RUE DE GRENELLE
Tous droits réservé*
lia été tiré vingt exemplaires sur papier de Hollande.
Prix : 7 fr.
vu
i LE
Jacques Ferrier, ce grand garçon blond , vitro à l'œil, barbe fourchue, « gai et bien délibéré », connu des boulevardiers pour sa bonne humeur et fort apprécié des lettrés pour sa traduction des Scènes de la vie cléricale de George Eliot, le romancier anglais mort depuis peu, était, Tannée passée, en villégiature à Luchon. Lancé à deux cents lieues de Paris , un radieux mois de septembre l'invitant, il lui prit envie de faire encore
un bond à travers les Pyrénées et de pousser
2 LE ROI KAMIKE
jusqu'à Lormières, le pays natal. Jacques possède là une tante à héritage, mademoiselle Hombeline de Castillet y Castilla, suprême débris d'une famille qui figura contre nous dans les démêlés de la France avec l'Espagne, et dont le dernier rejeton mâle, Jacques Guilhem de Castillet y Castilla, père de mademoiselle Hombeline, pris dans les bandes de Zumalacarreguy, mourut fusillé par le général Valdez, durant la guerre de la Succession, vers 1835.
« Nous ne sommes pas Français, nous autres, nous sommes Espagnols ! a l'habitude de répéter . mademoiselle Hombeline de Castillet. Nos ancêtres occupèrent le trône de Castille, à l'époque "où l'Espagne était divisée en plusieurs royaumes, Du reste, notre nom proclame assez haut que la Castille nous appartient. On verra, un jour. »
Miss Isabella Griffltt, une jeune personne char* mante, fort excentrique, à la taille souple, au nez impertinent, aux yeux bleus magnifiques sous une royale chevelure brune, qui a pris auprès de Jacques la place laissée vide par le départ un peu précipité de miss Jane Becky, — notre homme eut de tout temps des prjférences marquées, pour
LK ROI RAMIUE 3
les produits d'outre-Manche, les littéraires et les autres, — miss Isabella Griffitt accompagnait son ami à la gare. Le vicomte de Méritons, un aimable compagnon, célèbre sur le boulevard, était avec eux.
« Et si je vous suivais à Lormières ? dit Isabella à Jacques, le moment venu de se séparer.
— Êtes-vous folle ! répliqua l'autre, épouvanté de la proposition. Vous ne savez donc pas que ma tante est d'une dévotion, d'une dévotion !... La seule vue, chez elle, d'une protestante serait capable de la tuer.
— Tiens ! mais nous hériterions tout de suite...
— Et les principes ?
— Connais pas.
— Oui ou non, voulez-vous faire, en Espagne, le joli voyage que nous avons projeté?
— Partons !... Je m'ennuie comme une croûte de pain...
— Je le voudrais; malheureusement..., pour certains détails d'importance. . . , j'ai besoin de voir ma tante de Castillet...
— Et de lui vider les poches gentiment, ajouta M. de Méritons.
— Les voyageurs pour Lormières, Foix, Pamiers ! » cria-t-on.
Jacques pressa doucement le bout des doigts d'Isabella et se jeta dans un wagon, dont le vicomte referma la portière d'un tour de main.
En pénétrant dans la maison de sa tante, une énorme masure décrépite située non loin de la rivière de l'Arbouse, derrière un épais rideau de peupliers d'Italie, aux abords d'un parc immense, Jacques Ferrier, comte de La Ferrade, — le traducteur de George Eliot a jugé à propos d'alléger son nom de maintes syllabes pour faire plus allègrement son entrée dans la littérature, — Jacques Ferrier, comte de La Ferrade, devina qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire chez mademoiselle de Gastillet y Castilla. La vieille cuisinière Cussette, le vieux maître d'hôtel Méric, tout le nombreux domestique, gens de mœurs calmes, un peu somnolentes, balayaient, époussetaient, frottaient, se démenaient à qui mieux mieux des bras, des jambes, de tout le corps.
« Oh ! oh ! » cria Jacques, au comble de la surprise .
Cussette, acharnée à effacer avec du savon de
Marseifie une longue traînée de moisissure trop apparente au soubassement peint du vestibule, regarda du côté du nouveau venu.
« Vous, monsieur le comte, vous ! bredouillat-elle, effarée.
— Gussette, préviens ma tante que j'arrive... Toi, Méric, va chercher ma valise dans ma voiture et porte-la dans la chambre bleue. »
Cussette rejeta la brosse dans le baquet et monta le solennel escalier de pierre de taille, tandis que Jacques, avec l'aisance, la liberté parfaite d'un homme qui rentre chez lui, lançait son chapeau à Méric* fort ahuri, ouvrait une haute porte à gauche, faisait quatre pas dans un vaste salon très propre, un peu délabré, et, de son long, s'étalait sur un canapé, la tête basse, les pieds en l'air.
Après la poussière, après l'étouftement du wagon, que c'était doux ce repos dans une pièce fraîche, largement aérée ! A travers les fenêtres, dont les vitres claires reflétaient la ramure tremblante des peupliers, Jacques, rêveur, discernait les allées du jardin nouvellement ratissées, ces allées spacieuses, se développant ici jusqu'à l'Arbouse, se perdant plus loin dans les taillis du
parc , où il avait joué flans son enfance sous les yeux de sa mère, sous ceux de son précepteur, le révérend père théatin Antonio Rodriguez, chapelain de mademoiselle de Gastillet, et aussi sous ceux de l'aumônier des carmélites de Lormières, le bon abbé Prosper Pigeonneau. En ce temps-là, il n'avait encore connu ni Jane Becky, ni Isabella Griffitt, ni, avant ces deux Anglaises ravissantes, — deux passions ! — ces Françaises inoubliables : mesdemoiselles et mesdames...
Une boiserie grinça derrière lui. Il se planta debout vivement.
« Pour le coup , tu traites bien mon canapé , toi, quand tu t'y mets ! ricana une grande femme d'une soixantaine d'années, tout de noir habillée comme une petite Sœur des pauvres, au teint jaunâtre, aux yeux noirs très enfouis, au nez recourbé d'oiseau de proie, à la lèvre moustachue.
— Alors, vous tenez absolument à ne pas m'embrasser et à ce que je ne vous embrasse point? demanda Jacques, qui, s'étant rapproché de sa tante, l'avait vue reculer avec effroi.
— Je tiens à ce que tu te convertisses, méchant sujet !
LE ROf RAMIRE 7
— Et savez- vous si, justement, je ne viens pas à Lormières pour y consommer mon salut, mignonne tante de Gastillet y Castilla ? »
Jacques rit sous cape ; puis il prit un air de gravité contrite si bien jouée, que mademoiselle Hombeline en demeura saisie.
« Vraiment? interrogea-t-elle , partagée entre la crainte et l'espérance.
— Croyez-vous qu'il fasse bon vivre, à Paris, avec le mince picotin que vous daignez m*octroyer ? On se lasse de tout, même de la misère. C'est tout au monde si, depuis quatre mois, votre main généreuse a puisé mille écus à mon intention au fond du sac vénérable des Castillet y Castilla. Est-ce que, par hasard, le révérend père Rodriguez, qui ne me porte pas dans son cœur, lui, comme l'excellent abbé Pigeonneau?...
— Tu as si mal tourné !
— Que faire, je vous prie, sans un sou vaillant?
— Le respectable abbé Turlot, archiprêtre de Saint-Irénée, un des ecclésiastiques les plus éminents du diocèse par le savoir et par la piété, m'a montré hier un livre de toi où tu racontes la vie des ministres protestants de l'Angleterre. En
vérité, il nous importe bien, à nous autres catholiques , de savoir comment vivent ces hommes mariés, qui, à ce que raconte M. Turlot', mettent au monde des kyrielles d'enfants , des filles surtout ! Quel scandale pour le clergé romain, si chaste et si nombreux déjà à travers la Grande- Bretagne, appelée jadis « l'île des Saints » !
— Puisque le respectable M. Turlot, cette lumière du diocèse, est votre professeur d'histoire, demandez-lui, bonne tante, s'il est bien sûr que ce ne soit pas l'Irlande que saint Colomban surnommait « l'île des Saints ».
— Pourquoi t'abaisser à écrire des livres, maintenant? Après tant et tant de folies, il ne te manquait plus que de te faire grimaud.
— D'abord, le livre n'est pas de moi; je n'en suis que le traducteur.
— Et quelle nécessité de traduire ces abominations des ministres protestants de l'Angleterre ?
— Amos Barton, une abomination ! Mais c'est un chef-d'œuvre , ma tante , un véritable chefd'œuvre, comme le Vicaire de Wakefield. . .
— Je me moque bien de tes chefs-d'œuvre!...
LE RQI RAMIRE 9
Quel besoin avais-tu, toi, de traduire ce livre protestant?
— Le besoin de gagner quelque monnaie, parbleu !
— Un Ferrier de La Ferrade de Castillet y Gastilla I
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
— A trente ans!
— Est-ce ma faute si j'ai mon âge. D'ailleurs, vous savez, la mauvaise herbe pousse double...
— Un descendant des rois de Gastille !
— Par les femmes seulement, tante chérie.
— Quand je disais à ta mère , entêtée à te bourrer la cervelle des langues étrangères, que cette langue anglaise particulièrement nous jouerait quelque mauvais tour !
