‹ Le roi misèreChapitre 72 sur 98 · QUEL ABQUMKNT RENÉ FIT VALOIR · texte numérisé non relu

QUEL ABQUMKNT RENÉ FIT VALOIR

Etait-»ce un pur "effet de son imagination ? Il lui semblait maintenant que ce nom de Geneviève, il l'avait autrefois entendu prononcer. La ressemblance dont il avait été le jouet, entre la folle et une autre personne qu*iln'avaitpuserappeler, commençait à prendre un corps. Au delà des traits ravagés de la malheureuse, il croyait retrouver ceux qu'il se souvenait vaguement d'avoir connus chez sa mère, alors que jeune et belle elle l'epportait dans ses bras à travers l'Océan.

Tout cela se noyait dans un brouillard dont sa mémoire était impuissante à percer l'obscurité. Mais, des observations recueillies par le docteur, et que celui-ci lui avait communi*quées, de Timpression intraduisible qu'il avait ressentie au premier aspect de cette femme, de cette circonstance singulière qu'elle aussi avait perdu un fils qui avait nom René, il avait construit un problème dont il était décidé à trouver la solution.

Les tentatives que ses amis renouvelèrent auprès de lui, chemin faisant, pour le détourner d'un projet qu'ils qualifiaient de téméraire et d'extravagant, le laissèrent inébranlable.

Quand vint le soir, il glissa dans son portefeuille un billet de banque, mit quelques louis dans sa poche et erra sur les boulevards. A onze heures, il monta dans un coupé qu'il prit à l'heure, et se fit conduire au lieu indiqué pour le rendezvous.

Il était venu par l'avenue de Neuilly, le pont de Courbevoie et le chemin de halage.

A deux cents mètres en amont du château de Bécon, il donna au cocher l'ordre d'arrêter, mit pied à terre, et posa un louis dans la main de l'automédon.

— Voici vingt francs d'arrhes, dit-il, attendez-moi là.

Il regarda sa montre à la lueur de la lanterne du coupé, et se dirigea lentement vers le château, à travers l'herbe humide de rosée. Il faisait froid, mais le temps était magnifique. Au ciel des myriades d'étoiles resplendissaient.

Arrivé devant le bouquet d'arbres qui garnit de chaque côté l'avenue du château, il fit halte et s'assit tranquillement sur le parapet, tournant le dos à la Seine.

Certes, nul endroit ne pouvait être mieux choisi par ceux qui lui avaient donné rendez- vous. Abrités par la haie épaisse, perdus dans l'ombre, ils étaient à même de tout voir sans être vus.

En outre, à cette^ époque où les citadins ont abandonné leurs nids d*été, nul passant indiscret ne se montrait à rhorizon, nul bruit ne troublait le silence de la nuit.

Minuit venait de sonner et personne n'avait paru.

— Diable ! grommela René, ces messieurs ne sont pas exacts.

Au même instant, se détacha des massifs une silhouette humaine, qui s'avança avec précaution, et s'arrêta prudemment à quelques pas db^J'artiste.

— Qui qu'est là? demanda une voix enrouée.

René reconnut l'organe enchanteur du saltimbanque.

— N'attendez- vous personne ? inlerrogea-t-il.

— Ça dépend. Que qu'vous v'nez faire ici?

— Je viens chercher ia folle.

— Avez- vous apporté c' qu'il faut pour ça?

— Je l'ai apporté.

— Et vous êtes seul? reprit la voix avec une intonation défiante.

— Absolument seul.

— Vot' parole d'honneur ?

— Sur mon honneur, je vous le jure ! répondit l'artiste.

— Alors, avancez à l'ordre! ordonna le saltimbanque. René fit quelqi^es pas en avant, et se rapprocha de Po-

lyte.

— Ah ! c'est vous ! laissa échapper celui-ci, qui tressaillit involontairement en reconnaissant le jeune peintre.

— Oui, c'est moi qu'on a chargé de négocier celte affaire.

— Sans violence?

— Naturellement, puisque je viens seul au rendez-voiis.

— Eh bien ! suivez-moi, dit Polyte en se découvrant. René ne s'attendait pas àî. tant de politesse. Il suivit son

guide sans la moindre difficulté.

Celui-ci lui fit prendre sur la gauche un sentier rocailleux, aboutissant au sommet du coteau qui court le long delà rive.

