Richelieu, Mém., t.l, p
et tout le monde nommant M. d'Aligre, il désignera M. de Gaumartin. « Il a juré, écrit Pesaro, de ne pas permettre que le nouveau garde des sceaux dépende d'autre que de lui-même \ »
Ainsi rudoyés, les ministres en vinrent à ne plus oser rien décider sans aller trouver le roi; ils le dérangèrent perpétuellement. On voit dans le Journal d'Héroard que les conseils, en 1622, se tiennent jusqu'à deux fois par jour, durent deux et trois heures -. On vient chercher Louis XIII à toute minute : on le relance après son souper; on le tient jusqu'à onze heures du soir. S'il est malade, on se réunit à son chevet; il doit se relever et se mettre en robe pour tenir son conseil. L'abus deviendra tel que les médecins seront obligés d'intervenir afin de recommander plus de mesure et de prier qu'on ménage un peu le prince ^ Le résultat de ce système fut celui auquel on pouvait s'attendre : Louis XIII fut excédé. Trois ministres, raconte Bassompierre, viennent demander le roi un peu avant l'heure de son souper. « Mon Dieu que ces gens sont fâcheux, s'écrie le souverain! Quand on pense passer son temps ils me viennent tourmenter et le plus souvent n'ont rien à me dire! » Au bout de quelques instants on dit au roi : « Sire, ces messieurs vous attendent pour tenir conseil ». — « Quel conseil, Monsieur? Je ne les ai point mandés; je serois enfin leur valet! Ils viennent quand il leur plaît et lorsqu'il
1. Lettres de Pesaro du 14 septembre 1622 (Bibl. nat., ras. ital. 1781, p. 81) et de Marillac à Kichelieu du 5 octobre 1622 (Arch. des AIT. étrang., France, 775, fol. 111 r").
2. Voir par exemple Héroard, Bibl. nat., ms. fr. 4027, fol. 3 r" et suiv.
3. Ainsi en juillet et août 1622, Ibid., fol. 73 v°, 77 v°, 83 \° ; 4026, fol. 67 \°.
ne me plaît pas : qu'ils s'en retournent, s'ils veulent et qu'ils ne viennent que quand je les demanderai. C'est à eux à prendre mon heure et à me l'envoyer demander et non à moi à la prendre d'eux. Je leur donnerai mon heure, mais je ne prendrai jamais la leur : je suis leur maître'! » Plus tard Louis XIII avouera à Richelieu qu'il en était venu à fuir ses ministres ^ Il refusait de les recevoir, les renvoyait; il partait pour la chasse. La fin de 1622 et l'année 1623 ont coïncidé chez le jeune roi avec une recrudescence extraordinaire de sa passion pour son exercice favori. Ce qui n'était qu'un prétexte devient un sentiment absorbant, tyrannique; il partira des jours entiers, gagnera des endroits oii ses ministres ne pourront plus venir le rejoindre, construira Versailles afin de pouvoir y séjourner sans courir le risque d'être dérangé par eux, s'absentera perpétuellement. Alors on l'accuse de ne plus vouloir s'occuper d'affaires : « Plus il s'applique à la chasse, dit l'ambassadeur vénitien Rosso, plus il s'éloigne des affaires. » « On ne peut avoir aucune confiance dans l'humeur du roi, écrira le nonce; il est entièrement adonné à la chasse; il ne s'applique en aucune façon aux affaires. » « Le roi s'adonnoit à la chasse conclut Richelieu et s'exemptoit des corvées du conseiP. »
1. En janvier 1622; les trois ministres en question sont : le cardinal de Retz, chef du Conseil, Schomberg, surintendant des finances, de Vie, garde des sceaux : Bassompierre, Journal, éd. Chnntérac, t. III, p. 7 et 8.
2. Richelieu, Mcm., t. I, p. 304. Louis XIV aura aussi des heures où il éprouvera « de la mauvaise humeur contre ceux qui lui viennent parler d'affaires. » Il s'en ira alors à Marly comme Louis XllI va aller à Versailles (lettre de Mme de Maintenon du 22 décembre 1608 dans Correspondance générale de <',elle-ci, éd. Lavallée, t. IV, p. 269 et 276).
3. Dépèches de A. Rosso du 2 juin 1623, (Bibl. nat., ms. ital. 1780, p. 273) ; du nonce Corsiui du 29 avril 1023 (dans B. Zeller, Richelieu et les
Force fut aux ministres de reprendre leur initiative. Ils en profltèrent. Peu à peu ils en abusèrent. Insensiblement Schomberg, le chancelier de Sillery, son fils M. de Puisieux s'emparèrent de l'autorité. Ils agirent en dehors et à Finsu du roi, écartant ceux qui les gênaient, se faisant des créatures, s'appliquant à ne rien laisser décider sans leur intervention et se rendant omnipotents ' : l'abstention de Louis XIII avait abouti à un résultat inattendu : il n'était que momentané; le retour du prince allait être rude.
