LA CONSTRUCTION DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LOUIS XIII
« Le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, parce que tout y est sable mouvant ou marécage », disait Saint- Simon, avec humeur, de la contrée où Louis XIII a élevé le château de Versailles; et, après lui, les historiens modernes ont répété : « Versailles, pauvre village perdu au milieu des bois et des marécages »; environné « surtout de bois, d'étangs, de marais et de friches »; « pays d'étangs et de forêts » '. En réalité, il résulte d'une centaine d'actes notariés passés par Jean Gandois, tabellion juré au bailliage de Versailles, à la fin du xvi^ siècle, que sauf un bois de 56 arpents et trois ou quatre étangs, le « terroir » de Versailles, à cette époque, était morcelé en une quantité de parcelles de terre fertiles, fort bien cultivés par de nombreux paysans propriétaires *.
1. Saint-Simon, Mém., éd. Chéruel, t. XII, p. 80; Maquet, Versailles aux temps féodaux, Paris, 1889, in-8'', p. 4 ; L. Dussieux, le Château de Versailles, Versailles, L. Bernard, 1885, t. I, p, 1 ; de Nolhac, la Création de Versailles , Versailles, 1901 , in-fol. p. 18.
2. Arch. nat., 0' 3871. Nous allons revenir sur ces actes. Ce registre des Archives que nous citons et dont nous allons beaucoup nous servir a pour titre : « Inventaire général des titres, contrats, actes et enseigments (sic) concernant la propriété et possession des terres, fiefs, bois, héritages, censives, rentes foncières et autres droits qui composent le domaine de Versailles... fait... en l'année 1728. »
Entre Viroflay et Villepreux, d'une part, Rocquencourt et Satory, de l'autre, au milieu de cette plaine qu'on appelait le Val de Galie ou la Galle, se trouvait, au temps d'Henri IV, un modeste village, adossé à la petite butte sur le haut de laquelle se dresse aujourd'hui le château. 11 était tourné vers le midi, au soleil, loin de toute route fréquentée. Le chemin de Chartres ne le traversait pas : il passait par Bourg-la-Reine et Orsay; celui de Dreux, non plus : il allait par Saint-Cloud, Vaucresson et Villepreux; il n'y avait que ia voie se dirigeant sur Montfort-l'Amaury qui, venant de Meudon, Chaville et Viroflay, apportât à la grande rue du petit bourg le mouvement peu important d'ailleurs des messagers ordinaires, des coches, ou des courriers ^ Une rue, « la grande rue tendante de Versailles à Paris et de Versailles à Trappes », formait l'artère principale, bordée de maisons, les unes couvertes de chaume, les autres, en plus grand nombre, de tuiles, quelques-unes entre cour et jardin -. Sur la porte de quatre d'entre elles, se balançaient les enseignes indicatrices d'hôtelleries : l'hôtellerie de Nicolas Dubreuil; celle de Pierre Lebrun, où pendsiit la Cor7ie de cerf ; celle de Jean Potier, A limage de Notre-Dame de Versailles^; celle de Claude Gourelier. Du côté de l'entrée, en venant de Saint-Cyr, était « le carrefour », centre de la paroisse, avec <( la pierre du carrefour », sur laquelle les sergents du seigneur se plaçaient pour faire entendre leurs proclamations ; à côté se dressait « le carcan », « la justice )), fourches patibulaires du maître du lieu. Du carrefour, une rue, à gauche, montait vers l'église ; plus loin une autre, (( la ruelle commune », allait vers le château du temps, « l'hôtel seigneurial de Versailles », situé à côté de l'église; à droite, une voie
1. Nouvelle guide des chemins, Paris, 1583, in-12, p. 50. La Galie n'était ni le Parisis, ni l'Ile de France, ni le Vexin. (Ibid., p. 5).
2. Toutes ces indications et celles qui vont suivre sont prises dans les actes de Jean Gandois, Arch. nat., 0' 3871. Les actes du tabellion contiennent de nombreux détails topographiques sur Versailles que nous avons recueillis et résumés.
