‹ Le roi misèreChapitre 34 sur 98 · LA FILLE DE JACQUES LACOUB · texte numérisé non relu

LA FILLE DE JACQUES LACOUB

— Non pas! se récria Jacques. Je ne lui demande rien, la chère enfant! Je gagnerai toujours de quoi soutenir ma frêle carcasse. C'est pour elle, la pauvre petite. Vous sentez bien que dans son pensionnat elle a été un peu gâtée. 11 lui serait dur de renoncer k certaines douceurs dont elle a contracté rhabitude. Or, tant que je serai vigoureux et actif, je les lui donnerai; mais du jour où viendra pour moi la vieillesse, il faut qu'elle soit à même de subvenir à ses dépenses, insensiblement, et pour ainsi dire sans s'en apercevoir.

— Je comprends, luidis-je. Parlez, si je puis vous être utile.

— Si vous le pouvez!... m'interrompit-il, je vous en fais juge. De tous ceux que j*ai connus, vous êtes le seul qui ne m'ayez pas traité avec cette légèreté dédaigneuse qui m'a toujours accueilli. Vous m'avez témoigné, sinon de l'amitié, du moins de l'intérêt, et cela m'a inspiré le courage de venir à vous. En outre, je vous crois essentiellemens honnête. Voilà' pourquoi surtout, si humble et si misérable que je soisJ*ose vous supplier de vouloir bien donner quelques leçons de peinture à Gabrielle.

— Mon cher Jacques, lui répondis-je, vous ne vous étiez pas trompé en disant que j'avais pour vous de l'amitié. Je vais vous en fournir une preuve en vous donnant un bon conseil. Certes, votre idée est excellente si elle est pratique, mais votre amour paternel ne vous aveugle-t-il pas, en vous laissant croire que votre fille a réellement des dispositions pour la peinture?

— Je crois pouvoir l'affirmer, fit le roi Misère.

A ces mots, il déroula les papiers qu'il tenait à la main et me les tendit. C'était des esquisses tracées par sa fille.

J'y jetai un coup d'œil rapide, et je fus réellement surpris de ce que je voyais. Une grande hardiesse de traits, beaucoup d'entente du mouvement, un dessin correct, net, bien nourri, des lignes vigoureuses, des formes irréprochables. Ce n'était que des copies, mais elles étaient tellement exactes qu'elles n'offraient avec les modèles aucune différence.

Je compris que Jacques avait mis à profit ce qu'il avait entendu conseiller aux élèves par les maîtres, et qu'il s'était attaché à ce que sa fille sût parfaitement dessiner avant de manier un pinceau.

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Pendant que j'examinais ces croquis, le pauvre homme ne me quittait pas des yeux. II cherchait à lire sut ma physionomie Uarrét que j'allais prononcer.

— A quelle époque votre fille quitte-t-elle son pensionnat? lui demandai-je.

— Dans quinze jours.

— Eh bien ! dans quinze jours nous commencerons...

Je n'aurais pu rien dire à cet heureux père qui lui causât une joie semblable. Il se précipita vers moi, me baisa les mains, pleurant, riant> ivre de bonheur.

— Ainsi, dit-il, je puis louer cet appartement, dans votre maison?

— Dès aujourd'hui, si cela vous convient.

Quinze jours après, il m'amena sa fille.

Jamais il ne sera donné à un maître de rencontrer tant d'assiduité et de soumission. Au fond de cette docilité inaltérable et persistante, on devinait chez la jeune enfant un sentiment profond des sacrifices dont elle avait été l'objet, et le désir ardent de les reconnaître à force de zèle et de travail.

Son père l'accompagnait toujours et assistait à toutes nos séances. Ce qu'elle fit de progrès en un an est hors de toutes proportions. Au bout de cette année, par l'intermédiaire d'un de mes amis, j'adressai Gabrielle à Tun des plus grands fabricants de porcelaine de la rue de Paradis-Poissonnière.

A ma recommandation, cet homme, qui porte le nom d'un de nos convives, voulut bien donner à la jeune fille quelques travaux insignifiants. Le résultat dépassa tellement ses espérances que, six mois après, il lui confiait la décoration d'une paire de vases d'assez grande valeur.

Gabrielle continua de prendre des leçons auprès de moi ; je l'aidai de mes conseils, si bien qu'aujourd'hui elle travaille exclusivement pour ce fabricant et gagne largement sa vie. Je sais, et je le lui ai dit, qu'elle n'est pas suffisamment payée, mais, en même temps, je lui ai fait comprendre que, relativement à sa position, elle devait se contenter de ce qu*on lui donnait, jusqu'à ce qu'elle fût à même de s'imposer par son talent, et de fixer elle-même le chiffre qu'elle exigerait.

Or, ce moment approche, car réellement son pinceau acquiert une grande habileté, et son talent se développe. Bien-

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tôt, je ne serai plus pour elle un maître, mais le plus respectueux des amis.

Ainsi se sont réalisées les espérances du roi Misère. Ainsi, il a obtenu la récompense des horribles privations qu'il a volontairement et héroïquement supportées.

