‹ Le roi Louis XIII à vingt ansChapitre 98 sur 345 · Bassompierre, Journal, éd. Ghantérac, t. II, p · texte numérisé non relu

Bassompierre, Journal, éd. Ghantérac, t. II, p

passer en huit ». Et il alla*. Il réussit. « Avec merveille, il fît plus par sa présence en huit jours qu'il n'eut fait avec une armée de 30 000 hommes^. » C'était à lui, uniquement, à sa volonté opiniâtre qu'était dû le succès de l'affaire du Béarn!

Ce n'est pas moins lui qui a eu le mérite de la décision avec laquelle en 1621 le gouvernement a mené contre les protestants rebelles la campagne destinée à les réduire. Les ministres étaient hostiles à l'emploi des armes. Ils se trouvaient assez vieux — Sillery et Jeannin, surtout — pour avoir assisté aux luttes civiles du xvi" siècle et ils étaient hantés par l'appréhension de voir se renouveler les conflits de l'âge précédent'. Luynes, particulièrement, s'opposait à cette campagne qui devait d'ailleurs lui être si funeste. Il répondait d'un geste lassé à un gentilhomme de ses amis qui lui suggérait des raisons personnelles d'empêcher cette entreprise : « Sa Majesté veut absolument aller à l'armée M » On a dit que ce fut le prince de Condé qui poussa Louis XIII : mais, comme le faisait remarquer l'ambassadeur d'Angleterre, « le roi n'avait pas besoin pour faire la guerre d'être excité par M. le Prince^ ». Il l'a voulue person-

1. Ibid., p. 212; C. Bernard, Hist. de Louis XIII, t. I, p. 163. Le conseil fut tenu à Preignac près de Bordeaux. Louis XIII écrivait peu après à sa mère : « Les nouvelles que vous apprendrez de moi sont comme vous les désirez ; la santé est très bonne, l'esprit gai et content. Le temps a favorisé jusqu'ici mon voyage. » (Bibl. nat., Cinq Cents Colbert 98,

2. Journal de maître Jean de Solle, dans Revue de Gascogne, t. XIX, p. 189.

.3. Herbert de Gherbury, Méin., trad. Bâillon, p. 153.

4. Baron de Chabans, Hist. de la guerre des huguenots faite en France sous le règne de Louis XIII, 1620-1629, Paris, 1634, in-4°, cité par G. Ilanotaux, Hist. du cardinal de Bichelicu, t. II, p. 404.

5. Dans une lettre d'Herbert de Gherbury à Naunton, du 15 février 1620

nellement. L'ambassadeur vénitien raconte avec quel soin il s'y prépara, étudiant les plans des villes et châteaux, marquant les endroits où l'on devrait mettre des batteries de siège, esquissant sur la carte la route qu'il faudrait suivre \ L'ambassadeur vénitien qui eut préféré voir le gouvernement français diriger ses forces militaires vers l'Italie afln de résoudre la question de la Valteline, insiste sur la part essentielle qu'a prise Louis XIII dans la décision de cette campagne de 1621^

Ce fut encore Louis XIII qui décida de reprendre les armes en 1622 contre les protestants. La majorité du conseil continuait à s'y opposer : le chancelier Sillery, Puisieux, Jeannin, Bassompierre, Lesdiguières, Bouillon, la cour désapprouvaient. Celle-ci parlait de la guerre « avec fureur. » L'opinion, elle-même, ne semblait pas favorable. On excipait de l'absence d'argent; on redoutait que grâce à cette guerre, dont Condé était le partisan et dans laquelle il allait pousser aux répressions sanglantes, le prince n'acquit une situation politique excessive que son défaut de pondération eut rendue dangereuse. Tout le monde multipliait à Louis XIII les observations'. Marie de Médicis lui répétait qu'il (levait se préparer avec

(à la suite des Mérn. d'Herbert de Cherbury p. 191). Les libellistes qui défendaient Luynes faisaient entendre que le favori n'était pas responsable de la guerre, mais bien le roi (Apologie rn réponse à « la Chronique des favoris », 1622, in-12, p. 13).

