LA FILLE DE JACQUES LÂGOUK
Le silence fut momentanément troublé par une agitation indicible. Un étonnement admiralif se peignait sur tous les visages, quelques-uns même exprimaient une émotion réelle.
Anatole Delaunay^ directement interpellé, ne trouva pas un mot à répondre. Par pure fanfaronnade, il haussa légèrement les épaules et avala d'un trait le verre de Champagne qu'on venait de lui verser. Cependant il ne quitta pas sa place.
Sur un signe de ChervUle, le maître d'hôtel avait rempli les verres. Avant de poursuivre, René attendit que se fût calmé le frémissement qui parcourait son auditoire. Il l'interrogeait du regard, comme pour s'assurer s'il devait continuer. Tous les yeux étaient tournés vers lui et semblaient lui demander la suite de ces révélations inattendues.
Il trempa ses lèvres dans sa coupe et continua.
— Le genre que j'avais adopté en peinture, dit-il, me fit pendant quelque temps perdre de vue le roi Misère, dont je n*avais plus besoin. Depuis un an et demi je n'avais que fort rarement entendu parler de lui, quand, un beau jour, je le
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vis entrer dans mon atelier. Il tenait un rouleau de papier.
Je le reçus très-affectueusement. Ce que j'avais découvert sur sa manière de vivre m'inspirait pour lui beaucoup de sympathie et de respect.
Quant à lui, il conservait devant moi la même contenance timide et embarrassée.
— Monsieur, commença-t-il en baissant les yeux et en roulant dans ses mains son chapeau déformé, je viens de visiter au troisième étage de cette maison un petit appartement qui me convient h merveille...
— Un appartement! répétai-je avec stupéfaction.
— Oui, monsieur. Ma fille a terminé son éducation. Elle va quitter son pensionnat...
— Tant mieux I ce sera pour vous une lourde charge de nK)ins.
— Pas encore, répondit-il, mais bientôt, si vous le voulez bien.
— Comment! cela dépend de moi?
— Comme il dépend de vous aussi que je prenne ou non cet appartement.
— Expliquez-vous, car, en vérité, je n'y comprends absolument rien...
— Voici pourquoi, monsieur, fit Jacques, dont la timidité redoublait. J'ai fait apprendre particulièrement le dessin à Gabrielle, et, d'après ce que m'a dit son professeur ou ce dont j'ai pu juger moi-même, elle a fait en huit ans des progrès sérieux. Aussi j'ai songé, non pas à en faire une artisO comme vous, mais à profiter de ses aptitudes pour qu'elle puisse gagner sa vie le plus promptement possible.
— Vous avez eu là une fort bonne idée, lui disrje afin de l'encourager.
— Vous trouvez? fit-il en relevant vivement la tète. Eh bien ! ce que je voudrais, ce serait qu'elle apprît à peindre sur porcelaine, pour le commerce d'abord. Si, dans la suite, son talent grandit:., nous verrons... mais je me fais vieux; je ne serai pas toujours assez alerte ni assez heureux pour suffire à tous ses besoins...
— Et vous désireriez qu'elle vous payât des sacrifices que vous vous êtes imposés et vous aidât à vivre. ••