‹ Le roi RamireChapitre 4 sur 7 · LE 1101 RAM1KE · texte numérisé non relu

LE 1101 RAM1KE

le monde meurt de faim ici. M. l'abbé Pigeonneau qui a toujours une tripe vide, doit commencer à s'impatienter.

— Et ma tante aussi peut-être.

— Oh ! pour Mademoiselle, je ne sais pas comment elle vit ; elle ne se nourrit pas. Bien sûr, deux onces de pain par jour lui suffisent. Moi certes qui n'ai rien à voir aux affaires de Mademoiselle, je ne refuse pas de la servir de mon mieux ; mais encore faudrait-il qu'elle me donnât la satisfaction de toucher aux plats que je prépare pour elle. Croiriez-vous, monsieur le comte, que le plus souvent Mademoiselle grignote un morceau de quignon tout sec, tandis que les autres mettent a quia mes croustades, mes tourtes, mon gibier?...

— Les autres ?

— Oh ! je ne dis pas cela pour mademoiselle Isabelle, qui mange, elle, pareillement à une fauvette. Quelle personne douce, discrète à notre table, comme elle le serait à la table du ciel, chez le bon Dieu ! Mais je vous réponds que son père, encore qu'il ne soit pas né d'hier > a la dent dure et la mâchoire solide au poste. Vous vous souve-

nez sans doute de ce que nous appelons, en nos pays, X église d'un poulet ?

— La carcasse, n'est-il pas vrai ?

— La carcasse avec les filets et le croupion. Eh bien ! M. le marquis d'Alpujaras vient à bout d'une église avant que vous vous soyez retourné. Après ça , il a tant pâti , paraft-il , pendant la guerre.

— Ah ! oui, la guerre...

— On parle toujours de cette guerre chez nous. Ça s'est passé en Espagne, et M. le marquis y est allé avec M. le révérend père Rodriguez.

— Comment l à son âge, mutilé comme il l'est, M. d'Alpujaras a pris part à la dernière échauffourrée carliste ?

— Carliste, c'est bien ça, » articula Cussette. Puis, baissant la voix :

« J'en ai vu , allez , monsieur le comte , des carlistes, moi, souffla-t-elle.

— Il en est donc venu d'autres ici que M. d'Alpujaras et M. Rodriguez ?

— Et il en vient encore par moments. Quelle racaille , Seigneur du ciel ! Mines de brigands , habits s'en allant en pièces, chaussures faites de

morceaux. Puis ils parlent si bas, ces carlistes, que ni Méric ni moi, qui ne sommes pas sourds, je vous l'assure, n'avons pu attraper un mot... Allons, M. l'archiprêtre , avec son grand séminaire, son monseigneur Mical, me fera manquer mon déjeuner. Pardon, excuse, monsieur le comte... »

Cussette voulut tirer vers ses fourneaux.

Jacques, la retenant par le bout du tablier :

« Voyons, tu n'es pas une domestique dans cette maison, toi, tu le sais bien. Moi d'abord, que tu as tant gâté, je t'ai toujours considérée comme une amie.

— M. le comte est bon comme sa mère.

— Laisse Rosalie, laisse Mariette achever les apprêts du déjeuner, qui sera excellent, et réponds à une question : — Ma tante donne-t-elle beaucoup d'argent à ces carlistes qui vous arrivent de temps à autre ?

— Pour ça, monsieur le comte, je ne puis rien vous dire.

— Mais tu peux bien me dire si tu vas souvent aux Allées Saint-Macaire, chez MM. Poitrasson et Fils?

— J'y vais toutes les fois que Mademoiselle vous envoie quelque chose à Paris.

— Alors, tu n'y vas guère.

— C'est la pure vérité. Lorsque les amis de Mademoiselle nous font trêve, et que je vois Mademoiselle de bonne humeur, moi qui sait combien elle vous aime , tout en récitant le chapelet avec elle, au coin du feu, je m'amuse à lui parler de vous. Il est bien rare qu'au bout de nos bavardages, elle ne m'envoie pas avec un mot chez les banquiers Poitrasson.

— Brave Gussette ! »

Jacques entendit des voix aux environs de la haute porte accédant au vestibule de la maison ; il crut que sa tante rentrait accommpagnée du cortège de ses amis et s'élança au-devant d'elle. Le cortège était déjà bien loin : il avait rasé les quatres marches extérieures de l'hôtel et était passé outre, se dirigeant, à travers le parc, vers une petite chapelle tapie dans les saules blancs de la rivière, par-dessus lesquels pointait la fine aiguille d'un clocheton. C'était en cet étroit sanctuaire, grand comme la main, fait pour mademoiselle Hombeline et ses amis, que, chaque matin,

à six heures , en toute saison , le révérend père Antonio Rodriguez disait la messe, -ne négligeant jamais, dans une oraison appropriée, d'appeler les bénédictions du ciel sur les Rois encore en possession de leur trône et plus particulièrement sur ceux que l'ingratitude des peuples condamnait à errer sur la terre d'exil , « la couronne d'épines au front comme le divin Sauveur ». Mademoiselle de Gastillet y Gastilla, Espagnole jusqu'au bout de l'âme et des ongles, avait obtenu de Pévêque de Lormières de dédier « sa paroisse des bords de l'Arbouse » à saint Ignace , qu'avec une familiarité où le respect de la dévote se mariait à l'orgueil de la descendante du roi Ramire, elle n'appelait pas autrement que par son nom de famille : « don Inigo Lopez de Ricalde. »

« Mademoiselle va sans doute montrer à ces messieurs les ornements qu'elle a reçus de Toulouse», cria Gussette à laquelle on ne songeait plus.

Jacques s'assit sur un banc et attendit. Aussi bien quelques instants de réflexion lui étaient nécessaires pour arrêter un plan de conduite. Eh quoi ! ce n'était pas assez du révérend père Ro-

driguez, de l'aumônier Pigeonneau, de l'archiprêtre Turlot , du marquis d'Alpujaras et de sa fille pour plumer sa tante jusqu'au dernier duvet, il fallait que les bandes carlistes se missent delà partie !

« Halte-là, messieurs, nous allons voir ! » mâchonna-t-il grinçant des dents.

« Nous allons voir », c'est bientôt dit. Le fait est que Jacques , replié sur lui-même dans une allée côtoyant l'Arbouse , se morfondait depuis une demi-heure, qu'il n'avait encore découvert nul moyen de livrer bataille à ses ennemis sans tout risquer , peut-être sans tout perdre. Il ne pouvait pourtant pas, en vue d'un plus ou moins gros héritage, — un héritage , voire le plus légitime, demeure toujours chose incertaine, — il ne . pouvait pas compromettre le si charmant projet de son voyage par delà les Pyrénées. De quel front aborderait-il Isabella Griffitt si, lui ayant promis Badajoz, Madrid, Grenade, Gourdoue, il ne la rejoignait que pour lui proposer Paris, l'éternelle rue Taitbout où l'on avait tant de fois, à quatre mains, tiré le diable par la queue ! C'est pour le coup que le vicomte de Mérifons...

Il lui sembla qu'au fond de sa poche Isabella avait des bondissements de révolte. Allait-elle lui échapper? Il retint le portrait de toutes ses griffes sur son cœur , et plus calme , aspira une large bouffée d'air. Une idée, comme un feu follet, venait d'illuminer son esprit obscurci par la plus douloureuse des angoisses. Cette idée de salut, toute parisienne, sentant son boulevard d'une lieue, en harmonie parfaite avec le caractère que nous essayons de pénétrer, était celle-ci : si, au lieu de partir en guerre contre les béguins et les béguines de l'hôtel Castillet, on se contentait de les blaguer? La blague , ce n'était pas l'ironie qui blesse, encore moins l'invective qui tue, c'était, entre ces deux expressions de l'indignation humaine, quelque chose d'indécis, de flottant, de gonflé, d'incroyable par le fait même de ses élans battant la campagne à outrance , partant d'une innocuité absolue. Il blaguerait...

Jacques, recueilli, écouta un moment les éclats du feu d'artitice qu'il se disposait à tirer pour éblouir les dévotes et les dévots de l'hôtel Castillet. Il lançait une fusée à la face du révérend père Rodriguez, brûlait d'un pétard fulminant la

grosse bedaine de l'abbé Prosper Pigeonneau, allumait un soleil devant les yeux de sa tante, abaissait d'un geste galant une couronne d'étoiles fixes sur la chevelure trop blonde de mademoiselle Isabelle d'Alpujaras , finalement réjouissait le marquis Alvar par la détonation d'une bombe comme un carliste de Zumalacarreguy n'en avait jamais entendu.

Jacques, se retenant de rire aux cocarderies, aux cascades que son esprit merveilleusement preste « aux joyeusetés sans bride », pour rappeler un mot de Rabelais, lui suggérait sans effort, à la queue leu leu, Jacques disposait avec méthode, patiemment, chaque pièce de sa pyrotechnie, quand son œil clair, qui errait à travers le jardin et le parc, s'élevant soudain du milieu des saules de la chapelle Saint-Ignace, vit voler un énorme oiseau noir aux grandes ailes éployées. Que lui voulait cette bête de mauvais augure à cet instant décisif? La venue de ce messager sinistre signifiaitelle qu'il ne devait pas réussir dans son stratagème, que la caisse de MM. Poitrasson et Fils ne s'ouvrirait pas aujourd'hui pour le neveu de mademoiselle de Gastillet y Castilla? D'un brusque

mouvement des jarrets, il se planta debout. Ciel! l'oiseau noir, c'était le haut bonnet de crêpe de sa tante, dont les brides dénouées flottaient au vent. On sortait de la chapelle. Il marcha gravement, — cette gravité répondait peut-être à quelque intime dessein, — il marcha gravement vers mademoiselle Hombeline et ses invités.

Tandis que mademoiselle de Castillet y Castilla, fière désormais d'un neveu demeuré intact parmi les corruptions du siècle, le présentait avec toute sorte d'expressions épanouies aux habitués de sa maison, Jacques, raide, empesé, solennel comme un diplomate engageant pour la première fois le pied en une cour étrangère, se contentait de s'in* cliner doucement et n'articulait pas un mot.

« N'est-ce pas qu'il est méconnaissable ? ré» pétait mademoiselle Hombeline, allante l'un, puis à l'autre de ses amis.

— Il paraît, en effet, avoir bien changé à son avantage », murmura le théatin Antoine Rodri* guez, enchanté de retrouver si sérieux un élève auquel il avait dû tant de fois reprocher sa légè* reté.

Et, s'emparant des mains de Jacques on ne peut plus circonspect :

« Alors, cher enfant, mes leçons portent leurs fruits?

— Monseigneur, répondit notre homme avec une froideur de bon goût, il est écrit aux Livres saints : — « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits, a fructibus eorum cognosceiis eos. »

Ce texte latin, qui tombait là le plus naturellement du monde , encore qu'il ne fût pas une réponse bien claire à la demande du protonotaire apostolique, provoqua un véritable enthousiasme.

« Eh quoi ! Jacques, vous vous souvenez encore, malgré Paris, des saintes Écritures ? interrogea le vieux moine de Vitoria.

— Je n'ai rien oublié de ce que vous m'avez appris, Monseigneur.

— Vous vous moquez de nous, n'est-il pas vrai ? lui glissa à la dérobée M. Pigeonneau.

— Vous voyez, messieurs! vous voyez! se récriait d'aise mademoiselle Hombeline, développant vers son neveu un long bras maigre de

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dévote mortifiée pour le désigner à l'admiration de tous,

— M. le comte de La Ferrade nous montre des principes qui, le cas échéant, nous permettent de faire fond sur lui, dit avec un redressement martial le marquis Alvar d'Alpujaras .

— La piété de M. le comte de La Ferrade me rappelle la piété si jeune et si pure de saint Louis de Gonzague, roucoula, penchant modestement le front, mademoiselle Isabelle Alvar d'Alpujaras, tout à fait charmante dans sa robe très simple de voile blanc.

— Pourquoi M. Parchiprêtre Turlot tarde-t-il tant à arriver ? soupira mademoiselle de Castillet. Je voudrais qu'il lai fût accordé de jouir du grand spectacle que la grâce infinie du ciel nous met en ce moment sous les yeux.

— Il est certain, ajouta monseigneur Rodriguez, que le Tout-Puissant, dont le nom est saint, opère ici des prodiges: Fecit mihi magna qui potens est...

— Etsanctum nomen Ejas», acheva Jacques sans sourciller.

Ce fut du délire, le délire mystique de la dé-

votion satisfaite qui ouvre ses ailes vers « la patrie », et s'élance. Mademoiselle de Gastillet ne put s'empêcher encore une fois de se jeter au cou de son neveu, lequel, du reste, sans paraître insensible aux embrassements furieux de sa tante, les reçut avec la réserve qui convenait.

Gomme on se disposait à se mettre en marche, notre jeune comte, après avoir fait agréer ses hommages au marquis Alvar, tout souriant et tout aimable, offrit d'un geste galant son bras à mademoiselle Isabelle d'Alpujaras et s'en alla librement avec elle à travers le jardin, puis à travers le parc.

« la jeunesse! la jeunesse! répétait mademoiselle Hombeline, ébahie.

— Quel couple ravissant! articula Pabbé Pigeonneau.

— Couple adorable, en effet, soupira la vieille fille, très émue.

— Et qui ne risquerait pas de manquer de beurre pour ses épinards, ajouta l'aumônier des carmélites, dont les idées allaient facilement aux choses positives de la vie.

— Monsieur Pigeonneau ! ... » s'écria le marquis Alvar.

Le gros homme se rebiffa.

