendant dix-huit siècles, merci! fallait pas qu'il se dérangeât, j'aurais accepté l'antiquité comme elle se trouvait. Après tout, je pouvais naître parmi les privilégiés, j'avais peut-être une chance sur dix mille! la loterie n'en donne pas tant.
— Ah! voilà la chose! s'écria Bidois; tu penses que tu aurais eu un bon numéro, gredin ! et que tu aurais envoyé sur notre blouse des éclaboussures de millionnaire.
— Pourquoi pas? dit l'ouvrier en se caressant la barbe; crois-tu qu'on ne saurait pas être riche comme un autre?
LE IlOI DU MONDE. 1507
Laisse donc venir le quibus^ et je me charge d'en faire bon emploi !
— C'est difficile, fit observer Claude; comme toutes les puissances, la fortune a ses dangers.
Viou haussa les épaules.
— Bah ! on dit ça aux gueux comme nous, répliquat-il avec impatience; mais on se sent, peut-être, et on saurait que faire s'il arrivait un héritage de Californie. Ah! mille bons dieux! si j'avais ce bonheur!...
—Qu'est-ce que tu ferais, voyons ? demandèrent, en même temps, le contre-maître et quelques-uns de ses camarades.
— Ce que je ferais; reprit Viou, dont l'œil s'était allumé. Vous croyez, n'est-ce pas, que jenocerais à mort, et que j'irais mettre des papillotes de cinq cents francs à Mogador, Pomaré et autres bédouines de la tribu des beni- Bréda? Minute, mes agneaux! quoi qu'en dise M. Claude, la faculté de ne rien faire ne me tournerait point la boule. C'est quand on est riche que la morale est facile ! Comme je ne regarderais plus à faire venir mes papiers du pays, je m'établirais légitimement, je souscrirais aux bureaux de charité et j'enverrais mon épouse quêter àSaint-Roch.
Les ouvriers se mirent à rire ; mais Os-à-moelle, qui s'était animé, continua :
— Gavons étonne, tas de farceurs,parce que vous n'avez jamais réfléchi à la chose; mais moi, j'ai fait mon plan, à telle enseigne que je connais la maison que j'achèterais.
— C'est-illes Tuileries? demanda Bidois.
— C'est un petit hôtel des Champs-Elysées qui est à vendre, reprit Viou; un de mes pays garde la loge, il me l'a montré.
— Et il te convient?
— Sauf le jardin, qui est trop petit; mais il y a derrière un pensionnat de garçons, et il paraît qu'on peut forcer le propriétaire à vendre.
— Comment cela ?
— En bâtissant un mur qui lui boucherait toutes les croisées.
— Et vous le feriez? demanda le sculpteur,
— Un peu, mon neveu! dit Os-à-lhelle, en ricanant; vous croyez que parce qu'on n'est pas né propriétaire on ne saurait ni administrer ni profiter de ses droits ? Mais soyez donc calme, on a le goût de Tétat, et vous verriez qu'on peut se faire honneur de son argent.
— Eh bien, mille noms! je voudrais juger de la chose? s'écria le gros ouvrier.
— Tu crois donc qu'il te recevrait dans son hôtel? objecta Bidois.
— Qui est-ce qui l'empêcherait?
— Est-ce que nous avons des manières ni des habitudes de banquiers?
— 11 n'en aurait pas moins été notre camarade.
— Et il ne le serait plus ; voilà tout.
— Mais pourquoi?
-- Par la même raison que tu n'aimerais pas à te promener, dans ton quartier, en donnant le bras à une chiffonnière ornée de son cachemire d'osier.
— Ah ! ah ! ça te dérange ta boussole ! dit Os-à-Moelle^ qui vit la surprise indignée de son compagnon ; mais Bidois a compris l'apologue. Les positions dans le monde, vois-tu. c'est comme les moutures du boulanger, il y en a de tous les prix, de toutes les blancheurs, et ça ne peut pas se mêler.
— Alors, c'est ton opinion ! s'écria l'ouvrier, qui jeta à Viou un regard de travers: eh bien, dans ce cas, je ne te conseille pas de devenir millionnaire.
— Pourquoi ça ?
— Parce que si tu faisais ta tête avec moi, tu aurais beau être habillé de drap fin, je t'aplatirais comme un sou.