Depuis que sa fille est auprès de lui, depuis qu'elle n'est plus h la charge de son père, il n'est pas de délicatesses qu'elle n'invente pour améliorer le sort du vieillard. Vous en êtes-vous aperçus, vous qui m'écoutez? Avez-vous seulement remarqué que, depuis deux ans, Jacques Lacour n'est plus ce bohème déguenillé que vous avez connu? Vous êtes-vous demandé pourquoi?

Vous savez à présent quel ange le protège et lui aplanit le chemin. Eh bien! répondez. Connaissez- vous cœurs plus nobles, plus dignes de votre estime, que ce vieillard bafoué par vous, et cette jeune fille que votre ivresse a souillée d'un désir impur?

Des cris d'approbation, d'admiration, s'élevèrent de toutes parts, suivis d'applaudissements frénétiques. Les drôlesses elles-mêmes, entraînées par le torrent, mêlaient leurs voix à ce concert enthousiaste.

Le jeune Anatole était dégrisé. Debout, pAle^ troublé, il semblait attendre la fin de ces manifestations bruyantes.

— Pardon, dit-il enfin, quand le calme fut rétabli, M. Dorval a parlé d'un gros négociant pour qui travaille mademoiselle Lacour.*.

— Oui, répondit René; j'ai même ajouté qu'il portait le nom d'un de nos convives.

— Et c'est le mien, sans doute?

— Oui, monsieur Delaunay, c'est le vôtre.

— J'en suis heureux, reprit Anatole, puisque cette circonstance me met à même de réparer la légèreté que j'ai commise sans le savoir.

— De quelle façon ? demanda René.

— Ce fabricant est mon père. Il est vrai que je ne m'oé^\ cupe guère de sa maison et que son indulgence m'y encôu^ rage beaucoup, mais il m'aime assez, j'en suis certain, ,[ ne me rien refuser qui soit juste et raisonnable. ^*'''

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Vous disiez tout à Theure que mademoiselle Lacour n'était pas sufSsamment payée, vous aviez raison. J'ai entendu mon père vanter le talent de cette jeune personne, mais, dans l'éloge qu'il en faisait, comment aurais-je pu reconnaître la fille du roi Misère, dont j'ignorais même le nom?

Vous vous trouvez un peu méié à ce drame intime, M. Dorval ; votre générosité a contribué à son heureux dénoûment, permettez- moi de m'y associer de très-loin. Dès demain, je parlerai à mon père ; dès demain, votre élève touchera ce qui lui est légitimement dû, non-seulement pour l'avenir, mais pour le passé. Vous pouvez le lui annoncer, si vous le jugez à propos.

— Je vous en sais gré pour elle, dit René avec plus de froideur qu'on ne s'y serait attendu, mais je ne verrai probablement pas avant un mois mademoiselle Lacour. Dans trois heures je vais quitter Paris, où mes travaux ne me perrnettront de venir que pour quelques heures, et fort rarement.

— Ne pouvez-vous pas le lui écrire?

— 11 me semblerait plus convenable que votre père luimême se chargeât de lui apprendre cette heureuse nouvelle.

— Il sera fait selon vos désirs, répondit Delaunay en s'inclinant.

— Bravo ! fit Cherville. Tu es superbe, Anatole !

Sur un nouveau geste de Tamphytrion , le oiéftlre d'hôtel fit sauter trois ou quatre bouchons.

— Maintenant, mesdames et messieurs, reprit Cherville, nous avons distribué assez de prix Montyon comme cela ; buvons, causons, chantons, dansons, faisons tout ce qu'il vous plaira, mais égayons-nous, morbleu !

Ce fut en vain pourtant qu'il essaya de ramener la gaieté parmi ses invités. L'histoire douloureuse qu'avait contée René* avait jeté comme un voile de tristesse sur tous ces jeunes fronts.

Discrètement, par groupes de deux ou de quatre, ils se levèrent de table et sonnèrent la retraite.

Un quart d'heure après l'atelier était désert.

— Vous voyez, dit René qui était resté seul avec Cherville, je vous avais bien dit que ce n'était ici ni le lieu ni l'heur.e de jeter cette note lugubre au milieu des éclats de votre joie.

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— Ne regrettez rien, M. Dorval, répliqua Cherville. Ne faut-il pas de l'ombre à tous les tableaux? Vous nous avez émus, presque fait pleurer. Où est le mal? Si Ton riait toujours, le rire ne serait plus qu'une grimace. Quant à moi, je tiens à vous remercier, au contraire. Votre récit n'est pas seulement pour Jacques une réhabilitation méritée, il est aussi pour nous un véritable événement. Dans huit jours, il sera connu de tous les ateliers, et vous aurez attiré ainsi sur celui dont vous avez plaidé la cause, le respect et la sympathie qui lui sont dus.

— Je le désire de grand cœur , et je m'estime heureux d'emporter celte espérance, répondit René.

A ces mots, il serra la main de son hôte et regagna son appartement.

Cette soirée l'avait réconcilié avec Cherville et avec Thu-

manité tout entière.

11 ne se coucha pas. Penché sur l'appui de sa fenêtre, respirant l'air frais de la nuit, il songeait à Gabriel le, qu'il n'avait pas vue, qu'il n'avait pas essayé de voir. Machinalement, il prétait l'oreille , comme s'il espérait percevoir dans le silence et les ténèbres le son de sa voix, le refrain de sa chanson.

Mais tout se taisait. Le Paris matinal faisait seul entendre au dehors le bourdonnement étouffé de ses obscurs travailleurs.