3. Cette enseigne est déjà signalée par Maquet, op. cit., p. 123.
descendait vers « l'étang vieil », une autre, « la ruelle des grains », menait à « la prairie de Versailles », au bas du coteau de Satory; puis, c'étaient les chemins « tendant à Glatigny, à Satory, à Bue* ». Par-dessus les toits, à micoteau, au nord, s'élevait le clocher de l'église, vieille petite église de campagne, à une seule nef, clocher et voûte du XII'' siècle, fenêtres romanes, porte du xiii" siècle à arc en tiers-point, surmontée d'une rose rayonnante, s'ouvrant vers l'ouest, à peu près sur la rue qui va aujourd'hui de la grille de l'orangerie au château, et environ à la hauteur de la rue Saint-Julien -. Il y avait aussi dans le village un prieuré, d'ailleurs sans moines, plutôt un groupe de biens et de revenus, possédé à ce moment par l'évêque de Paris ^. Tout autour, le long des rues, des ruelles, à l'entrée des chemins, se groupaient les petites maisons solides et trapues des paysans. Il n'était « marchand laboureur » ou « manouvrier », gens de métier, voire même bergers, qui n'eussent leur petit pourpris : maison couverte de tuiles à simple rezde-chaussée, ou à un étage, avec étable, cour, jardin et masure; maison couverte de chaume à deux travées, avec cour et jardin ; ou bien pièce de terre close avec arbres fruitiers, pommiers, poiriers, merisiers, châtaigniers*. D'après
1. Nous relevons encore dans Versailles les endroits dénommés « la pierre percée », « la cour commune », « la cour commune du Bon Puits ». On pourrait avec les documents dont nous parlons dresser la liste des lieux dits de Versailles au xvi° siècle.
2. On voit la silhouette de cette église dans une petite gravure de Pérelle représentant Versailles vu des jardins, Bibl. nat., Cabinet des Estampes, Va 362. La maison du curé était « sur le chemin de Glatigny », près du cimetière (Arch. nat., 0» 3871, p. 81). Il y a à Versailles un curé et un vicaire ijui traitent ensemble devant le tabellion « pour la résidence et fonction du service divin » {Ibid., p. 285); à la On du XVI* siècle et au début du xvn% les curés sont: JeanCrestot et Robert Picquenot {Ibid., p. 453 et 554 et registre 2 de la paroisse Saint-Julien aux Archives de l'état civil de la mairie de Versailles).
3. Sur ce prieuré, voir A. Maquet, op. cit., p. 26. Le prieur, qui est Mathurin Fleury à la fin du xvi° siècle et Mathieu Mercerie au xvii% a 27 censitaires à Versailles (Arch. nat., 0' 3871, p. 447 et 459].
4. Toujours d'après les descriptions fournies par les contrats passés devant le tabellion Gandois (Arch. nat., 0' 3871). La travée de comble
les registres de baptêmes, Versailles devait compter, au début du xvii" siècle, de 4 à 500 habitants '. On relève l'existence, dans les actes de maître Jean Gandois, d'une dizaine de métiers, charrons, tailleurs d'habits, charpentiers et (( charpentiers de la grande cognée », boulangers, marchands de charbon, même ouvriers spéciaux pour la vigne : il y avait de la vigne en ce temps dans le pays; on y produisait aussi du cidre -.
Et le long des chemins, s'étendaient les terres morcelées que cultivaient les paysans, chacun ayant ou quelques arpents, ou quelques perches, des « quartiers », soit de terres labourables, soit de prés'^ Céréales et pâturages venaient bien, les seconds entretenus par l'humidité de la plaine au-dessous de Versailles, — entre le bourg et les hauteurs de Satory, — où se trouvaient trois étangs : le grand étang de Versailles, d'une superficie d'environ 18 arpents ; l'étang des Bruyères, de 10 arpents, l'étang des Marais, d'aussi 10 arpents, l'étang de Glagny, au nord; tous contenus et utilisés au moyen de bondes et d'auges '*. Peu ou pas de grandes fermes, tout au plus la ferme de la Bretonest la distance d'une ferme de comble à l'autre; cette distance est de 9 pieds, ou de 12 pour la grande travée (Diderot et d'AIeinbert, Encyclopédie, v° Travée).
1. Registre 2 de la paroisse Saint-Julien aux Archives de l'état-civil de Versailles. De 1611 à 1622, la moyenne des naissances annuelles est de 12. C'est par comparaison avec d'autres localités rurales dont les données démographiques sont connues que nous pensons que le chiiïre moyen de 12 naissances par an peut correspondre à une population de 4 à 500 habitants.