— Reste à savoir si je me laisserais faire, objecta Viou.
— Et comment rempêcherais-tu? reprit l'ouvrier, à qui le sang" montait au visage.
— En te faisant rosser par mes domestiques et conduire au violon.
— C'est juste! interrompit le contre-maître; t'avais pas pensé à ça, toi, mon gros, il aurait des domestiques.
— Et puis on n'arrive pas comme ça à un homme qui a un hôtel! reprit Yiou, en souriant; chez moi, il faudrait se faire annoncer; et dehors, je serais en voiture.
— Voilà ! dit Bidois; M. le marquis de Viou n'aurait aucune occasion de se retrouver avec des gueux comme nous, à moins de nous prendre pour domestiques.
— Fi ! interrompit Os-à-Moelle, vous ne comprendriez rien au service, mes petits; il faut des gaillards bien taillés et de bonnes manières.
— Qui s'entendent avec les fournisseurs pour filouter le maître.
— Quand le maître n'est pas un malin ; mais avec moi, voyez-vous, faudra marcher droit, je connais les couleurs ! Je sais que celui qui paye ne doit jamais se fier à ceux qu'il emploie ; ouvriers ou valets, ce sont toujours des ennemis, et je les traiterais en conséquence!
— Fort bien! dit le sculpteur, qui avait jusqu'alors écouté en silence; ainsi, voilà les premiers résultats de votre opulence imaginaire! Vous débutez par l'hypocrisie, en jouant la religion et la charité; vous continuez par la dureté et l'orgueil, en ruinant votre voisin et méconnaissant vos anciens camarades ; vous achevez par l'injustice, en prononçant l'analhème sur la classe dont vous sortez ! Voilà ce qu'a produit, en quelques instants, le rêve; jugez maintenant de ce qu'à la longue produirait la réalité !
Tous les ouvriers regardèrent Os-à-Moelle, qui parut d'abord déconcerté, puis voulut se justifier ; mais le contremaître l'interrompit.
310 LE ROI nu MONDE.
— Ne patauge pas, mon vieux, dit-il gaiement, c'est inutile; vaut mieux avouer que les millions sont difficiles à porter, et que le métier de ne rien faire n'est pas, quoi que tu en aies dit, le plus sain.
— Sans compter, ajouta le sculpteur, que Toisiveté, qui corrompt l'homme, prépare sa perte en l'énervant. L'histoire nous dit comment ont fini toutes les nations antiques chi'z lesquelles la liberté était devenue le droit au loisir; à la longue, le loisir leur a ôté la force nécessaire pour défendre la liberté elle-même. Mais si l'histoire de Getax vous a montré la matérialisation de cette société romaine, où la jouissance était l'unique but des efforts, et l'instrument de cette jouissance, Targent, le dominateur despotique du monde, vous avez pu voir qu'un ordre nouveau commençait à poindre par l'avènement du christianisme. En déplaçant les intérêts de la vie, et en les transportant de la terre au ciel, en substituant des récompenses immatérielles aux réussites terrestres , la nouvelle doctrine devait tendre à relever l'homme de sa fange, à remplacer les instincts grossiers par des ambitions plus élevées; à créer enfin dans la foule une vie morale jusqu'alors in • connue.
Os-à-MoelIe fit une grimace ironique.
— Je comprends, dit-il d'un ton railleur; voilà le bénéfice de la chose : le vétéran promet aux pauvres diables qui, comme Getax et Helvige, auront servi d'amusettes à leurs tyrans pendant la vie entière, une place dans le ciel après leur mort!
— Précisément, dit le vieux sculpteur, c'est-à-dire qu'il met une espérance là où il y avait le néant, qu'il montre à ceux qui souffrent le terme et la compensation ! Vous semble-t-il donc que ce ne soit rien, monsieur Viou ! et ne trouvez-vous aucune différence entre une condamnation perpétuelle sans dédommagements et une condamnation à
temps suivie d'éternelles récompenses? Puis, ne voyez-vous point tout ce que l'Évangile a apporté aux hommes de dignité et de forces nouvelles? En déclarant à la plus humble créature qu'elle cachait en elle une àme immortelle semhlahle à l'àme des rois et aussi précieuse, il popularise cette idée de l'égalité devant Dieu, à peine admise auparavant par quelques sages; il prépare celle de l'égalité devant le droit, qui doit être acceptée plus tard; il porte, enfin, la main sur la chaîne de l'esclavage, qui va tomber anneau par anneau. Ce que nous sommes, nous le devons tous au crucifié du Calvaire. Fils d'esclaves et destinés à servir nous-mêmes, n'oublions pas celui qui nous a affranchis!