— Il est certain qu'elle n'est pas commode à traduire, cette coquine de langue anglaise, et, en fait de tours, je la soupçonne de m'en avoir joué plus d'un... Mais puisque me voilà repentant de toutes mes fautes et disposé à ne plus retomber en tentation, pourquoi tarder si longtemps à embrasser votre neveu ? Ne craignez- vous point, par cette froideur cruelle, de le rejeter dans les
bras du démon qu'il a laissé seul derrière lui? Pauvre démon, comme elle doit s'ennuyer seule!. . . Pardon, la langue m'a fourché. »
Mademoiselle Hombeline eut le bon esprit de sourire cette fois; puis ses lèvres, dont les poils rudes se tenaient droits , effleurèrent le front modestement penché de son « méchant sujet »
de neveu.
Jaôques était la préoccupation, le chagrin de sa tante. Bien que très imparfaitement renseignée, la vieille fille n'ignorait pas la vie fort décousue de ce grand enfant gâté, qui, n'ayant pas su résister à Paris, s'était à ce point laissé dévorer par le monstre, qu'à vingt-cinq ans il ne lui restait plus rien de la succession paternelle, un demi-million au bas mot. Mais mademoiselle de Castillet y Castilla, malgré certaines duretés de parole et d'attitude, aimait le fils unique de sa sœur* et elle lui avait tout pardonné dans une scène pathétique, à Lormières, où la famine avait obligé" cet oiseau de haut vol qui avait nom Jacques Ferrier de La Ferrade à venir faire plume neuve, après les coups de griffe de Paris*
Depuis six ans* mademoiselle Hombeline pour-
voyait aux nécessités quelconques de son neveu. Malheureusement, soit que le revenu de la dévote eût périclité entre les mains de MM. Poitrasson et Fils, banquiers à Lormières, soit que les ecclésiastiques dont elle aimait à s'entourer l'eussent intéressée à des œuvres de charité trop nombreuses, les lettres chargées, maintenant, arrivaient rue Taitbout beaucoup moins lourdes, beaucoup plus rares, et, deux lois dans l'espace de huit mois, Jacques, privé de la becquée ordinaire, avait manqué périr d'inanition sur son perchoir.
« Ah ! ce révérend père Rodriguez !...» s'étaitil écrié, levant le poing.
« A quelque chose, malheur est bon », dit un proverbe. Ce proverbe a raison, car c'est en un de ces courts instants de disette que Jacques, inutile jusqu'ici à lui-même et aux autres, conçut la pensée héroïque de secouer son oisiveté. Pourquoi, comme quantité de ses amis du boulevard, lesquels n'étaient ni plus sots, ni moins gais que lui pour consacrer chaque jour trois ou quatre heures au travail, ne s'appliquerait-il pas, lui aussi, à une besogne capable de lui rapporter
quelque profit? Il n'était pas inepte après tout. , Il réfléchit longtemps.
A l'époque où ' y avec l'adorable naïveté d'un enfant endormi dans un rêvé délicieux et qui ne veut pas être réveillé, il mettait sous Tes jolies quenottes de miss Jane Becky son plantureux domaine des monts Corbières, Jane, affamée de récits amoureux, d'aventures terribles, lui avait fait lire, à Londres, à Florence, à Paris, plusieurs romans anglais dans le texte. Que ne tirait-il parti des leçons de sa maîtresse, — elle les lui avait si peu ménagées, croquant, avec une voracité de jeune loup, bois, terres et château, — et ne traduisait-il quelqu'un des ouvrages qu'ils admiraient ensemble? Sur ces entrefaites, Jane, dont un premier souffle de gêne avait singulièrement hérissé les plumes, refroidi le cœur, prit son vol un beau matin, et Jacques dut renoncer au travail entrevu jusqu'au jour où le ciel, qui n'aime pas les paresseux , lui fit rencontrer Isabella Griffitt. Et voyez jusqu'où le ciel poussait la miséricorde envers lui : il lui envoyait, au moment psychologique de la besogne , la fille d'un clergyman de Batli, très instruite, un peu bas-
bleu, s'étant essayée jadis, sous les yeux de son père, le révérend Richard Griffltt, à traduire en anglais la Vie de Jésus de M. Renan.
Jacques ne pouvait songer à Bulwer, à Dickens, à Thackeray, à Currer-Bell, aussi populaires en France qu'en Angleterre. Il pensa à George Eliot, beaucoup moins connu chez nous, et peutêtre plus profond, plus fort que ses rivaux. Mais encore à quel roman de cet écrivain préféré s'en prendrait-il? Il eut peur de Daniel Deronda, en deux volumes ; il recula devant le Moulin sur la Floss, en un volume ; et finalement se rabattit sur les Scènes de la vie cléricale, récits de peu d'étendue, tout d'émotion douce, de charme, de bonhomie. Du reste, si le découragement, le doute du succès lui arrivaient dans la voie nouvelle où il s'engageait non sans témérité, il pourrait ne pas donner toutes les Scènes i se contenter d'en offrir deux ou trois seulement au lecteur*
Nous savons sous la pression de quelles circonstances fâcheuses Jacques Ferrier de La Fer*rade publia ce livre dénoncé à mademoiselle de Castillet y Castilla par le respectable M. Turlot, archiprêtre de la cathédrale de Saint -Irénée, ce livre infâme, « où les ministres du culte réformé, sans pudeur, mettaient au monde des kyrielles d'enfants, des filles surtout, au grand scandale du clergé catholique, partout répandu pour reconquérir l'île des Saints ».
« Et ça t'a-t-il rapporté gros, cette traduction? » demanda mademoiselle Hombeline, s'asseyant les genoux serrés au bord du canapé.
Jacques embrassa de nouveau sa tante.
« Cette caresse si tendre signifie-t-elle que
les Scènes de la vie cléricale de M. George Eliot ne t'ont rien rapporté du tout ?
— Laissez-moi vous faire remarquer que George Eliot est une femme, comme notre George Sand...
— George Sand ! ... Je vous défends de prononcer chez moi ce nom diabolique, entendez-vous, mon neveu?
— J'entends fort bien, et vous serez obéie, ' tante plus implacable que l'enfer.
— Tu te figures donc que ton auteur anglais m'intéresse! Homme ou femme, je refuse de le connaître... Combien as-tu gagné?
— Aussi peu de chose qu'il vous plaira de l'imaginer... Mais, en revanche, j'ai connu le plaisir de travailler. . .
— Travailler ! s'écria mademoiselle de Castillet y Gastilla avec une moue dédaigneuse qui fit rentrer sa lèvre et sa moustache et poussa en avant son grand nez en bec d'aigle, d'une rigidité d'acier. Travailler ! répéta-t-elle. Un Ferrier de La Ferrade de Gastillet y Castilla ne travaille pas, monsieur. Gela n'est pas honorable. »
Jacques, d'un air piteux, tendit la main à sa tante.
« Un petit sou, s'il vous plaît, gémit-il.
— J'aime mieux te voir'eo cette posture que te savoir penché sur la corvée, comme un manant. Tu ne devrais pas avoir oublié ceci : un de nos ancêtres, le roi Ramire, — pas celui qui fut moine à l'abbaye de Saint-Pons-de-Thomières, un autre, — dépossédé de son royaume par les hasards d'une guerre funeste contre les Mores, mendia parmi les villes ennemies de Grenade et de Gordoue, mais il ne s'humilia jamais jusqu'à travailler.
— Heureux temps du Romancero, qu'êtesvous devenus!
— Enfin, te voilà gueux à faire pitié aux passants?
— Absolument comme mon ancêtre maternel, le roi Ramire, — pas celui qui fut moine à l'abbaye de Saint-Pons-de-Thomières, un autre, — mendiant parmi les villes ennemies de Grenade et de Gordoue.
— Et tu tombes, ce matin, à Lormières, non pour t'y convertir, mais pour y remplir ton gousset?
— Vous connaissant si indulgente à mes fai-
blesses, je compte tenter l'aventure du gousset, point encore celle de la conversion... Mais, à vous parler franc, je ne suis sûr de rien, chère tante Hombeline de Gastillet y Gastilla.
— Pourquoi ne pas me prévenir de ta visite, étourneau? Dans les Maisons comme les nôtres, qui ont des traditions royales, on est toujours coupable de manquer aux lois de l'étiquette.
— Mon Dieu, ma tante, si je n'ai pas conservé toutes les qualités de ma race, il en est une que j'ai gardée entière, la franchise. Veuillez m'écouter une minute. On reçoit les journaux de Paris au casino de Luchon, même l'Univers, pour les pèlerins deNotre-Dame-de-Lourdes, qui, s'étant plongés dans la piscine de Bernadette, font à la sainte Vierge, en gens de peu de foi , l'affront d'essayer sur leurs rhumatismes la vertu des eaux sulfureuses. Hier au soir, sauf V Univers traînant sur la table de lecture, toutes les feuilles de Paris étaient en main. Encore qu'on me traite en mécréant endurci, je fais cas de V Univers, lequel eut pour rédacteur en chef un écrivain d'un réel talent. Je happe ce journal et je le parcours au hasard. Mes yeux accrochent ces lignes
LE ROI RAM1RE i f J
tout à coup : « Parmi les ecclésiastiques venus » de France auxquels le Saint-Père a daigné » faire un accueil des plus empressés, nous » devons citer tout d'abord le révérend père » théatin Antonio Rodriguez, du diocèse de » Lormières... » Quoi! M. Rodriguez était à Rome ! Mais alors ma tante se trouvait seule à la maison ! Mais alors il pouvait m'ètre accordé une joie enviée depuis longtemps, celle de voir ma tante seule, de bavarder avec elle tout le long de l'aune, comme lorsque j'étais petit, qu'elle me corrigeait et que, pour lui témoigner le remords de mes fautes, je la dévorais... »
Il lui marbra les joues de gros baisers.