Il y a eu beaucoup d'éléments mêlés dans les incidents qui ont abouti à la disgrâce des différents ministres en 1624. La nature des sentiments personnels de Louis XIII ne saurait faire doute : il lés chassa parce qu'ils avaient accaparé le pouvoir et méprisé son autorité. Le 19 janvier, Pesaro notait que Louis XIII découvrant quelle était la conduite de ses conseillers à son égard allait vouloir se soustraire à leur domination et redevenir le maître". La brusquerie et les dures conditions dans lesquelles les ministres furent l'un après l'autre renvoyés découvrirent l'état d'esprit irrité du souverain. Schomberg, le surintendant des finances fut exécuté le premier
ministres, p. 208); de Pesaro des 1" mars et 27 avril 1623 (Bibl. nat., ms. ital. 1780, p. 16, 217): Richelieu, Mém., t. 1, p. 278.
1. Sur la lagon dont surtout le chancelier Brulart et son fils Puisieux se rendent maîtres du gouvernement en 1623, voir les dépêches du noiice Corsini des 23 janvier, 3 et 16 février 1023 (Arch. nat., L. 397, fol. 10 r", 13 v°, 14 v°), des 21 et 27 janvier, 21 février 1023 (dans Zeller, Richelieu et les ministres, p. 172, 170, 177, 200); des ambassadeurs vénitiens du 20 février {Ibid., p. 200), de Pesaro du 19 juin (Bibl. nat., ms. ital. 1780, p. 284); le réquisitoire incisif de Richelieu (Mém., t. 1, p. 278) et Brienne, (Mém., éd. Petitot, t. I, p. 330).
2. Dépèche de Pesaro du 19 janvier 1624, Bibl. nat., ms. italien 1781, p. 243.
en 4623 '. Après une conférence avec les autres membres du conseil et sa mère, Louis XIII, envoyait son secrétaire Tronson porter à Schomberg le billet par lequel celui-ci était invité à se rendre dans sa terre de Nanteuil. Parlant de cette exécution, trois jours après, le prince « fulminait » contre Schomberg, déclarant qu'il regrettait de n'avoir pas été plus rigoureux, de ne l'avoir pas fait arrêter et juger'. Il prescrira au nouveau surintendant des finances la Vieuville, de venir travailler désormais avec lui seul dans son cabinets
En ce qui concerne les Brulart — Sillery, le chancelier, et son fils Puisieux — il y avait quelque temps que Louis XIII s'impatientait de leurs manières. Dès la fin de 1623 il avait fait prescrire aux ambassadeurs étrangers de venir le trouver en leur défendant de ne rien traiter avec le chancelier et le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères sans lui avoir préalablement parlé '\ L'orage montait. Puisieux avait dit à son père en décembre qu'il ferait bien mieux de prendre les devants et de rendre les sceaux de lui-même. Sillery avait refusé; il avait même prié Puisieux de dire au roi qu'il lui serait utile de
1. Il avait été nommé surintendant des finances par commission du 7 septembre 1619 (Arch. des AIL étrang., France 772, fol. 127 r"). On l'accusait d'être faux (lettre de Marillac du 29 déc. 1621, Ihid., 775, fol. 86 v"). Il fut suspecté de malversations (dép. de Corsini du 23 janv. 162.3, Arch. nat., L. 397, fol. 10 r"). Richelieu le défend avec quelque vivacité {Mém., éd. Michaud, t. I, p. 273). Sur le caractère de Schomberg, voir la dépêche de Corsini du 23 février 1622 (Arch. nat., L. 397, fol. 357 r°).
2. Dépêche de Pesaro du 27 janvier 1023, Bibl. nat., ms. ital. 1779, p. 160. Le récit du renvoi de Schomberg est donné par Arnauld d'Andilly (.. Journal » de 1623, Bibl. de l'Arsenal, ms. 5181, fol. 39 v"), Bassompierre (Journal, t. III, p. 171 et 179).