« Parbleu l dit-il, vous, monsieur le marquis, qui vivriez huit jours d'une poignée de pois chiches, comme saint François vécut tout un long mois du chant d'une cigale, il vous importerait peu que votre fille mangeât des fèves ou des perdrix. Heureusement, quand il s'agit de mademoiselle d'Alpujaras, monseigneur Rodriguez, mademoiselle de Castillet, moi, s'il m'est permi9 de me nommer humblement, nous répudions les fèves et nous nous prononçons sans hésiter pour les perdrix.

— Mon enfant est faite à mon image, monsieur.

— J'en tombe d'accord, si vous entendez parler des qualités de l'esprit et de celles du cœur ; mais je ferai des réserves pour les qualités de l'estomac.

— Les qualités de l'estomac ! Qu'est- ce à dire? »

L'abbé Pigeonneau, s'échauffant sous le harnais:

« Oui ou non, est-il acquis, parmi nous, ïomme dans les rangs de l'armée royale, que la nature vous a départi un estomac à digérer des cailloux, un véritable estomac d'autruche ?

— Hé bien ?

— Eh bien ! votre si noble et si pieuse enfant n'a pas été dotée aussi richement que vous sous ce rapport, et, puisqu'il vous convient de m'y obliger, monsieur le marquis, je vous avouerai que, lorsque monseigneur Mical, il y a six mois, refusa d'admettre mademoiselle d'Àlpujaras parmi les novices du couvent des carmélites de Lormières, c'est sur les renseignements que j'avais fournis moi-même à Sa Grandeur. . .

— De quels renseignements parlez-vous, s'il vous plaît ?

— Assurément je n'eus aucune objection à élever contre la vocation de mademoiselle Isabelle, qui me paraissait évidente. Rien ici-bas n'est aussi pur que l'âme de votre fille...

— Alors? interrompit le vieux gentilhomme, impatienté.

— Mais durant la retraite que mademoiselle d'Alpujaras dut suivre au Garmel, — rentrée au

noviciat est précédée d'une retraite fort longue et fort pénible, — la révérende mère Estorgie, très attentive aux postulantes, les accompagnant partout, à la chapelle, à la table, au jardin, fut frappée du changement que les exercices trop rigoureux de la règle amenaient dans la santé de mademoiselle Isabelle.

— Est-ce qu'elle se plaignait?

— Elle ne se plaignit jamais. Seulement , un matin , au chœur, mademoiselle Isabelle , qui n'avait pas mangé depuis plusieurs jours , soit que « le ciel la ravageât déjà trop profondément », selon des expressions familières à sainte Thérèse, tomba en défaillance , et l'on eut beaucoup de peine à la rappeler à la vie. Prévenu sur l'heure , je jugeai le moment d'intervenir arrivé pour moi. C'est alors , monsieur le marquis, qu'en un de ces entretiens où la présence habituelle de Dieu mêle quelque chose tout à la fois d'intime et de haut, l'occasion me fut fournie de constater combien votre fille était l'enfant de votre race, combien elle vous ressemblait. Sans rien découvrir certes des secrets qui , de son cœur ouvert, se sont épanchés par moi dans

le sein de la souveraine Miséricorde, je vous citerai la réponse qu'elle me fit , comme je l'exhortais à quitter le Carmel, en lui rappelant son évanouissement : — « Plût au ciel que je fusse morte dans le chœur ce jour-là t me dit-elle. Sur quel champ de bataille plus beau pourrais -je

mourir, moi, à qui il n'a pas été permis de suivre mes frères, qui ne suivrai mon père jamais! »

— ma fille! » cria le marquis d'Alpujaras.

Et la manche droite de sa redingote, vide du

bras laissé à Bilbao, se prit à trembler couvuIt sivement.

« Vous voyez, reprit l'abbé Pigeonneau, que monseigneur de Lormières a bien fait de vous rendre mademoiselle Isabelle.

— C'est vous, mon ami, qui me l'avez rendue, c'est vous !

* — Pour son bonheur et pour celui de mon neveu Jacques, intervint mademoiselle de Castillet, à qui son trouble depuis un instant n'avait pas permis un mot.

— Ce serait de part et d'autre une alliance fort honorable, articula froidement monseigneur

Antonio Rodriguez... Toutefois, si mademoiselle d'Alpujaras persistait dans sa vocation religieuse, je pourrais lui découvrir un autre Carmel que celui de Lormières. »

Et, se tournant vers le marquis:

« Je pense, mon ami , qu'avec nous tous, vous avez remarqué les changements très heureux survenus dans l'humeur, l'attitude, les discours de M. le comte Ferrier de La Ferrade de Castillety Castilla?

— Certes!

— Dieu a béni la semence que ma main jeta dans le sillon et Ta fait germer. Je crois néanmoins qu'en fait de mariage, nous ne devons pas précipiter les choses...

— Chutl souffla mademoiselle Hombeline, dont les oreilles étaient ailleurs.

— Qu'y a-t-il ? demanda M. Pigeonneau.

— Entendez -les ! entendez -les ! » repartit la vieille fille, le visage rajeuni par une joie qui montait de son cœur et l'inondait comme un flot.

En effet, là-bas, au bord de l'Arbouse, de fugitifs éclats de rire, aussi clairs que des chants

d'oiseaux, s'élevaient parmi les branches, puis s'éteignaient un moment , puis reprenaient de plus belle. Deux têtes apparaissaient, se découpant d'un trait vif sur le fond éblouissant de la rivière, à la surface de laquelle le soleil de midi brisait ses rayons perpendiculaires , qui s'éparpillaient de toutes parts sans entamer l'impénétrable bouclier de l'eau. Nos vieillards de l'hôtel Castillet, — ils étaient tous vieux, même l'abbé Pigeonneau âgé seulement de cinquante ans, — nos vieillards de l'hôtel Castillet suivaient avec un ahurissement où se jnêlait une grosse curiosité le moindre mouvement des têtes d'Isabelle d'Alpujaras et de Jacques de La Ferrade, tantôt se penchant l'une vers l'autre comme pour se confier des secrets que personne ne devait entendre, tantôt se séparant brusquement et lançant aux arbres des paroles dont on ne parvenait à saisir que le murmure vague, par intervalles plus atténué, plus indistinct qu'un soupir. « Je donnerais quelque chose pour savoir ce qu'ils peuvent bien se dire, ainsi pressés l'un contre l'autre sur ce banc, dit mademoiselle Hombeline.

— Peut-être conviendrait-il d'aller les déranger un peu, opina le marquis Alvar.

— Les déranger! se récria l'abbé Pigeonneau.

Croyez -vous ces enfants capables de laisser tomber de leurs lèvres une parole qui?...

— Oh! moi, je me porte caution pour mon neveu ! dit mademoiselle de Castillet.

— Et moi, je réponds de ma fille! ajouta vivement M. d'Alpujaras.

— Dans ce cas, tout est pour le mieux ! conclut l'aumônier des carmélites, et je conseille de laisser mademoiselle Isabelle rire et s'ébattre un brin avec M. Jacques jusqu'à l'arrivée de M. l'archiprêtre de la cathédrale , qui, me paraîtil, en prend trop à son aise avec notre déjeuner. »

M. Pigeonneau achevait à peine sa phrase, que monseigneur Antonio Rodriguez, peu habitué à traiter sérieusement celui dont hier encore il était l'égal, articulait d'un ton péremptoire :

« Je cours interrompre un tête-à-tête que je juge contre toute bienséance... C'est surtout de la jeunesse qu'il faut se méfier. Ah ! la folle

jeunesse!.. Le Tentateur n'est-il pas toujours là! ».

Personne n'osa souffler mot, et le protonotaire apostolique s'éloigna.

Monseigneur Antonio Rodriguez, en chasse d'amoureux, passa soudain de l'ombre épaisse d'un bouquet de trembles au plein jour d'une clairière. De quel éclat merveilleux brilla la ceinture violette de ce petit homme maigre comme une sauterelle, mince comme une sauterelle, et, comme une sauterelle , bondissant, antennes ouvertes , à travers les buissons ! Le protonotaire apostolique avait rapporté de Rome plus que des bas violets, car, outre ces bas fameux dont Jacques s'était gaussé bellement, et cette ceinture superbe enveloppant sa poitrine étroite, son ventre à peu près absent, sa soutane, jusqu'au fin bout de la queue de cérémonie, apparaissait bordée d'un liséré violet aussi large que la tnain.;. Ah! Monseigneur! Monseigneur, vous si

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modeste, si humble dans votre cellule de religieux théatin à Vitoria, vous si peu soucieux de votre tenue à l'arméeroyale dans lesprovincesbasques, êtes-vous bien sûr de ne pas avoir commis, à Rome , le péché d'orgueil , lequel est un péché capital ? Eh ! eh ! cela s'est rencontré de par le monde des prêtres, voire des moines orgueilleux. Ainsi endimanché comme un évêque, plus luisant que Técorce argentée des bouleaux auxquels ses mains gantées de violet s'appuyaient de-ci de-là au long de sa course, il allait, il allait toujours de son pied léger d'enfant, chaussé de souples escarpins de peau de chèvre où les boucles d'acier avaient fait place à deux grosses violettes de ruban épanouies. Parfois, il s'arrêtait haletant. A soixante-huit ans, son poumon, réduit nativement aux proportions les plus mesquines par un singulier resserrement des côtes, lui fournissait si peu de souffle ! Immobile entre les troncs, se dissimulant derrière les arbousiers rameux qui le décoraient de la tête aux pieds de grosses fraises rondes, ambrées et rouges tout ensemble, il regardait. Dans cette attitude sous bois, la figurine de missel de Monseigneur, brû-*

nâtre et sillonnée de rides comme l'écorce crevassée d'un vieux chêne, animée de deux yeux

plus noirs et plus brillants que deux mûres sauvages venues sur la même ronce, dans cette attitude sous bois, où des clartés tombaient de toutes parts, la figurine de missel de Monseigneur avait une expression d'incroyable curiosité. Allait-il démêler quelques mots en ce ramage que nos tourtereaux si soudainement envolés faisaient à quelques pas de lui ? Pour ce qui était de Jacques, en dépit d'un changement manifeste, notre protonotaire, ébahi de l'aventure, n'était pas extraordinairement étonné d'un sans-façon fort hasardeux : évidemment la grâce divine n'avait pas encore anéanti chez son élève tout le vieil homme. Mais comprenait-on que mademoiselle Isabelle d'Alpujaras, cette rose mystique parfumée de l'odeur du Garmel de Lormières, où il l'avait ardemment poussée, où il aurait désiré non moins ardemment, malgré M. l'abbé Pigeonneau, malgré monseigneur Mical, qu'elle restât, se fût prêtée à de pareils caprices, à cette manière d'enlèvement ? — Un enlèvement ! — Ce prêtre, en qui, comme chez tant d'autres prêtres, par la voie obscure du confes-

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sionnal, avait pénétré une dépravation toute spéculative, tout imaginaire, et d'autant plus ombrageuse, trembla pour la pureté de ces deux enfants qu'il aimait.

« Bon Dieu ! pensa-t-il, si, éloignés de nous, abandonnés à eux-mêmes, ils allaient se perdre ! Le Tentateur est bien fin ! »

Au même instant, la brise qui courait le long de la rivière ayant agité, séparé certaines branchettes devant lui, il vit, il vit clairement deux tête blondes se pencher l'une vers l'autre et ne plus bouger.

« Bon Dieu! pensa-t-il, s'ils s'étaient déjà perdus ! Le Tentateur est toujours si pressé de saisir l'occasion ! »

En dégageant la queue de sa soutane, que, par une torsion des reins, il av^it dénouée et qui venait de s'accrocher aux épines aiguës d'un églantier, monseigneur Antonio Rodriguez , préservé des chutes de l'âme par les mérites d'une vocation parfaite, fit un faux pas sur les aiguilles glissantes de quelques pins éparpillés et connut Une chute du corps fort désobligeante , ma foi. Il se releva par un bond d'écureuil blessé. Ni ses

gants , ni sa ceinture , ni le large liséré de son habit ne se trouvaient endommagés. En touchant le sol, il s'était comporté très dignement, ainsi qu'il sied à un homme d'église , à un prélat domestique de Sa Sainteté de se comporter. Ayant du plat de la main détaché les brindilles de pin accrochées au bourdalou de son chapeau tissu d'or et de soie , il arrondit son dos un peu sec,

où les omoplates saillaient trop vivement sous sa pèlerine flottante, et se glissa en un sentier embroussaillé qui devait le conduire sans être aperçu jusqu'au banc où se tenaient posés Jacques Ferrier de La Ferradeet Isabelle d'Alpujaras. C'était plus fort que lui : cette fête de la jeunesse , célébrée à deux pas , le troublait , il était impuissant à s'en déprendre, et, fasciné, il avançait encore, il avançait toujours. Enfin les mots articulés, malgré le rire qui les enlevait à tout propos sur son aile et les obscurcissait, devinrent plus distincts, plus clairs. Monseigneur allongea, sous son chapeau, des oreilles dont le pavillon démesurément ouvert ne laissa échapper nul murmure, nul son , nul bruissement.

Pour le moment, c'était Jacques qui parlait.

«... Mon avis, disait-il, a bien peu de valeur en une matière si délicate et si haute. Toutefois, puisque vous y tenez...

— J'y tiens beaucoup, soupira mademoiselle d' AIpujaras, — mais si bas , si bas, que le protonotaire, en dépit d'un tympan sensibilisé jusqu'à entendre la marche d'un ciron dans l'herbe, les put à peine percevoir.

— Eh bien! mademoiselle, je vous avouerai qu'en cette aventure, où votre vie, votre vie si chère à M. le marquis , si chère à ma tante, si chère à... moi, si vous voulez bien ne pas vous offenser, était en jeu, je ne saurais hésiter à partager l'opinion de monseigneur Rodriguez, et à

condamner celle de M. l'abbé Pigeonneau , voire celle de monseigneur Mical...

— Eh quoi ! dusse- je en mourir, il me fallait rester au Carmel?