René secoua sa préoccupation, et se dirigea vers le che* min de fer, résolu à déchiffrer cette énigme vivante que lui proposait le hasard : M. Arthur.

LE CHATEAU BOURETTE

A mesure que. le chemin de fer l'emportait dans sa course vertigineuse, s'effaçaient les images qu'il avait évoquées durant la nuit.

En arrivant au château, il n'essaya pas même de travailler. Outre que la fatigue et Tinsomnie ne le lui auraient pas permis, il voulait, à tout prix, éclaircir les soupçons qu'il avait conçus à l'endroit de M. Breton.

Pour la première fois, depuis son installation, au lieu de borner sa promenade à l'enceinte du parc, il s'aventura dans la campagne. Il supposait, avec quelque apparence de raison, que le château où il était devait être connu dans les environs et porter un nom.

Il suivit au hasard un chemin étroit, dans lequel les roues de charrettes avaient creusé de profondes ornières. Au bout d'une demi-heure, il aperçut une ferme, dont les bâtiments étendus lui révélèrent l'importance. 11 y entra.

Aux aboiements sonores que poussaient les chiens de garde, une femme, âgée de quarante ans au plus, parut sur le seuil de la porte.

René s'avança vers elle, salua, et demanda la permission de se reposer quelques instants,

La fermière lui offrit un siège et un verre de vin. René n'accepta qu'une tasse de lait, et se plaça devant la longue table de chêne qui se trouvait au milieu de la pièce.

Pendant qu'il fumait ton cigare, la fermière l'observait du coin de l'œil. £lle regardait le teint mat et les mains blanches de l'artiste.

— Monsieur est étranger? demanda4-elle enfin.

— Oui^ madame, ou du moins je ne suis pas du pays.

— C'est ce que je voulais dire. Vous êtes parisien, je gage?

— Vous l'avez deviné, ma bonne dame.

— Ah! quel bon vent vous a donc poussé de ce côté?

— La curiosité et le désœuvrement.

— Bah ! s'écria la fermière d'un air stupéfait. Et elle ajouta aussitôt : Que diable êtes-vous venu visiter par ici?

— Tout et rien, répondit René. Je marchais sans but, quand j'ai aperçu, à^deux kilomètres de la ferme, un château qui m'a paru fort beau.

— Ah ! le château Bourette, dit la fermière en souriant avec une sorte d'orgueil.

— Vous le connaissez? fit l'artiste enchanté.

LE CHATEAU fiOURETTE 107

— Parbleu I notre ferme en dépend.

— A qui donc appartient-il?

— A M. Arthur.

— Est-ce qu'on peut le visiter ?

— Je l'ignore, mais je ne le crois pas.

— Pourquoi?

— Parce que le maître ne le veut pas.

— Le château paraît cependant en valoir la peine.

— Je le crois bien! c'est le plus beau qu'il y ait à vingt lieues à la ronde.

— Pourquoi l'appelle-t-on le château Bourette?

— Ma foi! je n'en sais trop rien. Quand mon homme sera là, il vous dira cela au juste, car il est aux champs avec notre fils, mais il ne va pas tarder.

René fit une grimace de désappointement.

Au même instant, un homme vigoureux, bien proportionné, réellement beau sous ses habiti» grossiers, au visage souriant, aux dents blanches, entra dans la ferme.

— Tiens! c'est justement mon homme, dit la fermière. Puis, s'adressant à son mari :

— Voilà un monsieur de Paris qui me parlait du château Bourette, ajouta-t-elle en montrant le jeune peintre.

— Monsieur Ta donc vu?

— Non, je l'ai aperçu de loin, balbutia René.

— Alors, monsieur est amateur, répliqua le fermier* Femme ! cria-t-il en s'asseyant çn face de l'artiste» un pi"" chet!

René le considéra avec attention. Jamais plus beau type de travailleur n'avait frappé ses regards. Les membres étaient souples, élégants, trapus; la poitrine développée, le cou nerveux, les extrémités solides, bien attachées. Une santé ro« buste s'épanouissait sur le tout.

— Ah ! fit-il avec un large sourire, monsieur a remarqué le château Bourette ?

René fut frappé de rencontrer chef W mari la même expression d'orgueil satisfait qu'il avait trouyée chez la femme.

— Oui, répondit-il, il m'a paru fort bei^u.

>-<• Gela ne m^étonne pas, dit le fermier. Savez-vous qu'il a été bâti exprès pour recevoir un roi?

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— Quel roi? Louis XV sans doute?

— Vous l'avez dit. Décidément, vous vous y connaissez.

— Dans quelles circonstances? interrogea le peintre.

— Il y a cent onze ans de cela, commença le fermier. En ce temps-là vivait à Paris un riche financier, M. Bourette, à qui appartenait à peu près tout le pays environnant. Mon bisaïeul exploitait alors cette même ferme, dont ma famille a de père en fils renouvelé le bail et que je dirige à mon tour. C'est ainsi que j*ai recueilli tous ces détails.

