‹ Le roi misèreChapitre 31 sur 98 · QUEL HOMME ÉTAIT LB ROI MISERE · texte numérisé non relu

QUEL HOMME ÉTAIT LB ROI MISERE

récoutaient. Il y en eut qui sourirent, mais pas une ne rougit.

— Le lendemain , poursuivît-il , le roi Misère était chez moi dès neuf heures du matin. Il avait Tair très-embarrassé.

— Est-ce que vous avez dit à quelqu'un, me demanda-lil, que vous m'aviez rencontré hier?

— Non, pourquoi?

— C'est que, si on l'apprenait, cela pourrait me faire beaucoup de tort. . .

— Comment cela?

— Parce que... balbutia -t- il, cette enfant est ma fille...

— Je vous en félicite, jnon ami, mais quel tort cela peutil vous faire?

— Dame ! . . . elle est en pension là-bas. . . à Châtillon. . . ça coûte gros. . • Or, si ces messieurs savaient cela, ils me croiraient riche et n'auraient peut-être plus pour moi les mêmes bontés. . .

— Comment! m'écriai-je, frappé d'un trait de lumière, c'est donc vous qui l'élevez?

— Oui, monsieur, répondit Jacques en baissant les yeux.

— Depuis longtemps?

— Depuis son enfance, nécessairement.

— C'est juste, fis-je naïvement, car j'étais à peine revenu de ma surprise. Combien cela vous coûte-t-il par an ?

— Six cents francs, plus le trousseau. J'aurais voulu mieux faire, mais je n'ai jamais pu.

— Je comprends. C'est sans doute à cela que passe tout l'argent que vous gagnez?

— Oh! pas tout! se défendit le roi Misère. Malheureusement j'en ai besoin aussi.

— Combien gagnez-vous donc, bon an mal an ?

— Douze cents francs environ.

— Et c'est avec ces douze cents francs que vous vous nourrissez, que vous payez la pension de votre fille. . .

— Et que je m'habille, oui, monsieur.

— Je ne pus m'empêcher de sourire, continua René. Le

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correctif de Jacques me rappela les costumes usés , déguenillés, que je lui avais vus, et qu'il portait encore ce ma- Un-là.

Il comprit ma pensée.

— Vous riez, dit-il en hochant la tèle, et pourtant mes habits d'hier, il a bien fallu que je les paye.

Alors seulement, je me rappelai ce détail,

— En effet, répondis-je, mais pourquoi ce luxe de vêtements?

— Ah I répliqua-t-il, c'est que les compagnes de ma fille appartiennent à des familles aisées. Je ne voudrais pas qu'elle eût à rougir de son père en leur présence.

Je ne trouvai pas un mot à ajouter, dit René. Je tendis la main à ce brave homme qui poussait le dévouement jusqu'à la délicatesse.

— C'est bien, cela, Jacques ! lui dis-je avec une émotion involontaire.

— Vous êtes bien bon, mon cher monsieur, fit-il avec humilité, mais c'est égal, ne le dites pas, ça mQ ferait du tort, je vous assure. Ce n'est pas pour moi que je vous demande le secret, reprit-il à voix basse , c'est pour la petite...

— Je vous donne ma parole, lui-dis-je, vaincu par cette modestie aveugle.

Il sortit en me remerciant avec effusion. Si quelqu'un était entré en ce moment, il aurait pu croire que je couvrais de bienfaits ce digne homme, devant lequel s'inclinait mon orgueil et pâlissait ma misère.

Ainsi je me croyais un des plus malheureux qui fussent sur terre, et voilà que, tout à coup, se dressait devant moi un martyr, conspué, honni, qui servait de risée à de jeunes fous dont le corps, l'esprit et le cœur ne valaient pas un cheveu de celui dont ils faisaient leur hochet.

Celui que j'avais repoussé avec mépris, c'était un sacrifié. Depuis treize ans il endurait les plus cruelles privations^ vivant de quatre cents francs par an, sans feu pendant l'hiver, ménageant le pain qu'il achetait, acceptant avec une résignation angélique les rebuffades , les dédains , forçant son visage à sourire aux railleries qui le poursuivaient I Pas

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