— Il fallait y rester. »

Puis , d'une voix assez forte pour arriver jusqu'au protonotaire , qu'il avait avisé flairant à la" ronde :

« Encore que mes études à Paris n'aient pas été tournées précisément du côté de la religion,

par une pente que monseigneur Rodriguez imprima de bonne heure à mon esprit, la religion, avec ses grandeurs sublimes , ses mystères impénétrables, m'a toujours attiré, captivé, retenu. Pourquoi, je vous le demande, au lieu de traduire tel ou tel ouvrage de la littérature anglaise, suis-je allé d'instinct aux Scènes de la vie cléricale de George Eliot? Uniquement parce que je connaissais , pour les avoir vues briller dans mon précepteur bien-aimé, les vertus admirables du prêtre catholique , et que je tenais à constater la différence qui pouvait exister entre monseigneur Antonio Rodriguez et le plus vertueux des pasteurs anglicans, Amos Barton, par exemple. C'est vous dire , mademoiselle , que , sans être grand clerc dans les matières théologiques , casuistiques et autres, des dispositions en quelque sorte natives m'ont acquis le droit d'exprimer mon sentiment. . .

— Et votre sentiment est que je devais plutôt mourir ?

— Où en serait-on, en vérité, si, pour aborder la vie du cloître , il fallait avoir la carrure athlétique de M. l'abbé Prosper Pigeonneau?

Croyez-vous , pour ne rappeler que les femmes,

que sainte Scolastique, sainte Glaire, sainte Thérèse se préoccupassent de leur santé, quand, afin d'être des hosties plus pures, elles s'appliquaient, chaque jour, à augmenter pour elles les austérités de la règle, à en accroître les rigueurs jusqu'à la cruauté ? Monseigneur Mical , M. Pigeonneau se trompent : la vocation religieuse ne dépend pas de la chétiveté de notre corps, elle dépend de notre âme, où Dieu doit avoir fait brèche, dont Dieu doit s'être emparé...

— Vous avez peut-être raison, monsieur Jacques, murmura-t-elle. Il est certain qu'au Garmel Dieu ne m'occupait pas exclusivement.

— Vous voyez, mademoiselle Isabelle !

— Oui , parfois je pensais au monde que je venais de quitter.

— Vous voyez, mademoiselle Isabelle ! répétat-il , ne sachant trop que dire , l'œil attaché , à travers mille broussailles sur un petit point violet, lequel n'était autre que monseigneur Rodriguez.

— Je faisais toutes sortes de rêves, repritelle.

— Et, à travers ces rêves, passait un cavalier charmant ?

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— Vous le savez? demanda-t-elle, rougissant et s'efforcant de rire à son tour... M. Pigeonneau m'a peut-être dénoncée?...

— Je sais que te Tentateur n'en fait pas d'autres... Et quel était ce cavalier charmant?

— Les visions me poursuivaient la nuit surtout, quand tout dormait dans le couvent...

— Le Tentateur est coutumier des ténèbres,— Princeps lenebrarum, — et je ne suis pas surpris de sa persistance à vous rendre ses visites la nuit.

— Je me trouvais dans un parc, — celui-ci peut-être ; non loin d'une rivière sinueuse, — l'Arbouse sans doute; des oiseaux chantaient comme maintenant, et un soleil magnifique laissait tomber parmi les branches des rayons poudreux semblables à ceux qui tombent devant nous.

— Ravissant ! ravissant !

— Moi, j'étais assise sur un banc, tenant mon Imitation de Jésus-Christ. Je lisais le chapitre intitulé : des Merveilleux effets de V Amour divin... Un jeune homme traverse l'allée... Il était d'une élégance extrême... Je vois encore la

nuance délicate de ses cheveux blonds, qu'une brise folle agitait autour de son cou plus blanc que le lait. L'impression, le saisissement furent tels, que mon livre glissa de ma main... L'inconnu se retourna... Il était encore plus beau que sa taille dégagée et souple ne me l'avait fait prévoir. C'était un ange, à moins que ce ne fût un roi... Il vint jusqu'à moi d'un élan, s'inclina avec une grâce que je n'avais vue à personne, ramassa mon Imitation dans l'herbe , me la rendit sans proférer une parole, et disparut ou plutôt s'évanouit...

— Ce personnage vous rappelait-il quelqu'un de votre connaissance ? »

Isabelle d'Alpujaras, dont les yeux eurent une expression de douceur céleste, regarda son interlocuetur longuement, attentivement.

« Pour le coup, pensait Jacques, fort gêné durant cet examen , voilà une innocence qui se met un peu trop à son aise avec moi. »

Et, secouant un trouble insupportable :

« L'aventure a-t-elle une suite ? demanda-t-il, penaud.

— Elle n'en a pas... Le lendemain, encore

bouleversée, l'âme encore pleine des éblouissements de la nuit, je ne résistai plus à M. l'abbé Pigeonneau, qui du reste était porteur d'un ordre formel de Monseigneur de Lormières, et je quittai le Carmel.

— Vous eûtes tort, mademoiselle.

— Tort?

— Le jeune homme radieux du parc ne vous avait-il pas rendu le livre ?

— Hé bien? soupira-t-elle d'une voix éteinte.

— Eh bien ! cela signifiait que vous apparteniez à Dieu, que vous n'aviez plus le droit de sortir du monastère où sa miséricorde vous avait placée. »

La jeune fille eut un mouvement irrésistible vers lui.

« Âh ! si vous saviez , monsieur Jacques ! . . . gémit-elle, le visage soudainement inondé de pleurs.

— Je sais tout ! je sais tout ! s'écria-t-il épouvanté et se levant.

— Enfin, je vous découvre ! dit monseigneur Rodriguez, surgissant au milieu d'eux.

— Vous nous cherchiez donc ? s'informa Jac-

ques, jouant la surprise à donner le change aux plus fins.

— Depuis plus d'une demi-heure, mes chers enfants. »

Il prit familièrement la main à mademoiselle d'Alpujaras et l'entraîna.

Jacques marchait à quelques pas en arrière, tête baissée, ému jusqu'au fond des entrailles par la vue de cette jeune fille dont le cœur venait de saigner à plein jet en sa présence. Lui pourtant qui ne songeait qu'à rire, à folâtrer, à se moquer peut-être, quelle tempête il avait déchaînée chez cette enfant blanche comme la neige, plus pure qu'elle ! Il eut horreur de ce qu'il avait pensé, de ce qu'il avait dit, et sentit, devant tant de pureté, toute la misère du peu qu'il était, du peu qu'il valait. Quoi ! il avait pu comparer mademoiselle Isabelle d'Alpujaras à Isabella Griffltt! Il s'en voulut amèrement et alla jusqu'à entrevoir comme possible la réalisation du cher projet de sa tante et de M. Pigeonneau. — S'il épousait mademoiselle d'Alpujaras ? — Toute sa nature eut un soubresaut de surprise à cette idée, ses lèvres railleuses se plissèrent, et, sa légèreté originelle

reprenant le dessus., il allait éclater de rire, quand mademoiselle de Gastillet, le marquis Alvar, M. Pigeonneau, l'abordèrent au détour d'une allée.

« M. l'archiprétre de SainWrénée ne peut déjeuner avec nous aujourd'hui, dit la vieille fille... A table ! à table ! »

Elle s'empara du bras de Jacques.

« Qu'as-tu donc, mon enfant, lui demandât-elle, tu flageoles sur tes jambes ?

— Moi ! moi !

— Quels yeux gros! Aurais-tu pleuré par hasard ?

— Je voudrais bien que vous eussiez ri comme moi, dit-il de mauvais humeur, nous verrions si vous ne pleureriez pas un peu.

— Mademoiselle est servie ! » criaMéric du haut du perron.

L'hôtel Castillet avait deux salles à manger : l'une, petite, un peu obscure, où mademoiselle Hombeline prenait ses repas , seule le plus souvent, quelquefois en compagnie du révérend père Antonio Rodriguez, son directeur et son ami ; l'autre, spacieuse, bien éclairée, dont on n'usait qu'aux jours de grande réception. C'est dans celle dernière pièce, meublée d'un vieux buffet en noyer, que la main d'un artiste naïf avait embelli de guirlandes de roses entremêlées de bleuets épanouis; de douze chaises au dossier desquelles couraient, à fleur de bois, des enjolivements plats de même sorte ; d'une table longue et massive, se développant sur six pieds, solide comme un monument ; c'est dans cette dernière pièce, iuondéc de lumière par trois fenêtres ou-

vrant sur le jardin, que venait d'être servi le déjeuner. Mademoiselle «de Castiilety Castilla, par un geste cérémonieux où étaient visibles ses hautes prétentions royales, montra sa place à chacun : monseigneur Antonio Rodriguez à sa droite, M. le marquis Alvar d'Alpujaras à sa gauche, Jacques Ferrier de La Ferrade vis-à-vis d'elle, ayant à sa droite mademoiselle Isabelle d'Alpujaras, à sa gauche l'abbé Prosper Pigeonneau.

Ce fut naturellement Monseigneur qui récita le Benedicite. Il bénit la table avec une ampleur magistrale. Autrefois, il étendait une main seulement, faisait le signe de la croix et s'asseyait; aujourd'hui, il étendit les deux mains d'un mouvement solennel, ne se signa pas et demeura un instant debout, murmurant une longue phrase latine qu'on ne lui avait jamais entendu réciter , auparavant. Mademoiselle Hombeline était heureuse jusqu'à la confusion. Quelle pompe, où ne pourraient manquer de se mêler les grâces d'en haut, ses repas, si simples jusqu'ici, allaient emprunter désormais à la présence habituelle de monseigneur Antonio Rodriguez, protonotaire

apostolique de Sa Sainteté ! Le marquis Àlvar , saisi de respect, droit, fixe, d'aplomb comme à la parade devant Zumalacarreguy , ne bougeait pas. Mademoiselle d'Alpujaras, dans une attitude mince de statuette gothique, le visage aussi blanc, aussi pur que le visage d'ivoire de quelque sainte du rituel, tenait ses yeux attachés à la nappe, ayant l'air de suivre, sur le linge éblouissant, à travers le luxe de la vieille argenterie, l'éclat des cristaux anciens allumés par des rayons furtifs partis des fenêtres, un rêve commencé dont elle ne se déprenait pas. Jacques Ferrier de La Ferrade était d'une tranquillité superbe, absorbé jusqu'au bout des cheveux, de temps à autre seulement laissant échapper de ses yeux voilés, amortis, presque éteints à force de recueillement intérieur, un regard vers mademoiselle d'Alpujaras, regard qui n'allait pas sans une vague curiosité. Le seul abbé Pigeonneau, soit indifférence engendrée chez lui par une longue habitude des choses de la prière, soit* gros bon sens qui lui faisait juger excessive' la manifestation de monseigneur Rodriguez, ne semblait pas ému à l'excès de la scène à laquelle

LE ROI RAMiRE ili

il lui était donné d'assister. Aussi fut-il le premier à s'établir solidement sur son siège, dès la fin de l'interminable Benedicite.

Il règne un silence de bon augure et Méric passe la fameuse omelette aux cèpes. Le malheureux aumônier des carmélites, qui meurt de faim, — il sonne une heure et demie quelque part, — respire à pleines narines le parfum bien connu du cryptogame ; il le savoure comme un avant-goût délicieux du morceau que sa fourchette a saisi, quand mademoiselle de Castillet, d'une voix éclatante :

« Fermez les fenêtres!... Monseigneur va prendre mal... Fermez les fenêtres ! »

M. Pigeonneau, sa première prise d'omelette aux lèvres, a le courage de ne pas la lâcher ; mais chacun se précipite, se souciant du déjeuner comme d'un fétu. Mademoiselle Hombeline a quitté sa chaise et court vers les fenêtres.

« Je vous en prie ! je vous en prie f... répète Monseigneur, trottinant à son tour à travers la salle à manger.

— Excellent! excellent! murmure M. Pigeon-

neau après chaque bouchée, les yeux arrondis de béatitude.

— Excellent!... Quoi? quoi? lui demande ma demoiselle Hombeline, un peu aigre.

— Ce mélange d'œufs et de champignons, mademoiselle.

— Prenez-y garde, monsieur l'abbé, intervient monseigneur Rodriguez, irrité du peu d'égards que lui témoigne l'aumônier des carmélites, toujours campé à sa place et bâfrant, prenez -y garde, le fondateur de mon Ordre, le pape Paul IV, de sainte mémoire, avait l'habitude de répéter à ses religieux : — « Manger est une honte ; c'est le châtiment du premier péché. »

— Je ne suis pas théatin, moi ! riposte l'autre.

— Mais vous appartenez à l'Église...

— Où, comme partout ailleurs, on vit de pain, Monseigneur.

— Eh quoi ! vous osez nous parler de pain !

Vous n'avez pas encore entamé le vôtre.

—- Que voulez-vous, Monseigneur? c'est la faute de mademoiselle de Gastillet y Gastilla.

— Ma faute, à moi ! ma faute ! s'écrie la vieille fille, agacée.

— Pourquoi nous faire servir cette omelette aux cèpes, une véritable omelette de damnation ?

— C'est que..., balbutie-t-elle, troublée.

— Je suis à même de fournir un renseignement, dit Jacques, non sans importance.

— Voyons ! tambourine par un roulement de diane le marquis d'Alpujaras, voyons ce renseignement, monsieur.