Or, ce M. Bourette, si puissamment riche, était reçu à la cour, bien qu'il ne fût pas gentilhomme; car, si l'argent n*a jamais été une aristocratie, il a de tout temps été une puissance. Mais, traité par les courtisans avec l'orgueilleux dédain qu'ils affectaient alors envers tous les hommes de finances, et désireux de se rehausser à leurs yeux^ il était possédé d'une idée fixe : il voulait, à son tour, recevoir chez lui le roi. Vingt fois il avait supplié Louis XV de daigner lui faire visite dans un des splendides châteaux qu'il possédait, vingt fois le roi lui avait tourné le dos en riant.

Un jour, fatigué de ces importunités, le roi crut s'en débarrasser à jamais en promettant qu'il irait chez M. Bourette, à condition que celui-ci fit construire un château tout exprès pour le recevoir.

Trois jours après, sur l'emplacement que vous avez vu, et où se trouvait alors un bois assez important, des centaines d'ouvriers se mettaient à l'œuvre. Tandis que les uns dessinaient le jardin, perçaient les avenues, posaient les conduites d'eau, ménageaient les points de vue, les autres construisaient l'édifice, qui s'élevait avec une rapidité féerique.

Six mois plus tard le château était terminé. Les peintres, les sculpteurs, les décorateurs et les tapissiers envahirent les appartements.

Au bout d'un an, rien ne manquait à la magnificence de celte demeure vraiment royale.

Dire ce que ce tour de force engloutit d'argent, c'est incalculable. M. Bourette ne comptait pas.

— Sire, dit-il un jour au roi, le château que vous avez souhaite n'attend plus que l'auguste visite promise par Votre Majesté.

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— Quel château ? Quelle visite ? demanda Louis qui avait oublié l'engagement qu'il avait pris.

Le financier pâlit et faillit toriiber à la renverse.

— Ah oui! je me souviens... reprit le roi. Eh bien!... un de ces jours... nous vous ferons connaître notre volonté...

Et il s'éloigna.

M. Bourette se résigna patiemment; mais les semaines, les mois se succédaient, et le roi ne se prononçait pas.

Le château, scrupuleusement fermé, attendait toujours la venue de son royal visiteur.

Enfin Sa Majesté, dont les spéculations sur les farines n'avaient pas réussi cette fois, se trouva à court d'argent. Elle s'adressa à ses ministres; mais le peuple exténué, le trésor épuisé, les finances en désarroi, rendaient impossible toute espèce d'impôt ou de prélèvement.

Du sein de cet embarras pécuniaire surgit tout a coup l'image du financier Bourette. En l'apercevant, le roi daigna aller à lui avec un sourire affable. Puis, adroitement et sans affectation, il toucha un mot de ses ennuis.

— Quelle somme serait nécessaire k Votre Majesté ? demanda le financier, ravi de la distinction flatteuse dont il était l'objet en présence des courtisans,

— Ôh! une grosse somme... soupira Louis.

— Combien.? insista Bourette extrêmement pâle, car il craignait de ne pouvoir pas en disposer.

— Cinq ou six millions... au moins! répondit le roi.

— Pas davantage? s'écria le financier au comble du bonheur. Eh bien! si Votre Majesté n'a besoin que de six millions, je puis les lui prêter...

— En vérité! fit Louis radieux. Mais quand?

— Dès demain. Sire. Seulement, corrigea Bourette poursuivi par son idée fixe, cet argent se trouve précisément dans le château que j'ai fait construire pour Votre Majesté, et...

— Je comprends, l'interrompit le roi. Vous désireriez que j'allasse y chercher les millions?

— Vous feriez le bonheur du plus dévoué de vos sujets, répondit le financier.

— J'aurais mauvaise grâce à ne pas tenir la parole que je

UÔ LE ROI MISÈRS

VOUS ai donnée, dit Louis qui se souvint fort à propos de sa promesse. Dans trois jours, je serai chez vous.

Le lendemain, un monde de valets et de vassaux hâtait les préparatifs de cette splendide réception. Jamais fête plus fastueuse ne fut offerte à un souverain. Les prodigalités de Fouquet furent éclipsées. Le soir, en rentrant dans sa chambre, le roi trouva, dans des caisses d*ébène ferrées d'argent, toutes grandes ouvertes, les six millions, que ses fourgons emportèrent le lendemain, et que M. Bourette à demi ruiné ne revit jamais.

Mon bisaïeul assistait à ces magnificences, dont la tradition s'est perpétuée dans ma famille. Ai-je besoin d'ajouter que le roi fut ingrat et que le désolé financier mourut de chagrin quelque temps après!..

René avait écouté avec intérêt le récit du fermier, dont le langage pur, les expressions choisies et la verve Tavaiwit surpris.

— Et depuis sa mort, à qui a appartenu le château Bourette ? demanda-t-il encore.

— Il a été acheté par la famille de Galimpré, qui s'est éteinte il a seulement vingt-trois ans. A cette date, il a été vendu de nouveau et acquis à l'amiable par M. Arthur.

— Qu'est-ce que M. Arthur? interrogea le peintre.

— Je ne saurais vous le dire, répondit gravement le fermier. Non-seulement je ne l'ai jamais vu, ni moi ni d'autres, mais je n'ai jamais franchi le seuil du château depuis cette époque.

— De qui tenez- vous donc le bail de votre ferme ?

— De l'intendant, M. Breton, C'est avec lui seul que je suis en relations. Il vient ici toucher les fermages et les redevances en nature auxquelles je suis obligé par mon Contrat.