1. Dépèche de l'ambassadeur vénitien du 5 juin 1621, citée dans Zeller, le Connétable de Luynes, p. 304.

2. Dépèche de Priuli du 12 juin 1621, Bibl. nat., ms. ital. 1776, p. 188.

3. Dépêches du nonce du 25 janvier (dans Zeller, Richelieu et les ministres, p. 38), du 9 février (Arch. nat., L 397, fol. 343 V), du 7 mars 1622 (fol. 302 r"); dépèches de Pesaro du 14 février et du 1" avril 1622. Bibl. nat., ms. ital. 1777, p. 248; 1778, p. 88.

plus de calme, attendre*. Le nonce dissuadait d'engager la campagne en raison de la situation de l'Europe qui exigeait toute l'attention du gouvernement. Le vieux chancelier et le vieux Jeannin insistaient sur la nécessité de la paix. Louis XIII fit taire tout le monde par son brusque départ. La veille du dimanche des Rameaux de 1622, il déclara au conseil qu'il voyait avec regret la rébellion de ses sujets huguenots augmenter, les préparatifs qu'ils faisaient se développer : il partirait le lundi saint pour Fontainebleau, de là pour Orléans où il prendrait les résolutions nécessaires. Puis, à l'improviste, dès le dimanche, sans prévenir personne, il sortait du Louvre par une petite porte, montait à cheval et s'en allait, à peine accompagné. Condé et le Comte de Soissons le rejoignaient à Orléans; la cour et la garde suivaient. Il s'était mis en route « plutôt en équipage de chasseur que de conquérant^. »

Etait-ce Condé qui l'avait fait partir? Richelieu le dit, et après lui on l'a répété. Si l'on veut croire que le jeune roi n'était qu'un instrument entre les mains de son cousin, il n'est que de se rappeler ce qu'il advint quelques mois après, lorsque Louis XIII ayant parcouru le midi, fait le tour, de Saint- Jean d'Angély jusqu'au Bas- Languedoc, soumis villes et châteaux, et porté le dernier coup à la rébellion protestante en réduisant Montpellier à capituler, décida d'accorder à ses sujets réformés une

i. Richelieu, Méin., t. I, p. 263.

2. Dépêches de Pesaro du 15 mars et du 1" avril 1622, Bibl. nat., ms. ital. 1778, p. .50 et 8."i. « Sire, c'est un mouvement d'une âme hardie et généreuse comme la vôtre, que d'avoir, le premier, de votre propre nstinct, conspiré la ruine de la rébellion. » {Les Avis de Monsieur le chancelier et de messieurs du Parlement donnés an roi sur la résolution de son voyage, Paris, L. Laquehay, 1622, in-12, p. 3).

paix définitive bienveillante K Condé s'y opposait. Autant Louis XIII avait été résolu à entamer la lutte, autant, après plusieurs mois de campagne heureuse était-il décidé à en finir-. Condé fit des scènes. Le nonce lui-même, qui soucieux du triomphe du catholicisme et de « l'extirpation de l'hérésie, » cherchait maintenant à faire continuer la guerre, intervenait. Lorsque la résolution de signer la paix fut prise, Louis XIII fit appeler le prince de Condé dans son cabinet enfin de la lui annoncer. Condé voulut protester : « Il n'en faut plus parler, répondit le roi vivement; je l'ai ainsi résolu. » Condé répliqua qu'il allait quitter l'armée, le royaume, s'en aller faire un voyage en Italie, à Notre-Dame de Lorette. Louis XIII riposta qu'il lui accordait séance tenante le congé nécessaire. Condé partait le soir même, s'embarquait à Mauguio pour Aigues-Mortes et gagnait la frontière ^ Le chancelier écrivait à Puisieux : « il faut louer le roi de la prudence, force et courage qu'il a témoignées tant à faire la guerre qu'à bien faire la paix, laquelle sera reconnue de sa bonté, étant puissant et victorieux comme il est.* » Il avait raison : ce n'était

1. Dépêches de l'ambassadeur vénitien du 26 août 1622, (flans Zeller Richelieu et les ministres, p. 127), du 17 septembre 1622 (Bibl. nat., ms. ital. 1778, p. 350).

2. La situation des finances l'inquiétait. « Faites lui souvenir (au roi), mandait de Paris où il était resté, le chancelier Sillery à son Mis Puisieux, mais à lui seul, qu'il est impossible de continuer la guerre ni de trouver moyen pour y fournir à cette grande et excessive dépense qui ne se peut comprendre que par ceux qui ont vu l'État entier. » Lettre du 16 octobre 1622, Arch. des Afî. étrang., France 777, fol. 135 v°.

3. Le détail est donné par Héroard. Bibl. nat., ms. fr. 4027, fol. 106 r°.

4. Lettre du 16 octobre 1622, loc. cit. Le public très heureux de la paix en fit honneur à Louis XIII (voir entr'aulres, La Maunyaie, Panégyrique au roi, Paris, 1622, in-12; la Chasse au vieil grognard, dans E. Fournier, Variétés historiques ctlitt., t. 111, p. 31.)

pas Condé qui avait mené le roi. Personne ne l'a mené, pas plus les ministres que les autres. Il en a coûté à ceux d'entre eux qui ont cru pouvoir essayer de le faire : l'histoire des relations de Louis XIII avec ses différents conseillers de 1617 à 1624 en témoigne.