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Ça et là, René dislinguait quelques maisons de campagne espacées, aux volets hermétiquement clos.

Aux deux tiers de ce chemin caillouteux, Polyte obliqua sur la droite, poussa une petite porte, perdue dans le mur d'un jardin, et fit signe à René d'entrer»

L'artiste obéit. Le saltimbanque prit une poutre, qu'il appuya sur la porte en lui donnant du pied, afin de remplacer la serrure qu'il avait fait sauter, et, à travers le jardin, se dirigea vers la maison dont on apercevait nettement la façade blanchâtre.

Rien au dehors ne témoignait qu'elle fût habitée. Pas un rayon de lumière ne filtrait par les persiennes fermées avec soin.

Atrivé devant le perron, Polyte s'arrêta et imita d'une façon merveilleuse le miaulement du matou en février. La porte s'ouvrit instantanément. René distingua un homme à figure patibulaire, immobile^ tenant d'une main une lanterne sourde dont il avait démasqué la lentille, et, de l'autre main, un trousseau de ces clefs que l'argot a baptisées du nom significatif de rossignols, probablement parce qu'elles chantent principalement la nuit.

— Rien de nouveau? demanda brièvement Polyte.

— Rien. La vieille pleure toujours. •

— Bah ! ça séchera, dit philosophiquement le saltimbanque.

Puis, s'ad ressaut tout bas à son complice :

— Boucle la lourde (1), fit-il, et l'œil m pante (2).

— A-t-il casqué (3)? demanda l'autre d'un ton bourru.

— Pas encore, mais 1' sac est dans la profonde (4). Alors, de son air le plus gracieux, Polyte se tourna vers

l'artiste, après s'être emparé de la lanterne,

— Veuillez me suivre, dit-il en poussant la porte de la cave. Excusez-moi si j'vous fait descendre un peu bas; mais nous avons nos raisons pour préférer la cave au salon. Il y fait plus chaud et c'est moins en vue.

(I ) Ferme la porte.

(2) Bourgeois.

(3) A-t-il payé?

(4) L'argent est dans Va poche.

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René ne daigna pas sourire à cette fine plaisanterie.

Une fois dans la cave, il aperçut Geneviève accroupie sur un chantier. A côté d'elle, sur une barrique, une chandelle puante suintait le long de la bouteille vide dans laquelle on Tavail fichée.

Le soupirail de la cave avait été bouché avec de la paille.

En entendant du bruit, la pauvre femme releva la tête et reconnut l'artiste,

— Monsieur René ! fit-elle en se redressant brusquement. Vous ici ! toi ! René ! mon fils I...

Polyte ouvrit de grands yeux étonnés et regarda le peintre. Celui- ci ne sourcillait pas, quand, soudain, lui revint en mémoire la recommandation du docteur.

La folle tendait vers lui ses bras. 11 s'y précipita.

— Ma mère I s'écria-t-il en Tembrassant étroitement. Quand il parvint à se dégager de Tétreinte dans laquelle

Geneviève le tenait enlacé, il se tourna vers Polyte. v

— Tiens! dit-il en ouvrant son portefeuille et en lui remettant le billet de mille francs, tu as ten^u ta parole, je. tiendrai la mienne. Voici la somme convenue.

Le saltimbanque s'approcha de la chandelle, examina mi« nutieusement le billet et le mit dans sa poche. Mais, comme, René allait emmener Geneviève, il se précipita au-devant d'eux et leur barra le passage.

— Un instant! fit-il observer. Ce n'est pas tout.

— Quoi encore? demanda René, que la colère commençait à gagner, en se plaçant résolument devahi la folle.

— Voici qui change toutes nos conventions. Peste ! je n'me doutais pas qu'javais une si belle balle à jouer ! Comment, mes agneaux ! vous êtes mère et fils. Diable ! c'est une autre affaire !

— Que veux-tu dire? gronda René avec impatience.

— J'veux dire que j'ai nourri votr'mère pendant sept ans, sans savoir qui elle était, et qu'à présent qu' j'Ie sais, je n'ia lâcherai pas au même prix.

— Misérable ! fit l'artiste en s'efforçant de se contenir. Ces mille francs, que je viens dé te donner ne soni-ils pas une récompense suffisante des mauvais traitements que tu as fait subir à celte malheureuse? Crois-tu que j'aurais souscrit à

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