3. Héroard, " Journal », Bibl. nat., ms. fr. 4027, fol. 158 r" et v°,
4. Dépêche du nonce Corsini de la fin de 1623, Arch. nat., L. 397, fol. 25 r°.
conserver ses fonctions jusqu'à ce qu'il eut pu former un successeur : Louis XIII avait tourné le dos sans répondre. Le nuage s'épaississait. Inquiet, Puisieux avait répété à son père qu'il n'était plus temps de différer, « qu'il falloit qu'il perdît lui-même sa charge et sa fortune, s'il ne rendoit les sceaux ». Sillery avait fini par s'exécuter*. Louis XIII n'avait consulté personne pour désigner le successeur, d'Aligre, qu'il nomma. « Je vous donne mes sceaux, avait-il dit à d'Aligre; ayez bon soin de mon service : j'ai fait élection de votre personne de mon propre mouvement. Vous n'en avez d'obligation à qui que ce soit : servez-moi en homme de bien^. » Un mois après, le 4 février, Sillery et Puisieux étaient chassés. Causant avec le nonce Corsini, Louis XIII lui déclarait qu'il avait renvoyé Sillery et Puisieux parce que ces ministres lui cachaient les affaires, les décidaient sans le consulter et détournaient des fonds ^
Six mois ensuite, ce sera pour la même raison et avec
1. « Journal ■■ d'Arnauld d'Andilly de 1624, Bibl. de l'Arsenal, ms. 5181, fol. 60 v°; dép. de l'ambassadeur vénitien du 14 septembre 162-3 (dans Zeller, Richelieu et les ministres p. 226); lettre de Puisieux à M. de Gésy du 11 janvier 1624 (Bibl. nat., ms. fr. 16156, fol. 397 v°). Le chancelier abandonnait les sceaux, mais demeurait membre et chef du Conseil. Sa charge était remplie par un garde des sceaux. Un chancelier est Inamovible; il peut être chassé de la Cour : il garde son titre.
2. Dépèche du nonce du 3 janvier 1624 (dans Zeller, Richelieu et les ministres, p. 237 et 239).
3. Dépèche de Corsini du 10 février 1624 (Arch. nat., L 397, foi. 418 v" et Zeller, Richelieu et les ministres, p. 241). L'explication donnée par le roi du renvoi des Brulart est répétée par Pesaro (dépèche du 6 février 1624, Bibl. nat., ms. ital. 1781, p. 292), l'envoyé florentin (dép. du 10 février 1624, dans Zeller, Richelieu et les ministres, p. 242), l'ambassadeur d'Espagne (lettre de Mirabel à Juan de Ciriça du 16 février 1624, Arch. nat., K. 1479, n° 110); voir aussi Rohan, Mém., éd. .Michaud, p. 544. Le récit du renvoi des Brulart est donné par Arnauld d'Andillv (« Journal » de 1624, Bibl. de l'Arsenal, ms. 5181, fol. 63 y").
plus de rigueur encore qu'il disgraciera le surintendant des finances la Vieuville. Louis XIII l'expliquera publiquement; il voudra que tout le monde sache qu'il a renvoyé son ministre parce qu'il ne pouvait supporter de le voir agir en dehors de lui et sans lui. « J'ai été réduit à cette nécessité, écrira-t-il à ses ambassadeurs, par la mauvaise conduite dudit la Vieuville qui l'a porté jusque là de changer, sans mon su, les résolutions prises dans mon conseil et en ma présence, et traiter avec les ambassadeurs résidents près de ma personne, contre l'ordre que j'y avois donné, me supposer divers avis à dessein de me donner ombrage de ceux en qui je pouvois prendre confiance et rejeter sur moi les mécontentements de ceux qu'il maltraitoit* ». Et il ordonnait de faire enfermer la Vieuville au château d'Amboise-. Ce jeune souverain de vingt ans a bien de son autorité, un sentiment absolu!
1. Lettre de Louis XIII à M. de Césy du 13 août 1624, Bibl. nat., ms. fr. 16156, fol. 448 r°: idées répétées dans la Lettre de cachet envoyée par le roi à Messieurs de la cour de Parlement sur la détention de la personne du marquis de la Vieuville. 1624, in-12. D'autres témoignages confirment : dépêches des ambassadeurs vénitiens des 2 et 15 août 1624 (dans Zeller, Richelieu et les ministres, p. 319, 322, 326, 327). Le résident florentin dit que « la véritable raison de cette chute (de la Vieuville) doit être celle que le roi a fait connaître au Parlement de Paris <> (Ibid., p. 294). Pour ce qui est de l'exactitude du reproche que faisait le roi à la Vieuville, d'accaparer l'autorité, voir les dépèches de Pesaro du 8 mars 1624 (Bibl. nat., ms. ital. 1782, p. 30), du résident llorentin du 16 août 1624 (Zeller, op. cit., p. 294, 295) et Richelieu {Mém., t. I, p. 3U0); pour ne pas citer les pamphlets connus du temps : la Voix publique au roi (1624, in-12, p. 24), Le Moi ù Vorville (1624, in-12, p. 7), la Requête présentée au roi par Christophe Ludot (1624, in-12), etc. En ce qui concerne les détails du renvoi de la Vieuville, voir : Arch. des Aiï. étrang., France 778, fol. 195 et suiv. ; Arnauld d'Andilly, - Journal » de 1624, Bibl. de l'Arsenal, ms. 5181, fol. 85 \°; Héroard, Bibl. nat., ms. fr. 4027, fol. 244 v": Bassompierre, Journal, éd. Chantérac, t. III, p. 192.
2. Avec quelques mots assez durs contre le ministre renvoyé : lettre de M. de Bréval au duc de Lorraine du 14 août 1624, Bibl. nat.. nouv. acq. fr. 3145, fol. 176 v".