Anciens ministres d'Henri IV, « conseil même du feu roi mon père, » comme l'écrivait Louis XIII à Marie de Médicis ^ les personnages rappelés au pouvoir par le souverain après la mort de Goncini, étaient « les plus grands de leur siècle, gens consommés dans toutes sortes d'affaires par l'âge et les emplois, sans contredit aussi capables qu'il y en eut au monde- ». C'étaient : Villeroy, « un fort bel esprit et un grand sens commun, » très âgé, encore « plein de vigueur et de hardiesse », disposé aux solutions énergiques, instruit « de cette longue expérience qu'il s'étoit acquise au maniement des affaires » sous les trois règnes précédents ^ ; Brulart de Sillery, chancelier de France depuis 1607, habile, de jugement solide, courtois, affable, peut-être craintif, timoré et hésitant*; c'était Jeannin, à la barbe agitée

1. Lettre de Louis XIII à Marie de Médicis du 12 mars 1G19, Bibl. nat., ms. fr. 20742, fol. 7 v".

2. Fontenay-Mareuil, Mém., éd. Michaud, p. 18 et ^2\ Lettre de Cléoplion à Polémandre, p. 31. Cf. la dépêche du nonce Corsini du 23 février 1622 sur ces ministres (Arch. nat., L 397, fol. 357 r"); Pontchartrain {Mém., éd. Michaud, p. 391).

3. Mots de Louis XIII à M. d'Alincourt dans une lettre de 1617 (Bibl. nat., ms. Clairambault 373, fol. 45 r°). Voir sur Villeroy : Remarques d'Etat et d'histoire sur la vie et les services de M. de Villeroy, dans Cimber et Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, t. XIV, p. 251 et suiv. ; un éloge du personnage dans le ms. fr. 3708, fol. 104 r° de la Bibl. nat.; Fontenay-Mareuil, Mém. éd. Michaud, p. 128; Nouaillac, Villeroy, secrétaire d'État et ministre de Charles IX, Henri III et Henri IV, Paris, Champion, 1909, in-8°.

4. Brulart de Sillery avait été nommé garde des sceau.x en décem-

et à la voix bruyante, très franc, un peu entier et sujet à boutades, « toujours homme de bien », surtout loyal, puis moralement intègre, « ce qu'il y a de meilleur », disait Corsini. Son grand âge l'obligeait à la fin de 1619 à quitter la surintendance des finances pour la passer à Schomberg, mais il demeurait membre du conseil et ne mourra qu'en 4623*. C'était du Vair, le garde des sceaux, qui disparaîtra en 4621 emporté par « une fièvre pourprée », ancien président du Parlement de Provence, entré ensuite dans les ordres et nommé évêque de Lisieux : grand, sec, avec une longue barbe. « Sa probité et sa capacité sont sans reproche, » disait Rohan. « C'est un homme austère de sa nature, jugera Richelieu, et tenant quelque chose du philosophe stoïque comme il paraît par ses écrits. » Ceux qui ne l'aimaient pas le trouvaient inégal, « rude en ses façons » ; ils l'accusaient de n'avoir pas beaucoup de fonds et d'ignorer les affaires. Mais Louis XIII écrira de lui après sa mort : « je ressens sa perte particulièrement, reconnaissant et avant éprouvé en diverses occasions combien il m'étoit utile et nécessaire -. »

• bre 1604 (Arch. nat., X'» 8645, fol. 213). Nous avons plusieurs biograpbies de lui : Bibl. nat., ms. Ir. 18617; 17864, fol. 196 y°; 16268; Bibl. Mazarine, ms. 4399. Voir aussi Duchesne, Hist. des chanceliers, 1699, infol. p. 702; L. Péchenart, Sillery et ses seigneurs, Reims, 1893, i-n-S".

1. Jeannin a laissé un « Discours apologétique de sa conduite » (Bibl. nat., nouv. acq. fr. 7799, fol. 12 r" et suiv.). Voir sur lui Guyton de Morveau, Eloge du président Jeannin, Paris, 1766, in-8°. L'ambassadeur espagnol de Mirabel l'appelle •< un ministro tan antiguo! » (dép. du 10 avril 1623, Arch. nat., K 1479, n" 58); cf. Richelieu, Mém., éd. iMichaud, t. 1, p. 13; Bibl. nat., ms. fr. 3708 fol. 104 v" et 105 r"; de Bellemaure, le Portrait du roi, p. 129. Nous avons un travail de H. de Fontenay sur la Date et le lieu véritable de la mort du président Jeannin (dans Méni.,

■ de la Société Eduenne, t. VII, 1878, p. 149).