-^ Et ce M. Breton, quel est-il?

— Le plus honnête homme du monde. C'est un ancien banquier, dont la fortune a été engloutie dans une faillite. Il a liquidé, désintéressé tous ses créanciers, et pris la gestion de ce domaine pour soutenir sa femme et ses enfants.

— Mais comment l'a-t-il obtenue ?

— C'est le notaire de M. Arthur qui la lui a proposée, aux

JLE CHATBAtJ BOtJllBTtÊ lll

conditions singulières que sa détresse ne lui a pas permis de refuser.

— Ainsi, il est marié, père de famille?

— Il a trois enfants.

— Qui demeurent au château, chez M. Arthur?

— Oh! non. Us habitent Monnerville avec leur mère.

— Pourquoi pas auprès de lui?

— Parce que le propriétaire ne veut voir chez lui ni femmes ni enfants.

— Qui vous Ta dit ?

— M. Breton lui-même. Il a reçu l'ordre formel de ne prendre comme domestiques et gardes que des célibataires ou des veufs sans enfants.

— Connaissiez-vous ce M. Breton avant qu'il devint l'in.tendant de cette propriété?

— Pas personnellement, mais tout le monde sait qu'il était banquier à Orléans.

René se tut. Les soupçons qu'il avait conçus se dissipaient. Décidément, M. Breton et M. Arthur étaient deux personnages bien distincts. L'ancienne position qu'occupait l'intendant actuel expliquait du reste amplement la distinction et les manières choisies du vieillard.

Mais alors qu'était-ce que M. Arthur? René voulait le savoir et ne s'expliquait pas lui-même la curiosité qui le poussait.

Il prit congé des braves gens qui l'avaient reçu, et regagna le château.

Malgré la fatigue qu'il ressentait, il prit un crayon et jeta sur le papier le croquis d'un paysage, qu'il crut devoir exécuter dans le goût de ceux au milieu desquels il était appelé à figurer.

Le soir, avant de regagner sa chambre, selon les instructions que lui avait données M. Breton, il déposa dans la bibliothèque l'esquisse. qu'il avait tracée, auprès de laquelle il eut soin d'oublier un autre croquis, tout à fait étranger au travail qu'il avait mission d'exécuter.

Puis il feignit de se retirer. o

Deux heures après, une bougie allumée dans la main, il descendait à pas de loup son premier étage. Il tremblait

112 LE BOl MISÈBE

quelque peu, non pas de frayeur, mais de cette appréhension inexplicable que cause rincerlitude.

Pourtant, son prétexte était tout trouvé. Il venait reprendre dans la bibliothèque le dessin qu'il y avait oublié. Quoi de plus simple?

C'est ce qu'il se proposait de dire à M. Arthur, si le hasard le mettait en sa présence.

Il s'avança donc avec précaution, et tout à coup il posa la main sur le bouton de la porte, qu'il tourna brusquement, afin de ne pas donner le temps de s'échapper à celui qu'il venait surprendre; mais la porte ne s'ouvrit pas !...

Elle était intérieurement fermée au verrou.

René, désappointé, remonta dans sa chambre. Sa ruse d'écolier avait échoué. Comment ne Tavait-il pas prévu? ' Il s'endormit en combinant un autre plan.

Le lendemain, dès qu'il fut debout, son ^premier soin fut se rendre dans la bibliothèque.

Au bas de l'esquisse qu'il y avait déposée, il lut difficilement ces quelques mots:

« Pas de pastiche. Soyez vous même. »

Ces deux phrases l'élonnèrent. M. Arthur était donc un gourmet d'art?

En agissant ainsi. René avait sacrifié contre son goût à une question de forme et d'ensembie. 11 se piqua d'amour-propre, se mit au travail, tira des ses cartons une ébauche sur papier, qu'il passa la journée à retoucher. Puis, quand il jugea qu'elle rendait l'effet qu'il voulait obtenir, il se rendit comme la veille dans la bibliothèque et l'y déposa, afin de la soumettre également à l'approbation de M. Arthur.

Au moment de se retirer, il jeta instinctivement les yeux autour de lui, mais il ne découvrit aucun endroit où il pût se cacher sans être vu.

Il était huit heures et demie quand il rentra. La nuit était venue, éclairée déjà par les rayons indécis de la lune.

Il avait posé le pied sur la première marche de l'escalier, lorsqu'il s'arrêta brusquement. Après s'être assuré que personne ne pouvait l'entendre, il revint sur ses pas et pénétra dans la bibliothèque .

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L'idée qui ]ui était venue était bizarre, presque grotesque, mais c'était la seule qui lui semblât praticable.

L'obscurité était complète. Cependant, à travers les jours ménagés dans le haut des volets extérieurs, la pâle clarté de la lune filtrait une lumière blafarde.

Elle suffit à René. Il s'approcha d'une armure de chevalier qui se trouvait précisément en face de la table sur laquelle il avait déposé sa maquette, et en revêtit Tune après l'autre chaque pièce, qu'il assujettit avec les courroies dont elle était garnie. .

Lorsque cette œuvre de patience fut terminée, il monta sur le piédestal, s'appuya contre la solide tige de bois sur laquelle l'armure était précédemment dressée, et, s'efforçant de garder une immobilité absolue, il attendit sous son déguisement de trophée l'arrivée de M. Arthur.

