LA FETE DB SAINT-CLOUD
ques visiteurs précoces erraient déjà dans le parc de Saint- Cloud. Parmi ceux-là, un homme âgé de cinquante-cinq ans environ, le visage couvert d'une épaisse et longue barbe grisonnante, donnait le bras à une ravissante jeune fille de dix-huit ans, qui contemplait avec un étonnement naïf le singulier spectacle auquel elle assistait évidemment pour la première fois.
L*homme était couvert d'habits luisants et d'une propreté irréprochable. La coupe n'en était ni très-moderne ni trèsélégante. On devinait que ces vêtements, un peu surannés, ne venaient pas de chez le grand faiseur et ne sortaient de leur armoire que dans les grands jours. Une paire de gants trop larges, de couleur foncée, recouvrait les mains épaisses du vieillard, qui s'appuyait fièrement sur un jonc sans valeur.
La jeune fî}le était mise avec une simplicité puritaine, mais pleine de charmes. Sa robe de jaconas, empesée, blanchie et repassée avec un soin minutieux, se drapait autour d'elle en plis opulents.
Sur sa tête, un chapeau de paille, garni de rubans bleus, faisait ressortir la blancheur de son teint et le blond doré de ses cheveux soyeux. Nul bijou ne tranchait sur cette toilette primitive, mais il s'en exhalait comme un parfum de jeunesse, de candeur, de grâce et de virginité.
Appuyée sur le bras du vieillard, chaussée de cette façon spéciale dont les Parisiennes ont le secret, elle marchait en sautillant, semblable à l'oisillon qui, pour la première fois, sort de son nid.
Son attention était vivement excitée. Tout ce qu'elle voyait était nouveau pour elle. On le devinait à ses grands yeux noirs dilatés, à son regard errant, à sa bouche entr'ouverte, qai laissait voir les deux rangs de perles que faisait ressortir le corail de ses lèvres rebondies.
De temps à autre, elle levait les yeux vers celui qui l'accompagnait, comme pour lui demander Texplication de ce tumulte inconnu.
Celui-ci lui souriait paternellement et l'entraînait doucement, l'arrachant à ses admirations timides. Il semblait heureux de lavoir ainsi. 11 n'avait de regards pour rien de ce qw
se passait autour de lui. Dans la foule des promeneurs^ , dans les tableaux insensés qui le sollicitaient, dans le son discordant des trombones accompagnés par la grosse caisse, il ne voyait et n'entendait rien. Il ne vivait que des impressions que ressentait celte belle jeune fille. Pour elle seule, il était tout yeux, tout oreilles. Elle était son monde, son soleil ; le reste n'était que néant et obscurité. Son regard, chargé d'amour, se reposait sur elle avec une onction complaisante et rayonnait d'un bonheur extatique.
Les oisifs n'avaient pas encore envahi les allées ombreuses, la cascade muette se taisait, les jets d'eau ne décrivaient pas dans les airs leur courbe moelleuse et diamantée.
Seuls, quelques indigènes sillonnaient le champ de foire. Pour eux les paillasses s'égosillaient, les singes grimaçaient, le marchand de gaufres allumait son four ; mais, il faut bien le dire, ni hommes ni bêtes ne se démenaient avec conviction. Ils sentaient que l'heure de la recette n'avait pas sonné.
Parmi les innombrables baraques rangées le long de la grande avenue, à partir de l'endroit où le pain d'épîce envahissant cesse de se montrer, on distinguait un espace largt. de dix mètres au plus et profond de moitié , entouré d'une mauvaise toile à matelas, usée, rapiécée, sans couleur, sans consistance, et n'offrant contre l'œil du curieux qu'un abri fort insuffisant.
Au dehors, planté sur deux longues perches, se déroulait un tableau décoloré par l'usage et le mauvais temps, représentant, dans un fouillis de plantes fantastiques, une série d'animaux hyperboliques, entièrement dus à l'imagination du barbouilleur qui avait commis et signé cet incroyable échantillon de son savoir faire.
Au milieu de cette végétation diffuse et excentrique , on distinguait vaguement une femme, à peu près habillée de plumes, dévorant à belles dents un oiseau sans nom qu'elle tenait de la main gauche. Sa main droite, armée d'une baguette, étendue dans l'altitude du commandement, semblait dominer les animaux invraisemblables qui se courbaient à ses pieds.
Sur la plate-forme extérieure, un homme affublé d'un habit de marquis , fané, exténué, pantelant, interrogeait