Bidois et les autres ouvriers approuvèrent ; mais Os-à- Moelle continua à se tordre la moustache avec un sourire ironique, et lorsqu'il se retrouva seul avec ses compagnons, il ne manqua pas de réfuter victorieusement les opinions du vieux sculpteur.
— On a beau faire, dit-il, le vin sent toujours son fût ! Le père Poirier a été élevé par une vieille mère qui l'a abruti de superstitions, et il lui en reste quelque chose, li nous parle de l'Évangile comme si nous étions encore à l'école? L'Évangile, c'est bon pour les enfants... on leur donne ça avec les fables de la Fontaine ! Mais pour les hommes qui ont un peu d'idée, faut du solide. Quand on habite un pays civilisé, il ne s'agit pas de savoir ce qu'on fera de son âme, mais comment on pourra avoir le vin à quatre sous et la journée à cinq francs. Voilà les vrais droits du peuple, mes petits; le reste, c'est de la blague parlementaire.
Bidois répondait de son mieux; mais Viou avait l'avantage que donne l'audace. Enrôlé dans l'école brutale qui a fait de tous les problèmes sociaux une question de sensualité, et pour laquelle le monde n'est qu'une auberge où
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chacun doit trouver, comme le héros des contes de la Fontaine.
Bon souper, bon gîte et le reste,
il opposait aux objections un peu confuses de son adversaire des arguments positifs, dont la grossièreté même avait les apparences du Jjon sens. Aussi les autres ouvriers, bien qu'ils sentissent en eux certaines résistances instinctives à ses doctrines, se laissaient-ils aller à des approbations partielles et semblaient-ils, parfois, ébranlés.
En désespoir de cause, le contre-maître revenait alors aux progrès accomplis par l'influence chrétienne, et opposait le salariat moderne à l'esclavage antique ; Os-à-Moelle parut perdre enfin patience.
— Au diable la comparaison! s'écria-t-il ; vas-tu pas nous répéter ce que disent tous les endormeurs ? A les entendre, ou croirait que nous devons un cierge à la Providence pour être devenus ce que nous sommes. Mais saistu bien ce qu'on a gagné en passant d'esclave à prolétaire ? Le droit de mourir de faim ! Tant que nous avions un maître, il était obligé de nous habiller, de nous loger, de nous nourrir; il nous soignait comme sa chose. S'il y en avait qui livraient leurs esclaves aux murènes des viviers, ainsi que Ta conté le père Poirier, c'étaient, comme les seigneurs du temps de Louis XV, qui faisaient frire des écus pour les jeter par la fenêtre, des exceptions rares, dont l'exemple n'empêchait pas les autres d économiser leur capital de»chair humaine. Toute l'histoire est là, voyez-vous; tant que nous avons appartenu aux richards, ils nous ont ménagés comme leur bien; dès que nous nous sommes appartenus à nous-mêmes,41s nous ont usés sans merci, vu que l'usure était à notre compte.
— Il a pourtant raison, fit observer un ouvrier; nous
étions chevaux de maîtres, nous sommes devenus chevaux de louage.
— C'est le mot, le vrai mot ! s'écria Os-à-Moelle enchanté. Autrefois, on mangeait l'avoine chez les autres; à cette heure, on ronge la paille chez soi ; au lieu de partager l'opulence des privilégiés, on jouit de sa propre misère. En voilà une conquête pour laquelle je vous conseille d'allumer des lampions !
— Pas moins, nous sommes libres, et c'est quelque chose, dit le contre-maître, qui se sentait raison sans pouvoir le démontrer, et qui s'obstinait.
— Libres ! répéta Viou, en éclatant de rire, libres de quoi, dis? Libres de payer l'impôt? libres de voir vendre nos meubles par le propriétaire? libres d'aller nous faire endommager la coloquinte à l'armée? libres de jouer quarante ans à cache-cache avec la famine ? libres de crever à l'hôpital pour servir à l'instruction des carabins ? Eh bien, j'en ai jusqu'au cou de ta liberté, mon vieux ; un peu d'esclavage, s'il vous plaît !