— Chacun ici connaît l'affection très vive que je conserve au fond du cœur à monseigneur Antonio Rodriguez, envers qui je ne m'acquitterai jamais, articule Jacques lentement. Or, ce matin, ma tante était un peu embarrassée pour commander ce repas, dont l'élévation de mon vénéré maître devait faire une fête touchante. Un souvenir m'est venu. J'ai cru me rappeler, moi qui n'oublie pas plus les petites que les grandes choses ayant trait à Monseigneur, l'avoir vu , dans mon enfance , goûter quelque plaisir à manger une omelette aux cèpes. Peut-être le révérend père théatin Rodiguez, un religieux fermement attaché à la pratique de sa règle , n'aime-t-il pas l'omelette aux champignons, et , à l'époque dont je parle, peut-être se mortifiait-il quand il en rede-

mandait deux ou trois fois. — N'est-ce pas saint Gupertin qui a dit : « La mortification est agréable à Dieu? » — Le fait est qu'il revint au plat à plusieurs reprises , et que ce fut un ébahissement parmi nous. Vous savez maintenant pourquoi ma tante a commandé une omelette aux cèpes à Gussette : moi seul suis coupable et c'est à moi qu'on doit s'en prendre. »

Monseigneur Rodriguez, qui , depuis cinq minutes, sourd à son entourage, travaille à se coiffer d'un bonnet de soie violette, large et haut comme une mitre , est enfin parvenu à développer les plis de l'étoffe neuve et à y loger , sa» chef, plus anguleux, plus sec, plus dur qtfun caillou.

Chacun lève lç nez, ivre d'étonnemeçtt. Le révérend père Rodriguez avait l'habitude de demeurer tête nue, ses rudes cheveux gris exposés au vent, et l'on se demande ce qui a pu advenir. Gomment! lui qui n'usait pas même de la calotte en cuir bouilli dont les ecclésiastiques se couvrent la tonsure , il s'affublait de cet énorme casque à mèche à présent ! On n'en pouvait douter, il était malade.

«Peut-être, Monseigneur, vous êtes-vous

enrhumé en revenant de Rome? lui dit M. d'Àlpujaras, inquiet.

— Pas le moins du monde , monsieur le marquis, répond le saint homme. Je me porte à merveille, je vous assure.

— Il serait si facile de fermer les fenêtres ! insiste mademoiselle Hombeline, remplie d'effroi.

— N'en faites rien , mademoiselle, je vous en prie...

— Dans les dispositions où vous vous trouvez, Monseigneur, il ne faudrait pas vous exposer à prendre « un coup d'air », se lamente mademoiselle Isabelle, presque tremblante.

— Attention, Monseigneur; « les coups d'air»

sont mortels dans ce pays, observe l'abbé Pigeonneau.

— Mais non ! mais non ! s'écrie Jacques , vous ne comprenez pas. Si Monseigneur se couvre de ce magnifique bonnet de soie, insigne de sa dignité nouvelle , ce 'n'est pas qu'il soit enrhumé ou qu'il redoute « les coups d'air », comme vous dites ; c'est uniquement pour rendre hommage à la cour de Rome, qui vient de l'honorer à un si haut degré et dont il ne saurait sans

ingratitude cacher la munificence à nos yeux. Reconnaissant les services que le révérend père Antonio Rodriguez rend, depuis des années, à la cause sacrée de l'Église, qu'il a rendus les armes à la main à la cause non moins sacrée de la Royauté, le Saint-Siège, dans sa sagesse, a jugé à propos de s'attacher par un lien plus étroit un ecclésiastique d'un si rare zèle, d'un dévoûment si entier, et cet ecclésiastique a le devoir de nous montrer à tous ce que , parti de la cellule d'un pauvre religieux théatin , il est devenu par la grâce infinie de Dieu.

— Comme il parle bien ! comme il parle bien ! répète mademoiselle Castillet y Castilla.

— Il parle bien et il parle juste », dit le protonotaire apostolique, lançant à son ancien élève un regard attendri qui n'échappe à aucun des convives, dont mademoiselle d'Alpujaras, ravie du langage de Jacques , de son bec fin happe une petite part au vol.

Après ces quatre mots , monseigneur Rodriguez se tait. A la grande surprise de tous , au lieu de poursuivre, — on eût volontiers écouté un long discours, — on le voit, selon son habitude,

assembler les deux verres disposés devant lui , verser un doigt de vin dans celui-ci, quatre doigts d'eau dans celui-là, et, ayant essayé un morceau d'omelette, tremper ses lèvres à l'un et à l'autre successivement. Goût bizarre et tout à fait inexplicable ! monseigneur Rodriguez ne peut supporter le mélange de l'eau et du vin; il ûe le tolère qu'à l'autel, où la Consécration du reste l'a converti en un breuvage divin.

Cependant l'omelette aux cèpes , passée et repassée autour de la table , était absorbée tout entière, et, depuis trois interminables minutes, Méric , attentif au service , avait renouvelé l'assiette de l'abbé Prosper Pigeonneau. Il fallait voir la mine piteuse de l'aumônier des carmélites devant son assiette vide ! De temps à autre , ne tenant plus à son impatience gourmande, il relevait la tête et dévisageait son monde furieusement. Quand en aurait-on fini avec cette éternelle omelette ? Le marquis Alvar, très expéditif des dents, venait d'engloutir son troisième morceau, mademoiselle Hombeline luttait contre une dernière miette de champignon, mademoiselle d'Alpujaras avait pris sa becquée d'oiseau, et Jacques

tenait au bout de sa fourchette un dernier fragment qui allait disparaître à l'instant. Seul, monseigneur Rodriguez, qui avait perdu un quart d'heure à préparer ses verres, à se verser méthodiquement l'eau et le vin', qui apportait de Rome non seulement un habit superbe, mais des gestes apprêtés, lents, solennels, absolument inobservés chez lui jusqu'à ce jour, entamait à peine son morceau. L'abbé Pigeonneau seot la colère lui brouiller les idées.

« Est-ce qu'il va officier dans la salle à manger comme dans la chapelle Saint-Ignace ? » grommelle-t-il, poussé à bout.

Et, se penchant vers son voisin de droite, il ajoute, l'esprit égaré par une attente qui lui est un dur supplice :

« Regardez-le, et dites-moi si, avec son costume et ses manières, il n'a pas l'air d'un martin-pêcheur de l'Arbouse dévorant quelque gros insecte dans un coin. »

Jacques, qui n'a pas compté sur ce coup droit, pris à l'improviste, éclate de rire, et mademoiselle d'Alpujaras l'imite irrésistiblement.

Que Jacques , connu de chacun pour son humeur enjouée, en dépit d'une gravité de fraîche date tout à fait édifiante, eût un retour à son caractère d'autrefois, cet écart ne surprit pas outre mesure nos dévots de l'hôtel Castillet ; mais qu'Isabelle, si modeste, si réservée, marchant pour ainsi dire voilée de mélancolie, se joignit au jeune comte de La Ferrade pour grossir le scandale, il y avait là de quoi troubler l'imagination des convives de mademoiselle Hombebeline, de quoi dérouter mademoiselle Hombe- Une elle-même complètement.

« Mademoiselle ! s'écria le marquis Àlvar d'un ton de reproche.

— Me ferez-vous l'honneur de me dire, mademoiselle, ce qui a pu déterminer chez vous cette

explosion de gaieté ? demanda le protonotaire apostolique, piqué par le soupçon.

— Oh! rien, Monseigneur, rien...,balbutia-telle.

— Il me semble pourtant qu'on ne rit pas ainsi sans motif, insista le farouche théatin.

— Et quand bien même mademoiselle rirait sans motif, quel mal verriez-vous à cela, Monseigneur? intervint M. Pigeonneau, atteint par un regard aigu du protonotaire comme par un trait. N'est-ce pas un des plus charmants privilèges de la jeunesse de dire et de faire toutes sortes de choses sans que cela tire à conséquence, un peu sans rime ni raison?

— Mademoiselle d'AIpujaras, qui suit ma direction, non la vôtre, est une personne raisonnable, et elle n'a jamais usé « du charmant privilège » dont vous parlez.

— Eh bien! elle a eu tort, et je l'approuve grandement de regagner le temps perdu.

— Monsieur l'abbé, je le sais, il est beaucoup de points sur lesquels nous ne parviendrons pas à nous entendre, articula sèchement monseigneur Rodriguez.

— C'est le résultat de la différence de nos tempéraments : vous êtes triste, Monseigneur, — soit dit sans vous offenser, — et moi je suis gai. Voilà.

— Non, monsieur. J'appartiens au clergé régulier et vous appartenez au clergé séculier. Là gît le mystère de nos éternelles contestations.

-^ Ce qui signifie, si je vous entends bien, que je suis de la terre, tandis que vous êtes du ciel. Te Deum laudamus!

— Louez Dieu, en effet, de m'avoir accordé la vertu de la patience...

— Parmi tant d'autres vertus dont vous brillez », interrompit l'aumônier des carmélites, se frottant, les mains à la Vue d'une magnifique « croustade » dorée que Méric venait de déposer sur la table, devant lui.

Dans notre Midi, cuisiniers et cuisinières sont restés fidèles à la «croustade», manière de volau-vent où l'on entasse, dans les profondeurs d'une pâte épaisse, non point des cervelles, des écrevisses, des riz de veau, comme à Paris, mais plusieurs poulets accommodés en blanquette, et . d'aventure , au temps des chasses , quelque

122 LE ROI KAMIRE

énorme lièvre mis en civet. Cette fois, c'était une blanquette de poulets que Gussette avait versée dans les flancs de sa croûte; mais cette blanquette mirifique, sans parler des œufs frais dont on s'était servi pour en lier la sauce, avait été confectionnée avec des bêtes de grain bien grosses, bien à point, venues tout exprès de Harros, le village le plus renommé pour la qualité de sa volaille en toute l'étendue des Pyrénées. Cussette, du reste, n'avait pas donnné ses soins au contenu de la croustade seulement ; le contenant s'offrait aux yeux dans des lignes architecturales faites pour toucher au cœur les convives de l'hôtel Castillet. L'ingénieuse, l'inventive Cussette, avec de la farine délayée dans de l'eau et dûment aplatie par le bistortier, après avoir été battue à tour de bras, avait figuré une cathédrale de forme ovale, hérissée de ses contreforts, de ses gargouilles, de ses arcs-boutants, de son clocher. Ce clocher particulièrement était bizarre, composé de deux lamelles appuyées l'une contre l'autre, larges à la base, se renflant à vide vers le milieu et se terminant par une pointe aiguë avec une petite croix en amortissement;

« Mais c'est une mitre ! fit remarquer Jacques,

— Mademoiselle agit noblement en nous rappelant que notre Saint-Père le Pape n'a pas traité notre respectable ami, monseigneur Rodriguez, selon ses mérites, dit l'abbé Pigeonneau, saisissant l'occasion de rentrer en grâce. Mais la mitre viendra ; elle ne peut tarder à venir ; nous l'attendons.

— Ah! monsieur l'abbé, si votre tête valait votre cœur ! ... » murmura le protonotaire , l'âme soudainement dilatée.

Tandis que monseigneur Antonio Rodriguez et l'abbé Prosper Pigeonneau , après s'être un tantinet chamaillés, se congratulaient à l'envi, Jacques de La Ferrade, de son côté, était , lui aussi, à des occupations très douces. Depuis qu'Isabelle d'Alpujaras, cédant on ne sait à quelle impulsion obscure , avait ri , il l'observait , il l'observait attentivement , et semblait prendre, à suivre chacun de ses mouvements , un intérêt des plus vifs. Dieu ! comme cette jeune fille, avec laquelle il se souvenait d'avoir batifolé jadis à travers les allées du parc'de sa tante, — il avait à peine huit ans de [plus qu'elle, — lui paraissait changée !

Tout à l'heure , sur le banc , au bord de l'Arbouse , en proie à de honteuses préoccupations d'argent , il ne voyait rien en mademoiselle d'Aïpujaras , et c'était tout au monde si quelque émotion généreuse l'avait effleuré , quand la postulante du Garmel , le faisant son confident , lui racontait ses nuits peuplées de rêves et de visions. Du reste, persuadé qu'il avait toujours devant lui l'enfant des amusements anciens, maigre , anguleuse, avec de petits yeux gris, des cheveux fuyant à travers son dos en mèches blanchâtres, raides et pointues comme des sabres , il n'avait pas même arrêté un regard sur elle , discret à force d'indifférence et peut-être bien un peu dédaigneux. Il avait eu tort , il avait eu grand tort , et ce Prosper Pigeonneau n'était pas si sot de chasser hors du Carmel de Lormières, pour la rendre au monde, cette créature exquise, toute de grâce, de finesse, de distinction...

« N'est-ce pas qu'elle est gentille ? lui souffla à l'oreille l'aumônier des carmélites, qui, malgré les délices de la croustade, trouva une seconde entre deux bouchées.

— Adorable !

LE ROI RAMIRE m

— Eh bien I il faut l'adorer. »

Et le bonhomme, les yeux mi-clôs, engloutit, mêlé à un morceau de pâte voluptueusement imbibée de sauce, un énorme blanc de poulet.

Avec quelle délicatesse mangeait mademoiselle d'Alpujaras ! Cussette , sous tous les rapports , avait donné d'elle une idée juste en la comparant à la fauvette. Chaque fois que , par un geste un peu brusque , du fin bout de la fourchette , elle portait à son mignon bec rose une mie de croûte ou de volaille, elle avait comme un imperceptible frémissement de tout son corps, ressemblant en cela à la fauvette, qui ne saurait avaler la moindre grenaille que ses plumes ne se hérissent , que ses ailes ne battent aux champs et ne se déploient. Quelle différence avec ce goinfre de Pigeonneau, un abîme à victuailles , un gouffre insondable , sans fond !

Jacques s'en voulut d'une assimilation de mauvais goût et essaya de toucher au morceau qu'il s'était servi distraitement. Mais voilà que , par les fenêtres demeurées ouvertes, un grand souffle, après avoir fait bruire les peupliers du jardin , se précipite , ronfle , ébranle le haut bonnet de

i*6 LE ROI RAMIRE

Monseigneur, pyramidant à la cime de son noble chef, et , chose inouïe ! se glisse à travers les bandeaux ébouriffés de mademoiselle d'Alpujaras, qu'il éparpille comme un nuage de toutes parts.

