CHAPITRE VI
Marie de Médicis à Blois en 1617. — Louis XIII désire vivre en bons termes avec sa mère. — L'ancienne régente regrette le pouvoir. — Les ministres sont d'accord avec le roi pour tenir Marie de Médicis éloignée de Paris. — Intrigues à Blois : le gouvernement fait surveiller : plaintes de Marie de Médicis : elle veut revenir à la cour; envoi de M. de Roissy à Blois : récriminations de Marie de Médicis qui s'enfuit de Blois le 22 février 1619. — Louis XIII lève des troupes : Marie de Médicis capitule, traité d'Angoulème, 30 avril 1619. — Louis XIII propose à sa mère une réconciliation sincère, mais ne lui rend pas le pouvoir : entrevue de Gouzières, 3 septembre. — Nouvelles récriminations de Marie de Médicis; sa seconde révolte de 1620. — Situation critique de Louis XIII; sa victoire aux Ponts de Ce : Marie de Médicis capitule à nouveau : traité d'Angers. — Louis XIII laisse sa mère rentrer à Paris; il ne l'admet pas au conseil; habile attitude de Marie de Médicis, conseillée par Richelieu, pour vaincre les résistances de Louis XIII; le roi se décide en janvier 1622 à laisser sa mère assister à quelques séances du conseil. — Marie de Médicis redouble d'égards : elle parvient en 1624 au résultat qui a été le but de sa campagne : l'entrée de Richelieu au conseil.
Après s'être rendue lentement vers Blois, lieu de son exil, en mai 1617, Marie de Médicis, arrivée dans la vieille petite ville des bords de la Loire, n'avait pas voulu habiter l'aile du château dite de François P% rendue sinistre par l'assassinat du duc de Guise ' ; elle
1. On montrait aux visiteurs les pièces où s'étaient passé le drame en leur donnant les détails (Bentivoglio, Lettres, 1680, in-12, p. 265; C. Groulart, Mém., éd. Michaud, p. 584).
s'était logée clans la partie construite vers Fouest, au temps de Catherine de Médicis, et que Gaston d'Orléans démolira plus tard afin d'édifier le pavillon de Mansard. Elle avait demandé toutes sortes de réparations : on les lui avait accordées ; on avait repeint les pièces destinées à son appartement ' : on lui avait bâti, sur les plans de Salomon de Brosse, un grand pavillon « au bout de l'ancien corps d'hôtel », afin d'ajouter à cet appartement un cabinet et une garde-robe-; des murs de soutènement du château, de ce côté, ne tenant pas, Louis XIII avait commandé de pousser activement la réfection de la courtine sur les fossés, en l'achevant aux deux bouts par deux bastions rectangulaires, travail de « rempiètement » déjà commencé auparavant, qu'on avait complété en approfondissant les fossés et dans lequel les malintentionnés vont voir des mesures prises par le roi pour « emmurer » sa mère^ De Paris avaient été transportés quantités de meubles sur neuf chariots escortés de dix archers de la prévôté de l'hôtel '".
Toujours reine, Marie de Médicis gardait, en principe, le train d'existence qu'elle avait eu à Paris. Elle fera
1. Le peintre vitrier de Blois, Gilles Zamet, toucha 260 livres pour ce travail, le 15 décembre 1617, Bibl. nat., Cinq Cents Colbert92, fol. 101 v°.
2. Ibid., 91, fol. 257 \°. Le pavillon, « qui regardoit du côté de Saint- Nicolas et des Lices, » coûta 4 600 livres, Ibid., 92, fol. 189 v°, 199 v°; arrêt du conseil du 29 décembre 1618, Arch. nat., E. OO», fol, 218 r".
3. J. de Croy, Nouveaux documents pour l'histoire de la création des résidence:, royales des bords de la Loire, Paris, 1894, in-8°, p. 59; P. Le Sueur, les Fouilles du château de Blois de 1906, Gaen, 1908, in-8°, p. 13 et 41 (il faut rectifier et compléter ces notices par des arrêts du conseil de 1618 et 1620, Arch. nat., E. 60s fol- 205 r°; E. 63% fol. 223 r°); dépèche de Contarini du 26 juin 1618, Bibl. nat., ms. ital. 1772, p. 123. On procédait en même temps à la réparation des remparts et à la réfection des portes de la ville (Arch. nat., E. 58-^ fol. 145 r°).