— Quoi ! s'écria Bidois, dont tout l'être se révoltait, tu ne comprends donc pas ce qu'il y a de bonheur à être son maître, à ne relever que de la loi et de sa conscience , à manger son pain noir à son heure, à sa manière et dans son coin, en sentant qu'on n'est pas une chose sur laquelle le premier venu peut marcher, mais quelqu'un dont les hommes et le bon Dieu tiennent compte ?
Os-à-Moelle haussa les épaules.
— Écoure, mon chéri, dit-il d'un ton de complaisance moqueuse, comme tu aimes l'Évangile, je vas te répondre par une parabole :
« 11 y avait une fois un chien de bonne race qui vivait chez un seigneur, soigné parles valets, logé dans une niche l)ien fermée et nourri de ce qui sortait de la table du maî tre. Un jour, un renard vint lui dire :
» — Que fais-tu là, pauvre infortuné ! Tu dors à loisir, tu manges à discrétion, tu te cj'ois heureux parce que rien ne te manque ; mais ne sens-tu pas que tout cela te vient d'un maître ? Reprends ta dignité canine, fuis ce honteux esclavage, fais-toi libre comme moi !
» Le chien fut séduit, il s'échappa du château, et, devenu chien errant, il fut réduit à vivre des os trouvés dans les carrefours jusqu'au mois de la canicule, où la faim et la soif le firent mourir de malerage.
» Maintenant, mon fds, si tu veux que je te donne l'explication de l'apologue, pour que ce soit toujours comme dans rÉvangile, qui est l'ami des pauvres d'esprit, je te dirai que le chien du château c'est l'esclave, et le chien libre l'ouvrier.
— Alors, dit Bidois, avec indignation, tu ne trouves aucune différence entre l'homme et la bête ? tu veux bien renoncer à la propriété de toi-même pourvu qu'on remplisse ton râtelier ?
■— C'est un faible que j'ai comme ça, répondit ironiquement Viou : je n'ai pu encore me déshabituer ni de boire ni de manger.
— Mais ne sens-tu donc pas que la liberté donne bon goût au pain sec?
— Non; j'aime mieux le pâté de lièvre.
Les ouvriers se mirent à rire, et le contre-maître, à bout de patience et d'arguments, allait sortir, quand Claude Poirier parut sur le seuil.
Son atelier, qui avait autrefois servi à la fabrication (les toiles cirées, n'était séparé de celui où travaillaient alors les ouvriers que par une cloison de briques, à travers laquelle il entendait, souvent malgré lui, leurs discussions. Pendant celle qui venait d'avoir lieu les voix s'étaient tellement élevées qu'il n'avait point perdu un seul mot, il les en avertit en souriant.
LE ROI DU MONDE. 3i5
— Pour lors M. Poirier vient sans doute à mon aide, dit Bidois ; ce gueux QVOs-à-3Ioelle a un bagou qui vous étourdit ; mais le bourgeois va lui prouver qu'après tout mieux vaut les épreuves du travail libre que la sécurité de Fesclavage.
— C'est mon opinion, répliqua le sculpteur d'un air circonspect; mais il faut avoir égard aux caractères. Maître Viou n'a pas nos scrupules; la servitude douce et bien choyée lui répugne moins qu'une trop rude indépendance.
— Parla raison que je me veux pas mal de bien, ajouta Os-à-Moelle, et que je suis pour le positif.
— Ainsi l'esclavage n'éveille aucune révolte dans votre conscience ?
— Pourvu qu'il n'amène aucune protestation de mon estomac.
— Et si l'on vous le proposait en échange de votre position de salarié, vous consentiriez?
— En douceur, monsieur Claude, en douceur, je ferai d'abord mes conditions.
— J'entends: vous ne voudriez pas de la marque au fer rouge !
— Ni du cachot, ni du fouet en peau d'anguille ni des injures.
— Il vous faudrait de bons habits?
—Une bonne table.
— Des cigares?
— Avec du vin cacheté.
— Et, cela accordé, vous accepteriez un maître?