« Ah ! mon Dieu ! » s'écrie -t-elle.

Et de ses deux mains, dont les doigts étroits, longs, fuselés rappellent ces menottes enfantines des belles dames de la Renaissance divinement peintes par François Clouet, elle s'acharne à retenir sa folle toison qui s'en va. Mais une mèche plus hardie que les autres, vaporeuse encore qu'enroulée sur elle-même à plusieurs fois, caresse la joue de Jacques, qui s'en empare, puis la lui restitue .

« Enfin , Isabelle ! . . . se met à pester le marquis Alvar, un œil fulgurant arrêté sur Jacques.

— Ce n'est pas moi , c'est le vent. . .

— Laissez-la donc , mon ami , elle est ravissante aujourd'hui , dit mademoiselle de Castillet.

— Mademoiselle Isabelle, il n'est pas convenable d'abandonner ainsi sa chevelure au vent , ajoute monseigneur Rodriguez. Saint Augustin parle d'une femme qui le séduisit , dans sa jeu-

LE ROI RAMIRE \tl

rïesse, en lui montrait seulement sa chevelure : « Tantum incitatus capillo... »

— Saint Augustin dit-il s'il faisait du vent , le jour où il fut séduit ? interroge Jacques.

— Il ne le dit pas, mon enfant.

— N'avez-vous pas manqué perdre votre belle calotte violette , vous ? » gronde M. Pigeonneau , les nerfs agacés par des misères qui troublent son repas.

Et , se penchant tour à tour vers l'un et l'autre des jeunes gens :

« Continuez, mes chers petits , amusez-vous , et négligez saint Augustin, qu'on cite en ce moment bien à tort. »

Jacques n'en pouvait douter, ayant tenu l'objet en sa main : les cheveux de mademoiselle d'Alpujaras étaient du plus joli blond doré qu'il eût jamais vu. Et quelle souplesse ! quel éclat amorti infiniment doux I De ce côté, la transformation était complète. Il hasarda un regard furtif , tandis que les convives, — M Pigeonneau lui-même , — bouches et oreilles béantes , écoutaient monseigneur Rodriguez racontant son entrevue avec le Saint-Père, au Vatican. Que dejlécou-

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verte* ! Dans son attitude recueillie, la tête légèrement portée en avant, la jeune fille offrait à l'observation de Jacques un profil d'une pureté de camée. Il admira un front droit, un peu diminué vers le haut par des touffettes folâtres; un œil, non plus gris mais d'un bleu tendre , singulièrement agrandi ; un nez de race, imperceptiblement renflé au milieu, embelli au bout de ce léger coup de ciseau qui le coupe brusquement, comme chez certaines statuettes de Jean Goujon; une bouche fraîche , un peu sinueuse , d'un rose clair de coquillage ; le menton ferme, d'un blanc de neige , où pointait un signe brun , posé là tout

exprès pour faire valoir l'éclat de ce visage rayonnant de jeunesse et de vie.

« Ce n'est pas possible , ce n'est pas elle ! . . . se murmura-t-il à lui-même, bouleversé.

— Mais si, c'est elle ! mais si I lui répondit M. Pigeonneau.

— Je ne la reconnais plus.

— Je vous jure, moi, insista l'aumônier des carmélites, détaché de monseigneur Rodriguez qui pérorait, pérorait, pérorait, je vous jure, moi, que la jeune personne placée à votre droite

est bien mademoiselle Isabelle Alvar d'Alpujaras y Huesca y Salvador, la même qui folâtra avec vous à l'hôtel Castillet, à La Châtaigneraie, la même que j'ai fait sortir du couvent à cause... de vous.

— De moi ?

— Il faut que vous soyez bien de votre pays si, depuis une heure, vous ne vous êtes pas aperçu qu'elle vous aime.

— Elle m'aime ?

— Est-ce qu'elle aurait ri si elle ne vous aimait pas ? Est-ce qu'elle aurait seulement articulé un mot si elle ne vous aimait pas ? Est-ce qu'elle serait jolie comme elle l'est en ce moment si elle ne vous aimait pas ?

— Et Isabella, qu'en ferai-je, monsieur l'abbé ? demanda Jacques, la langue et la tête à l'envers.

— Elle ne s'appelle Isabella, elle s'appelle Isabelle, vous le savez bien.

— C'est d'Isabella Griffitt que je parle. Le vicomte de Méritons tourne autour d'elle, mais il ne me l'a pas encore volée...

— Ah ! par exemple ! . . . Une maîtresse ?»

Jacques eut peur que la photographie de son

*30 LE ROI KAMIRE

Anglaise, qu'à maintes reprises il avait sentie s'agiter aux environs de son cœur, ne prît son élan hors de I'écrin qui la retenait et ne bondît au milieu de la table. De quelles audaces n'était pas capable cette impudique Isabella ! U boutonna trois boutons de sa jaquette et souffla d'une voix expirante :

« Je vous assure, monsieur l'abbé, qu'Isabella Griffltt, en dépit d'erreurs où j'ai eu ma part, est une personne fort recommandable, et qu'en fait de beauté elle n'a rien à enviera qui que ce soit. . .»

M. Prosper Pigeonneau ne releva pas l'inconvenance de ces paroles. Méric venait de déposer sur la table le plus merveilleux, le plus appétissant des rôtis, — deux douzaines de grives, les premières de la saison, habillées de chemisettes de «lard minces comme des hosties, — et l'aumônier des carmélites, l'âme et le corps troublés par le fumet des brochettes crépitantes, ne voyait plus rien, n'écoutait plus rien, n'entendait plus rien.

En dépit du mouvement des plats et des assiettes, occasionné par le changementde service, monseigneur Antonio Rodriguez poursuivait sa narration ampoulée, s'interrompant seulement une seconde par-ci par-là pour laisser à son auditoire le temps de s'extasier et pour se laisser aussi à lui-même le temps de se contempler dans son éloquence comme dans le plus complaisant des miroirs.

. « Enfin , dit-il , après m'avoir fait traverser de grandes salles luxueuses, toutes resplendissantes de tableaux magnifiques, monsignor Giacomo Peretti, prélat domestique de Sa Sainteté, — un arrière-petit-neveu de Sixte-Quint, s'il vous plaît, car Sixte-Quint s'appelait Félix Peretti, — m'ouvrit une porte et m'introduisit en une pièce

étroite, sans aucun ornement aux murailles, presque nue. Le Saint-Père était là, en soutane blanche, assis devant une table couverte de livres et de papiers. Vous devinez mon émotion. Je me précipite à genoux et veux baiser les pieds du SouverainPontife. Mais Léon XIII me relève avec bonté, daigne me sourire... »

Jacques, pour s'arracher à des pensées nouvelles qui le charment et le retiennent malgré qu'il en ait, a essayé de s'attacher à monseigneur Rodriguez, mais il ne peut le suivre plus longtemps ; il l'abandonne , et retourne au souvenir d'Isabella Griffitt, qui l'a saisi inopinément au milieu de la plus douce émotion du cœur, le serre à la gorge à l'étrangler.

A quoi pense-t-il ? Quel est son but ? Qu'estil venu faire ici ? Est-ce pour conter fleurette à. mademoislle d'Alpujaras qu'il a quitté Luchon, ce matin ? Est-il assez sot, assez niais, depuis le commencement de cet interminable repas ! Et ce Pigeonneau qui lui tend la perche du mariage, comme si ce n'était pas par cette perche qu'on se noie ! Pour un aumônier de carmélites, il va bien le bonhomme, et pourvu qu'il prêche, dans

son monastère, les doctrines matrimoniales qu'il énonce à tout propos, la vie cloîtrée doit y être supportable. Comment a-t-il pu prêter l'oreille à pareilles sornettes, à pareilles balivernes ? En fin de compte, il arrive que lui, Jacques Ferrier de La Ferrade, venu à Lormières pour dauber cette poignée de dévots à merci, pour y rire à leurs dépens et finalement emporter le sac plein de quibus, parce qu'il a plu à une petite fille de s' sseoir à sa droite, à un prêtre de s'asseoir à sa gauche, se trouve réduit, diminué, aplati à ne pouvoir dire un mot qui ne soit une bêtise énorme, à ne pouvoir hasarder un geste qui ne fournisse des armes contre lui. Incontestablement, Isabelle d'Alpujaras a gagné quelque grâce, quelque séduction au courant des années. Elle est plus jeune qu'Isabella Griffitt, et la nuance de ses cheveux papillotants, qui l'éborgnent un peu trop, s'est modifiée à son avantage. Mais quelle splendide chevelure que la chevelure d'Isabella, d'un brun violent à force de sève, à force de vie ! Et puis, malgré ses vingt-huit ans, — peut-être ses trente, — quelle fraîcheur au visage, au cou robuste de sa maîtresse ! Un pli lumineux met un

134 LE ROI RÂMiKE

collier naturel à ce cou incomparable de déesse, victorieuse comme Vénus au combat de la beauté. Mon Dieu ! Isabelle d'Alpujaras est plus mignonne qu'Isabella Griffitt, et les gestes discrets, empreints je ne sais de quelle réserve de bon goût, quelle noblesse native, de la fille du vieux marquis espagnol, n'ont rien de commun avec les façons brusques, parfois vulgaires de la fille du clergyman anglais. Mais aussi comme, sur toutes les grâces mièvres, délicates à l'excès de l'ancienne postulante du Carmel, Isabella assure vite son triomphe par la plénitude d'une santé superbe, qui ne laisse rien dépérir ! Certes, le spectacle de mademoiselle d'Alpujaras , découpant une grive par menus morceaux, débitant ensuite ces mêmes morceaux en fragments encore plus menus, et se décidant, après de longues hésitations, à prendre une timide bouchée, était un spectacle idéal qui ne rappelait aucunement miss Griffitt taillant sou rosbif à grosses tranches et l'avalant d'un tour de gosier. Quel appétit féroce d'un côté, quel suprême dégoût de l'autre I Ce dégoût, assurément, était de meilleure maison... »

Jacques, noyé dans un courant d'idées qui

l'entraînait en dépit de lui-même, chercha la x raison de l'espèce d ? indifférence physique, de mélancolique inappétence d'Isabelle d'Alpujaras à cette table où l'abbé Pigeonneau faisait liesse, où monseigneur Antonio Rodriguez ne dédaignait pas de se nourrir, où le marquis Alvar, comme partout ailleurs, se comportait vaillamment, et il trouva cette raison : elle gisait tout entière dans la compression qui pesait sur cette malheureuse jeune fille depuis son enfance, et sous laquelle dernièrement elle avait failli demeurer écrasée. Brave abbé Pigeonneau, arrivé à temps pour arracher la victime des mains de ses bourreaux et rouvrir devant elle les portes de la prison où elle allait être immolée ! ! Maintenant mademoiselle d'Alpujaras était rentrée dans le siècle ; il fallait qu'elle y restât.

Oui, mais , si le même Rodriguez, âpre à la curée du cloître, tentait un jour de la ressaisir, qui la défendrait contre ce théatin féroce, pour qui la vie religieuse était la vie par excellence, la vie supérieure, en quelque sorte la vie divine ici-bas ? Jacques ne pensa ni à l'abbé Pigeonneau, ni au marquis Alvar, ni à sa tante de Castillet y

i36 LE ROI RAMIRE

Castilla, protecteurs naturels d'Isabelle, il pensa à lui, rien qu'à lui, et il lui parut que son cœur suffirait à cette besogne héroïque, à cette entreprise sacrée.

« Ah çà! mais je l'aime donc? soupira-t-ii s'interrogeant avec épouvante.

— Certainement, mon cher Jacques, certainement! lui répondit l'abbé Pigeonneau, qui se recueillait une minute sur la première grive, en admirant la deuxième étalée dans son assiette douillettement.

— Ce n'est pas vrai !

— Nous verrons bien. »

Jacques était furieux. Il se retourna du côté

de l'aumônier, et, très bas, avec une volubilité singulière :

« Comme je suis sûr de ne pas être trahi par vous, vous aurez la vérité en deux mots : je veux aller en Espagne avec Isabella Griffitt, qui m'attend à Luchon, et je suis ici pour y battre le rappel de la monnaie.

— Prenez garde, vous pourriez manquer le coche,

LE ROI HAMIHF. 137

— On sait s'y prendre, et vous allez compter les coups... La partie commence. »

Jacques, nerveux, agité, se remit d'aplomb sur son siège. Un moment, il écouta rnooseigneur Rodriguez, qui ne tarissait pas sur la bienveillance dont l'avait honoré le cardinal Emanuele Mafieï. Puis soudain, cédant au démon de la blague, ce démon boulevardier, essentiellement parisien:

« A propos, Monseigneur, vous devez avoir rencontré, à Rome, Son Ëminence Révérendissime le cardinal Cordova ?

— Le cardinal Cordova ? demanda le protonotaire, cherchant dans sa mémoire.

— Oui, Son Ëminence Révérendissime le cardinal Gomez y Cordova y Magnaball.

— Mais...

— Son Ëminence Révérendissime vous a-t-elle dit quelque chose de nos affaires ?

— De nos affaires?.. Dans une réunion chez Son Ëminence Révérendissime le cardinal Giovanni Finella, préfet de la sacrée Congrégation des Évêques et Réguliers, j'ai eu l'honneur d'être présenté à chacun des membres du Sacré-Collège résidant à Rome, mais je ne me souviens nullement

d'avoir entendu prononcer le nom du cardinal Gomez y Cordova y Magnaball.

— Au fait, j'y songe, il se pourrait que le Saint-Père, pour s'épargner des ennuis avec le gouvernement révolutionnaire d'Espagne, eût nommé monseigneur Cordova cardinal in petto, comme on dit, je crois , en cour romaine. Quoi qu'il en soit, sachez-le tous, Son Éminence Rêvérendissime le cardinal Gomez y Cardova y Magnaball est l'homme de notre cause jusqu'à la mort.