« Mon brave Jacques ! balbutia-t-elle.
— Vous comprenez si, à cette nouvelle du départ de mon ancien précepteur, j'ai lâché l'Univers!... Je suis rentré à l'hôtel, j'ai bouclé ma valise, j'ai dormi les poings fermés, j'ai fait des rêves... d'or, et, ce matin, je me suis jeté dans le premier train qui passait. »
Il glissa ses deux bras autour de la taille de sa tante, droite, raide, sèche comme une planche de chêne, et la serra bien fort.
20 LE ROI RAMIRK
« Tu me fais mal! tu me fais mal, petit!
glapit la vieille fille, dont le cœur éclatait délicieusement sous l'étreinte.
— Voyons, tantette, pour parler le langage de mon enfance, soyez à votre tour sincère comme je l'ai été. Oui ou non, possédez-vous trois cent mille livres de rentes?
— Tu es trop curieux.
— S'il m'en souvient bien, vous avez recueilli plusieurs héritages, entre autres celui du grandoncle Gonzalez , de Vitoria , en Espagne , notre patrie.
— Gela est vrai.
— Hé bien?
— Tu apprendras toutes choses, un jour.
— Je préférerais apprendre toutes choses en ce moment.
— Le révérend père Rodriguez, M. l'archiprêtre Turlot ont eu la bonté de m'associer à de nombreuses fondations charitables, et je suis tenue de faire face à de certaines dépenses; de plus, mon noble ami, le marquis d'Alpujaras, m'adresse de temps à autre de pauvres carlistes que j'ai le devoir de secourir.
LE ROI RAMIRE il
— Et quelle somme ces messieurs ont-ils jugé à propos de nous laisser, à vous et à moi ?
— Jacques, du respect, je vous prie! »
La porte du salon s'entre-bàilla discrètement. C'était Cussette.
« Mademoiselle, demanda la vieille servante, faudra-t-il couper des oronges dans l'omelette, ou bien des cèpes? Méric a remarqué que M. le révérend père Rodriguez est très friand de cèpes.
— Mets des cèpes, alors », répondit mademoiselle de Castillet.
Jacques, comme piqué par un serpent, avait bondi loin du canapé.
« Eh quoi ! M. Rodriguez est à Lormières ?
s'écria-t-il.
— Il est arrivé de Rome cette nuit. Pressé de revoir le respectable M. Turlot, auquel il apporte des nouvelles du Saint-Père, il dit sa messe à à Saint-Irénée, ce matin.
— Dans ce cas, ma tante, il ne me reste qu'à vous tirer ma révérence. »
Mademoiselle de Castillet y Castilla, malgré le vague malaise que lui procurait la subite résolu-
tion de son neveu, persuadée qu'il ne la pousserait pas à bout, était demeurée immobile à sa place. Mais, quand elle vit Jacques lever la main vers le loquet de la porte, elle s'élança du canapé, et, lui saisissant le bras :
« Je veux que tu restes! lui dit- elle d'autorité.
— Et moi, je veux m'en aller ! » riposta-t-il d'une voix formidable.
Il se dégagea de ses griffes, et ouvrit la porte du salon.
A ce moment même, Méric traversait le vestibule, chargé d'une mignonne valise aux jolies courroies illustrées de dessins à Temporte-pièce, aux étincelants filets de cuivre.
« Où vas-tu donc, toi, imbécile ? lui demanda Jacques en colère.
— Je monte le bagage de M. le comte dans la chambre bleue, mâchonna-t-il.
— Reporte cela dans ma voiture, et vivement î
— Mais la voiture de M. le comte est repartie pour la gare depuis longtemps.
— Tu ne sais donc pas courir? »
Un Pyrénéen ne pas savoir courir! Atteint
dans son amour-propre, Méric se précipitait, quand mademoiselle Hombeline, lui montrant l'escalier de pierre d'un geste impératif :
« Porte cette malle là-haut. Je suis maîtresse chez moi. »
Le domestique , docile , n'avait pas franchi la longue rangée de marches, que mademoiselle de Castillet y Castilla se retournait vers son neveu.
« Je vous ordonne de me suivre , monsieur , lui dit-elle. Dans notre famille , comme du reste dans toutes les familles royales, quand le chef de la Maison a parlé, il ne reste plus qu'à s'incliner et à obéir. »
Elle prit la rampe et monta les degrés lentement, tranquillement, dignement.
Jacques, qui avait des raisons sérieuses de ne pas partir sitôt, qui , d'ailleurs , fidèle à son caractère singulièrement étrange et fantasque, s'amusait à une comédie dont son escarcelle vide retirerait bénéfice, marcha dans le sillage de sa tante sans trop se faire tirer l'oreille.
« Ah ! vous m'obligez à séjourner à Lormières, quand je suis attendu ailleurs ! chantonnait-il, ah ! vous m'y obligez ! Eh bien ! soit, mais vous
v à 24 LE ROI RAM1RE
verrez ce qr#îl vous en coûtera, vous le verrez !
— * Taisez-vous, vaurien !
— Ce n'est pas de mille écus que je me contenterai cette fois , ni de deux mille , ni de trois * mille ; il m'en faudra quatre ou cinq mille, made-
moiselle de Castillet y Castilla, et vous pouvez envoyer Cussette aux Allées Saint-Macaire, chez MM. Poitrasson et Fils. »
Jacques, jusqu'ici enjoué, folâtre, devint grave en entrant dans la chambre bleue, située au premier étage de l'hôtel. Ce garçon, plus étiré qu'un roseau , n'aurait pas marché d'un pas plus circonspect si d'aventure il lui fût arrivé de s'introduire en une église. Et ce n'est pas seulement son allure, d'une hardiesse joyeuse, qui se modifia soudain, mais aussi son visage qui pâlit et revêtit une expression de tristesse inconnue. Comme si l'air lui manquait dans cette pièce haute et large, au lieu de sauter à sa valise , il tira droit vers l'une des fenêtres et l'ouvrit.
Cependant mademoiselle Hombeline, à qui Témotion de son neveu n'avait pas échappé, affaissée dans un grand fauteuil recouvert de vieille
soie passée à ramages bleus , suivait les mouve-
âtf LE KOI RAMIRE
ments de Jacques et ne sonnait mot. Les traits tirés , la tête branlante , les bras abattus dans les plis profonds de sa robe de deuil, elle regardait de ses deux yeux bruns clignotants et attendait. Brusquement, ayant remarqué que son neveu se passait une main sur le front, elle courut à lui.
« Je t'en supplie , mon enfant ! je t'en supplie!... » lui dit-elle d'une voix altérée.
Le jeune homme se retourna. Le long de ses joues, rieuses tout à l'heure, allongées et blêmes à présent, apparaissaient des traces luisantes de larmes. Quoi! il avait pleuré? Vraiment, ce n'était pas croyable. Mademoiselle de Castillet, en proie à une inquiétude cruelle, attira Jacques vers le fauteuil qu'elle venait de déserter, le contraignit à s'asseoir et se tint debout devant lui , les mains jointes, abaissées.
« Aussi, soupira-t-elle , pourquoi vouloir tou* jours t'installer dans cette chambre, quand il s'en trouve dix autres dans la maison où tu serais mieux ?
— Tout* ici} tttè rappelle ma mère», dit-il aveô effort.
Et, montrant dans le -fond un lit à colonnes torses, drapé de tentures bleues :
« Ma mère est morte là. »
Mademoiselle Hombeline demeura morne.
« II y a onze ans , poursuivit-il , que ce malheur, le plus grand dont on puisse être accablé, a ïondu sur moi à l'improviste, et je le sens, me semble-t-il, plus vivement aujourd'hui que le premier jour. J'avais dix-neuf ans à peine quand ma mère nous quitta, me quitta, car vous, vous n'êtes pas sortie de ses entrailles, et sa mort n'a pu vous porter le coup qu'elle m'a porté... Ma tante, par cet abandon effroyable de ma mère , je suis tombé sur la terre nue , pareil à un fruit arraché trop tôt de la branche et destiné à pourrir sur le sol. Qu'ai-je fait à Paris ? qu'ai-je fait à Florence? qu'ai-je fait à Londres? J'ai pourri... Ah ! si mon adorable mère eût vécu, quel homme elle aurait su faire de moi !
— Tu seras cet homme-là, mon bon Jacques, tu léseras...
— Jamais, ma tante, jamais!... Vous ne con- * naissez pas toute la misère de ma vie... »
Il accompagna ces paroles d'un long geste de découragement.