4. Règlement des dépenses, Bibl. nat.. Cinq Cents Colbert 92, fol. 138 v°, 146 v°, 147 v°, 148 r°, 170 v\
copier en 4618 le budget de sa maison sur celui de 1616, avec le même nombre de gens, les mêmes titres, les mêmes fraisa Elle continuait à disposer librement de ce personnel et aie nommer : elle avait toujours son sceau-. Dame d'honneur, gentilshommes servants, demoiselles d'honneur, médecins, femmes de chambre, huissiers, tout son monde était venu la rejoindre. On avait discuté sur le nombre de Suisses qu'elle devait avoir ^ : Louis XIII avait accordé à sa mère six de ses Cent- Suisses, commandés par un capitaine*. Une partie de la compagnie des gardes du corps que Marie de Médicis avait eue à Paris comme régente, lui avait été rendue ^ Elle en avait assez pour croire encore à sa puissance et se donner l'illusion de la souveraineté : les mécomptes n'allaient pas tarder à venir.
Elle était en disgrâce, loin du roi et des faveurs : peu à peu son personnel l'abandonna. Les démissions se sui-
1. Bib. Nat. Cinq Cents Colbert, 94, fol. 26-3 et suiv. ; Bibl. de Sainte- Geneviève, ms. 848.
2. 26 septembre 1617, 750 livres payées à Pierre Turpin •• notre graveur, pour avoir fait et gravé un grand sceau d'argent oij est représenté notre effigie d'un côté et de l'autre nos armes. » Bibl. nat.. Cinq Cents Colbert 92, fol. 150 v°.
3. Des mémoires avaient été composés pour expliquer que la reine Louise de Vaudémont, veuve de Henri III, en avait eu six, Catherine de Médicis, douze; Ibid., 94, fol. 80 v\
4. Marie de Médicis les avait habillés de drap noir avec des boull'ants de taffetas noir, bandes de velours de même couleur, toque, panache, bas « d'estames ». Ibid., 92, fol. 139 v°, 191 v». « Ordre au comte de la Marck, capitaine des Cent-Suisses, d'envoyer sept Suisses à Blois pour le service de la reine mère, 22 mai 1617 », Bibl. nat., ms. Dupuy 218, fol. 293; nouv. acq. fr. 7225, fol. .321 r°. Marie de Médicis fit des règlements pour le service de ces Suisses dans le château (Bibl. nat., Cinq Cents Colbert 91, fol. 258 V; 94, fol. 79 r°).
5. Nous ne trouvons trace dans les documents que des officiers : le capitaine, M. de Thémines de Lauzière {Ibid., 92, fol. 136 r"), le lieutenant de Presles (fol. 132 v°, 182 v°), l'enseigne Guron de Cervi (149 r", 134 v"), les exempts la Masure (144 v"), de Marcey (155 r"), Roussy(91, fol. 117 v°), et Boulidière (92, fol. 158 r<';94, fol. 141 v°).
virent, d'abord isolées et modestes; porteurs de cuisine, apothicaires, pannetiers; puis plus nombreuses : huissiers, valets de chambre, médecins; ensuite importantes : contrôleur de la maison, maréchaux des logis, maîtres queux, le premier écuyer lui-même, M. de Bressieux \ En 1618, il y aura plus de quarante démissions-. « Après avoir mis au monde, le roi, l'avoir élevé, avoir travaillé sept ans à son établissement, disait-elle avec amertume, je suis réduite à voir même mes domestiques me faire tous les jours des affronts^ ».
Elle chercha à organiser sa vie. Le roi lui avait laissé ses revenus et confirmé par brevet du 2 mai 1617, ses « pensions, appointements, gouvernements, domaines \ » Un moment elle pensa se distraire en chassant; elle organisa une fauconnerie : « oiseaux, chiens et chevaux » ; puis trouvant les frais trop élevés, elle ne garda sa fauconnerie que quatre mois par an, après quoi la supprima ^
Elle s'occupa de ses jardins, les beaux jardins de Blois, « jardin d'en haut et jardin d'en bas ». Elle fît venir de Gênes, des orangers, « des plants de jasmins rares, d'azeroUes, de myrtes ». En septembre 1617, elle commandait à Pierre Mangot, « jardinier des hauts jardins du château », « trente vaisseaux de menuiserie
1. Nombreuses mentions dans les comptes. M. de Bressieux démissionne le 1" juin 1618 et est remplacé par le comte de Brennes, Ibid., 91, fol. 130 r^