— De notre cause ! s'écria le marquis d'Alpujaras avec un tressaillement qui le dressa sur pieds... Ah çà! jeune homme, vous nous direz, je suppose, de quelle cause vous entendez parler.

— Il n'est qu'une cause pour les Ferrier de La Ferrade de Castillet y Castilla, la même que celle des Alvar d'Alpujaras y Huesca y Salvador.

— mon cher Jacques ! ô mon sang ! glapit mademoiselle Hombeline, transportée.

— Monsieur le comte, vous me procurez une grande joie, reprit le vieux lieutenant de Zumar lacarreguy, la voix troublée par un hoquet violent.

— Et à moi donc ! » osa ajouter mademoiselle d'AIpu jaras avec un élan de toute elle-même qui la fit plus belle que jamais.

Jacques de La Fetrade, atteint à l'âme, ne souffla mot. L'espace d'une seconde il regarda la jeune fille, qui, de son côté, tenait arrêtés sur lui deux yeux clairs et fixes, emplis d'une naïve admiration. Qu'allait-il faire ? Continuerait-il « la partie » dont l'abbé Pigeonneau marquait les points? Il ne savait, en proie à un découragement subit qui paralysait sa pensée... Ah ! cette jeune fille !... Tout à coup, encore qu'il n'eût rien perdu de son attitude sévère, digne, presque hautaine, il se sentit traversé par un attendrissement profond. Devenait-il fou ? Incroyable aberration d'esprit ! un souvenir littéraire effleura son cerveau, et il vit toute la scène où Hamlet, épris d'Ophélie jusqu'au complet égarement, en dépit de la passion qui l'enlève, la pousse vers un couvent.

« Eh bien ! et le cardinal Cordova y Magnabail ? » lui demande Prosper Pigeonneau , non sans moquerie.

Mais Jacques, tout entier à des préoccupations

cruelles, considérant l'aumônier, lui jette à la tête cette phrase de Shakspeare :

« Entre dans un couvent , pauvre fille, entre dans un couvent. Adieu ! »

— Mon cher Jacques ! mon cher Jacques !...

murmure l'autre, effrayé à la fin.

— Laissez-moi, vous! »

Et, d'un coup de couteau, il fend de part en part la grive que, sans en avoir envie, il a prise dans le plat repassé tout à l'heure par Méric.

Cependant, à l'autre bout de la table, trois têtes étaient rassemblées à n'en former qu'une dans le même bonnet, — le bonnet très ample de monseigneur Antonio Rodriguez, — et Jacques percevait de longs chuchotements se perdant en sourdine comme des aveux murmurés au fond d'un confessionnal. Que susurrait-on là-bas? Pour lui, remis d'une lubie qui lui avait fait perdre la piste du gibier qu'il était venu chasser à Lormières, il revoyait clairement sa voie et allait y marcher sans broncher. Voulait-il, oui ou non, qu'Isabella Griffltt, si entreprenante aux aventures de galanterie, partît pour l'Espagne au bras du vicomte de Mérifons ? Il ne le voulait pas , assurément. Eh bien, il lui fallait de l'argent pour franchir les Pyrénées, beaucoup d'argent, — vingt-

cinq mille francs peut-être, — et il devait, au lieu de batifoler autour d'une petite provinciale, comme il s'y appliquait si niaisement, songer à arracher le sac des doigts crochus de sa tante, et à reprendre du champ devers Luchon. Pourvu qu'Isabella, trop impatiente, et le vicomte, trop désireux de lui complaire, ne se fussent pas envolés déjà ! Il avait surpris entre elle et lui, ce matin même, comme le train démarrait, certains gestes bien faits pour l'inquiéter. Le baiser furtif que, du bout de ses gants, lui avait envoyé Isabella, en le voyant dûment enfermé dans son wagon, dont le vicomte, trop précautionneux, avait lui-même poussé le verrou, ne contenait-il pas quelque atroce ironie, tout un abominable poème d'infidélité ?

« Et vous le connaissez, vous, mon enfant, le cardinal Gomez y Cardova y Magnaball ? » lui demanda à brûle - pourpoint monseigneur Rodriguez.

Ah ! on interrompait ses réflexions ! Ma foi , il n'en fut pas fâché, et, rentrant dans son personnage :

« Je crois savoir, répondit-il , que c'est Son

LE ROI KAMÎRË 143

Éminence Révéreadissime que Sa Majesté a accréditée auprès du Saint-Siège...

— Peut-être avez-vous eu l'honneur d'être présenté au Roi, monsieur le comte? s'informa le marquis Alvar.

— Monsieur le marquis, si Sa Majesté avait, en effet, admis en sa présence l'héritier du roi Ramire de Castille et d'Aragon , il n'y aurait rien là que de très simple.

— Évidemment, affirma mademoiselle de Castillet y Gastilla.

— Enfin, monsieur, avez-vous vu, voyez-vous le Roi ? insista le vieux guerrier.

— Méric, sortez! » dit Jacques avec un geste de commandement.

Le maître d'hôtel, à qui mademoiselle de Castillet se hâta de lancer un coup d'oeil significatif, se retira à pas glissés.

« Monsieur le marquis, reprit Jacques, baissant la voix de plusieurs tons, rien ne me serait plus agréable que de pouvoir satisfaire, sur tous les points qui touchent aux affaires du Roi, qui sont nos propres affaires, votre curiosité fort légitime, r— N'êtes-vous pas ce fameux Alvar d'Alpujaras,

dont la bravoure héroïque fut la terreur des armées christinos? — Malheureusement, les champs de la diplomatie où je combats , pour ne pas être moins glorieux, sont moins bruyants que les champs de bataille où vous combattez, et vous m'excuserez si une discrétion imposée par des circonstances difficiles ne me permet pas de répondre à vos questions.

— Je comprends, monsieur, je comprends.

— Et moi aussi, monsieur Jacques , je comprends que vous ne puissiez pas tout nous dire, ajouta vivement, de sa voix claire, un peu chantante, mademoiselle Isabelle, dans une attitude ravie.

— Alors, mon bon Jacques, tu es entré dans la diplomatie ? interrogea mademoiselle de Castillet, ses petits yeux jaunes effroyablement ouverts.

— Mon père n'a-t-il pas été diplomate ?

— Ton père, en effet, fut autrefois chargé d'affaires à Madrid ; mais c'était pour le compte du gouvernement français, qu'on appelait à cette époque le gouvernement impérial. Ce gouvernement, à l'exemple des gouvernements légi-

LE ROI RAMIRE 14o

times, se permettait, paraît-il, d'avoir des ambassadeurs.

— Par moi, ma tante, notre famille est rentrée dans ses vraies traditions, et je ne pouvais rien faire qui honorât plus notre Maison que de me mettre à la disposition de Sa Majesté. »

Il s'arrêta net. Tous les yeux, tous les cœurs étaient tournés vers lui. L'aumônier des carmélites, qui ne pouvait prévoir où le jeune homme, lancé bride abattue à travers sa folie, se briserait la tête, commençait à éprouver quelque trouble, quelque inquiétude. On chuchotait d'enthousiasme à l'autre bout de Ja table. M. Pigeonneau profitant de cette minute favorable :

« Je vous en supplie, mon cher Jacques, insinua-t-il doucement, ne soyez pas si cruel pour ceux qui vous aiment, car tous vous aiment ici. Les personnes à qui vous vous adressez sont respectables d'ailleurs à tant de titres !

— Vous allez voir de quel train je vais mener ce Rodriguez, qui tient, chez ma tante, les cordons de la bourse.

— Je vous en conjure...

— Il me faut de l'argent.

146 LE RÔl KAM1RË

— J'ai douze cents francs...

— Pour moi, reprit Ramire II, rompant un a parte dangereux pour ses combinaisons, la ligne inflexible du devoir, — puisque devoir il y a, — est tracée pour le jour où les chances de la guerre me remettraient en possession de mes états.

— Et que ferais-tu, mon royal neveu?

— Ce que je ferais? J'honorerais mon règne dès le début, en reconnaissant les services que n'a cessé de rendre à ma famille Monseigneur Antonio Rodriguez, et cette mitre que Léon XIII, un pape qui n'a pas mes sympathies, ne lui a pas donnée, je la lui poserais sur la tête, moi le Roi!

— mon Jacques !... balbutia le théatin, qui, ayant soulevé l'un de ses verres, — le verre du vin pour se réconforter d'une goutte de vieux saint-émilion, — ne put réussir à boire tant sa main tremblait.

— Il ne faudrait pas vous aimer, Monseigneur, pour ne point se montrer sensible à l'injustice dont je vous vois victime. Assurément, le Saint- Père, à cause de votre situation dans un pays étranger, ne pouvait vous nommer évoque d'un

des diocèses de France. Mais, je vous le demande, pourquoi ne vous a-t-il pas accordé la suprême faveur de l'épiscopat, avec le titre d'évêque de Mésopotamie, de Samarie , de Jéricho, à son choix-? Un évêque in partibus de plus ou de moins , était-ce une affaire , en vérité ? Vous ne recherchez pas , vous, les gros appointements, les grosses prébendes; vous recherchez le caractère. N'est-il pas vrai que le caractère épiscopal vous aurait suffi et que vous l'auriez emporté de Rome avec joie ?

— Je l'avoue humblement.

— Ah ! si, au lieu de rencontrer Léon XIII au Vatican, vous y eussiez rencontré Pie IX ! C'est Pie IX , tout acquis aux Rois dépossédés pai la Révolution, en Espagne, en France, en Italie, c'est Pie IX qui vous aurait traité selon vos mérites ! Mais Léon XIII !... Du reste, je puis vous confier ce secret, à vous autres : nous surveillons le Souverain Pontife , et Son Éminence Révérendissimele cardinal GomezyCordovayMagnabalI, qui est parvenu à s'insinuer dans ses bonnes grâces au point de lui arracher la pourpre in petto, nous renseigne journellement. Vous com-

prenez que le Roi Très-Catholique ne pouvait laisser tomber en désuétude Pun des privilèges les plus précieux de la couronne d'Espagne :

celui de veiller tout particulièrement sur la cour romaine, de se tenir au courant de ses faits et gestes pour ainsi dire à chaque heure du jour et de la nuit...

— Nous combattons pour rétablir le roi d'Espagne dans la plénitude de ses droits, s'écria le marquis Alvar, et je suis heureux d'apprendre qu'il se montre disposé à n'en abdiquer aucun.

— Remarquez d'ailleurs que le Saint-Siège , si je m'en rapporte à l'opinion des éminents publicistes de notre pays , principalement de Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, paraît devoir jouer un rôle prépondérant, décisif dans les éventualités qui se préparent de toutes parts. Quelle est la question politique , aujourd'hui , où ne se trouve pas amalgamée la question religieuse , et réciproquement? Dieu, quia fini par nous prendre en pitié, a touché le monde du bout de son doigt, et tout aussitôt la religion est devenue la préoccupation générale des esprits. A observer ce qui

se passe, à voir tant d'hommes politiques, indifférents d'ailleurs aux choses de l'Église, à sa vie miraculeuse au milieu des iniquités contemporaines, ne rien pouvoir tenter désormais en dehors d'elle, se mêler si étroitement, si intimement à elle qu'on a pu leur donner le surnom glorieux «d'évêques laïques» sans qu'ils s'en montrassent troublés, ne se croirait-on pas reporté à cette période unique de notre histoire, le grand Moyen- Age, si méconnu , si calomnié , où la Papauté , cette lumière, lumen in cœlo, ruisselait sur le monde jusqu'à l'éblouissement de tous les yeux...

— C'est sublime ! s'écria mademoiselle de Castillet.

— Sublime ! sublime ! répéta mademoiselle d'AIpujaras.

— Mon enfant, soit béni le ciel dont la grâce a bien voulu faire fructifier, au fond de votre cœur, la semence que ma main y déposa, dit orgueilleusement monseigneur Rodriguez.

— Monsieur le comte, vos paroles me remuent profondément, ajouta le marquis Alvar.

— Pardon, mon cher enfant. . . intervint l'abbé Pigeonneau, comme notre jeuoe homme, l'œil

brillant, la narine gonflée , savourait son succès avec des rengorgements superbes.

*— Que lui voulez-vous? s'informa mademoiselle Hombeline, dissimulant peu son ennui.

— Oui, que lui voulez-vous? demanda M. d'Alpujaras d'un accent brutal.

— Monsieur Pigeonneau, vous allez couper le fil de sa pensée à M. Jacques, murmura mademoiselle Isabelle.

— Quel argument pouvez-vous avoir à opposer à réloquence admirable de mon élève ?

— J'en ai un.

— Je vous conseille de le garder.

— Nous vous conseillons de le garder, insista mademoiselle de Gastillet.

— Gardez-le ! gardez-le ! répéta-t-on en cbœur.

— Non, non, qu'il parle ! s'écria Jacques.

— C'est à propos des « évoques laïques » , dit l'aumônier des carmélites sans se départir de son calme.

— Eh bien ? » interrogea Jacques.

