QUEL ABGUMÉNT RENÉ FIT VALOIR
tes honteuses conditions, si ta femme ne s'était pas tratnéé à mes genoux, eu me suppliant de t'épargner ? C'est à elle que j'ai fait ce sacrifice, etnon à toi. ..
— Ah ! c'est sur c'ton là quVous V prenez ? ricana Polyte. Eh ben ! j'aime mieux ça, ça m' met plus à Taise. Ah ! c'est pour faire plaisir à Lalie qu'vous êtes venu! Alors il faudra faire plaisir à Polyte pour vous en aller.
— Et si je refuse ? demanda l'artiste avec ironie.
— Je n'vous l'conseille pas, foi de magicien.
— Que feras-tu donc ?
— J'n'en sais rien encore, mais j'ferai quéqu'chose, jVous* le promets. Vous m'avez berné, vous m'avez flanqué des taloches ; j'n'âi pas oublié ça, croyez-moi. Mais j'veux pas récriminer. Asseyons nous et causons, en gens bien élevés. Voulez-vous ? Un quart d'heure de plus ou de moins, ça n'vous fait pas grand chose, n'est-ce pas? Tenez. J'parie qu'vous n'savez tant seulem^t pas comment qu'jai ramassé vo-* tr'mère...
— C'est vrai, fit René qui se calma subitement.
— Eh ben! écoutez-moi. J'vas vous conter ça, dit Polyte en prenant place sur un panier à bouteilles qu'il renversa.
Le jeune peintre avait hâte de sortir de cette maison, et pourtant il maîtrisa sa colère. Il voulait savoir tout ce qUi concernait Geneviève.
Celle-ci écoutait, sans paraître les entendre, les paroles vives que Polyte et René échangeaient en sa présence. Elle tenait la main de celui qu'elle appelait son fils et ne le quittait pas des yeux.
L'artiste la força doucement à se rasseoir et se plaça à côté d'elle.
— Je t'écoute, dit-il au saltimbanque, avec un calme apparent.
Il était d'autant plus intrigué que, de leur propre aveu, le docteur et Gabrielle ignoraient ce qu'il allait apprendre.
— Lorsque j'ai recueilli c'te pauv' femme, commença Polyte» — elle est là pour me démentir si j'dis pas la vérité, — c'était la nuit. EU' mourait de fatigue et d'faim au bord de la route, J'sais ben que c'est plutôt Lalie que moi, mais c'est
toujours la communauté. Vous m'direz que jTai un peu brutalisée, mais, damel j*savais pas qui elle était à c* moment là. Quant aux bracelets en or qu'elle avait dans son paquet, et dont elle n' connaissait même pas la valeur, jles ai vendus, c'est encore vrai, mais il fallait bien vivre... Bref, jVas vous narrer ça dans tous ses détails...
A ces mots, Polyte fit un récii très-exact des circonstances dans lesquelles il avait rencontré Geneviève, de la façon dont elle avait vécu auprès d'eux, grâce aux bontés de Lalie, jusqu'au moment où Gabrielle lui avait offert d'acheter la liberté de l'infortunée'. * ^
Ensuite il se plaignit amèrement des procédés de la jeune fille et de René à son égard, avoua qu'il avait voulu, nonseulement s'en venger, mais encore en tirer profit, et raconta comment, la veille, son complice, aidé des instructions précises qu'il avait reçues , s'était présenté chez Geneviève et l'avait décidée à le suivre.
Ce point, demeuré obscur, mérite une courte explication.
Après le désastre financier que sa paresse et son inconduite avaient amené, Polyte n'ayant pas, comme sa femme, le courage de vivre de son travail, s'adonna naturellement à l'ivrognerie pour laquelle il avait une vocation bien prononcée.
Au coin de la Grande-Rue des Batignolles et de la place Clîchy, se trouvent groupés sur la droite, à côté les uns des autres, trois ou quatre cabarets, bas, obscurs, coloriés de tons criards qui, aujourd'hui encore, disputent insolemment leur place au trottoir et à l'alignement.
Devant ces bouges repoussants, s'étalent, à l'abri d'un treillage insuffisant, des tables et des bancs de bois, maculés par le bleu, blanchis par la pluie, sur lesquels les ivrognes s'abreuvent et cuvent impudemment leur vin aux yeux des passants, protégés par une barrière anodine contre les rigueurs du sergent de ville.