LE PROFESSEUR ET L'ÉLëVE

René passa une heure Fans trop souffrir de la position incommode et fatigante qu'il avait prise, Mais, au bout de cette longue et vaine attente, il risqua un mouvement qui fît cliqueter à la fois toutes les pièces de son armure.

Ce bruit l'avertit de l'inconséquence qu'il avait commise. 11 comprit qu'il lui serait impossible de conserver longtemps encore cette attitude gênante.

Déjà même il songeait à vider sa carapace de fer, lorsque s'ouvrit la porte opposée à celle par laquelle il était entré.

René fit un violent effort pour conserver une immobilité absolue.

A travers la visière du casque qu'il avait abaissée sur son visage, il aperçut distinctement un homme revêtu d'un costume étrange.

C'était un personnage de haute taille. Sa stature élevée

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n'avait aucune ressemblance avec les formes grêles de M. Breton. II portait une longue robe de moine, de couleur marron, légèrement serrée à la ceinture par une cordelière de même nuance. Cette robe retombait jusque sur ses pieds, dissimulant avec soin le corps entier qu'elle englobait dans ses plis lourds.

Il s'avançait lentement, semblable à ces fantômes qui escortaient jadis, en psalmodiant une prière, -les victimes destinées par Tinquisition aux autos-da-fé.

La cagoule de sa robe était rabattue sur sa figure et retombait en pointe sur sa poitrine.

Dans cette partie du vêtement, deux trous rapprochés, horizontalement percés, avaient été ménagés pour les yeux de celui qu'elle recouvrait.

A travers ces trous, brillant par intervalles d'une lueur passagère, les regards de ce personnage se promenaient avec défiance sur les objets environnants.

La seule apparence humaine qui fût visible hors de cette sombre enveloppe, c'était la main : une main blanche comme le marbre, sèche, nerveuse, qui portait sans trembler une lourde lampe couverte d'un large abat-jour.

Cette lumière éclairait en plein tout le bas de la bibliothèque, et laissait la partie supérieure plongée dans une obscurité relative.

Arrivé devant la maquette que le peintre avait placée en face de lui, le mystérieux personnage posa sa lampe sur la table; puis, jetant les yeux autour de lui avec un soin minutieux, il s'assit dans le fauteuil toujours prêt à le recevoir. Pendant quelques minutes il resta le front penché, absorbé dans des pensées certainement étrangères au motif qui l'avait amené. Mais, tout à coup, il se redressa et examina attenti* vement l'ébauche de l'artiste.

Que se passait-il en lui? quelle était l'expression de son visage en ce moment? René aurait bien voulu le savoir. Il ne quittait pas cet homme du regard, mais l'inflexible rideau de bure lui cachait les traits de l'inconnu.

Celui-ci se penchait en avant, en arrière, à gauche, adroite, étudiait sous ses différents aspects le croquis du jeune peintre.

LE PB0FE6SBUB BT l/ÉLÈYB 115

René s'efforça de ne pas bouger, malgré le poids de son armure et la gêne qu'il éprouvait.

Un instant il eut une lueur d'espoir.

Le moine venait de relever sa cagoule, afin d'examiner plus à Taise l'esquisse qui lui était soumise. René avait aperçu déjà sa longue barbe blanche, quand la tige de bois, sur laquelle il s'appuyait de tout son poids, fit entendre un craquement sinistre.

Un bruit bien autrement retentissant lui succéda. C'était René qui, privé de son tuteur, venait de perdre l'équilibre et roulait à terre avec un fracas épouvantable.

Dans cette chute, son casque se détacha et découvrit son visage. Sans ce résultat fâcheux, M. Arthur aurait pu croire à la rigueur que le trophée s'écroulait par un accident imprévu.

Mais, à la première alerte, il avait laissé retomber la pointe de son capuchon, et s'était levé précipitamment.

Lorsqu'il découvrit la ruse de l'artiste, lorsqu'il le vit à terre, dans la position ridicule par laquelle le hasard avait puni sa curiosité, ignorant devant qui il se trouvait, il recula de quelque pas, et, sautant vivement sur la panoplie qui se trouvait à sa portée, il en détacha une longue rapière et se mit sur la défensive.

Mais René, honteux decedénoûmentburlesque, ne songeait k attaquer personne. 11 ne cherchait qu'à se remettre debout, bien que sa cuirasse, ses brassards, cuissards, jambières, etc., ne lui laissassent pos une grande souplesse de mouvements. Sans prononcer un seul mot, M. Arthur jeta l'épée dont il s'était armé, haussa les épaules et s'éloigna.

Quand René fut enfin d'aplomb sur ses jambes il était seul dans la bibliothèque. Il se débarrassa pièce à pièce de son travestissement incommode, maugréant contre le sort, et craignant que sa folle équipée ne le fît reconduire à la gare de Monnerville, avec tous les égards dus à son indiscrétion.

Le lendemain matin, ce fut à peine s'il osa sortir de son appartement. Dans le vestibule, il rencontra M. Breton, qui le salua avec sa politesse accoutumée, mais ne lui dit pas un mot de l'algarade de la nuit.

René, un peu plus rassuré, pénétra dans la bibliothèque.