Mademoiselle de Gastillet, navrée, se soutenant mal sur ses jambes chancelan es , chercha un siège autour d'elle et s'y laissa coulera son tour. Durant des minutes, ils demeurèrent silencieux l'un et l'autre, se repaissant d'amers souvenirs. Mademoiselle Hombeline, le cœur traversé par la douleur de son neveu comme par une flèche, se trouvait reportée au jour où le ciel lui avait ravi sa sœur unique, sa sœur plus jeune qu'elle, attachée à sa vie par les liens les plus délicats à la fois et les plus forts. Elle revoyait l'époque où cette sœur tant aimée, veuve après dix ans seulement de mariage , était venue avec Jacques tout petit habiter la vieille maison humide des bords de l'Arbouse. Puis Jacques avait grandi... Puis on lui avait donné le révérend père Antonio Rodriguez pour précepteur... Puis il avait fait sa première communion... Puis il était allé à Toulouse achever ses études... Puis il était revenu, et sa mère, qui toussait depuis longtemps, était morte...
Jacques, dans la chambre bleue, était déchiré
LE ROI RAMIRE *tf
par mille tortures, et la plus atroce naissait du regret d'avoir manqué à toutes les promesses faites par lui à la chère mourante. Que ne lui avait-il pas promis, en effet, à l'instant suprême de la séparation ! — L'abbé Pigeonneau était là. L'aumônier des carmélites, attentif auprès de madame la comtesse de La Ferrade, sa pénitente, venait de lui administrer les derniers sacrements. — Certes, Jacques était resté honnête homme jusqu'au scrupule; mais quel mérite avait-il à cela, lorsque le sang qui coulait dans ses veines, par la vertu d'une probité d'origine, plaçait son honneur en quelque sorte au-dessus des défaillances de sa volonté ? Là où il avait manqué, manqué gravement, c'était quand, oublieux d'engagements formels, au lieu de s'appliquer à quelque œuvre utile , dès les premières heures de sa jeunesse il avait laissé sa vie aller à la dérive, sans aucune direction et sans aucun frein. Ressemblait-il à son père, incapable d'apporter au foyer domestique autre chose que le désordre et la légèreté ; à son père, dont la courte existence avait été remplie d'aventures folles et de dissipations; à son père, par qui sa pauvre mère avait
;n LE ROI RAM1RE
versé tant de larmes, était morte à la longue peutêtre? De cuisants remords torturaient Jacques, et c'était un peu sur lui-même qu'il pleurait en pleurant sur une perte irréparable à jamais.
« Mademoiselle, une caisse du chemin de fer ! » glapit Cussette dans le corridor du premier étage.
En même temps, un coup retentit à la porte de la chambre bleue.
« Entrez ! » dit mademoiselle de Castillet.
La servante parut suivie d'un camionneur.
« Il faut signer là! cria l'homme, étalant un registre sur un guéridon.
— Est-ce que ce sont des ornements d'église?
lui demanda mademoiselle Hombeline.
— Je ne sais pas, moi. »
Et, appuyant un doigt sur la page, le camionneur ajouta :
« Vous voyez : l'expédition a été faite par M. Lagarrigue-Martin, rue Saint-Rome, Toulouse.
— Allons, c'est bien la caisse que j'attends. » Elle signa.
« Cussette, paie ce brave homme, et, s'il a besoin de manger, mène-le à l'office», reprit ma-
demoiselle de Castillet, dont la voix se fit tout à coup chantante, presque joyeuse. La domestique et le camionneur se retirèrent.
Hélas ! les craintes de Jacques n'étaient que trop justifiées : il ressemblait à son père. Même folâtrerie d'humeur, même facilité à se distraire, même impuissance à recueillir les forces de son être moral, partout éparses, et à les diriger vers un but déterminé. Son père avait ébauché un commencement de carrière dans la diplomatie et s'était dégoûté vite. Lui qui tentait la voie des Lettres, pousserait-il à bout une entreprise si terrible, laquelle, en dehors des dons particuliers de nature qu'elle suppose, réclame une si courageuse ténacité?
La pensée d'un livre commencé, d'un livre de son cru, car son ambition était de ne pas s'en tenir à nous faire connaître George Eliot, mais de se révéler lui-même un jour par une œuvre ori-
ginale, mit soudain Jacques Ferrier de LaFerrade en face de sa véritable situation. Il n'en était pas de plus lamentable. Plus d'argent et plus de crédit. Que devenir avec Isabella Griffîtt... qui se détachait? Si sa tante ne le sauvait encore une fois, il sombrait corps et biens. Gomme son esprit plein de ressources, aiguisé d'ailleurs par la nécessité, allait faire un bond par-dessus les tristesses où il s'était trouvé étreintet découvrir une formule d'attaque, mademoiselle de Gastillet articula ces paroles :
« J'ai hâte d'ouvrir cette caisse pour vérifier l'envoi de M. Lagarrigue-Martin. Je ne puis pas m'exposer à offrir à monseigneur Antonio Rodriguez des ornements qui ne lui conviendraient pas, n'est-il pas vrai ?»
Monseigneur Antonio Rodrigue^ !
Jacques demeurait ébahi.
« M. Antonio Rodriguez a donc été nommé évêque? demanda-t-il, retenant sa tante prête à le quitter.
— Mon Dieu! c'est tout comme.
— Mais il n'est pas Français, il est Espagnol.
— Que peut faire cela ?
— Enfin, est-il évêque, oui ou non?
— Notre saint-père le pape Léon XIII vient de nommer le révérend père théatin Antonio Rodriguez protonotaire apostolique. »
Jacques n'y tint pas ; il éclata de rire sans nulle retenue.
« La bonne plaisanterie ! la bonne plaisanterie ! » répétait-il au milieu de sa débordante hilarité.
Mademoiselle de Castillet y Gastilla ne comprenait pas.
« Êtes-vous fou, mon neveu? s'écria-t-elle à la fin d'une voix courroucée.
— Mais un protonotaire apostolique, ce n'est pas sérieux, cela, ma tante, poursuivit-il, riant toujours. Un protonotaire est un ecclésiastique à qui on a permis de recouvrir ses tibias de bas violets, voilà tout. Convenez, entre nous, que les tibias de M. Rodriguez ne méritaient guère cet honneur. Quels fuseaux !
— Jacques ! Jacques !
— Les bas violets ! La belle affaire, en vérité, les bas violets... Tout le monde en porte, à Rome, des bas violets, sans que cela tire à conséquence.
LE HOI HAMIRË tfS
— Savez-vous qui vous me rappelez en ce momept, mon neveu?
— Le Diable en chair et en os, sans doute ?
— Vous me rappelez votre père.
— Ma tante!
— C'était le persiflage aux lèvres qu'il abordait votre mère, toutes les fois qu'il nous revenait de Paris ou d'ailleurs, car il habitait aux quatre points cardinaux, partout, excepté chez lui.
— Ma tante !
— Ta pauvre mère supportait tout, même d'entendre railler sa religion. Elle aimait M. de La Ferrade, et sa tendresse allait jusqu'à lui faire trouver des mots pour l'excuser .. .
— Assez ! je vous en prie, assez !
— Pour moi, continua l'impitoyable vieille fille* je ne serai pas capable, envers mon neveu, des complaisances dont fut capable ma sœur envers son mari* et si votre ironie osait s'en prendre à ma foi ! * . .
— Je n*y ai jamais songé, ma chère tante, je Vous le jure» Je m'amusais , et très innocem* ment.i.
— Je puis tolérer bien des choses : que vous abusiez de ma crédulité pour m'arracher de l'argent, que vous me traitiez parfois avec une familiarité dépassant de beaucoup la mesure. Ces façons, dont il est arrivé à mon entourage de s'oflUsquer, ne constituent après tout nul manquement grave à mon égard , ma fortune devant être la vôtre un jour, et mes continuelles gâteries ayant autorisé dès longtemps cette liberté dans les rapports. Mais si vous vous permettiez!... »
Mademoiselle de Castillet s'interrompit, essoufflée.
Jacques, soit ennui de supporter des reproches trop lourds à sa légèreté, soit feinte habile pour amener sa tante à merci, venait de prendre sa valise d'une main, sa couverture de voyage de l'autre et semblait se disposer à gagner la porte.
« Alors, décidément, tu t'en vas? lui dit sa tante tout à coup radoucie.
— Trouvez- vous que je n'en aie pas assez entendu?»
Et, avec un redressement très digne :
« Si les Castillet y Castilla, qui sentent couler dans leurs veines le sang du Cid, sont fiers, les
LE UOI KAMIRË 37
Ferrier de La Ferrade, bien que de naissance plus modeste, ont leur fierté.
— N'avais- tu jpas quelque chose à me deman^ der? interrogea mademoiselle Hombeline, touchée en plein cœur.
— Les gens de ma sorte ne demandent rien à personne, riposta-t-il hautainement.
— J'avais cru comprendre que tes affaires, en mauvais état, réclamaient d'être remises sur un meilleur pied.
— Mes affaires, s'il faut l'avouer, ne sont pas brillantes ; mais un travail acharné ne tardera pas à les relever. George Eliot n'est pas le seul romancier qui ait observé la vie du clergé anglican, il y a aussi Anthony Trollope, et le descendant infortuné du roiRamire,à défaut de pain, a de la besogne sur la planche...
