‹ Le roi misèreChapitre 30 sur 98 · QUEL HOMME ÉTAIT LE BOI MISÈRE · texte numérisé non relu

QUEL HOMME ÉTAIT LE BOI MISÈRE

A ces mots, et d'un pas mal assuré, il se dirigea vers la porte.

— Où vas-tu ? demanda Cherville.

— Là haut, répondit Anatole en montrant du doigt l'étage supérieur.

— Pourquoi faire?

— Damel ces gens-là ne doivent guère dormir plus que nous. J'inviterai la petite de Saint-Gloud à souper.

— Qui? La fille du roi Misère?

— Oui, elle est gentille ; elle me plaît. . .

— Je ne dis pas non, mais le père. . .

— Bah! on l'invitera aussi. Il ne doit pas avoir souvent de si bonnes aubaines. Pendant qu il mangera, il ne,verra pas qu'on fait la cour à sa fille.

— Au diable! dit Cherville. Vas-y si tu veux. . .

— C'est cela , répondit le chœur. Servez-nous le roi Misère.

Dès qu'il avait été question de Gabrielle, René avait dressé l'oreille. 11 n'avait pas dit un mot, espérant que cette folle proposition tomberait d'elle-même.

Mais non. Anatole était gris et ne perdait pas de vue son idée fixe : il lui fallait une femme, il l'avait répété trois fois. Il allait sortir, encouragé pour ainsi dire par ses amis, quand René se leva pâle et frémissant.

— Messieurs, fit-il observer, en s'efforçant d'être calme, vous ne souffrirez pas cela, je me plais à le croire. Buvons et aimons tant que nous pourrons, mais ne frappoos pas à la porte de ceux qui ne veulent ni de notre vin ni de notre amour. Vous ne connaissez pas l'homme à qui vous allez faire la plus sanglante injure qui soit au monde. . •

— Le roi Misère I se récrièrent les convives. Nous le connaisson» tous.

— Oui, reprit René d'une voix plus forte, mais vous ne le connaissez que sous le côté vulgaire qu'il a eu soin de se donner. Vous ne savez pas ce qu'il y a dans la vie de cet homme de dévouement et d'abnégation.

Tout le monde se tut, muet, étonné.

— Au fait, dit Cherville, vous nous avez prorais l'autre

94 LE ROI MISEBB

jour, à la Téte^Noire, de nous raconter cette histoire. Parlez, nous vous écoutons.

— Non, fit l'artiste en secouant la tête, ce n*est pas ici le lieu de vous dévoiler cette vie obscure, courageuse, mais triste surtout. Une autre fois. . .

— Pourquoi? insista l'officier de marine. Nous prenezvous pour des écervelés? Croyez- vous que nous n'ayons plus rien dans la tête ou dans le cœur?

— A Dieu ne plaise! protesta René. Si vous l'exigez, je suis prêt; mais je crains qu'en la disposition où vous êtes, ce long récit lasse votre patience ...

— Monsieur Dorval, l'interrompit Gherville avec une véritable dignité, vous n'avez rien de semblable à redouter chez moi. Je vous connais assez pour être certain d'avanceque ce n'est point un récit banal que vous allez nous faire, et je vous estime trop pour que ceux qui m'entendent ne partagent pas avec moi le sentiment que vous m'inspirez.

— Soit! consentit René. Si, quand j'aurai fini, M. Anatole Delaunay se sent le courage de persister dans son entreprise, libre à lui ; mais qu'il écoute.

Un silence religieux s'établit aussitôt. Anatole, interloqué, revint, sur un geste de Gherville, prendre la place qu'il avait quittée. La fumée bleuâtre des cigares s'élevait en spi^ raies capricieuses vers les hauteurs de l'atelier.

— Ce que je vais vous rapporter, commença René, nul, pas même le roi Misère, ne me l'a confié. Je l'ai surpris par lambeaux, et, grâce à ces fragments que j'ai reconstitués» j'ai deviné le reste. Mon héros ne cherche à exciter la pitié de personne ; il ne s'est jamais plaint, il a accepté tous les déboires, toutes les hontes. Il ne se doute peut-être pas, ce grotesque que vous prétendez connaître, qu'il a été sublime, et que son courage lui mérite plus de respects que sa misère ne lui a valu d'insultes.

La première fois que je le vis, c'était dans l'atelier du maître. J'arrivais à Paris, avide de tout apprendre, désireux de tout savoir. Je considérais avec pitié, moi qui avais souffert, cette physionomie osseuse, hâve, émaciée, dont une longue barbe noire dissimulait mal l'effrayante maigreur. Son malheur^ sa pauvreté^ ses baillons m'intéressaient à lui. Au

QUEL HOMMB BTAIT LE BOI MISÈRE 95

lieu de rire avec mes camarades, je le plaignais ; au lieu de lui donner le sobriquet dont on le salue partout à son arrivée, je lui avais demandé son nom, et je rappelais Jacques.