—Nom d'un petit bonhomme ! j'en accepte bien une douzaine sans aucune de ces compensations ! s'écria Viou ; et des maîtres dont il faut subir la loi sous peine de mort.
— Qui donc?
— 11 y a d'abord le maître boulanger, un gredin qui vous filoute avec patente ; le maître boucher, autre flibustier
privilégié ; le maître épicier, dont les poids ont à chaque instant des faiblesses; le maître tailleur, qui vous fournit des cuirs-laine en coton, et une demi-douzaine d'autres, sans compter le maître de tous, le bourgeois, auquel il faut demander deux fois par mois le droit de vivre une quinzaine!
— Ainsi vous consentiriez, pour éviter toutes ces tyrannies, à subir la volonté d'un seul ?
— Et j'y gagnerai cent pour cent.
— C'est marché fait, dit le sculpteur; j'adhère à toutes vos conditions, et je vous prends en qualité de nègre blanc.
Les ouvriers se mirent à rire.
— Que le diable me rase si je refuse ! répliqua Yiou ; le notaire n'a qu'à venir, je signe l'acte à perpétuité.
— Non, dit M. Poirier; je demande d'abord un essai de huit jours.
— De huit ans, si vous voulez.
— Et nous commencerons aujourd'hui même.
— Sur-le-champ.
— Soit.
Os-à-Moelle dénoua résolument son tablier, jeta sa casquette et son pinceau.
— Voilà! s'écria-t-il ; j'abdique ma royauté de travailleur, je dépose mon sceptre, ma couronne et mon manteau; voyons, maître, il me faut un costume conforme aux conditions.
— Venez, dit Claude en faisant un pas A-ers la porte. Viou le suivit.
Ses compagnons, qui n'avaient vu jusqu'alors, dans tout ce qui se passait, qu'une plaisanterie, interrompirent leur travail pour savoir quelle en serait l'issue.
— Dieu me pardonne ! le barbu prend le chose au sérieux, dit Bidois.
— Il a raison, fit observer M. Poirier.
— C'est donc pour de bon? demandèrent plusieurs voix.
— Et surtout pour du bon! objecta Viou, avec une grimace narquoise ; attendez voir un peu, nous allons rire !
A ces mots, il sortit avec le sculpteur, qui se dirigea vers la maison d'habitation.
En acceptant une proposition qu'il pensait faite en riant, Os-à-Moelle n'avait eu d'autre intention que d'embarrasser le vieillard et de prendre sa revanche des discussions précédentes dans lesquelles il avait eu le dessous. Évidemment la plaisanterie tournerait à la confusion du premier qui s'en lasserait ; et, décidé à la pousser jusqu'au bout, l'ouvrier espérait bien la transformer en mystification pour son adversaire. Aussi, lorsque M. Poirier l'eut conduit à la chambre qu'il occupait et eut mis à sa disposition sa garde-robe suspendue aux porte-manteaux d'un cabinet, Vieu ne fît aucune façon pour prendre ce qui lui convenait le mieux. 11 choisit un élégant costume printanier que le sculpteur n'avait point encore porté : pantalon de coutil, gilet piqué, paletot de basin, cravate de soie bleue, chapeau de paille d'Italie et brodequins à la napolitaine. Le tout, allant assez bien à sa taille, lui donna un faux air de planteur américain dont il fut satisfait, et il descendit dans l'enclos.
A sa vue, tous les ouvriers, qui accoururent aux fenêtres, l'accueillirent par des cris d'émerveillement.
— Eh bien, quoi? qu'ya-t-il? demanda Os-à-MoeUe, qui tenait une boîte à cigares trouvée dans la poche du paletot; ça vous étonne de me voir dans le costume de mon emploi? Retournez à vos tampons et à vos pots de vernis, tas de racaille libre ! tandis que l'esclave se promène en fumant un panaîelas.
— La comédie continue doue toujours? demanda Bidois, qui ne pouvait comprendre.
— 11 n'y a point de comédie, fit observer le vieux sculpteur ; nous faisons un essai plus sérieux que vous ne pensez.
— Ainsi, le marché tient?
— Jusqu'à ce que je me sois dégoûté de la vie de propriétaire ! répondit Viou en prenant des airs du boulevard de Gaad.