Sur la table d'ébène, à côté de son ébauche, il aperçut

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une feuille de papier et reconnut récriture de H. Arthur, il se pencha avidement sur ces caractères incorrects.

La main qui les avait tracés semblait encore plus agitée qu'à l'ordinaire. Après quelques instants d'une attention soutenue, l'artiste lut enfin ces deux phrases explicites en dépit de leur brièveté :

« Approuvé le projet ci-contre. »

« Quant à la folle tentative d'hier soir, je l'excuse en raison de son originalité, mais, dam votre intérêt^ n'y revenez pas! 1

Les trois mots soulignés firent comprendre à René que toute autre démarche de ce genre le ferait congédier à l'instant et le priverait d'une somme dont il avait trop besoin pour risquer de la perdre par une nouvelle imprudence.

Sans renoncer positivement à son projet, il l'ajourna, et se mit au travail avec une sorte d'acharnement.

Assis dans la salle à manger du château, qu'on avait disposée selon ses indications, devant la toile à laquelle il allait donner la vie, son pinceau courait rapide, trop lent au gré de son inspiration.

Pourtant l'ardeur qui le dévorait n'avait pas éteint à son profit toutes les idées de l'artiste.

En face de son chevalet, il songeait aux étranges événements qui venaient de troubler le calme de sa vie obscure, et qui, d'ores et déjà, le mettaient pour un certain temps à l'abri de la pauvreté dans laquelle il végétait.

D'une part, la protection deM. de la Vigerieluiétaitacquise. A plusieurs reprises il en avait ressenti les résultats efficaces. D'autre part, le tableau qu'il avait vendu à M. Arthur, les travaux qu'il exécutait pour son compte, relevaient son courage et le rassuraient sur l'avenir.

Enfin — et ce n'était pas le moindre de ces événements — mademoiselle Lancray lui avait fait entrevoir un mariage avantageux, que M. de la Vigerie lui avait conseillé d'accepter.

Pourquoi, loin de se réjouir d'un dénoûment qui le tirait de la misère, ne s'était-il rendu que difficilement aux arguments qu'on avait fait valoir? C'était un mariage de raison. Or, René avait si souvent entendu dire que ceux-là sont les pluS heu-

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reux, qu'il s'était efforcé de le croire. Pourtant rien ne^nilitait en lui en faveur de ce lien vulgaire, qui consiste à réunir dans un même lit, sous prétexte de convenances sociales, deux êtres qui ne se sont jamais vus.

Il lui semblait que la loi et la société patronnent des impudeurs révoltantes, quand elles autorisent et consacrent de pareilles unions.

S'il n'avait pas été talonné par le besoin, s'il avait eu la faculté d'agir à sa guise, le mariage n'aurait pas consisté pour lui dans un chiffre séduisant, mais dans l'alliance indissoluble de deux cœurs qui se connaissent, s'apprécient et se confondent dans une parfaite similitude de goûts et de sentiments.

Il aurait voulu être riche, aûn de choisir à son gré ; tout donner, ne rien devoir. D'abord, il eftt prit une blonde, et mademoiselle d'Érigny était brune. Ensuite, tout ce qu'il rêvait chez la femme aimée: générosité, beauté, délicatesse, pureté de formes, pauvreté même plutôt que richesse, il ne le rencontrait pas chez celle qu'on lui avait proposée.

En effet, Caroline d'Érigny était brune et maigre. Elle n'était pas laide, bien loin de là ; elle avait surtout de fort beaux yeux, mais rien de tout cela ne s'animait et ne vivait. Certes, on ne pouvait dire d'elle qu'elle eût mauvais caractère, puisqu'elle n'avait pas de caractère. En revanche, elle possédait au plus haut degré cette qualité de convention dont notre siècle se montre si prodigue: la distinction.

Mot banal, qualité négative, car l'abus en a dénaturé le sens véritable. Suffiit-il d'être pâle, mince, de se tenir droit, sans casser son faux-col, de forcer ses lèvres à ne jamais sourire, de manger du bout des dents, de se vêtir à la mode du jour, pour être une personne distinguée?

René ne le croyait pas. Il avait vu tant de sots si distingués, conformément à ce programme !

11 aurait préféré moins de distinction chez la femme aimée, pourvu qu'elle eût des formes plus opulentes, plus de vivacité dans le regard, dans l'esprit, dans le débit, plus de mobilité dans la physionomie, plus de naturel et de franchise.

11 pensait qu'on ne se distinguait des autres que par l'éducation, le bon goût, la noblesse des sentiments'; Il aurait

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mieux aimé un mouvement de colère suivi d'une larme de repentir, qu'une inexoi^ble impassibilité devant les joies ou les malheurs, ce qui, par les temps qui courent, est cependant le comble de la distinction.

On le voit, ce pauvre René avait une manière à lui de comprendre le français. Aussi ne s'en vantait-il pas. Il n'ignorait pas combien il était arriéré, ni de quelle série d'exquises plaisanteries sa profession de foi ebt été accueillie par les gens distingués.

Ce n'est que dans sa propre intimité qu'il caressait ces vaines chimères. A peine aurait-il osé les confesser.

Mais, par un hasard singulier^ tout ce qu'il souhaitait chez une femme, tout ce qu'il était certain de ne pas trouver chez mademoiselle d'Érigny, Gabrielle le possédait!

