Ibid., p. 230 et 261, dépêches des 10 et 20 février
Si Richelieu se tenait sur une telle réserve c'est qu'il sentait bien que les ministres le craignaient toujours, ne pouvaient pas le souffrir et s'opposaient à lui de toutes leurs forces. Ils en arrivèrent à arrêter Marie de Médicis elle-même. Marie de Médicis les avaient utilisés pour avancer ses affaires : elle allait trop loin; ils résistèrent. Richelieu fut d'avis qu'il n'y avait plus qu'à perdre d'abord Sillery et Puisieux. Pour y parvenir, il proposa de faire revenir Condé à la cour : Marie de Médicis s'unirait à lui ; ensemble ils renverseraient les ministres; après quoi, étant donné les mauvaises dispositions de Louis XIII à l'égard du prince de Condé, il serait aisé de se défaire de celui-ci ^ A ce moment, mars 1623, Condé, précisément, revenait d'Italie. Puisieux chercha à l'attirer de son côté en lui envoyant le gouverneur de Montargis pour lui dire qu'il ne serait pas inquiété; mais, en même temps, le nonce l'avait prévenu par un billet anonyme de l'état de la cour et l'avait engagé fortement à se défier de Puisieux. Condé demeura à Montrond sans rien dire. La combinaison de Richelieu avait échoué -.
L'opposition des Brulart — le chancelier Sillery et son fils Puisieux — s'accusait. Comment ne pouvaient-ils pas s'opposer à l'ambition sourdement croissante du cardinal? Etaient-ils en mesure de s'entendre avec un homme qu'on sentait d'une passion effrénée, puis volontaire et absolu? Depuis longtemps « ne soup-
1. Dépèches de Pesaro du 20 février 1623, Bibl. nat., ms. italien 1779, p. 258 et 259; Richelieu, Mém., t. I, p. 282.
2. Dépèches de Pesaro du 12 mars 1023, Bibl. nat., ms. italien 1780, p. 73 et suiv. ; pour la lettre du nonce, voir : Zeller, Richelieu et les ministres, p. 205.
çonnoit-on pas qu'il vouloit gouverner et qu'on n'auroit point (le repos que cela ne fût?' » Ne voyait-on passurtout, ce qu'était son caractère entier? « J'ai été mis au courant, écrivait l'envoyé Florentin à la date du 7 mai 1623, par le moyen des femmes de la reine mère et de son apothicaire, étant très familier avec ces gens qui sont de mon pays; je les connois depuis longtemps; ils viennent souvent exhaler confidentiellement avec moi leurs plaintes, celles que fait naître en eux la domination superbe et intéressée du cardinal qui veut tenir bas, soit par ambition, soit par avarice, tous les autres serviteurs de la reine. Etant allé ce matin leur donner quelques lettres de là-bas et, à cette occasion, leur ayant un peu demandé des nouvelles, ils commencèrent à me dire tout d'abord que le cardinal seroit la cause d'une nouvelle ruine pour la reine; le roi ne pouvoit pas le souffrir; il lui déplaisoit de voir que sa mère eut un favori alors qu'elle-même lui avoit témoigné toute sa désapprobation quand il avoit eu des gens de cette sorte, maîtres si absolus de sa Majesté. Ils me dirent aussi que le roi avoit, à ce propos, lancé de la belle façon quelque brocard à la reine, mais qu'elle n'avoit pas voulu comprendre ^ » Richelieu, dans ses Mémoires, affecte de croire que l'hostilité qu'on lui manifestait n'était due qu'à la jalousie inspirée par son intelligence : « J'ai eu ce malheur, dit-il, que ceux qui on pu beaucoup dans l'État m'en ont
1. Fontcnay-Mareuil, Mcm., éd. Micliaud, p. 140. Cf. Tallemant, Historiettes, éd. P. Paris, t. II, p. 2.
2. Dépêche du résident llorentin du 7 mai 1623, dans Zeller, Richelieu et les mfViis/rt's, p. 212. <■ Je veillerai attentivement, ajoutait le résident, sachant quel empire exerce sur la reine l'esprit du cardinal et connaissant surtout l'étroite union qui, pour des raisons politiques, existe entre elle et Puisieux ».
toujours voulu, non pour aucun mal que je leur eusse fait, mais pour le bien qu'on croyoit être en moi. Ce n'est pas d'aujourd'hui que la vertu nuit à la fortune et les bonnes qualités tiennent lieu de crimes !* » Peut-être que le désir de garder leur place, l'appréhension instinctive d'un haut esprit qui absorberait tout et reléguerait chacun au rôle de comparse, entrait pour beaucoup' dans le sentiment des ministres; mais il y avait aussi chez eux l'antipathie profonde provoquée parunégoïsme qu'on sentait extrême et une puissance de volonté jugée trop dominante. Louis XIII le comprenait, lui qui n'avait pas à être jaloux, et son éloignement à l'égard de Richelieu était aussi formel.
Le temps travaillerait. Richelieu attendrait. Son silence, sa réserve, ajouteraient à l'impression produite par sa valeur -. Les affaires de l'État, d'ailleurs, n'allaient pas. L'opinion était excitée contre les ministres. La. Vieuville, nouveau surintendant, n'était-il pas venu trouver Marie de Médicis pour lui demander de proposer au roi qu'il réunit un grand Conseil de princes afin d'en délibérer? « Il la prioit de m'en communiquer, écrit Richelieu, comme très capable de secourir l'Etat et dont les autres ministres appréheiidoient extrêmement la suffisance. » On appréciait donc son mérite? Par une espèce de fascination inconsciente, il s'imposait donc