Chaulnes, Relation exacte, p
5. Louis XIII avait regu avant la délégation les deux avocats généraux, Servin et Lebret, et leur avait dit textuellement : ■• Je suis roi, maintenant; je suis votre roi; je l'ai été, mais je le suis et serai, Dieu aidant, plus que jamais! Vous direz à ma cour de Parlement que Conchine a été tué ayant résisté à ceux à qui j'avois commandé de l'arrêter. Dites à mon Parlement que ce méchant a voulu attenter à ma personne et a entrepris sur mon État » (rapport de Servin à la cour, dans Mathieu Mole, Mém.féd. Ghampollion-Figeac, t. I, p. 145).|
l'avait le plus frappé avait été la fidélité avec laquelle ceux qui étaient au courant avaient gardé le secret; il en était touché : « Je suis bien aimé des François! » disait-il. Il rappela au lieutenant civil la conversation qu'ils avaient eue ensemble il y avait quelque temps ; et à chacun il répétait le mot qui, pour lui, résumait l'événement du jour : « A cette heure, je suis roi! ». Dans l'après-midi, il monta à cheval, suivi de ses gardes du corps, d'une troupe de trois à quatre cents gentilshommes; il se promena dans Paris, partout accueilli par des cris de « Vive le roi! » et au milieu des acclamations frénétiques'.
Le soir, au coucher, l'appartement du roi fut rempli. Quelqu'un émit l'idée qu'il y aurait lieu d'attribuer les charges laissées vacantes par la mort du maréchal d'Ancre, ainsi que ses biens, demeurés propriétés du souverain. Le roi aquiesça. Le premier à servir était celui qui, ayant eu le danger, avait l'honneur de l'événement : le marquis de Vitry. Sur sa demande, on lui donna la charge de maréchal de France, la baronnie de Lésigny, qui lui convenait spécialement en raison de la proximité de sa terre de Yitry-en-Brie, et l'hôtel de la rue de Tournon, avec les chevaux de l'écurie. Louis XIII ajouta 70 000 ducats qui seraient pris sur la fortune de Concini. Du Hallier fut fait capitaine des gardes à la place de son frère; Persan capitaine de la Bastille ^ On
1. Dépêche de l'amb. vénitien du 2 mai (Bibl. nat., ms. ital. 1771. p. 95).
2. Ibid., p. 92; Chaulnes, Relation exacte (Bibl. nat., ms. Dupuy 661 fol. 144 r"). Vitry fit prendre les chevaux à l'écurie de Concini dès le lendemain matin. Les 70000 ducats furent prélevés sur les fonds du maréchal d'Ancre que détenait le banquier Lumagne. Ils donnèrent lieu à des contestations (Arch. nat., E 59-^, fol. 58 r").
a dit que Luynes avait eu toutes les dépouilles du maréchal d'Ancre. Au moins pas sur le moment, oii, au contraire, il manqua presque ne rien avoir. Il désirait la place de premier gentilhomme de la chambre; le roi l'avait promise au fils du duc de la Force, M. de Montpouillan. Sur les instances de Luynes, Montpouillan consentit à y renoncer et Luynes fut fait premier gentilhomme'. Quant à la lieutenance générale de Normandie qu'on croit lui avoir été donnée à cette date, il ne l'a eue qu'un peu plus tard-. Un peu plus tard aussi d'ailleurs, il allait se faire livrer la maison de Lésigny^, celle de la rue Tournon, et, après la mort de Léonora, .se faire octroyer tous les biens de Concini '\ De premier commis du contrôle général, Déageant fut promu intendant des finances; il eut « en son département tout ce qui touchoit les finances et dépenses de la maison du roi », situation nouvelle et de confiance, créée exprès pour lui, le dernier échelon même avant le ministère ^ Comme une traînée de poudre, la nouvelle de la mort
1. Montpouillan, Méni., dans Mém. du duc de la Force, éd. La Grange, t. IV, p. 39; Castelnaut, Méni., ibid., t. IV, p. 93. Montpouillan fut gentilhomme ordinaire de la chambre du roi (Arch. nat., E. 61*, fol. 30 r°).