De ces repaires hideux, que respecte l'édilité qui détruit de si belles choses, Polyte avait fait ses galeries, et s'était lié avec des fainéants de son espèce, qui. buvaient ou dormaient pendant le jour et qui, la nuit, se livraient à une industrie plus qu'équivoque.
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Ce fut auprès d'eux que Poly te chercha des complices. Il n'eut pas de peine à en trouver.
Pendant un mois, il avait patiemment épié Gabrielle, René, le docteur. II avait grisé le concierge de la rue Lepic — ce dont celui-ci ne s*était pas vanté — et avait tiré de son ivresse tout ce qu'il avait voulu savoir.
Restait à pénétrer dans la maison, à une heure où Geneviève fût seule, et à Tenlever sans violence. La voiture qui devait remporter nécessitait une mise de fonds qu'on se procura... Dieu sait par quels moyens ! et l'expédition fut décidée , à la condition que Polyte toucherait la moitié de la somme qu'on obtiendrait, et sefl deux complices Tautre moitié, soit chacun un quart, si l'opération réussissait.
Mais Polyte ne pouvait pas se présenter rue Lepic, où le concierge l'aurait infailliblement reconnu. Ce fut un de ses associés, La Fouine, qui, moyennant une promesse de dix litres, se chargea de jouer le rôle de commissionnaire.
D'après le surnom qu'il avait reçu, on peut se faire une idée de l'individu auquel il s'appliquait.
C'était un homme de trente-cinq ans, qui en paraissait hardiment quarante-cinq, aux traits flétris, à la figure hâve, terreuse, ravagée. Sur son front assez développé se plaquaient de rares mèches de cheveux blonds incolores, qu'il ramenait avec soin vers les tempes pour faire ses faces. Sous le sourcil imperceptible qu'estompaient quelques poils clairsemés, l'œil gris, petit et brillant, s'enfonçait dans une orbite cave, au fond de laquelle il roulait avec une incroyable vivacité. A partir des pommettes, le visage imberbe s'amincissait jusqu'au menton pointu d'une manière exagérée* Le nez était petit, les narines pincées ; les lèvres, pâles et minces, tranchaient à peine sur le teint cadavéreux.
De cette physionomie résultait un ensemble fait de ruse, de défiance et de méchanceté : tout cela porté sur un corps fréle, débile et malingreux.
La Fouine, pour donner à son rôle plus de vraisemblance, emprunta à un commissionnaire un vrai costume de velours garni de sa plaque, et, grâce aux renseignements détaillés que lui avait foucnis Polyte, il se présenta chez Geneviève.
Celle-ci parut fort étonnée en l'apiercevant. Jamais^ depuis
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qu'elle habitait cet appartement, personne ne s'était présenté chez elle à une heure aussi avancée.
— Madame, dit-il en se découvrant, et en caressant de ses doigts mouillés chacune de ses faces, je viens de la part du docteur Lasserre...
— Ah! le docteur... répéta machinalement Geneviève.
— Oui. 11 vous attend, il m'a chargé de vous conduire à lui. Venez. Sa voiture est en bas.
— Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?
— Il a du monde chez lui et ne peut pas sedéranger.
— Mais Gabrielle?
— Elle est chez le docteur aussi II y a un grand dtner...
— Ah! fit Geneviève indécise. Et M. René?
— Vous l'y trouverez également ; mais hâtez-vous, répondit précipitamment La Fouine. On compte sur vous.
— Ah! M. René y sera, murmura la pauvre femme, dont l'œil rayonnait de plaisir.
Elle hésitait encore, mais le rusé complice de Polyte comprit qu'elle allait céder. Chose à laquelle il ne s'attendait pas, c'était le nom sur lequel il comptait le moins, parmi les trois qu'on lui avait cités, qui produisait le plus d'effet. Pour décider Geneviève, il revint à la charge.
— M. René m'a dit qu'il lui lardait bien de vous voir.
— Vraiment? Il vous a dit cela! fil la pauvre femme émue.
— Parole d'honneur! assura La Fouine avec aplomb.
— Alors, je vous suis, attendez-moi.
A ces mots, Geneviève passa dans sa chambre et s'habilla, tandis que, pour tuer le temps, La Fouine faisait main basse sur certains menus objets, et traçait les quelques mots (JU'il déposait sur la table, en évidence.
