CE QUE GABRIELLB ALLAIT FAIRE A MONTMARTRE
31 de la rue Lepic, un appartement meublé, dont il paya d'avance le premier mois.
La maladie de Geneviève était douce. Elle était plutôt atteinte de paralysie mentale que de folie. Seulement elle avait besoin de beaucoup de ménagements. Voilà pourquoi le docteur av3it choisi un appartement qui se trouvât à proximité du mien, et dans lequel je pusse me rendre chaque jour inaperçue, ainsi que j'en avais manifesté le désir. Les nombreuses occupations de M. Lasserre ne lui permettaient pas de donner à la malade les soins qu'exigeait son état. Il fallait de toute nécessité que ce fût une femme qui remplit cette fonction délicate. Je m'en chargeai sans hésiter.
Mes épargnes étaient peu de chose. Elles ne me permettaient pas de placer quelqu'un auprès deGeneviève; elles n'auraient même pas suffi à pourvoir à ses besoins, si, par l'intermédiaire de M. Dorval, la Providence n'était pas venue à mon secours. Les cinq cents francs que me força d'accepter M. Delaunay père, comme complément du salaire que j'avais déjà reçu, arrivèrent fort à point pour achever l'installation de ma protégée.
Depuis cinq semaines qu'elle habite ce petit logement^ je vais chez elle tous les jours, une fois au moins, et le docteur y vient de son côté assez régulièrement. Le mélip même, quand vous ne déjeunez pas avec moi, je trouve parfois le temps de m'échapper et d'aller passer un instant auprès de. " Ip pauvre femme. Sa santé est à peu près rétablie. De triste et sombre qu'elle était, elle est devenue souriante et affable. Elle parle peu, mais, insensiblement, ses souvenirs se réveillent; elle retrouve les noms des objets familiers, qu'elle semblait avoir oubliés.
Nous n'avons encore pu obtenir d'elle aucun éclaircissement sur son passé, mais, avec moi surtout, elle cause assez volontiers. Enfin, ce que le docteur considère 'comme un grand point, j'ai découvert son secret. La malheureuse mère a perdu son fils! C'est probablement cette douleur qui a affaibli ses facultés. Ce fils est-il mort? N'est-il que séparé d'elle? C'est ce que je n'ai pu approfondir jusqu'à ce jour.
Ce qui m'a le plus surprise, ce qui m'intrigue le plus aujourd'hui encore, c'est que je n'ai pu obtenir de cette femme
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qu'elle m'avouât son nom véritable. Celui de Geneviève, elle ne pouvait pas me le cacher ; elle y a répondu dès que je Tai prononcé. Mais elle en a un autre. Lequel? Ne se le rappellet-elle réellement pas? Refuse-t-elle de le faire connaître? Je l'ignore. Des doutes étranges germent en moi.
Quand elle est calme, lucide, elle a de grands airs de dignité qui m'imposent. Non pas cette raideur hautaine qui semble vouloir vous contraindre au respect, mais cette dis» tinction native, cette aristocratie de race, qui sont en quelque sorte indéfinissables, et que je retrouve cependant en elle, dans ses attitudes, dans ses regards, dans ses gestes. Elle ne dit ni oui ni non comme les autres. Il semblerait qu'elle mette une sorte de condescendance bienveillante à approuver ou à contredire. Peut-être suis-je un peu devenue folle à son contact, mais il y a des moments où je me persuade que je suis en face d'une grande dame...
A ces mots, le roi Misère ne put réprimer un sourire. Gabrielle s'en aperçut.
— Je vous le jure, père ! affirma-t-elle avec enjouement. Mon Dieu ! vous savez bien que les femmes ont toujours un penchant à croire au merveilleux. Ainsi, moi, il me semble que si je n'étais pas votre enfant, et si le hasard m'avait fait tomber entre vos mains, je me figurerais volontiers que je suis la fille d'un gentilhonnme, d'un prince, d'un roi même... Pourquoi pas?
Et la jeune fille partit aussitôt d'un joyeux éclat de rire, comme pour se moquer la première des fantaisies que son imagination faisait éclore, mais, subitement, son rire s'éteignit. Elle se pencha vers Jacques:
— Qu'avez-vous, père? demanda -t- elle avec intérêt.
En effet, le roi Misère était pâle et sur le point de défaillir. Un tremblement nerveux agitait ses membres et pas un son ne s'échappait de son gosier contracté.
Gabrielle se leva prestement, trempa dans Teau son mouchoir et l'appliqua ruisselant sur le front du vieux modèle.