Dans ce moment, la cloche sonna pour le repas ; les ouvriers sortirent des ateliers, et quelques-uns vinrent s'asseoir sur l'herbe du préau avec leurs paniers, tandis que d'autres se rendaient chez le marchand de vins. Os-à-Moelle se retourna vers M. Poirier.
— Au fait, il me semble que je mangerais bien quelque chose, dit-il nonchalamment; où est la cuisine du maître?
Le sculpteur lui fit signe de le suivre, et entra avec lui chez Lambert. Yiou en ressortit bientôt portant sur un plateau, trois petits pains tendres, une côtelette, une tranche de jambon et une bouteille de bordeaux ; il alla s'asseoir sur un banc, à l'ombre du berceau qui séparait le préau du jardin, et se prépara à manger, en jetant un sourire de dédain superbe à ses anciens compagnons.
Ceux-ci, qui s'étaient soulevés pour voir son menu, se regardèrent avec étonnement.
— Eh bien, dites donc, les autres, s'écria l'un deux, si c'est comme ça qu'on gouaille Os-à-Moelle, je demande à en être de la gouaillerie ! Excusez ! deux plats, une bouteille de bouché et des petits pains ; c'est le repas d'un représentant !
— Une autre fois ce sera mieux, dit Yiou, qui fendait un de ses pains de gruau sans se presser ; aujourd'hui, la cuisinière n'était point avertie, j'ai dû me contenter de ce j'ai trouvé Mais avec une omelette au sucre qu'on me fait, du fromage et un fruit, je pourrais attendre le dîner. Voyons le vin ; c'est du médoc qui a, dit-on, cinq ans de houfeille.
Il l'avait débouché lentement et se disposait à remplir son verre quand le sifflet du sculpteur se fit entendre.
— Eh! Os-à-Moelle, c'est toi qu'on demande, dit Bidois.
— M. Poirier sait mon nom, fit observer l'ex-ouvrier, sans se déranger.
— Aussi, le voilà qui t'appelle, reprit le contre-maître; entends-tu cette fois !
Le sculpteur venait, en effet, de paraître àla porte de son atelier, en criant le nom de Viou ; ce dernier reposa sur le plateau, avec une grimace, le verre de bordeaux qui touchait déjà à ses lèvres et se leva.
— Qu'y a-t-il, maître? demanda-t-il en s'efforçant de faire bon visage.
— Pourquoi m'obliger à vous venir chercher? demanda Claude sérieusement; n'avez-vouspas entendu queje sifflais?
— Faites excuse, répliqua Os-à-Moelle; jusqu'à présent je n'avais jamais entendu siffler pour appeler un homme.
— Aussi ne voulais-je appeler qu'un esclave, répliqua le vieillard sévèrement ; venez relever le châssis de ma grande fenêtre.
Viou obéit d'un air moqueur et fut bientôt de ' retour sous le berceau ; mais à peine eut-il posé le couteau sur sa côtelette, que le sifflet se fit entendre de nouveau. Cette fois, M. Poirier voulait des ébauchoirs oubliés dans sa chambre. Après les ébauchoirs, il fallut de la terre glaise, de Peau, une nouvelle sellette. Le déjeuner (TOs-à-Moelle^ vingt fois repris et vingt fois interrompu, se prolongea près de deux heures, au grand amusement de ses compagnons. Le coup de sifflet ne pouvait partir de l'atelier du sculpteur sans être répété sur tous les points de la fabrique, et lorsque Viou accourait, il était accueilli, à chaque fenêtre, par un éclat de rire ou un quolibet.
— Eh! ici, Médor! ici, bon chien! criait-on.
— Allons, polisson ! on vous attend !.
— N'aboyez pas, Médor, vous avez votre pâtée!
— Vite! Vite! à ce maître!
Bien que la patience ne tut point le fort de Viou, il
supporta assez bien ces premiers ennuis; l'orgueil lui tenait lieu de bon caractère. Résolu à être le héros et non la victime de l'épreuve, il voulut tout faire pour que M. Poirier se lassât le premier. Plus d'une fois il sentit sa bile remuée et sa mauvaise humeur près d'éclater ; mais il surmonta ces tentations en se retranchant dans une sorte d'indifférence philosophique.