— Je t'interdis cette besogne. »
Elle essaya de lui reprendre la valise ; mais il la tenait énergiquement et ne la lâcha pas. Ce fut une lutte. Jacques, un moment, laissait aller l'élégante petite malle,qui semblait fuir de sesdoigts; puis il la ressaisissait et faisait un pas de plus pour s'éloigner. Mademoiselle de Castillet y Cas-
38 LE ROI HAMIRE
tilla, émue à ce jeu trop pénible, haletait bruyamment. Le jeune homme eut pitié de la vieille fille dépensant ses forces, son cœur dans un combat disproportionné ; il se pencha vers elle comme pour lui reprendre la valise, qu'il lui avait enfin abandonnée d'un mouvement très adroit. Tableau ! Les têtes des combattants par hasard se rencontrèrent, et Jacques colla ses lèvres sur un petit front ridé, plus sec et plus dur qu'un caillou.
« Méchant ! méchant ! » balbutiait mademoiselle Hombeline, oppressée de contentement.
Jacques avait un air tout déconfit.
« Quelle figure! lui dit -elle, dupe de la comédie.
— * On a la figure que l'on peut, quand on est vaincu.
— Tu me restes donc pour quelques jours ? # » Jacques, rejetant son lorgnon, arrêta sur elle
deux yeux bons et caressants , les yeux de sa mère;
« Qu'as-tu à me regarder ainsi ? demanda-telle, troublée jusqu'au fond de l'âme.
— Je cherche à découvrir si vous êtes une tante capable, je ne dirai pas de donner, car il
n'entre pas dans mon caractère de demander quoi que ce soit, capable de... prêter à votre neveu la bagatelle de mille livres sterling.
— Sterling ! Quelle est cette monnaie-là ?
— Bonne monnaie, — monnaie anglaise.
— Toujours l'Angleterre ! Tu sais bien que je ne l'aime pas, l'Angleterre.
— Ne vous effrayez pas mal à propos, tante aimée : une livre sterling ne vaut pas plus de vingt-cinq francs. »
Mademoiselle Hombeline réfléchit une minute.
« Et c'est vingt-cinq mille francs que tu me demandes, comme ça, au pied levé ?
— Pardon, je ne vous demande rien..., je m'informe seulement de vos dispositions à mon égard.
— Et pourquoi cette grosse somme , s'il te plaît ?
— Gela, c'est mon secret.
— Mademoiselle, souffla à travers la porte la voix bien reconnaissable de Méric, M. le marquis d'Alpujaras viendra déjeuner avec mademoiselle Isabelle.
40 LE ftOl HAMIHE
— Mais c'est Fabooainalion de la désolation, cet hôtel Gastillet ! » s'écria Jacques.
Il eut l'air de chanceler et s'abattit, après deux ou trois tournoiements habiles, dans le grand fauteuil à ramages bleus.
Mademoiselle Hombeline considéra son neveu ; puis, s'avançant sur la pointe des pieds et se penchant vers lui :
« Tu sais, mon cher fils, lui murmura-t-elle à l'oreille avec attendrissement, tu sais quels projets je caresse depuis longtemps. Mes idées sont toujours les mêmes..., et si tu te décidais enfin à regarder d'un œil plus favorable mademoiselle Isabelle Alvar d'Alpujuras y Huesca y Salvador. . .
— Je sais, cette petite carmélite que l'abbé Pigeonneau me réserve pour femme ... Eh bien ?
— Eh bien ! ce n'est pas mille livres... Comment appelles-tu ces livres anglaises ?
— Sterling.
— Ce n'est pas mille livres sterling que je te
42 LE KOI RAMIRE
« prêterais », pour employer ton mot qui n'est pas juste, mais vingt mille livres sterling que je te donnerais de bon cœur. Et j'ajouterais à cela mon domaine de La Châtaigneraie, car il vous faudrait une maison...
— Vous me donneriez cinq cent mille francs et La Châtaigneraie, si ?...
— Je ne m'en dédis pas.
— ... Si je vous promettais d'accrocher la fleur d'oranger au corsage de mademoiselle d'Aïpujaras y... Combien d'yya-t-il?
— Ne parlons plus de cela ! dit-elle, se fâchant.
— Mais, au contraire, tantette ; vu ma détresse, auprès de laquelle la misère de Job sur son fumier n'est qu'une plaisanterie de mauvais goût, parlons-en longuement, très longuement... Peste! l'affaire en vaut la peine... Mademoiselle d'Alpujaras, d'ailleurs, est un de mes plus chers souvenirs d'enfance , et on ne joue pas avec ces choses-là...
— Tu estimes , je suppose , qu'une alliance avec la famille du marquis Alvar serait des plus honorables ?
— Certes ! un pauvre diable de hobereau des
monts Corbières, Jacques Ferrier de La Ferrade, qui ne descend du roi Raraire que par les femmes, aurait mauvaise grâce . . . Mais ...»
Depuis un instant, le traducteur madré de George Eliot, du bout d'une petite clé minuscule tourmentait le cadenas de sa valise. Le cadenas cédait, la valise s'entre-bâillait, puis, au grand déplaisir de mademoiselle Hombeline, tout se refermait brusquement.
« Mais?... » lui demanda-t-elle appuyant une main caressante sur son épaule.
Jacques se retourna et, avec un sourire des plus aimables :
« Vous ne vous fâcherez pas?
— Quand t'ai-je tenu rigueur de tes extravagances, petiot, pour parler comme Cussette ?
— Dans ce cas, voici mon sentiment tout net:
Mademoiselle Hombeline de Castillet y Gastilla, — est-ce la race qui le veut ainsi ? — votre neveu n'aime pas les femmes blondes.
— Il se pourrait que ce fût la race, en effet », observa la vieille fille, noire comme une taupe.
Puis se ravisant:
« Tu es blond pourtant , toi , mon aini , ajoutât-elle.
— Mon père aussi était blond. Est-ce que ça compte, la couleur, chez les hommes?... Pour les femmes, c'est bien différent. Ma mère était brune avec des yeux bleus , ma tante Hombeline est brune avec des yeux bruns, et le brun me plaît par-dessus tout... A présent, une objection plus sérieuse: j'ignore si, devant un jour hériter de votre fortune, surtout de votre nom si glorieux dans les fastes de l'histoire espagnole, moi blond, j'ai le droit d'épouser une blonde. Voyezvous d'ici une lignée de blondins et de blondines s'appelant Gastillet y Castilla! Une pareille descendance serait ridicule vraiment, et le roi Ramire nous maudirait du fond de son tombeau. »
Jacques s'était beaucoup exalté en parlant.
. Mademoiselle Hombeline le regarda avec une curiosité inquiète.
« Tiens! tiens! dit- elle, je n'avais jamais pensé à cela, moi.
— On ne saurait penser à tout.
— Il est certain que ces Alvar d'Alpujaras,
LE ROI HAMIRË 45
qui se marièrent dans les Flandres sous le roi Philippe II, sont d'un blond !
— Le marquis et sa fille n'ont pas des cheveux sur la tête, mais de la filasse, toute la quenouille que la reine Berthe filait. Est-ce que ce sont des Espagnols, ces gens plus blancs que des albinos?
— Mon neveu , ici , nous n'avons qu'à nous incliner, à nous incliner jusqu'à terre. Les Alvar d'Alpujaras sont des Espagnols , de véritables Espagnols, autrement dit des héros. Le bras qui manque au marquis, il l'a perdu au siège de Bilbao, où il tomba mourant à côté de Zumalacarreguy mort; les deux fils qu'il n'a plus, — je lui ai connu deux fils, Alphonse et Jean, — il les a perdus, Alphonse sous Ortega, Jean tout dernièrement, en Navarre, sous le roi don Carlos. Tous les carlistes savent cela, et tu le sais aussi, toi.
— Gela est beau t cela est très beau ! »
Pour cacher l'émotion qui le traversait, Jacques Ferrier de La Ferrade se pencha sur sa valise étalée à plein couvercle, et d'une main distraite brouilla tout, bouleversa tout... Ah! mon Dieu !
le médaillon d'Isabella Griflîtt qui s'élance d'un mignon écrin en cuir de Russie, où il dort d'un sommeil paisible en attendant quelque baiser f urtif . . . La vue d'Isabella Griflîtt , quand il est question d'Isabelle d'Alpujaras , affole Jacques. Sa tante a-t-elle aperçu le médaillon? Elle Ta aperçu certainement. Il enfouit le cher objet sous ses chemises aplaties , bousculées , froissées.
« Eh bien ! voilà ton linge en un joli état ! lui dit mademoiselle Hombeline.
— Si seulement votre Isabelle d'Alpujaras avait les cheveux châtain foncé d'Isabella Griflîtt ! répond l'autre, à qui l'apparition inattendue d'une maîtresse qui le tient d'autant plus que le vicomte de Mérifons le préoccupe davantage, a fait perdre la tête complètement.
— Isabella Griflîtt? »
Jacques demeure muet. Gomment a-t-il pu s'aventurer jusque-là!
« Qu'est-ce que cette Isabella Griflîtt ? insiste la dévote, soupçonneuse, flairant une découverte à plein nez.
— Une Anglaise.
— Ah çà ! mais l'Angleterre te possède tout entier ?
— Elle... elle me possédait tout entier, et elle me repossède pour mon bonheur...
— Explique-toi.
— Et puis vous me reprocherez d'être curieux, mademoiselle de Gastillet y Gastilla! Vous pourrez confesser ce péché mignon de curiosité au révérend pèreRodriguez...
— Explique-toi ! explique-toi !