2. En septembre 1617, dit le Mercure français (1617, t. II, p. 97), au moment, de son mariage avec mademoiselle de Montbazon.
3. En juillet (amb. vénitien, Bibl. nat., ms. ital I77I, p. 258).
4. Les lettres patentes par lesquelles il est fait don à Luynes des biens de la maréchale d'Ancre sont d'août 1617 (Bibl. nat., ms. Dupuy 853, fol. 109) et l'arrêt du Conseil l'envoyant en possession, du 6 septembre (Arch. nat., E. 56" fol. 66 r°,). Sur cette succession des Concini, voir R. de Crèvecœur, Un document inédit sur la succession de Concini; des arrêts du Conseil (Arch. nat., E. SSs fol. 203 r°, 344 r°, 348 r", 433 r°, 483 r"; E. 56», fol. 3 r") et d'autres documents (Bibl. nat., ms. Dupuy 550, fol. 64; ms. fr. 1U726; ms. fr. 18192, fol. 21 r").
5. Lettre de Déageant à Richelieu du 24 mai 1617 (,\rch. des Aff. étrang., France 771, fol. 125 r"). Tronson fut fait secrétaire du cabinet (Bibl. nat., ms. fr. 7854, fol. 286 v°); Modène deviendra grand prévôt de France (Arch. des Aff. étr., France 773, fol. 286 r°).
LE COUP d'état du 2J4 AVRIL 1617. 83
du maréchal d'Ancre se répandit dans la France entière. Les princes révoltés déposèrent les armes et tirèrent des salves de coups de canon ^ Ce fut comme l'avènement d'un nouveau règne : le roi était devenu le maître! Il prenait possession de son royaume'! L'allégresse et l'enthousiasme furent unanimes. Les moindres bourgades allumèrent de grands feux de joie. « Tous nos canons et nos mousquets autour d'un feu de joie ont été mis en œuvre », écrivait d'Agen M. d'Estrades à Pontchartrain : « Voilà des marques de la réjouissance générale ^ » Les cabarets, pleins de gens qui buvaient et dansaient, retentissaient de chants joyeux*. La satisfaction était universelle. Il semblait que le roi eût plus fait « que s'il avoit gagné dix batailles » ^ Les folliculaires, exaltaient Louis XIII en des pages dithyrambiques. Ils le tenaient pour « le plus grand roi de toute la terre »! Il fallait qu'on lui « dressât un temple afin de célébrer son souvenir qui ne s'oublieroit jamais »M
1. Pontchartrain, Mém., p. 388; les Mémoires de ce qui s'est passé durant le siège de Soissons en cette présente année 1617 (par Fabri, Paris, 1617, in^"). Louis XIII avait envoyé des gentilshommes aux princes pour les prévenir (Bulletin de la Soc. de Vliist. de France, 1853, p. 115).
2. Sommation faite à Monsieur le duc d'Épernon en suite de la déclaration du roi. Tours, 1619, in-12, p. S; lettre de M. de Bourdeillc à Louis XIII, du 4 mai 1617 (Bibl. nat., ms. Clair. 372 fol. 135 v°). Le pape envoya un bref de félicitations (Bibl. nat., ms. ital. 1771, p. 177).
3. Lettre du 30 avril 1(317 (Bibl. nat., ms. Clair. 372, fol. 1.33 r°). Cf. Allégresse de tous les vrais fidèles François et serviteurs de Sa Majesté sur la mort du marquis d'Ancre, Nevers, 1617, in-12; Heureux augures au roi de sa victoire, Paris, 1617, in-12, p. 14.
4. Le Paysan de Ruel au roi, p. 12; le Passe-temps de Pierre Dupais, Paris, 1617, in-12, p. 3; le Réveil du soldat français, au roi, sur la juste punition du marquis d'Ancre, Paris, 1617, in-12.
5. La Voix du peuple au roi, Paris, 1617, in-12, p. 5; VAnchre de la paix sur le retour de Messieurs les princes, Lyon, 1617, in-12, p. 3.