— Ce n'est rien, prononça-t-il avec peine.. . J'étouffe. . . Il n'y a pas d'air dans cette chambre. Ouvre donc la fenêtre...
La jeune fille s'empressa d'obéir. Jacques se remit peu à peu de son indisposition.
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— Continue, dit-il d'une voix plus ferme. Je t'écoute.
— Ah! oui. Où en étais-je donc? Je ne m'en souviens plus. Vous m'avez fait une telle peur... J'en tremble encore.
— Tu en étais à ceci, fit le roi Misère avec effort : Si je n'étais pas votre enfant, je croirais que je suis la fille de...
— Quelle plaisanterie 1 s'écria Gabrielle. Est-ce que c'est cela qui vous a fait mal ?
— Par exemple I se défendit Jacques, toujours très-pâle.
— A la bonne heure. Du reste, je vous le disais il n'y a qu'un instant, je crois que je deviens un peu folle.
— Allons, achève, fit le vieillard avec une indulgente bonté.
— Eh bien! j'ai fini, dit la jeune fille, du moins en ce qui concerne ma protégée. Quand vous l'aurez vue vous en saurez autant que moi. Ce qui me reste à vous apprendre» ce que je voudrais vous cacher, et pourtant ce que je ne puis faire, c'est les motifs qui m'ont forcée à faire de vous le confident, et, je le vois, le complice de ma charité.
— Qu'est-ce donc? interrogea le Roi Misère avec sollicitude.
— Oh ! d'abord, promettez-moi de ne pas vous fâcher. C'est par le mépris seulement qu'il convient de répondre à la médisance. Est-ce convenu? demanda Gabrielle.
— Soit ! Je te le promets.
— Sachez donc que, sur ces apparences menteuses, on m*accuse tout simplement d'être la maîtresse du docteur Lasserre.
— C'est impossible !
— M. Cherville me l'a fait trop clairement comprendre pour que je puisse en douter.
— Le misérable! Ah! je lui ferai payer cher...
— Vous ne ferez rien du tout, l'interrompit la jeune fille. J'ai votre parole, je la garde. Mais ce bruit odieux pouvait se propager et venir jusqu'à vous ; j'ai préféré prendre les devants et vous prémunir contre toute surprise. Quant à mo^, il me suffit que vous m'aimiez, et, ajouta-t-elle, que vous m'estimiez.
Gabrielle ne croyait pas dire si vrai, en redoutant que cette calomnie se répandit dans le cercle restreint de ses
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relations. Elle en avait eu la preuve, en allant le lendemain matin chez René lui faire part dé l'héroïque résolution qu'elle avait prise. Aussi, quoiqu'elle affirmât au roi Misère que son amour et son estime lui suffisaient, elle ne put supporter la douleur de paraître coupable aux yeux de celui qu'elle aimait, et résolut de se justifier.
Elle se présenta chez René à l'heure qu'elle ay;ait fixée. Celui-ci l'attendait avec une indicible impatience.
— Ainsi, vous m'avez pardonné? demanda-t-il.
— Pas encore. Répondez d'abord à la question que je vais vous poser : vous souvient-il qu'à la foire de Saint-Gloud, où vous étiez en joyeuse compagnie, vos amis sont allés voir, dans une baraque de saltimbanque, une malheureuse créature qu'on y exhibait en qualité de femme sauvage?
— Parfaitement, fit René, puisque j'ai refusé de me joindre à eux. J'ai l'horreur de ces monstruosités.
— Eh bien! j'y étais, moi, poursuivit Gabrielle, et cette femme a excité en moi une telle pitié, que j'ai acheté sa liberté du saltimbanque chez qui elle vivait.
— Ah! je devine maintenant... c'est chez elle que vous allez me conduire?
La confusion de René ne saurait se décrire. Il s'expliquait à présent les sorties régulières de Gabrielle et l'intervention du docteur Lasserre, dont il connaissait la science spéciale.
Arrivée à la porte de la maison, Gabrielle prit les devants et s'arrêta au premier étage. Elle tira de sa poche une clef qu'elle fit jouer dans la serrure, et entra. René la suivit.
Il traversa d'abord une petite pièce, servant d'aniichambre, et pénétra dans une seconde pièce, un peu plus grande, qu'à la rigueur on pouvait appeler un salon.
— Asseyez- vous, lui dit Gabrielle, tandis qu'elle. ouvrait une troisième porte, et disparaissait dans la chambre voisine.