Tout les jours on se dit: Je voudrais avoir un cheval comme celui de M. A..., une fortune comme celle de M. B..., des dents et des cheveux comme ceux de mademoiselle C..., des bracelets et des diamants comme ceux de madame D... René, lui, se disait: Je voudrais avoir une femme comme Gabrielle,

Depuis trois ans qu'il la connaissait, qu'il la voyait presque chaque jour, qu'il avait été à même d'apprécier son cœur, son dévouement, son activité, elle était devenue pour lui son point de comparaison.

L'aimait-il? Il ne le croyait pas; mais, à coup sûr, il l'admirait de bonne foi.

Quant à Gabrielle, avant même d'avoir vu de près le jeune artiste, et seulement par ce que lui en avait dit Jacques, elle ressentait pour lui d'invincibles sympathies.

Quand elle avait quitté la pension, son père lui avait conté sa vie, dont jusqu'alors il ne lui avait jamais ouvert la bouche. Tant qu'elle demeura enfant, Gabrielle put se croire la fille d'un bourgeois aisé. Personne, parmi ses compagnes, la mattresse du pensionnat elle-même, ne sut quel personnage était Jacques Lacour. Le Roi Misère dépouillait son enveloppe sordide quand il allait voir sa fille. La chrysalide se faisait papillon pour cette fleur.

Le jour où l'éducation de Gabrielle fut terminée, Jacques comprit qu'il ne pouvait lui cacher plus longtemps sa véritable position. La jeune fille avait assez de cœur et de raison

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pour tout entendre. Aussi, quoique son père ne cherchât aucunement à se faire valoir, ni à doubler le mérite des sacrifices qu*il s'était imposés, Gabrielle devina quel dévouement sublime se cachait sous cette simplicité stoïque, et résolut de payer la dette qu'elle avait contractée.

Elle ne fit point de solennelles protestations, elle n'aligna pas de grandes phrases ampoulées , elle embrassa son père dont elle serrait la main émue, essuya la larme qui tremblait à sa paupière et se mit à l'œuvre.

On s'explique maintenant pourquoi René trouva en elle une élève si docile, si persévérante, et comment elle fit des progrès si rapides.

De ce résultat brillant, le peintre pouvait revendiquer une large part. Les heures qu'il dérobait à son travail étaient pour lui absolument improductives. Gabrielle le voyait bien. Elle ne se faisait pas illusion. Les semblants d'études dont son père servait de prétexte à l'artiste pendant les leçons qu'elle recevait, allaient, inachevées et inutiles, s'enfouir stérilement dans les cartons.

Elle ne se dissimulait pas que René faisait œuvre de charité envers elle et le roi Misère, en leur sacrifiant chaque jour une heure djs son temps le plus précieux. Elle connaissait la situation précaire du jeune peintre, son isolement^ sa vie de privations, et appréciait à sa juste valeur tant de bonté jointe à tant de délicatesse.

René n'avait cependant fait aucune confidence au roi Misère. Rien en lui ne trahissait la gêne. Mais Jacques était trop expert en pareille matière pour s'y tromper, et, malgré les apparences menteuses auxquelles le monde se laissait prendre, il avait la certitude que René soutenait comme lui une lutte opiniâtre contre le besoin. H le répétait a Gabrielle, car il ne savait rien lui cacher. Il était si heureux de la sentir auprès de. lui, de la voir grandir en esprit, en talent, en beauté I

Si la jeune fille avait secrètement aimé l'artiste, son père aurait attisé, sans le vouloir- le feu dont elle aurait brûlé; mais rien entre les deux jeunes gens ne pouvait faire prévoir une semblable catastrophe.

Ils avaient l'un pour l'autre une estime réciproque; mair

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en dehors des formules les pljus amicalement respectueuses, pas un mot n*avait éveillé la susceptibilité du Roi Misère.

Or, sous ce rapport, il aurait été inflexible, car il avait pour Gabrielle une adoration tellement exclusive qu*elle atteignait positivement à la jalousie.

Pour le moment, si René songeait à Gabrielle, il ne croyait pas qu'il y eût dans sa pensée autre chose que Tagréable souvenir d'un portrait flatteur, d'une image plaisante.

Si, de son côté, la jeune fille donnait quelques regrets à l'absence de Tartiste, elle était bien persuadée qu'elle ne regrettait en lui que Thomme généreux qui lui avait enseigné son art, et envers qui elle aurait été criminelle si elle avait été ingrate.

D'ailleurs elle trouvait à cet éloignement momentané une diversion puissante dans Tœuvre de régénération qu'elle avait commencée, en recueillant la pauvre folle.

Grâce aux attentions de Gabrielle, aux soins expérimentés du docteur Lasserre, Geneviève renaissait peu à peu. Le mieux se soutenait avec une persistance d'heureux augure.

Réveiller les souvenirs, faire jaillir habilement et par degrés une étincelle révélatrice de ce cerveau paralysé, c'était l'unique tâche du médecin. Sans le concours délicat de la jeune fille, il n'y serait pas parvenu ; mais Gabrielle était pour lui un auxiliaire puissant, jusque dans ces mièvreries imperceptibles que l'on retrouve chez la femme la plus vigoureusement douée.

COMMRNT BÉNÉ FINIT PAR RENCONTRER CELUI QU'iL NE

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