L'abbé Pigeonneau, qui , à la grande colère de tous, se posait en adversaire du jeune comte de La Ferrade , monté à des hauteurs inaccessibles, ne s'émut pas le moins du monde de l'air de bravade fanfaronne dont Jacques , qu'il savait d'ailleurs peu sérieux en ce moment , lui avait lancé son interrogation. Il acheva, dans un silence glacé , le dernier morceau de sa grive, qui aurait pu refroidir, appuya sa fourchette, son couteau contre le chevalet d'argent posé à la droite de son assiette, et s'étant au préalable essuyé les lèvres d'un bout de sa serviette damassée :

« Je trouve , dit-il , laissant errer un sourire bonasse sur sa large figure luisante par-ci par-là du jus des grives et du jus de leurs chemisettes

de lard lin, je trouve que ces « évêques laïques » dont vous parlez, — sénateurs, députés, journalistes pour la plupart , — feraient aussi bien d'abdiquer leurs diocèses imaginaires, et, s'ils sont catholiques sincères, de rentrer dans le devoir des simples fidèles, qui est de marcher sous la houlette des véritables pasteurs élus par Dieu. .. Des évêques laïques ! Est-il possible d'accoupler deux mots exprimant des qualités plus dissemblables!... Les laïques auxquels vous faites allusion , mon cher Jacques , pour avoir usurpé un titre qui ne. saurait leur appartenir, n'usurperont pas la plus mince parcelle d'autorité dans l'Église, soyez tranquille. L'admirable sagesse de Léon XIII — un pape nouveau dans une situation nouvelle — saura repousser le dévoûment intéressé de ces piteux évêques de comédie , renards qui ont revêtu le froc pour manger les raisins de la vigne du Seigneur, et, qui, moyennant l'ivresse que ces raisins sont susceptibles de procurer aux populations largement abreuvées, méditent de les lancer à la conquête de privilèges perdus, à la réalisation d'une ambition qui ne se lasse jamais. Voilà à quelle honte, à quel crime sont capables

LE ROI RÀMJRE 153

de descendre les partis vaincus : c'est , en se l'associant pour des fins purement terrestres , de déshonorer la religion,

— Les partis vaincus ? hurla le marquis d'Alpujaras.

— Mais vous appartenez aux partis vaincus* vous, monsieur l'abbé, dit le théatin Rodriguez, dont le visage parcheminé de vieille femme, sous le feu de quelque grande irritation intérieure, parut se creuser à vue d'œil.

— Je n'appartiens à aucun parti.

— Alors, vous n'êtes plus de l'Église?

— Veuillez vous exprimer plus clairement, Monseigneur.

— Voyons , monsieur l'aumônier des carmélites, l'Église , à laquelle vous lie si étroitement votre ordination , la rangez-vous dans les partis vaincus ou bien dans les partis vainqueurs?

— Je ne range l'Église dans aucun parti; l'Église est au-dessus de tous les partis, et paon avis est, Monseigneur, qu'on rabaisse singulièrement la majesté , la grandeur, la divinité de l'Église, en essayant de la mêler aux tristes passions qui agitent nos temps troublés. Je com-

m LE ROI RAMIRE

prends que vos « évêques laïques » , avides de posséder le pouvoir, sachant d'ailleurs quels puissants éléments d'organisation sociale résident dans la religion , s'acharnent à tirer l'Église de leur côté pour se servir d'elle, sauf à l'opprimer dès qu'ils n'en auront plus besoin ; mais que le clergé, contre lequel, parce qu'il est placé trop haut, les forces réunies de la terre ne prévaudront pas, donne dans un piège grossier et risque de traîner l'Église à l'ignominie de la politique, comme on traîna son divin Fondateur à l'ignominie de la croix, voilà où je cesse de comprendre.

— Dans ce cas, si je vous entends bien, monsieur, gronda le marquis Alvar, nous qui, en combattant pour le Roi, avons cru combattre pour Dieu, nous nous sommes trompés.

— Vous vous êtes trompés.

— Gomment , s'écria monseigneur Rodriguez, la mort d'Alphonse et de Jean d'Alpujaras, la mutilation du marquis , mes blessures , tout cela subi, enduré, souffert pour la cause du Roi, aurait laissé Dieu indifférent! »

La face joviale de l'abbé Pigeonneau se fît grave jusqu'à la tristesse.

« Monseigneur, dit-il d'un ton accablé, nul icibas ne saurait dire de quel œil il peut plaire à Dieu d'envisager nos actions et de les juger. Moi qui respecte et qui aime M. le marquis Alvar, moi qui vous respecte et qui vous aime, je sais ce qu'a été, ce qu'a valu votre conduite à l'un et à l'autre durant la guerre de la Succession, et, dans l'hommage que je suis heureux de vous rendre, je confonds avec une émotion pieuse Alphonse et Jean d'Alpujaras ; mais je ne saurais engager Dieu dans la question.

— La question du Roi est la question de Dieu, monsieur Pigeonneau ! formula d'autorité le vieux soldat de Zumalacarreguy.

— La question du Roi est la question du Roi, monsieur le marquis, rien de plus; une question absolument humaine, une affaire entre hommes, pour parler plus clairement, et soumise, comme toutes les affaires humaines, sous la pression de circonstances multiples, à des arrangements, à des transactions, à des atermoiements...

— Peut-on rabaisser à ce point la monarchie, « ce rayonnement de Dieu sur la terre», comme a écrit le comte Joseph de Maistre ! » articula Jacques avec indignation.

Et, par-dessous la table, il pinça l'aumônier des carmélites jusqu'au sang. M. Pigeonneau qui, soit lassitude, soit alourdissement occasionné par la digestion, semblait rendre les armes, se cabra presque à ce pincement aigu.

« Parlez, mon enfant, si vous avez quelque chose à dire », fit-il /

Jacques, de plus en plus mystérieux, allongea la main vers sa tante, marquant par ce geste qu'en effet il avait quelque chose à dire; puis, s'inclinant à gauche , il chuchota à l'oreille de l'abbé:

« Pour un Pigeonneau amusant, comme vous l'êtes d'ordinaire, ce que vous nous déclamez là n'est pas drôle. Peste ! quel homme d'État se cache au Garmel de Lormières ! . . . Mais n'importe, je suis enchanté de vous voir traiter par-dessous jambe cet âne bâté de Rodriguez. Sont- ils ignares, ces Espagnols, et êtes-vous fort, vous ! Seulement, attention! quand je vais reprendre les cartes, ne contrariez pas mon jeu. Si vous êtes sage, je m'occuperais d'arranger un sort à mademoiselle d'Alpu jaras, nà ! »

Ce ne fut pas de l'ahurissement, ce fut de la

LE ROI RAM1KE iip

stupeur chez le pauvre abbé. Qu'avait-il fait, qu'avait-il dit qui autorisât le comte de La Ferrade à lui tenir ce langage décousu, débraillé, qui le salissait comme un outrage ? Connaissant Jacques depuis l'enfance, ayant été plus d'une fois appelé à remplacer auprès de lui son précepteur, quand une aventure de guerre réclamait la présence de celui-ci à la frontière espagnole, quelque familiarité à la longue était résultée de ces rapports anciens. Mais, en nulle circonstance, ce jeune homme , étourdi, inconsidéré , battant la campagne chez mademoiselle de Gastillet et à Paris, ne s'était permis de lui adresser un mot mal séant. Qu'allait-il advenir de tant d'insolence et de folie? Une chose atteignait l'aumônier dans l'intimité de l'âme : c'était que les scènes extravagantes où s'abandonnait le comte de La Ferrade éclatassent en présence de mademoiselle d'Alpujaras. Dieu! si elle, pétrie aux idées, aux sentiments de son père , venait à flairer la comédie dans l'attitude, dans les discours de Jacques ! Ayant habilement sondé le cœur d'Isabelle, encore qu'elle fut restée sous la direction, sous la griffe du révérend père Rodriguez, il avait eu le pouvoir, en s'aidant de

l'évêque diocésain, de la faire sortir du Carmel, et, depuis, il n'avait manqué aucune occasion de réveiller chez mademoiselle de Castillet, en l'avivant de toutes ses forces, un ancien désir de la vieille dévote de marier son neveu à la fille du marquis. Il trembla de s'être laissé trop naïvement attendrir aux rêves, aux doléances , aux mélancolies de mademoiselle d'Alpujaras, et d'avoir commis une faute en lui ouvrant la porte du monastère, où elle aurait fini par guérir d'une douce blessure et, qui sait? par trouver la paix. M. Pigeonneau, plein de la pensée d'Isabelle, sur la tête de qui il voyait toujours le couvent suspendu comme une menace, leva vers elle des yeux troubles, des yeux paternels. Ciel!

Jacques lui parlait à voix basse , et le plus joli sourire éclairait le visage de la jeune fille adorablement épanoui. Que pouvait-on lui dire pour que ses traits , graves il n'y avait qu'une seconde, se fussent soudain à ce point illuminés? Ce brave homme de prêtre , qui , au rebours de beaucoup de ses confrères, diminués, racornis, pétrifiés dans l'exercice des fonctions sacerdotales, avait, lui, par un fond de richesse native,

sucé dans l'Eglise « le lait de toutes les tendresses humaines », à ce tête-à-tête des deux jeunes gens, éprouva un tressaillement qui lui fut, dans ses angoisses actuelles, plus qu'une joie, une consolation. Les deux enfants s'entendaient au bout du compte, et certainement Isabelle serait heureuse.

A cet instant même, mademoiselle d'Alpujaras, toujours abreuvée aux paroles de Jacques comme à quelque coupe invisible d'amour, ne put réprimer un éclat de rire, qui s'élança de son gosier clair et vibrant comme un trille de rossignol.

« C'est donc bien spirituel ce que vous raconte tout bas votre voisin, mademoiselle?

demanda monseigneur Antonio Rodriguez, les yeux acérés et luisants comme les pointes de deux épées.

— Oh ! très spirituel, dit Isabelle avec une aimable folâtrerie que personne ne lui avait encore vue.

— Oui, oui, très spirituel, ajouta l'aumônier des carmélites, disposé plus que jamais à appuyer les jeunes gens, bien qu'il ignorât le sujet de leur causerie à bâtons rompus.

iôO LE ROI RAMIUE

— Pourrait-on savoir de qui ou de quoi il s'agit ? insista le protonotaire, soupçonneux.

— Il s'agit.., » dit-elle.

Elle s'arrêta net.

« Parlez, mademoiselle ! ordonna le marquis Àlvar. De qui ou de quoi s'agit-il ?

— Il s'agit de... de M. l'abbé Pigeonneau.

— Oui, oui, s'empressa de dire l'aumônier, il s'agit de moi.

— Et que vous apprenaif-on de nouveau, mademoiselle, sur M. l'aumônier du Garmel ?

repartit obstinément le vieux théatin, en proie à la curiosité ecclésiastique, la plus intraitable des curiosités.

— Vous ne vous fâcherez pas au moins, monsieur l'abbé ? demanda Isabelle, implorant son pardon d'un regard qui eut quelque chose de filial.

— Moi, me fâcher contre vous, mademoiselle !

dit le bonhomme ses trois mentons en danse.

Ah ! par exemple! je voudrais voir ça...

— Eh bien, monsieur l'abbé, puisque vous le permettez, M. Jacques me disait que c'était une grande honte pour l'Église de receler dans sou

sein un républicain de votre espèce. Il vous a appelé M. l'abbé Prosper Danton, M. l'abbé Prosper de Robespierre, M. l'abbé Prosper Marat, que sais-je encore? et je n'ai pu me tenir de rire, vous comprenez ...

— Et vous avez bien fait, ma chère enfant, ma bien chère enfant... Riez. Vous ne riez pas assez. Moi, je suis si heureux de vous entendre rire, même à mes dépens !

— Il me semble qu'à l'avenir je rirai plus que par le passé, » articula-t-elle en rougissant, mais emportée à un contentement intime qui l'enlevait.

Elle rit, en effet, cédant à ces transports involontaires d'un cœur que la passion, cette fête de la vie, dilate pour la première fois ; puis, les lèvres encore vibrantes :

« N'est-il pas vrai, monsieur l'abbé Prosper de Robespierre, que vous ne guillotinerez personne, ici ? »

Mademoiselle de Castillet, Jacques, M. Pigeonneau pouffèrent bruyamment, tandis que monseigneur Rodriguez et le marquis d'Alpujaras, abasourdis, penchés l'un vers l'autre, échan-

162 LE ROI RAMIRK

geaient des paroles vives, sifflantes comme des balles carlistes, en quelque jour de bataille, de l'autre côté des Pyrénées.

Méric, aux écoutes derrière la porte de la salle à manger, l'entre-bâilla doucement.

« Peut-on servir le dessert ? demanda-t-il.

— Servez-le ! » répondit mademoiselle de Castillet y Castilla.

Méric se précipita, et Cussette derrière lui pour l'aider. La table fut débarrassée avec lenteur, puis surchargée de fruits magnifiques : poires, raisins, sorbes, nèfles , petites fraises des bois ; il y avait même deux assiettées d'azeroles, ces pommettes microscopiques, d'un goût'si particulier.

« Méric ! Cussette ! » ordonna Jacques aux domestiques, leur service achevé.

Ils comprirent et décampèrent.

« Il est certain , dit le jeune homme , qu'au

milieu des vicissitudes du siècle, l'Église courrait de grands périls, s'il y avait dans son sein beaucoup d'ecclésiastiques imbus des principes de M. l'abbé Pigeonneau...

— Ah çà ! . . . interrompit l'aumônier.

— Ces principes sont des plus subversifs , poursuivit Jacques imperturbable, car, à mon avis, ils ne tendent à rien moins qu'à mettre en discussion la divine primauté du Pontife Romain...

— La primauté du Pontife Romain ? s'écria l'autre, ahuri.

— M. le comte de La Ferrade est dans le vrai, dit M. d'Alpujaras, fort agité ; vos principes révolutionnaires mettent tout en discussion dans ce monde...

— Et dans l'autre, puisque, d'après... je ne sais quel Père , « l'Église est ensemble et en même temps le Royaume d'ici-bas et le Royaume de làhaut ».

— « Le Royaume », monsieur Pigeonneau, articula fortement monseigneur Rodriguez , « le Royaume », entendez-vous ? et non pas « la République. »

— Assurément , ce serait très réjouissant ,

LE ROI RAMIKE 165

insinua Jacques, si Ton pouvait dire : « la République du ciel, » au lieu de dire : « le Royaume du ciel » ; malheureusement aucune langue humaine ne s'est risquée jusque-là.