René jeta les yeux autour de lui. Le mobilier se composait d'objets disparates et d'assez mauvais goût, mais d'une irréprochable propreté. A travers les fenêtres, qui s'ouvraient sur la cour, il entrevit un jardin, des lilas, et un arbre, un seul, un marronier.
Ce bouqqet de verdure, déjà fané par les rigueurs de la saison, reposait pourtant doucement la vue. L'appartement
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était tranquille, les bruits du dehors n'y parvenaient que très-affaiblis.
Par la porte entrebâillée, le jeune peintre entendait la voix fraiche et douce de la jeune fille, à laquelle répondait parfois une autre voix plus grave.
En ce moment, la sonnette de l'appartement fut ébranlée.
— Allez! pria sans façon Gabrielle, en avançant sa tète blonde, ce doit être le médecin.
Elle disparut aussitôt. René obéit et se dirigea vers la perte qu'il ouvrit. ^
— Tiens! vous ici? fit le docteur en l'apercevant.
Si l'artiste avait pu conserver une arrière-pensée, la joie et la franche cordialité avec laquelle son ami lui tendit la main auraient dissipé ses moindres soupçons.
Le docteur demeura avec lui au salon, attendant, suivant son habitude, que la jeune fille amenât la malade. Enfin parut Gabrielle, conduisant par la main Geneviève.
— Chère Madame, dit-elle en désignant le jeune peintre, j*ai l'honneur de vous présenter M. René Dorval, un homme de talent et, ce qui vaut mieux, le meilleur de nos amis.
La pauvre folle s'arrêta court, et fixa longuement l'artiste. Elle ne songea ni à saluer ni à prononcer une parole gracieuse. Elle porta vivement ses deux mains à son front, et son visage se contracta.
— René... murmura-t-elle. René... où donc ai-je entendu ce nom?
Elle parut interroger péniblement ses souvenirs.
— Dorval, reprit-elle... Dorval... non, je ne connais pas... De son côté, le jeune peintre, qui s'était levé, ne quittait
pas des yeux l'infortunée.
— Comment se nomme-t-elle? demanda-t-il à voix basse.
— Geneviève, répondit le docteur sur le même ton.
— El pas d'autre nom?
— Non, ou du moins nous n'avons pas pu le connaître.
— Oh! c'est étrange! fit René, dont le regard fouillait les traits de la malade; il me semble que j'ai déjà vu cette femme.
— Vraiment! s'écria le docteur. Où? Combien y a-t-il de temps?
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*- Je ne sais... je...
— Cherchez bien. Le moindre indice nous serait d'un puissant secours.
René consultait en vain sa mémoire, pendant que le doo teur observait tour à tour la folle et Tartiste, et que Gabrielle interdite n'osait faire un mouvement. ^
— Non, dit enfin le jeune peintre, j'ai beau chercher... Je suis le jouet de quelque ressemblance... je ne me rappelle pas...
— N'est-ce pas au Havre? G'e^t là que vous avez été élevé, je crois? demanda la jeune fille.
— En effet... c'est peut-être là... Elle y a donc habité? *^ C'est dans les environs du Havre qu'elle a été recueillie.
Il est probable qu*elle a demeuré dans cette ville, car ce nom revient souvent sur ses lèvres.
— C'est possible, fit René; mais mes soctvenirs sont trop vagues pour que je puisse rien préciser.
— Vous ai-je dit, reprit Gabrielle, que le jour où M. Cherville et ses amis sont entrés dans la baraque, un officier de marine, qui les accompagnait, lui a adressé quelques mots en kngue indienne et qu'elle lui a répondu?
— Non, mais je l'ai entendu dire par ces messieurs.
— Est-ce que vous croyez qu'elle est véritablement indienne ?
— Assurément non, affirma René. J'ai vu beaucoup d'Indiennes en ma vie, et je certifie que cette femme n'en a ni le type ni la couleur.
— J'en étais sûrel s'écria victorieusement Gabrielle.
— Il y a d'autant moins à en douter, appuya le docteur, qu'elle a certainement habité Paris avant de tomber entre les mains de ceux auxquels nous l'avons enlevée. Combien y a-t-il de temps? C'est ce que nous ignorons.
* — Je m'aperçois, dit René, que vous ne savez pas grand' chose.
— j'arbleu ! supposez-vous, sans cela, que nous n'aurions pas fait toutes les tentatives en notre pouvoir pour dissiper les ténèbres qui enveloppent cette triste existence? Voilà pourquoi je vou3 disais et je vous répète : « Cherchez bien. »