2. 11 y a un pressoir à cidre à Satory (Arch. nat., 0' 1739 A) et des « laboureurs de vignes >■ à Versailles (Arch. nat., 0' 3871, p. 133).
3. On compte cent perches par arpent; la perche de Paris a 18 pieds de cùté ou 324 pieds carrés. L'arpent commun des environs de Paris contient donc 34 ares 18 centiares. (F. Gattey, Tableau des rapports des anciennes mesures agraires avec les nouvelles, 3" éd., Paris, 1812, in-8°).
4. « Mémoire du bois pour faire les bondes et auges des étangs du dit lieu » (de Versailles), Arch. nat., 0' 3871, p. 290. Sur ces étangs, voir aussi Maquet, op. cit., p. 121. « En la prairie de Versailles, au lieu dit le pré Sainte-Catherine, sous l'étang neuf du dit Versailles » se trouvent des prés plantés de saules (.\rch. nat., 0* 3871, p. 109, acte du 28 sept. 1367).
nière, située contre le village, sur la route de Saint-Cyr, d'une contenance de 65 arpents, appartenant à la chapelle Saint-Denis, de l'église Saint-Denis d'Amboise, et que le patron laïque de la chapelle, M. de la Barre, président des enquêtes au Parlement de Paris, louera par bail emphytéotique, le 28 juin 1618, à l'hôtelier Claude Gourelier'. Versailles possédait enfin le moulin à vent dont parle Saint- Simon, sur le haut de la butte, à droite, possession du seigneur de Versailles, « avec une maison, à côté, cour, jardin et cinq quartiers de terre », loué au xvi'^ siècle à un meunier de Bue nommé Antoine Ghaumont -.
Hormis la ceinture d'arbres qui, sur les coteaux de Satory et dans la direction de Noisy et de Rocquencourt, bordaient des deux côtés l'horizon, il n'y avait à Versailles que les 56 arpents de bois taillis constituant ce que Jean Héroard appellera le bois de Versailles ; il s'étendait sur l'emplacement actuel du parc "'. A l'autre bout du pays, en bordure du chemin de Paris, était la grande garenne de Versailles, d'une contenance de 5 arpents de bois et dont les rois de France disposaient \
Puis, tout autour c'était une série de petites localités, à ce moment très humbles, depuis si connues, ou disparues dans le grand nivellement du parc de Louis XIV : Porche-
1. Arch. nat., Qi 1759 A et 3871, p. 306, 383. Cette ferme est louée pour 70 livres par au, un gâteau de ferme et 4 chapons.
2. Arch. nat., 0' 3871, p. 237, 240, 279, 331. Le moulin et les attenances sont loués pour « 6 septiers de blé mouture, bon, loyal et marchand, mesure de Paris », 18 livres, 2 chapons, 8 deniers parisis « de cens que de ferme ». Ghaumont passera le bail à Nicolas Luquet, « meunier demeurant à Trianon. »
3. Ce bois appartenait à M. Jean Martin (Arch. nat., Qi 3871 p. 316).
4. Avec quelle vivacité Louis XIII, avant qu'il vînt bâtir Versailles, apprenant qu'on lui a tué son garde de la garenne et que des braconniers lui abattent ses lapins, écrira-t-il, le 3 mai 1622, de son camp de Sainte-Marie, dans le Midi, au duc de Montbazon, gouverneur de l'Ilede-France, ainsi qu'à M. de Frontenac, capitaine des chasses, pour se plaindre et réclamer qu'on lui fasse faire justice. Lettres de Louis XIII à M. de Montbazon et à M. de Frontenac du 31 mai 1622, au sujet de la garenne de Versailles, Bibl. nat., ms. fr. 3722. fol. 142 r° et \°. Sur l'étendue de la garenne, cf. Arch. nat., 0' 1759 A.
fontaine, possession des Célestins de Paris; les terres de M. de Viroflay ; Montreuil-au-Val-de-Galie , siège d'une prévôté, résidence d'un tabellion ; à la suite, Glatigny; les terres de M. de Clagny, commençant près de Versailles à l'endroit dénommé la Croix de Clagny, et possédées jusqu'en 1578, par le célèbre Pierre Lescot, l'architecte du Louvre; très au-delà, vers l'ouest, Trianon-la-Ville, au Val de Galie, avec ses masures de paysans, une petite église rurale et un cimetière, l'église, succursale de la cure de Choisy-aux-Bœufs ' ; puis Choisy-aux-Bœufs, paroisse importante dont il ne reste plus trace sur la route de Versailles à Saint-Cyr, prieuré aussi, relevant de l'abbaye de Sainte- Geneviève-du-Mont à Paris, et du prieur duquel dépendait la ferme du Val de Galie, laquelle subsiste encore au bout du parc de Versailles ^.
