‹ Le roi misèreChapitre 1 sur 98 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

LA FÊTE DE SAINT-ttOUD

De tous les naois de Tannée, Septembre est certainement le plus aimé, le plus choyé, le plus impatiemment attendu.

Pourquoi?

Serait-ce que les loisirs que nous nous sommes créés nous le rendent plus attrayant? Serait-ce que réellement la nature se pare de couleurs plus riantes et plus harmonieuses, à mesure qu'elle dépouille les verdoyantes crudités d'une végétation trop opulente?

Ce qui n'est pas douteux, c'est que de tous et partout le mois de Septembre est acclamé. C'est lui que, de préférence» chantera la lyre du poëte et reproduira le pinceau du peintre, lui qui provoquera chez le négociant fourbu un soupir de joie satisfaite, lui que convoiteront l'avocat épuisé et le sage magistrat lui-même, désireux de ranger {)armi les accessoires leur col empesé, leur cravate rigide et leur toge aux plis sévères.

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Devant ceux-là le flot se déroule indifférent. Où ira-t-il? A la fête des Loges? à la fête de Saint-Cloudî Pouvoir choisir, quelle richesse!

Car ces deux fêtes-là offrent un attrait irrésistible au Parisien. Vingt fois il les a vues, vingt fois il les verra encore. Est-ce une raison? Non. Chaque année il y retourne, et cha- .que année il les trouve plus fastidieuses. Il ne s'aperçoit pas qu'il vieillit, que sa jeunesse s'est envolée, qu'il a pris le goût des joies tranquilles. Les aigres modulations du mirliton, qu'il aimait tant jadis, lui sont devenues insupportables. Il trouve que le bal est mal composé, celui-là même où il gesticulait quelque vingt ans plus tôt avec les Turlurettes de son temps. Il est blasé sur les somnambules lucides, les Hercules du Nord, les athlètes du Midi, les veaux à deux têtes, les phénomènes, les chiens et les ânes savants, les phoques qui disent c papa et maman, v II parcourt d'un pas lent et régulier ces allées où il s'égarait si volontiers naguère, et promène un regard distrait sur la voûte feuillue dont l'ombre protectrice lui fut si chère autrefois.

C'est dans le parc de Saint-Cloud, plus encore qu'à l'extrémité de la forêt de Saint-Germain, que se rue le plus volontiers cette foule bariolée. Bien plus que les saltimbanques, qui la font sourire de pitié, elle contribue à l'éclat de la fête, dont elle anime la mise en scène. Nulle part on ne verra société plus mélangée, plus chamarrée. Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ont été mises en réquisition pour nuancer les costumes dont les femmes parent leur extravagante coquetterie. Si tous leurs visages ne sourient pas, on voit qu'ils ne demandent qu'à s'épanouir.

Dans ce tohu-bohu général, les enfants poussent, des cris de convoitise et d'admiration, les consciencieux se font peser, les badauds écoutent la parade du pître gouailleur et grossier. C'est une immense tour de Babel dans laquelle se confondent les classes, les opinions, les goûts, les langages, mais dont le but est le même : se divertir.

Pour y parvenir, quels moyens n'emploieront-ils pas ! La bonne volonté ne leur manquera pas pour le tenter. Quant à réussir, c'est autre chose.

Donc, le 12 septembre 185.., à dix heures du matin, quel-

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