— Puisque vous le voulez... Eh bien! c'est un bonheur pour moi que l'Angleterre m'ait possédé et me possède encore, car, outre le plaisir très vif que j'eus de m'y perfectionner dans une langue qui me devient un gagne-pain , j'y connus des joies inénarrables.
— Isabella Griffltt n'est peut-être pas étrangère à ces joies inénarrables ?
— Ni Jane Becky, pour rendre à chacun selon ses œuvres.
— Tu avoues donc, garnement !
— Pourquoi, je vous prie, refuserais-je d'a- VOuer que Jane Becky, en dehors de vues très profondes, bien qu'un peu particulières sur la vie*
vues qui m'ont ouvert, à propos de tout et à propos de rien, les yeux plus grands que les verres de mon pince-nez , me mit à même , au bout de quinze jours, de lire couramment le Vicaire de Wakefield ? Vous souvenez-vous du mal que se donna M. Antonio Rodriguez pour m'inculqutr les simples éléments de la langue espagnole et me faire expliquer le premier chapitre de Bon Quichotte ? Ma cervelle demeurait rebelle au révérend père Antonio Rodriguez; elle s'est offerte d'ellemême à Jane Becky et s'est laissé imbiber à ses leçons comme une éponge... Après ça, la loyauté me force de reconnaître que la méthode des professeurs ne se ressemblait pas le moins du monde.
— Et quelle méthode suivait cette Jane Becky ?
— La bonne.
— Ce n'est pas une raison.
— Trouvez-en une meilleure, si vous pouvez... Je causais avec Jane Becky; je me promenais avec elle, ou à Hyde-Park, ou au bois de Boulogne, ou à la galerie des Offices ; je me chamaillais souvent de longues heures avec elle , et insensiblement l'anglais entrait en moi, me pénétrait, faisait dans mon esprit, sans grammaire, sans
LE KOI RAMIUE 49
dictionnaire, surtout sans gifles , son petit bonhomme de chemin.
— A propos, et quel âge a cette dame?
— De quelle dame parlez- vous , tante chérie de mon cœur? demanda-t-il avec une candeur admirable.
— De... Ah! ma pauvre mémoire! gémit-elle portant une main à son front.
— De?...
— Gomment veux-tu que je retienne tous les noms anglais que tu me baragouines !
— D'Isabella Griflîtt? interrogea-t-il malignement, prenant plaisir à régarer.
— Oui, d'Isabella Griffltt. . . Quel âge a-t-elle ? » Jacques, perdu par son étourderie à travers
un labyrinthe de difficultés inextricables, respira. Comment croire que sa tante eût seulement aperçu de loin la mignonne photographie d'Isabella, quand elle ignorait si cette Isabella, toute rayonnante de jeunesse, était jeune ou vieille? Lui, Jacques Ferrier de La Ferrade, affublé, embéguiné, assoté d'une maîtresse plusieurs fois séculaire , car les années comptent comme des siècles dans un certain monde à Paris! Il rougit jusqu'au blanc des
50 LE KOI HAMIRE
yeux, alla au fond de la pièce, puis, sans prendre
plus de souci de sa tante stupéfaite , s'accouda à la barre de la fenêtre et partit d'un éclat de rire si joyeux, si nourri, si bruyant, que les oiseaux du jardin, enlevés d'épouvante, volèrent se blottir dans les branchages touffus des peupliers.
* Tant de folie n'était pas pour dérouter mademoiselle de Gastillet, et, au lieu de lui faire abandonner la piste au long de laquelle le hasard l'avait conduite, où son nez de dévote merveilleusement apte à subodorer le fruit défendu ne pouvait manquer de la mettre en présence du gibier, les rires inexplicables de son neveu l'y retinrent, plus inquiète, plus furetante, plus acharnée.
- A l'époque où le désastre de sa fortune si vite engloutie avait contraint Jacques à se replier vers la maison hospitalière des bords de l'Arbouse, — mademoiselle Hombeline, en dépit d'une mémoire courte et peu sûre, s'en souvenait très bien, — dans la surabondance de détails que son neveu avait dû fournir, le chapitre des femmes avait été
absolument négligé. En vain , le respectable M. Turlot , fort ahuri , mais peu convaincu aux comptes invraisemblables produits par le jeune Ferrier de La Ferrade, l'avait-il engagée à se défier et à poser à cet enfant prodigue tombé sous son toit certaines questions délicates, celles-ci entre autres : — « Combien avez- vous eu de maîtresses ? Combien ces maîtresses vous ont-elles coûté ?» — elle n'avait pas osé. Sans parler d'une répugnance invincible à souiller ses lèvres de ce mot impur : « maîtresse » , il lui semblait au fond de l'âme qu'un Ferrier de La Ferrade de Castillet y Castilla n'avait pu se vautrer « à toutes les fanges » , et elle s'était tue , moitié par orgueil , moitié par dégoût. Il convient d'ajouter que le révérend père Antonio Rodriguez, moins perspicace ou peutêtre plus indulgent à Jacques que M. l'archiprêtre de Saint-Irénée, s'était rangé à ce moment-là de son parti et avait exprimé l'avis qu'il ne fallait pas , pour la découverte d'ailleurs sans résultat pratique aujourd'hui de toute espèce de vilaines choses , s'exposer à éveiller l'imagination de son élève, et à le pousser vers des erreurs qu'il ne connaissait pas encore, dont
les leçons d'autrefois rayaient immanquablement préservé.
« Quel saint homme, ce monseigneur Rodriguez ! quel saint homme ! se disait mademoiselle Hombeline, assise dans le grand fauteuil à ramages bleus et tâtant au fond d'une des poches de sa robe son chapelet d'ivoire à gros grains. C'est égal, le confessionnal ne lui en a pas appris aussi long sur les misères de la vie qu'au respectable M. Turlot... Étant religieux théatin, monseigneur Rodriguez a passé sa jeunesse dans un cloître, à Vitoria, et aujourd'hui, à Lormières, il ne sort guère de sa cellule dans les combles de l'hôtel Gastillet... Il n'aborde le saint tribunal de la pénitence qu'à de rares intervalles, en carême, quand les prêtres des paroisses ne suffisent plus à l'affluence des fidèles, tandis que M. l'archiprêtre y siège chaque jour... En vertu d'une pratique plus assidue des hommes, surtout des femmes, le respectable M. Turlot connaît mieux Jacques que ne le connaît monseigneur Rodriguez, qui l'a élevé... Car enfin, il n'en faut pas douter, il y a des femmes mêlées à l'existence de mon neveu, il y en a... J'ai oublié leurs noms, mais il m'a entretenu de
deux Anglaises.. , Quelle abomination!... Je veux savoir si on se moque de moi... »
Elle cessa de tourmenter son chapelet, se mit debout, et, marchant à la fenêtre :
« Jacques! » appela- 1- elle d'une voix impérieuse, terrible.
Notre homme, réveillé en sursaut, — comme tout à l'heure dans le salon, il rêvait en voyant se balancer les grands peupliers, onduler les frondaisons du parc, couler l'Arbouse, passer des visages connus là-bas sur le pont, — notre homme fit un pas vers sa tante.
« Je veux être éclairée sur ta conduite , lui dit-elle d'un ton sévère, presque dur, et je te répète ma question : — Quel âge a-t-elle ?
— Isabella Griffltt ?
— Oui, Isabella Griffltt.
— Mon Dieu ! les femmes,en Angleterre, comme en Espagne, comme en France, comme en Chine, ne se souciant guère d'être interrogées sur leur extrait de naissance, j'aurais craint de manquera la galanterie dont ne doit pas se départir un gentilhomme...
— Est-elle jeune ?
— Elle paraît assez jeune.
— Est-elle jolie ?
— Les Anglaises ont la manie déplaisante de s'affubler de voilettes si longues, si épaisses!... Pourtant j'ai des raisons très péremptoires , si j'en juge à la seule inspection du bout de son nez, de conclure qu'Isabella Griffltt a quelque attrait.
— Est-elle mariée ?
— Ah ! pour ça, je puis vous répondre sans hésitation aucune : — Oui ! oui !
— Tu connais son mari peut-être ?
— Je le connais très grièvement... Pardon, tante, la langue m'a fourché encore une fois: je voulais dire très intimement.
— Que fait-elle ?
— Ce qu'elle fait?... Des traductions..., sans doute.
— Des traductions ?
— Toutes les Anglaises en font, à Paris.
— Elle habite Paris ?
— C'est là que nous travaillons ensemble..., et avec acharnement, moi du moins qui débute.,. Le vicomte de Méritons, d'une très noble famille
du Midi, voudrait nous aider; mais moi, je ne veux pas qu'il nous aide.
— Elle travaille ! ... A quoi ?
— A... à des traductions.
— Toujours des traductions. — Que je suis malhabile à l'interroger ! — Et pourquoi travaillet-elle ?
— Dame ! il faut vivre.
— Elle est donc pauvre ?. . . Gomment l'appelles-tu ?
— Isabella Griffitt, pour vous servir.
— Elle est donc pauvre, madame Isabella Griffitt?
— Il lui manque, pour être heureuse, juste ce que vous avez : trois cent mille livres de rentes.
— Ne me disais-tu pas, en arrivant, que cela ne rapportait rien, les traductions ?
— Les miennes.
— Alors, les siennes?...