Nulle terre n'étant sans seigneur, le terroir de Versailles était le siège d'une seigneurie. Au-dessus des maisons du village, à la même hauteur que l'église, à droite, s'élevait ce qu'on appelait l'hôtel de Versailles, l'hôtel seigneurial, demeure sans grand caractère, entre deux cours, le corps de logis principal long d'une vingtaine de mètres, couvert de tuiles plates avec une aile en équerre d'environ douze mètres, le tout précédé d'un portail flanqué de deux petites tourelles : autour, se groupaient des granges, étables, bergerie, colombier ou autres édifices de simple exploitation rurale; deux jardins derrière, dont l'un de trois arpents et, à côté, attenant, le moulin à vent ''. Le seigneur de Versailles avait haute justice, moyenne et basse; il possédait
1. Tous ces renseignements sont pris à la même source des actes du tabellion Gandois. Louis XIV démolira plus tard l'église de Trianon et supprimera le cimetière (Bibl. nat., ms. fr. 21G7f), fol. 144 v").
2. Louée alors 28 muids de grain par an, 4 porcs gras, 100 sous et douze douzaines de pigeons. Louis XIV rasera également Choisy-aux- Bœufs {Ibid., fol. 145 r"). Il y avait un moulin à Choisy (Arch. nat., 0' 3871, p. 472). Le domaine du Val de Galie comportait « hôtel, seigneurie et ferme. »
3. Voir pour la description de cet hO«tel : Arch. nat., G' 1739 A et
tout l'appareil du haut justicier : prisons, fourclies patibulaires, ainsi que le personnel nécessaire des officiers dejustice : bailli, prévôt, procureur, greffier, tabellion et sergents; apparences, plus que réalités d'un pouvoir chaque jour battu en brèche'. Ce qui était plus certain, pour lui, était la i^erception des droits de menus cens, lods, ventes,, saisines et rentes, l'ensemble des redevances féodales à prélever sur les particuliers et que recueillaient, ou un simple receveur, ou un fermier général de la terre de Versailles-. Le prieur avait aussi quelque droit vague de juridiction, attesté par l'existence d'un prévôt et de son lieutenant, d'où conflits Surtout le roi, représenté par le corps d'officiers royaux de justice de Châteaufort, avait, de par une tradition séculaire que se transmettaient jalousement les générations de procéduriers de la couronne, l'invincible tendance à restreindre l'autonomie judiciaire des seigneurs féodaux pour y substituer le droit suzerain du roi : fâcheuses occasions de rudes débats ^
Or, vers l'an 1550, la seigneurie de Versailles appartenait à certain personnage dénommé bourgeoisement M. Philippe Colas. M. Philippe Colas ayant eu maille à partir, à propos précisément de l'exercice de sa juridiction seigneuriale, avecles officiers royaux de Châteaufort, s'était vu saisir la haute, moyenne, basse justice de sa terre ; en avait appelé au Parlement; avait pu, une première fois, obtenir mainlevée de cette saisie; mais la dispute ayant recommencé en 1560, toute la terre et la seigneurie de Versailles avaient été saisies, et vendues, en 1561, pour le prix de 18 000 livres, à M. Sébastien Le Roy, agissant au nom de M. Martial de
1. Arch. liât., 0'1759 A. Le bailli de Versailles, au début du xvii^ siècle, se nomme Louis Ferrand. Comme tabellion, à Gaudois succédera Pierre Lopin qui remplit les fonctions de greffier (Arch. nat., 0'3871, p. 338).
2. On trouve comme receveur de Versailles, Antoine Lemaire (Ibid.,. p. 290) et comme fermier général, Adam Rousseau (Ibid., p. 301).