Il avait profité d'un moment de répit pour s'asseoir sous l'auvent, à la porte de l'atelier, et allumer enfin son cigare. Renversé dans une chaise, il regardait le ciel et s'amusait à faire tourbillonner l'odorante fumée. Déjà il commençait à tomber dans cette langueur enivrée si chère aux fumeurs, quand la voix de Claude se fit entendre.
— Viou, éteignez votre cigare! criait-il; l'abus du tabac énerve et abrutit. Vous savez que votre force m'appartient ainsi que votre intelligence; je vous défends de fumer plus longtemps.
Un rire universel s'éleva dans les ateliers. Os-à-Moelle rougit, ses sourcils se rapprochèrent ; mais il eut assez de domination sur lui-même pour jeter son cigare.
Croisant les bras avec une froideur affectée, il se mit à se dandiner sur sa chaise en fredonnant ; la voix du vieux sculpteur ne tarda pas à retentir de nouveau.
— Ne chantez pas, Viou, cria-t-il impérieusement: vous répétez toujours les mêmes airs, et, à force de les entendre, je les sens qui passent en moi, qui s'emparent de tout mon être et bourdonnent sans cesse au dedans. Je n'ai pas fait défendre l'enclos aux orgues de Rarbarie pour que vous les remplaciez.
Une nouvelle bouffée de rires traversa les ateliers. Osà-Moelle se tut; mais les plis de son front devinrent plus pressés, et il se mit à effiler sa barbe avec une rage concentrée. Enfin, ses yeux rencontrèrent un journal, posé sur le rebord d'une fenêtre par Bidois , il le prit machina-
leraent pour distraire sa mauvaise humeur et allait lire le premier-Paris quand M. Poirier s'écria :
— Laissez ce journal, Viou; vous pourriez y puiser des idées qui me déplaisent ou apprendre des choses que je désire vous voir ignorer. La lecture détourne d'ailleurs l'esclave de son service et n'éclaire l'esprit qu'aux dépens de la soumission. A l'instant, vous dis-je, laissez le journal.
Cette fois, Os-à-MoeUe ne put retenir un grognement de colère et lança loin de lui la feuille, queBidois rattrapa au vol.
— Oh! oh! voilà que son déjeuner commence à lui tourner sur le cœur, fit observer plaisamment le contremaître. Eh bien , dis donc, le barbu, sais-tu que ta position ne me tente pas, au moins? Si je ne mange que du pain et du fromage, je les mange à mon aise et sans que la volonté d'un autre vienne m' arrêter le morceau entre les dents. Je ne fume que du caporal ; mais je fume à discrétion. Quand le cœur me dit de chanter, je n'ai besoin de la permission de personne; et je fais moimême l'abonnement de mon journal.
Viou n'eut point le temps de répondre, la cloche qui annonçait la fin du travail venait de sonner ; il poussa un soupir de soulagement, son épreuve était finie pour ce jour-là, et il était temps !
Il se présenta à la porte de l'atelier afin d'avertir M. Poirier qu'il partait.
— Restez, Viou, dit le scuplteur, sans détourner les yeux de son travail
11 parut étonné.
— Pardon, reprit-il, après un court silence; mais la journée est finie.
— Pour les ouvriers, répondit Glaude ; mais vous savez que vous ne l'êtes plus.
Os-àrMoelle fit un mouvement.
— Monsieur Poirier compte-t-ii donc me garder jusqu'à demain ?
— Je n'en sais rien.
— C'est qu'il y a quelqu'un qui m'attend.
— Que m'importe?
— Faites excuse, monsieur Claude, interrompit Bidois, qui avança sa tête joviale par la fenêtre ouverte: mais le barbu n'ose pas vous dire... C'est pas quelqu'un qu'il doit rejoindre au bal... c'est quelqu'une!... réventaillère du second, qu'il fréquente depuis un an.
— Ah! ah! fort bien! reprit le sculpteur; alors, c'est différent, et... vous ne sortirez pas, Yiou.
— Plaît-il? s'écria celui-ci.
— Il ne faut plus que vous fassiez la cour à l'éventaillère.
— Permettez, monsieur Poirier, reprit le contre-maître ; c'est une honnête fille, et Os-a-Moelle la voit pour le bon motif.
— En vérité ! dit le vieillard, toujours aussi tranquillement; dans ce cas, c'est encore pis... Yiou, je neveux pas que vous l'épousiez, entendez-vous?