— Elles sont excellentes de tous points et se vendent... comme du pain chez le boulanger... Puis Isabella Griffitt donne aux hommes des leçons qu'elle fait payer fort cher. . . Oh ! fort cher.
— Eh quoi ! tu paies ?
Pour toute réponse, Jacques frappa sur son gousset vide par un geste des plus éloquents.
— Je pense bien, mon neveu, dit mademoiselle Hombeline après un silence solennel de deux minutes et ses vieilles pommettes ridées un peu rougissantes, je pense bien qu'entre madame Isabella Griffitt et vous, tout se passe avec une convenance parfaite ?
— Je vous ferai remarquer, ma tante, que, jusqu'à ce jour, il ne vous arriva jamais de soupçonner ma vertu.»
Il accrocha son pince-nez pour cacher ses yeux qui riaient.
« Eh ! eh ! ricana-t-elle, flairant à la ronde de toutes ses narines singulièrement dilatées.
— Ce n'est pas gentil, ça, et à moins que vous n'ayez formé le ferme propos, — c'est une expression du révérend père Rodriguez, — de m'offenser, par conséquent de me chasser d'ici...
— Quoi d'étonnant si, entre un homme aimable comme tu l'es et une femme encore jeune, qui n'est pas laide, tu en conviens, le Tentateur s'était glissé pour iaire sa partie !
— C'est M. Antonio Rodriguez qui vous a
conté ces sornettes. Les démons le hantent, le brave homme! Il voit partout le Tentateur...
Pour ce qui est de mes relations avec la dame dont il s'agit, rassurez votre directeur et soyez rassurée vous-même tout de suite. »
Et, se rengorgeant :
« Mademoiselle de Gastillet y Gastilla , vous, Espagnole, vous, qui avez en particulière détestation Luther et sa bande, vous ne douterez plus de l'honnêteté des rapports de votre neveu avec Isabella Griffitt, quand je vous aurai avoué que cette dernière est la fille, la propre fille, entendez-vous? d'un clergyman.
— Un clergyman ! — J'ignore tant de choses !
— Et qu'est-ce qu'un clergyman ? Est-ce le bourreau de Londres?
— Un bourreau peut être un parfait catholique, tandis qu'un clergyman !... Un clergyman est un pasteur protestant, « un ministre », comme on appelle cette engeance diabolique dans notre Midi.
— Mon Dieu ! venez à mon secours.
— Êtes-vous convaincue à présent ? »
Mademoiselle Hombeline ne savait pas de façon
positive si elle était convaincue, mais elle tremblait
de tous ses membres. L'Espagne, où le sang more s'est étroitement mêlé au sang chrétien , est le seul pays de l'Europe que le protestantisme n'ait pas entamé. La haine a été la plus forte.
« N'est-il pas vrai, ma tante, insista Jacques, que, dans les moments où je vous ai causé le plus de chagrin, où vous avez le plus désespéré de moi, vous ne m'avez pas un instant cru capable de me lier par un sentiment... délicat à la fille d'un « ministre »? Un Ferrier de La Ferrade de Castillet y Gastilla aux pieds d'une Isabella Griffitt, d'une hérétique 1 L'héritier du roi Ramire, cet exterminateur des infidèles, — car il extermina des Mores par milliers, — offrant son cœur à une ennemie de la sainte Église ! Reconnaissez qu'à mon égard vos doutes ne sont jamais allés jusque-là.
— Je le reconnais* mon cher enfant... Quelle consolation pour moi de te retrouver profond catholique !
— Profond comme le puits de l'Ecriture où tomba l'âne que vous savez... Si quelques coins de mon être ont subi des avaries, il en reste d'absolument intacts* inaltérés...
60 LE KOI KAMIKE
— Le bénéfice de la race.
— Le bénéfice d'une race que Dieu a bénie et qu'il protège. »
Mademoiselle de Gastillet y Castilla ne put se tenir de lui sauter au cou.
« Ah! balbutia-t-elle , les yeux humides de larmes, je voudrais que monseigneur Antonio Rodriguez, M. Parchiprêtre de Saint- Irénée, M. l'abbé Prosper Pigeonneau , qui souvent ont blâmé mes complaisances pour toi, t'entendissent. Leur joie serait égale à la mienne... Que Dieu est bon d'avoir préservé ta jeunesse de l'égarement des passions mauvaises ! Aussi quand, la veille de son départ pour Rome, monseigneur Antonio Rodriguez, qui ne t'a pas gâté, c'est vrai, comme M. l'abbé Pigeonneau, mais qui t'aime, qui s'occupe de toi , qui te croit innocent, me disait : — « Les trente mille francs que vous me donnez pour le Saint-Père retomberont sur Jacques en rosée céleste... »
— Gomment! vous avez donné trente mille francs à M. Rodriguez, la veille de son départ pour Rome?
— Monseigneur Mical l'a chargé de recueillir,
LE ROI HAMIHE 61
dans ce diocèse, l'aumône du Denier de saint Pierre.
— Mais c'est un pillage !
— Sa qualité de religieux, tu comprends cela, le désignait plus qu'un autre...
— Tout à l'heure, je me propose...
— Mademoiselle, interrompit la voix glapissante de Gussette, M. le marquis d'Alpujaras et mademoiselle Isabelle vous attendent au salon. »
La vieille fille , décidément émerveillée de son neveu, lui allongea du bout de ses doigts secs une tapette sur la joue, et battit en retraite incontinent.
Jacques Ferrier de La Ferrade était exaspéré. Pour peu qu'il laissât quelques années encore tant de corbeaux croasser leurs patenôtres de la cave au grenier dans l'hôtel Gastillet, la fortune de sa tante y passerait jusqu'au dernier sou. Trente mille francs pour acheter une paire de bas violets au révérend père théatin Antonio Rodriguez ! Il n'ignorait pas qu'à Rome la piecette est amalgamée aux choses les plus saintes ; mais tout de même il trouvait la marchandise hors de prix. Que faire pour débarrasser sa tante, se débarrasser lui-même de cette engeance dangereuse, capable, à force de faim vorace, de les jeter, elle et lui, sur la paille un beau matin ? Pour sa tante, sa sobriété espagnole, sa foi espagnole aussi lui rendraient facile, peut-être
agréable le martyre; pour lui, il en allait autrement, et il ne se sentait pas d'humeur à croquer le marmot, tandis que d'autres, a à la plus grande gloire de Dieu, ad majorera Dei gloriam », bâfraient à pleine bouche et à plein cœur. D'ailleurs , résolu à réaliser une carrière dans les Lettres , « les grandes Lettres » , pour rappeler une expression familière aux écrivains du xvip siècle, devait-il exposer son œuvre à toutes les vilaines chances de la misère et se mettre dans le cas qu'on dît un jour de lui : — « Pendent opéra interrupta, l'œuvre n'a pas été achevée? » A cette idée extraordinairement baroque, qui , lui gonflant l'esprit , l'avait emporté aux nuages comme un ballon , sa colère contre les amis de sa tante ne tint pas , et de plus belle il se reprit à s'esclaffer de rire follement. Il eut une vision singulière : d'un côté, Virgile avec les Eglogues, les Géorgiques, Y Enéide inachevée; de l'autre, Jacques Ferrier de La Ferrade ayant en main les Scènes de la vie cléricale de George Eliot et plusieurs cahiers de papier gribouilles on ne sait de quoi. En vérité, le parallèle était des plus drolatiques, et Jacques, impuissant à
soutenir son rôle de neveu fâché, remplissait la chambre bleue des éclats de sa rate débordée.
« C'est égal, se dit-il, revenu au sentiment de sa situation, puisque ces messieurs du clergé persistent à me manger tout cru, que je disparaisse, bec et ongles, à travers leur gosier glouton, si je n'en étrangle pas un ou deux! »
Il arracha de sa valise plutôt qu'il ne l'en retira une des chemises si maltraitées tout à l'heure et se mit en devoir de faire un bout de toilette... Bast! voilà Isabella Griffltt qui bondit hors de sa cachette et recommence à battre les buissons. Il ne réussira donc pas à se rendre maître de cette enragée? Quand le seul portrait de sa maîtresse fait déjà tant de ravages ici , il lui est permis de prévoir ce qu'il eût amené d'ahurissement, de désordre si , contre toutes convenances , il avait osé la produire elle-même à l'hôtel Gastillet. N'importe ! c'aurait été très amusant. Il eût présenté Isabella à sa tante comme une jeune protestante rencontrée à Luchon, qui sollicitait la grâce de rentrer dans le giron de l'Église catholique. Assurément, il n'eût pas poussé les choses jusqu'à l'abjuration publique sous le porche de
LE ROI RAMIRE ttf
Saint-Irénée. Mais, avant d'en arriver là, quelles scènes de franc rire, au milieu des Gastillet, des Alpujaras, des Rodriguez, des Pigeonneau , enthousiasmés , ébaubis ! Sans compter que , pour ravoir vu, sur ses épaules, à l'exemple du bon Pasteur, ramener au bercail une brebis égarée, sa tante aurait été capable de se montrer magnifique envers lui ! Puis, il arrachait Isabella aux entreprises possibles du vicomte de Mérifons...
Jacques tetaait à la main la photographie d'Isabella Griffitt, la regardait jusqu'à ne plus la voir, et, de temps à autre, entre deux extravagances, lui faisait la moue, l'effleurait des lèvres tendrement, la becquetait à l'envi.