6. Les Désirs de la France sur la mort de Conchine, Paris, 1617, in-12, p. 3; fa Disgrâce des favoris de la fortune présentée, au roi, Paris, 1617,
« Un tel généreux commencement ne faisoit-il pas concevoir les plus belles espérances? » « Il étoit grand, puisqu'il avoit sauvé son peuple! » Il était « le restaurateur de la liberté », « le libérateur de la République françoise » ! « Il n'y auroit jamais postérité si sourde, renommée si ingrate qui n'élevât dans le ciel un acte si glorieux!' » Et « un cri de « Vive le roi! » alloit jusque dans les nues », cri répété par tous les sujets, même par les protestants"! L'enthousiasme était général.
Vitry avait exécuté la pensée du roi ; Vitry fut associé par la reconnaissance populaire aux acclamations qui saluaient le prince. « Dieu, ayant mis au cœur de Louis l'esprit de sagesse, avoit armé le bras de Vitry' ». Que Vitry « fut immortel de vie comme de renom, pour espérer de la postérité des guerdons assez dignes, assez, non jamais trop! » « Qu'on lui dressât une statue! » Lorsque Vitry vint au Parlement, un mois après la mort de Concini , pour faire vérifier ses lettres de maréchal de France, il y eut au palais une affluence énorme et l'ovation dont il fut l'objet attesta le sentiment
in-12, p. 8; /a Merveille royale de Louis XIII, Paris, 1617, in-12, p. 4; le Salomon de la France, Paris, 1617, in-12, p. 7 ; Avis à Messieurs de V Assemblée, (s. 1.), 1618, in-4°, p. 27-28.
1. Lettre de Cléophon à Polémandre, 1618, in-12, p. 18; les Merveilles et coups d'essai de Louis le Juste, 1617, in-12, p. 18; Matthieu, la Conjuration de Conchine, p. 289.
2. Le « Te Deum » des Bcarnois, p. 4. La satisfaction des protestants fut grande (P. de Lescun, Apologie des églises réformées de Vohéissance du roi, Orthez, 1618, in-8", p. 37: Harangue faite au roi par les députés du synode national des églises réformées de France, le 27 mai 1617, La Rochelle, 1617, in-12, p. 4; lettre du duc de Rohan à M. de la Force, du 15 mai 1617, dans É. Charavay, Collection de lettres autographes du règne de Louis XIII, Paris, 1873, in-8°, p. 33).
3. Propos doré sur l'autorité tyrannique de Cocino, 1617, in-12, p. 36; le Manifeste de la France à Monsieur le maréchal de Vitry, Paris, 1617, in-12.
LE COUP d'État du 24 avril 1617. 85
de la foule ainsi que la popularité de celui qu'on regardait comme le seul auteur, avec le roi, du renversement de « Gonchine » '.
Au milieu de l'effervescence populaire, hélas ! « le misérable Gonchine » ne devait même pas trouver de repos dans la mort. Le soir du 24 avril, de la petite chambrette du corps de garde, son corps avait été transporté dans la la salle du jeu de paume du Louvre, rue d'Autriche, fouillé, dépouillé entièrement, mis, nu, par terre; et, vers minuit, enseveli « avec une grosse nappe sale, liée d'un ruban rouge par les deux bouts », on l'avait enterré à Saint-Germain-l'Auxerrois, sous les orgues, dans une fosse creusée rapidement et immédiatement comblée, les dalles maçonnées par-dessus-. Le lendemain, mardi 25 avril, vers neuf à dix heures du matin, des gens s'arrêtaient sous la tribune de Saint-Germain-l'Auxerrois, et, se montrant du doigt la place où le maréchal avait été enterré, piétinaient la pierre de mépris et crachaient par terre. Un attroupement se forma, des individus descellèrent les dalles, dont le mortier était encore humide, les enlevèrent, creusèrent. En vain le clergé, les gens de l'église étaient accourus afin d'engager la foule à se retirer. Gelle-ci était trop compacte. Au bruit des cris, on découvrit les pieds du cadavre'*; les cordes
1. Réception de Monsieur le baron de Vitry en la dignité de maréchal de France faite en Parlement le mardi 23 mai 1617, Paris, 1617, in-12; on célébrera son mariage comme un événement public (Boilel de Goubertin, Hist. tragique de Circé ensemble l'heureuse alliance du cavalier victorieux et de la belle Adrastée, Paris, 1617, in-12).