Les ouvriers, qui s'étaient arrêtés à la porie de l'atelier, répondirent à cette nouvelle défense par un rire bruyant; mais celui auquel elle s'adressait ne parut point partager leur gaieté.
— Ça peut être drôle ! reprit-il aigrement, et comme un homme poussé à bout; mais M. Glande ne compte point, je suppose, me retenir ici?
— Pourquoi pas? dit le vieillard, qui continuait à modeler.
— Parce que ça n'est pas dans nos conventions! reprit Os-à-Moelle plus vivement.
— Un moment, dit M. Poirier; vous avez promis d'obéir à toutes mes volontés, pourvu que je fournisse largement à vos besoins. J'ai rempli cette dernière condition ; remplissez votre promesse.
— Allons! interrompit Viou, qui se sentait pris, je vois que monsieur continue la plaisanterie.
— Ce n'est point une plaisanterie, répliqua le sculpteur; vous-même avez déclaré que l'engagement était sérieux; vous vouliez le signer pour le reste de votre vie, et vous l'avez accepté pour huit jours. Vos camarades peuvent l'attester.
Les ouvriers firent entendre un murmure affirmatif.
— C'est bon! c'est bon ! dit Os-à-Moelle, qui sentait la colère le gagner, et qui s'adressa à ses compagnons pour se mettre plus à l'aise ; si vous n'avez pas compris la chose, mes petits, c'est preuve que quand le bon Dieu a distribué l'esprit vous étiez tous absents par indisposition ; mais on ne me retiendra pas ici malgré moi, je suppose ?
— Si on voulait, pourtant ! objecta Bidois, taquiné par le ton agressif de Viou.
~ Eh bien , après ? répéta celui-ci, presque menaçant ; si on voulait ?...
— On te forcerait bien à tenir ta promesse.
— Qui cela ?
— Ceux qui l'ont entendue.
— Vous ! s'écria Os-à-Moelle, ne cherchant plus à se contenir, vous me forceriez à vivre à la chaîne comme un chien? à n'avoir plus à moi ni ma force, ni ma volonté, ni ma joie, ni mon intelligence, ni mes affections ? Mille millions de tonnerres ! essayez donc un peu pour voir ! Vous me hacherez auparavant en morceaux !
— Allons donc ! s'écria gaiement le vieux sculpteur, qui lui posa les mains sur l'épaule, voilà où il en fallait venir ! Vous voyez bien, mon pauvre Viou, que vous n'êtes pas de l'étoffe dont on fait des esclaves !
Viou, un peu confus, baissa la tête, en murmurant que c'était à savoir.... que cela dépendait...
— Non, reprit le vieillard avec une noble gravité; les
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efforts du paradoxe n'ont pu étouffer chez vous Ja dignité humaine. Vous avez beau vouloir tout ramener à la jouissance, il reste dans votre âme quelque chose qui s'insurge et proteste. Voyez plutôt : tout à l'heure, j'ai exagéré, à votre profit, les bénéfices de l'esclavage, je lui ai enlevé ses humiliations, ses tortures, je ne lui ai laissé que sa tyrannie morale et elle a suffi pour lasser votre patience, allumer votre colère, vous faire préférer la mort ! Comprenez-vous maintenant que la satisfaction des appétits n'est point toute la vie ? qu'au-dessus s'ouvre un monde de besoins plus noble, qui demandent, avant tout, la liberté? c'est à ceux-là que le christianisme est venu apporter la délivrance. L'esclavage antique avait confisqué le corps et l'âme humaine ; l'Église vint réclamer l'âme au servage féodal et ne lui laissa que le corps. Là est l'immense progrès ! A Rome, l'esclave est une chose ; dans l'Europe du moyen âge, le serf est une créature pour laquelle le Christ est mort. Celui-là n'est qu'une chair vivante dont le maître dispose; celui-ci a une âme immortelle qui n'appartient qu'à lui. Le premier n'occupe aucun rang parmi les hommes ; le second est l'égal des rois aux yeux de Dieu. Aussi avez-vous vu l'esclave chercher en vain saplace sur la terre et forcé de se réfugier dans le ciel ; pour leserf, la place sera encore difficile et étroite, mais il en aura déjà une que je tâcherai de vous faire connaître.