2. Relation véritable de la mort de Monsieur du Vair, garde des sceaux de France, Paris, 1621, in-12, p. 15. Louis XIll le regretta beaucoup. Il

Louis XIII ne pouvait que s'en remettre à ces vieux serviteurs du soin de le bien conseiller. Il appréciait leur jugement. Il acceptait volontiers leurs conclusions. Par déférence pour eux il les priait, lorsqu'il tenait à •une chose, d'y consentir sans qu'il l'imposât. « Monsieur le Chancelier, mandait-il à Sillery, Marais dit qu'il perdra l'esprit si je l'abandonne en son affaire. Vous saurez bien les moyens qu'il faudra pour y parvenir. Je ne veux pas en cela user d'une autorité absolue, mais j'aurai bien agréable que vous lui fassiez donner les arrêts qui seront nécessaires. Vous ferez selon votre prudence accoutumée à laquelle je me remets' »; et Sillery comprenait.

La faveur extraordinaire du duc de Luynes, la manière dont celui-ci, en 1621, devenu connétable, abusa de son influence pour encombrer le gouvernement et essayer de tout accaparer, amena chez Louis XIII, une fois qu'il fut délivré d'une passion qui l'étreignait, une réaction très vive contre ses ministres. Après 1621 il dira et répétera à qui voudra l'entendre qu'il ne veut pas être gouverné; il manifestera une sensibilité telle que, suivant le nonce Gorsini, ses ministres devront user d'une extrême adresse à son égard, quand ils traiteront d'une affaire au Conseil, afin de ne pas laisser

avait eu l'idée de le faire cardinal (dép. de l'amb. véait. du 16 août 1617, Bibl. nat., ms. ital. 1771, p. 328). Pour les sentiments des contemporains sur du Vair, voir Uichelieu, Méni., 1. 1, p. 243 ; Rohan, Méni., éd. .Michaud, p. 518; Malherbe, Œuvres, éd. Lalanne, t. I, p. 357, t. III, p. 51!), 520; .1. B. Matthieu, Hist. de Louis XIII, dans P. Matthieu, Ilist. de Henri IV, t. II, p, 103; les Correspondants de Peiresc, publiés par Tamizey de Larroque, t. X. p. 3. Nous avons le testament de du Vair (Bibl. nat., Cinq Cents Colbert 488, fol. 146 t").

1. Lettre de Louis Xlil au chancelier Brulart de Sillery, sans date, Bibl. nat., ms. fr. 3722, fol. 210 r".

supposer au prince qu'ils cherchent à peser sur ses décisions : « Il a une si grande crainte d'être gouverné, ajoutera le nonce, que s'il croyait que ses secrétaires d'Etat voulussent empiéter le moins du monde sur son autorité, ils perdraient à l'instant tout crédit * ». Louis XlIIles malmènera, leur refusera ce qu'ils demanderont", assistera plus ponctuellement que jamais aux conseils, soucieux « de ne leur laisser prendre aucune espèce d'autorité^ ». « Aucun d'eux ne prédomine, continue Gorsini : le roi marque le plus d'égards au vieux chancelier Sillery, au président Jeannin, à cause de son âge : il écoute favorablement le secrétaire d'Etat des affaires étrangères Puisieux ; mais le garde des sceaux de Vie, Schomberg, le cardinal de Retz ne comptent guère : quant au prince de Condé, il en est réduit à se rallier aux premiers pour trouver un appui contre ses adversaires de la cour^. » Le roi décidait sans communiquer ses volontés aux ministres ^ Un secrétaire d'Etat venait-il à disparaître, il nommait le successeur sans consulter les autres : « il a toujours fait le choix des ministres qu'il a établis, écrivait Richelieu, sans le su de ceux qui l'étoient^ » Lorsqu'en octobre 1622 il aura à désigner un garde des sceaux, il demandera à nombre de personnes leur sentiment :

1. Dépêche du nonce Gorsini du 30 janvier 1622, Arch. nat., L 397, fol. 1 r° et 367 r°.

2. Voir un de ces refus dans Bassompierre, Journal, éd. Chantérac, t. III, p. 10.

3. Lettre du nonce Gorsini de janvier 1622, Arch. nat., L 397, fol. 345 v°.

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