L'inforlunëe parut enfin, e( suivit son guide. La voiture roula le long des boulevards jusqu'au haut de la rue du Rocher, et tourna à droite, se dirigeant sur Asnières. Un peu avant le pont du chemin de fer, elle s'arrêta. Deux hommes étaient postés sur la roule. Ils montèrent. Le cocher reprit sa course, traversa le pont d'Asnières, tira sur la gauche et longea le chemin de halage.
A la hauteur de la pointe de l'île, on lui donna ordre de faire halte, on le paya et on le congédia.
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Le cocher revint sur ses pas avec une indifférence suprême, en homme habitué à tous les caprices du client. Du reste, il n'avait vu ni entendu rien de suspect.
Cependant, au moment où les deux hommes qui stationnaient sur la route avaient pris place dans la voiture, un cri étouffé, un seul, s'en était échappé. Mais un train de marchandises passait au même instant sur le pont avec un roulement formidable, et le cri se perdit dans ce fracas.
C'était Polyte et son associé qui venaient de bâillonner Geneviève, tandis que La Fouine lui tenait les mains.
Tous les quatre ils mirent pied à terre. Polyte ne cessait de menacer la pauvre folle qui l'avait reconnu et s'était prise à trembler.
Polyte et La Fouine la soutenaient chacun par un bras; le troisième, Zidore, marchait devant en éclaireur.
Zidore appartenait à cette catégorie de voleurs qui font métier de dévaliser pendant Thiver les villas bourgeoises qui blanchissent la banlieue de Paris. Or, depuis huit jours, il avait jeté son dévolu sur une maison située sur la hauteur, en aval du château de Bécon, et, en attendant qu'il la dévalisât, il y avait élu domicile.
Par prudence, il habitait la cave. Il y avait descendu une paillasse et une couverture, y avait apporté des provisions de bouche, et les humectait avec le vin du propriétaire.
Ce fut lui qui proposa d'y conduire la folle, et d'y amener celui qui se présenterait pour la racheter.
En somme ) ils n'avaient qu'une confiance médiocre dans le résultat de leur expédition , et n'étaient pas hommes à exécuter les menaces de mort dont ils avaient accompagné leur tentative de chantage*
La Fouine et 2idore étaient des voleurs, mais non pas des assassins. On voit que Polyte ne fréquentait pas encore trop mauvaise société.
Le saltimbanque mit une sorte de coquetterie satisfaite à raconter au jeune peintre les moindres incidents du plan qu'il avait conçu et mené à bien.
René ne l'interrompit ni d'un mot ni d*un geste. Avant de prendre un parti, il voulait mettre dans 1» balance le pour
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et le contre, c'est-à-dire ménager Eulalie sans pardonner à Polyte.
— Eh bien ! dit-il, quand celui-ci eut terminé son récit, d*après ce que je vois tu es en passe de devenir un des jolis coquins de l'époque. Or, tu as retiré de cette affaire un billet de mille francs, que tu ne dois absolument qu'aux intercessions de ta femme : donc, tu es payé plus que tu ne vaux. Partant, nous sommes quittes.
— Oh! pas encore, fit Polyte.
— C'est vrai, sourit René, mais cela ne tardera pas.
A ces mots, il tira de sa poche un revolver, dont il abaissa le canon dans la direction du saltimbanque., Polyte devint livide et soubresauta violemment.
— Eh! là-bas! cria-t-il d'une voix étranglée. Pasd'bêtises!
— Alors, obéis, ordonna René. Passe devant et montremoi le chemin. Si tu dis un mot, si tu fais un geste, je tire. Tu m'as entendu ? Allons ! en avant !
Le saltimbanque ne répliqua pas. Il courba l'échiné et jeta à l'artiste un regard chargé de haine. Puis, il gravit lentement l'escalier de la cave. Toutes les deux ou trois marches, il se retournait et voyait braqué sur lui le canon du pistolet.
Derrière lui, venait Geneviève. René fermait la marche et ne perdait pas de vue Polyte.
Arrivé sur le palier, celui-ci fit volte-face et dirigea, comme pour mieux les éclairer, le verre de sa lanterne sur ceux qui le suivaient.
— Prenez garde à vous! dit-il avec une feinte sollicitude. Vous avez encore cinq ou six marches...
Geneviève était montée. René posait le pied sur le dernier degré, lorsqu'il se sentit enlacé par le milieu du corps, tandis qu'on lui faisait glisser sur la tète et sur les épaules un sac de grosse toile, qui, bientôt, l'enveloppa tout entier.
Il essaya de résister, mais, en un clin d'œil, il fut renversé, et hors d'état de faire un mouvement.