« J'ai eu une fameuse idée tout de même , se dit-il, d'encadrer ce portrait sous verre, car du train dont mon bête de cœur y va, il n'en resterait miette aujourd'hui. »
Et, Isabella tapie en lieu sûr, dans une pochette de cuir agrémentée d'une boutonnière solide, il s'habilla prestement. Il venait de nouer sa cravate à bouts tombants, un peu effilés, et passait une jaquette de cheviott, de coupe élégante, du dernier joli parisien, quand, à travers la croisée de-
meurée ouverte, ces mots articulés par la voix forte de sa tante arrivèrent à ses oreilles :
« Vous ne le reconnaîtrez pas, Monseigneur :
il est charmant, tout à fait charmant. Et quelle foi il a su conserver dans cet affreux Paris ! »
II, c'était lui sans doute. Jacques, sans se montrer, se tint plus près de la fenêtre.
« Alors, son incorrigible étourderie?.,. demanda la voix flûtée du révérend père Antonio Rodriguez.
— Mon Dieu ! le sang des Ferrier de LaFerrade, ce sang léger comme tout ce qui est français, a encore quelques éclats un peu bruyants; mais le sang des Castillet y Castilla, l'héroïque sang espagnol, commence à prévaloir sur l'autre, et le temps n'est pas éloigné où mon neveu se montrera le digne héritier du roi Ramire I er ...
— Vraiment! s'écria la voix de clairon du marquis Alvar d'Alpujaras y Huesca y Salvador.
— Quel bonheur ! siffla la voix d'oiseau de mademoiselle Isabelle Alvar d'Alpujaras y Huesca y Salvador.
— Deo grattas! » conclut la voix de chantre, étoffée, ronflante de M. l'abbé Pigeonneau.
Jacques n'entendit plus rien. On parlait trop bas désormais. Il écarta un tantinet le rideau , glissa un œil et observa. Sauf M. l'archiprêtre Turlot, oublieux du rendez-vous, tous les fidèles de Thôtel Gastillet se trouvaient réunis là.
Debout à l'ombre d'un vieux saule ébranché, dont les rameaux extrêmes trempaient dans l'eau verdâtre d'un bassin aux pierres moussues, les amis de mademoiselle Hombeline formaient un groupe étroit, serfé, chuchotant. Jacques connaissait, dès l'enfance pour ainsi dire, les attitudes, les discours, les passions de ces divers personnages, et il lui sembla, encore qu'il ne se fût pas montré à Lormières depuis plus d'un an, qu'il venait de les quitter.
« Il n'en faut pas douter, pensa-t-il, ils sont en granit des Pyrénées, et on les a plantés sous ces arbres pour l'ornement du jardin. »
Cependant, le groupe se débanda et les statues de granit marchèrent. Le marquis Alvar, vêtu de la même lévite noire que jadis, du même pantalon noisette que jadis, dressant la même longue échine surmontée de la même petite tête ébouriffée que jadis, se mit à arpenter les allées de
68 LE ROI RAMIHE
tout le développement de ses jambes de héron. L'énorme abbé Prosper Pigeonneau, grand comme autrefois, enveloppé dans les plis tendus d'une soutane râpée comme autrefois, le suivit, rasant les murs ; malheureusement, embarrassé dans sa graisse , étouffé par un restant d'asthme fort tenace, le pauvre aumônier des carmélites, incapable de soutenir une allure trop vite, s'ébrouait piteusement à chaque pas.
« Qu'avez-vous donc? lui demanda d'un ton très haut M. d'Alpujaras, que sa santé intacte à soixante-dix ans rendait dur pour les incommodités d'autrui.
— Hélas! monsieur le marquis, vous le savez bien, mâchonna l'autre, une main à sa gorge essoufflée.
— Un homme de cinquante ans à peine et qui a la taille d'un carabinier de Valladolid ! Quelle honte!
— C'est mon asthme.
— Que seriez-vous devenu, s'il vous avait fallu faire la guerre ?
— La guerre ! Je suis un homme de paix, monsieur le marquis; j'appartiens à la sainte Église. Paœ tïbil
— Monseigneur Rodriguez, lui aussi, est un homme de paix, et il appartient à la sainte Église comme vous, ce qui ne l'empêcha pas, à l'appel du Roi, de quitter son monastère, de saisir un mousquet et de courir sus aux christinos.
— Il ne se trouverait pas , en France , un évêque pour supporter qu'un de ses prêtres prît le fusil.
— Alors, chez vous, ni un abbé Rodriguez, ni un abbé Santa -Cruz n'auraient le droit de devenir des héros?
— Ils n'en auraient pas le droit.
— Avouez-le, c'est une singulière nation que la vôtre.
— Elle ne ressemble pas à l'Espagne.
— Elle a tort... A propos de cette différence entre deux pays qui ont tant de liens communs, la religion principalement, j'éprouve quelque hésitation à me rendre aux vœux de mademoiselle de Castillet y Castilla. Elle revoit son neveu, et le projet que vous lui avez fourré en tête la reprend tout aussitôt. C'est une marotte.
— Gomment, monsieur le marquis, vous refuseriez la main de mademoiselle Isabelle?...
— Je ne dis pas cela; mais... »
Jacques Ferrier de La Ferrade crut entendre sonner comme un glas à travers les peupliers de l'Arbouse, — le glas de sa jeunesse, — et dressa l'oreille d'autant plus.
« Veuillez réfléchir , monsieur le marquis , repartit l'aumônier des carmélites, que mademoiselle d'Alpujaras est sans fortune et que si un malheur, demain, venait à la priver. . .
— Peste ! de quel entrain vous chantez le De prof'undis sur mon cercueil, vous ! On voit bien que c'est votre métier.
— Vous ne sauriez douter, monsieur le marquis, du chagrin que votre perte nous causerait à tous, insista naïvement l'abbé Pigeonneau.
— Allez au diable, avec ma perte et votre chagrin, mon cher abbé ! A-t-on jamais vu enterrer ainsi les gens sans crier gare? Trouvezvous que le marquis Alvar fasse ici-bas si piteuse mine, qu'on doive se hâter de lui jeter la dernière pelletée de terre sur le nez?
— A Dieu ne plaise !
— Et, puisque vous semblez y tenir, quand bien même ce malheur dont vous parlez arrive-
LE KOI UAMIHE 71
rait, ma fille serait-elle à plaindre, disposant pour elle seule , après ma mort , du revenu qui nous suffit à tous les deux ?
— Quinze cents francs de rente, c'est si peu ! » L'Espagnol, atteint à quelque endroit sensible,
eut un redressement brusque et , d'un accent qui n'alla pas sans une grande hauteur :
— Monsieur l'abbé, à l'époque où le marquis d'Alpujaras avait la joie de vivre dans sa patrie et d'y occuper, à la cour, des charges héréditaires, il était cité, comme le duc d'Ossuna, pour sa magnificence, pour sa prodigalité. Il est certain que son revenu relativement considérable avait peine à défrayer son existence de gentilhomme attaché à la personne du Roi. Quand le marquis se trouvait gêné, il vendait un domaine, estimant que, placé à coté du prince, rien ne devait lui coûter pour maintenir dans tout son éclat un privilège qui honorait si fort sa Maison. Cela pour vous dire que j'ai connu l'argent, avec les satisfactions qu'il procure. Aujourd'hui, je mange le pain de l'exil, et mes ressources mêle permettraient, que je me ferais scrupule d'essayer de rendre ce pain , si amer, si dur, en
quelque façon que ce soit supportable à mon palais. Je veux qu'ici, en France, ma nourriture, mes habits, mon logement me mettent à toute minute en face de ma triste situation. S'il en était autrement, j'aurais trop peur d'oublier ma patrie, à laquelle j'ai donné mes fils, à laquelle je me suis donné moi-même tant que j'ai pu.
Pour ma fille, monseigneur Rodriguez l'avait fait entrer au monastère du Garmel, et je vous blâme de l'en avoir fait sortir. »
Il planta là le pauvre abbé Pigeonneau, tout déconfit, et, d'un vol de grand échassier se dirigea vers une autre partie du jardin.
« Quel beau-père ! » se dit Jacques.
Pour secouer une émotion fort gênante, qui l'avait gagné aux paroles du marquis Alvar, il essaya de rire. Jugeant qu'il riait mal, il ouvrit la porte de la chambre bleue et s'élança à travers l'escalier.
« Ah ! M. Pigeonneau veut me marier ! ah !
ma tante veut me marier, comme cela sans tambour ni trompette ! grondait-il en dégringolant les marches de pierre de taille. Eh bien ! voilà la pièce qui se corse, et nous allons nous amuser. »
Cussette et Méric se chamaillaient dans le vestibule.
« Vas-y donc, puisque Mademoiselle te Ta commandé, disait la cuisinière poussant le maître d'hôtel vers la porte de sortie.
— J'y suis allé deux fois déjà, se récriait l'autre, mal en train, et on m'a répondu que M. l'archiprêtre était au grand séminaire avec monseigneur Mical.
— Retournes-y ! »
Méric détala.
« Alors, on attend le respectable M. Turlot ? demanda Jacques à Cussette.
— Oui, monsieur le comte, on l'attend, et il ne se presse pas d'arriver, comme vous voyez. Sans compter qu'il est midi un quart et que tout