Il y a huit ans de cela, et déjà on Tavait baptisé de ce surnom* Vous savez tous pourquoi. Le pauvre diable posait indistinctement pour les mendiants ou pour les rois dans les tableaux d'histoire ou de sainteté. Quand on voulait lui faire représenter un mendiant» il n'y avait rien à inventer, je vous le jure! Il suffisait de copier; quand, de son portrait, on voulait faire celui d'un roi, on jetait sur ses guenilles un manteau rouge ou bleu, on lui posait sur la tête une couronne de papier doré, et tout était dit. Aussi, on eut la pensée de confondre dans une même idée ces deux contrastes et on le surnomma le roi Misère.

C'est sous ce pseudonyme horrible qu'il a parcouru tous les ateliers, sans que personne autre que moi, peut-être, songeât à s'enquérir de son nom réel. Pour lui, il acceptait tout sans broncher. Il se serait bien gardé de protester, le malheureux ! Que serait-il devenu s'il s'était brouillé avec sa clientèle?...

A force de le voir toujours aussi pauvre, aussi mal vêtu, acceptant volontiers un morceau de pain et un verre de vin, j'en arrivai à croire que son métier de modèle ne lui rapportait rien. Je m'informai dans les autres ateliers, et j'appris qu'il y posait fort souvent, qu'il était payé très-régulièrement, en raison même de sa détresee navrante. Dès- lors je supposai qu'il avait Un vice.

Je cherchai à le découvrir, je lui fis tour à tour l'apologie des plaisirs auquel l'homme se livre le plus volontiers : pas une fois son visage décharné ne s'anima, pas un muscle [ne tressaillit. Son regard, dans lequel je m'attendais à lire, demeurait calme, conservait cet air doux et résigné que j'avais toujours remarqué.

Une seule hypothèse était admissible : cet homme était avare. Je le crus très-sincèrement pendant cinq ans. Je lui témoignai même moins d'amitié que par le passé.

Le hasard seul m'ouvrit les yeux et me fit repentir de mes absurdes et injustes suppositions.

René fit une pause et jeta un coup d'œil sur son auditoire.

pour s'assurer qu'il ne le fatiguait pas. Au contraire^ tous les visages étaient tournés vers lui, avec une expression visible de curiosité. Pas un mot, pas un geste, n'aVaient interrompu le petit prologue qu'il venait d'esquisser.

— Depuis un an j'avais quitté l'atelier du maître et je m'étais installé dans cette maison, lorsque, un dimanche, l'envie me prit de voir un peu de verdure et de soleil.

C'était au mois de juin. Je ne pouvais pas souhaiter journée plus belle pour satisfaire mon caprice. Je partis donc, et je me dirigeai vers Fonlenay-aux-Roses, avec l'intention de pousser à pied une reconnaissance jusqu'aux bois de Verrières.

A Chàtillon , je descendis de voiture , et je m'enfonçai dans le délicieux petit chemin qui descend, à droite de la route, vers Fontenay.

Je n'y avais pas fait cinq cents pas que, d'un sentier latéral, surgit tout à coup devant moi un homme d'un certain âge, mis avec propreté, sinon avec recherche, donnant le bras à une ravissante enfant de treize à quatorze ans.

Je m'arrêtai stupéfait. Était-ce une illusion? Non. C'était bien le roi Misère! Je ne pouvais pas m'y tromper, moi qui, vingt fois, avais reproduit ses traits. ^

Il m'aperçut et me reconnut également, car sa figure joyeuse se rembrunit subitement et trahit une vive contrariété. Pourtant il me salua, mais il tourna aussitôt du côté opposé à celui que je suivais.

Malgré moi, j'étais intrigué. Quels étaient ces riches habits qui recouvraient Jacques? Quelle était cette blonde enfant qui s'appuyait sur son bras?

J'avais parfaitement remarqué l'expression de mécontentement qui s'était peinte sur ses traits. Je poursuivis mon che^ min sans affectation. Mais j'avais eu le temps d'observer que la jeune fille était vêtue d'une robe de mérinos bleu, comme on en porte dans les pensionnats, et même sous sa pèlerine, légèrement relevée, j'avais cru remarquer ce ruban blanc qu'on décerne ordinairement à la plus sage , et que vous avez peut-être porté, mesdames. • . autrefois. • . il y a bien longtemps ...

En disant ces mots, René s'était tourné vers celles qui

Page 1