— Un mot, je vous prie..., implora le pauvre abbé.

— C'est inutile, tonna le marquis.

— Cependant...

— Taisez - vous ! lui enjoignit l'intolérant Rodriguez.

— Ceci est trop fort ! »

P'un coup de griffe, il arracha sa serviette, retenue grâce à un nœud au collet étroit de sa soutane, par dessus le rabat, et fit mine de se mettre debout. Mais au moment où il allait reculer sa chaise, il éprouva sur son pied gauche, aux environs du gros orteil, à l'endroit même où avait pris racine, depuis des années, un oignon fort douloureux, un élancement si vif, si aigu, si cruel, qu'il ne sut retenir un cri.

« Aïe ! gémit-il.

— Cela vous apprendra à vouloir nous échapper, quand j'ai encore besoin de vous, lui soupira Jacques.

— Est-ce que vous vous trouvez mal, monsieur l'aumônier ? lui demanda mademoiselle Isabelle.

— Ce sont mes cors, mon enfant.

— Tant pis pour vous! observa M. d'Alpujaras.

— Dieu vous punit ! ajouta charitablement monseigneur Rodriguez.

— Mais enfin , monsieur l'abbé , interrogea mademoiselle Hombeline, est-il vrai que vous soyez républicain ?

— Mademoiselle, je suis prêtre.

— Ce n'est pas la même chose , murmura la vieille fille, intimidée par l'air d'extraordinaire dignité dont M. Pigeonneau venait de répondre à sa question.

— Ah ! certes non, ce n'est pas la même chose, puisque c'est tout juste le contraire » , repartit Jacques.

Et reprenant son vol d'étourneau à casser tous les vitres de la maison :

« Je vous prie, ma bonne tante et mademoiselle; je vous prie, Monseigneur; je vous prie, monsieur le marquis, de me permettre de revenir au grave sujet que je touchais tout à l'heure et de négliger M. l'abbé Prosper Pigeonneau.

LE ROI RAMlRË 167

— Négligeons-le, crièrent deux voix, à l'autre bout de la table.

— Donc, les affireux principes modernes, tout de révolte contre Dieu et contre son Christ, auront beau pénétrer certaines consciences ecclésiastiques, nous savons de façon pertinente qu'à Rome ils ne sauraient prévaloir. Le cardinal Gomez y Gordova y Magnaball, qui nous édifie chaque jour, non seulement sur les rapports de Léon XIII avec les gouvernements, mais aussi sur les plus intimes pensées du Pape , surveillé à la loupe par notre agent , — ces mots : « surveillé à la loupe», qui sont de mon invention, ont beaucoup amusé le Roi, — le cardinal Gomez y Cordova y Magnaball ne cesse de nous envoyer des nouvelles rassurantes. Certes, Son Èminence Révérendissime s'indigne parfois des lenteurs que met le Saint-Siège à prendre une attitude plus franchement monarchique vis-à-vis des évoques de France, de ceux d'Espagne , de ceux d'Italie, de ceux du monde entier, en proie à la Révolution ; il voudrait voir Léon XIII, comme n'eût pas manqué de le faire Pie IX, de belliqueuse mémoire j puiser des armes au vaste

m LE ROI RAM1RE

arsenal de l'Église, et frapper les royaumes rebelles et leurs usurpateurs, d'excommunication, d'interdit, que sais- je ?... Nous modérons un si beau zèle, encore que nous en apprécions, le bien fondé, et, tout dernièrement, j'ai été chargé d'écrire une dépêche qui aura peut-être mis plus d'un plomb dans l'aile à notre agent, trop disposé à prendre son vol par-dessus les toits, vers les hauteurs du ciel où nous irons tous recevoir, un jour , la récompense de nos efforts , merces copiosa in cœlis.

— Il sait toute l'Écriture par cœur ! s'écria mademoiselle Hombeline.

— Et que disait cette dépêche au cardinal Gomez y Gordova y Magnaball? s'informa monseigneur Antonio Rodriguez, ne résistant pas à l'envie de connaître les relations du Roi avec l'Église dans leur intimité.

— J'ignore, Monseigneur, si je dois..., murmura Jacques avec embarras.

— Nous vous en supplions, monsieur le comte, insista le marquis Alvar.

— Moi aussi, je t'en supplie, mon enfant, dit mademoiselle de Castillet.

— Et moi également je vous en supplie, monsieur Jacques, soupira mademoiselle d'ÀN pujaras.

— Votre dessein à tous serait-il de me faire manquer à mon devoir?» s'écria Ramire II dans un éclat de colère effrayant.

Personne ne bougea.

« Monsieur le comte , dit enfin le lieutenant de Zumalacarreguy , toujours intrépide, nul ici ne songe à vous arracher des secrets que vous avez juré de garder fidèlement. Pour moi, il ne me déplaît en aucune façon de tout ignorer. Je sers le Roi ainsi que je sers Dieu, aveuglément. Vous pouvez vous taire, si votre conscience ne vous laisse pas le droit de parler.

— Ma conscience ne me reprocherait rien, monsieur le marquis, si je rapportais à des gens éprouvés au feu, comme monseigneur Rodriguez et vous, la dépêche au cardinal Cordova. Le Roi ne répugne aucunement à initier les Grands de son royaume à la marche de ses affaires, lesquelles, je le repète, sont les leurs. Malheureusement, la dépêche en question, calquée du reste, sur le modèle de la plupart des dépêches éma-

170 LE KOI RAMItlË

nées de notre chancellerie , est conçue en des termes qui non seulement ne vous permettraient pas d'en saisir le sens véritable, mais qui provoqueraient le trouble dans vos esprits et peutêtre le scandale...

— Monsieur, le langage du Roi, quel qu'il soit, ne saurait provoquer parmi nous que le respect, interrompit M. d'Alpujaras, réellement scandalisé.

— Voyons cette dépêche, voyons ! dit le protonotaire apostolique, brûlé par son envie comme par une flamme.

— Il reste bien entendu, reprit Jacques après une pause de deux minutes, que chacun de vous se rend compte des difficultés énormes que doit rencontrer un prince dépossédé de ses états à correspondre avec les agents secrets qu'il entretient, non sans peine , auprès des cours étrangères, auprès même de la cour qui devrait être la sienne et dont les plus criminels attentats l'ont chassé ?

— Nous nous rendons compte de ces énormes difficultés, dirent tous les convives, l'abbé Pigeonneau excepté.

— De ces embarras , que vous n'imaginerez

jamais aussi grands qu'ils le sont dans la réalité, a dû résulter, pour notre diplomatie, déracinée de son centre naturel, errant à travers un monde ennemi, un langage à part, seulement intelligible pour les initiés, et où se perdent infailliblement toutes les polices de la Révolution. Chaque phrase de nos dépêches est une serrure que vous vous éverturiez en vain à ouvrir, si le Roi, confiant en votre loyauté, ne vous en avait au préalable livré la clé... Et tenez I comprenez vous un traître mot de ces deux lignes, début de la dépêche au cardinal Gomez y Cordova y Magnaball :

« Je ne vis toujours que pour Isabelle, et je » m'occupe d'elle incessamment. Mais il ne faudrait » pas qu'Isabella prît le parti de me quitter... »

— Isabelle ? interrompit le marquis Àlvar.

— Isabella?... interrogea mademoiselle de Castillet

— Vous donnez votre langue aux chiens , n'est-il pas vrai? dit Jacques, oubliant une seconde, dans le vertige qui l'entraînait, et la gravité et le

langage diplomatiques. Que serait-ce si je vous citais la dépêche en entier !

— Citez-la, mon ami, nous vous en prions, articula le protonotaire Rodriguez. Peut-être finirons-nous par démêler quelque vague lumière.

— Vous le voulez? La voici. »

Jacques se prit fermement la tête dans les deux mains, et, les coudes sans façon appuyés sur la table, réfléchit.

« Qu'allez -vous faire? lui murmura l'abbé Pigeonneau.

— Je vais forcer le coffire-fort de MM. Poitrasson et Fils, banquiers à Lormières.

— Un peu de respect...

— Vous ne vous amusez donc pas , vous ?

Pour moi, c'est crevant !.. »

Et, considérant son auditoire attentif :

— J'aurais besoin d'une plume, d'une goutte d'encre et d'un chiffon de papier, articula-t-il, accablé sous le poids de grandes, de très grandes préoccupations.

— Méric! appela mademoiselle de Castillet. .

— Si un crayon et une feuille de mon calepin de voyage vous avaient suffi?... dit le théatin.

— Ils me suffiraient amplement.

— Mademoiselle ? interrogea le maître d'hôtel.

— Veux-tu bien nous laisser la paix, toi! »

s'écria Jacques, détonnant comme une bombe.

Cette colère brusque produisit un effet terrible, non seulement sur Méric qui détala à toutes jambes, mais aussi sur l'assistance qui haletait de curiosité. Songez donc, elle allait connaître la pensée, toute la pensée du Roi !

Cependant le protonotaire apostolique, dont la petite main sèche tremblait d'émotion , avait fini par déboutonner trois boutons violets de sa soutane neuve, et par insinuer ses doigts jusqu'à une large poche intérieure de son habit romain. Un joli calepin, relié en moire violette, avec fermoir en or, étincela.

— Le charmant bijou ! dit mademoiselle d'Alpujaras.

« C'est un présent de Son Éminence Révérendissime le cardinal Giovanni Finella. »

L'objet, comme la mitre en pâte de la croustade, passa sous les yeux de chacun, et chacun,

LE ROI RAMIKE 175

en le touchant, de louer l'élégance de ce mignon petit cahier, dont les pages dégageaient comme un parfum de Rome, du Vatican surtout, ce coin privilégié.

« Je respire à plein nez l'odeur des élus », dit pieusement mademoiselle de Gastillet y Gastilla.

Jacques ouvrit avec dévotion le calepin de Monseigneur.

« Tiens ! tous les feuillets sont blancs , fit-il, étonné.

— Je comptais écrire mes impressions de voyage au seuil des Apôtres, ad limina Apostolorum, au fur et à mesure que je les ressentirais, dit le moine de Vitoria. Puis j'ai renoncé à ce projet. Rome, le Vatican, le Saint-Père méritent mieux que des notes rapides et nécessairement sans portée. Je suis en train de dresser le plan d'un ouvrage en plusieurs volumes...

— In-folio ? demanda Jacques.

— Ce format fut le format préféré des grandes publications monastiques; les Bollandistes l'ont employé; mais il est redoutable, et ma plume, peu prolixe, peu exercée. . .

— L'in-folio est, en effet, le format des Acta Sanctorurn...

— Nous causerons une autre fois de mon ouvrage, mon enfant... Pour le moment, si nous revenions à la dépêche ?. . . »

Jacques tira un crayon d'argent retenu dans une coulisse violette .

— Je vais récrire mot pour mot ce document précieux ; il me sera plus facile , l'embrassant d'un regard tout entier, de vous en fournir l'explication après. Je commence, et je pèse sur certaines expressions :

« Je ne vis toujours que pour Isabelle , et

» je m'occupe d'elle incessamment. Il ne faudrait

» pourtant pas, quand je négocie un emprunt

» avec madame Sterling , qxx'Isàbella prît le

» parti de me quitter. Je sais qxx'Isàbella incli-

» nera vers l'opinion qu'il plaira à Mérifons de

» lui donner de moi. Il importe donc que cet avis

» me soit plus favorable dans l'avenir qu'il ne

» me l'a été dans le passé. Au poste éminent où

» je vous ai placé , vous devez avoir assez de

» crédit pour amener le Révérend Griffitt à agir

LE ROI RAMIRK 477

» sur Mérifons. . . Le Révérend Qriffitt , qui » tient les catholiques d'Isabella , surtout ceux » de Becky, est en mesur , à la veille des élec- *> tions générales de l'Empire, d'obtenir de Méri- » forts quelque chose pour Isabelle. Du reste, » je déteste profondément Isabella, cette Isa- » bella d'une autre religion que la mienne, ca- » pable de m'être infidèle au commandement de » Mérifons, et me sens plus que jamais attaché » à ma chère Isabelle qui , si vous vous mon- » trez à la hauteur de votre mission, ne peut » tarder de m'ouvrir ses bras. Que Dieu vous ait » en sa sainte et digne garde ! »

Chacun regarda dans l'espace, les yeux effarés comme l'esprit.

« C'est du chinois que je viens de vous débiter apparemment ? dit Jacques , levant sur les convives un nez railleur, tout frémissant, tout joyeux,

— Ma foi, je me perds dans ce grimoire, je l'avoue, balbutia monseigneur Rodriguez, qui essayait encore de deviner tout en parlant.

— Moi, je voudrais bien savoir, ajouta le

marquis d'Alpujaras, ce que viennent faire, dans un document diplomatique , les noms d'Zsabelle, d'Isabella, de Griflltt , de Mérifons?..i

— Comment, vous à qui il a été accordé d'accompagner le Roi à travers les champs de bataille, vous ignorez encore que Sa Majesté, en souvenir de la plus grande reine de l'Espagne, Isabelle-la-Catholique, appelle souvent son royaume du nom d'Isabelle ?

— Monsieur le comte, excusez-moi, je l'ignorais absolument, répondit le vieux soldat avec humilité.

— Et Isabella ? interrogea mademoiselle de Gastillet, la mémoire effleurée par de vagues souvenirs.

— Personne ici n'étant capable d'expliquer Ténigme au fond de laquelle une situation douloureuse condamne la chancellerie du Roi à cacher sa pçnsée, je n'hésite pas à vous traduire la dépêche adressée à Son Éminence Révérendissime le cardinal Gomez y Gordova y Magnaball.

Et, lisant dans le calepin :

« Je ne vis toujours que pour V Espagne, et

LÉ RO;i RAMIRE 179

» je m'occupe d'elle incessamment. Il ne faudrait » pourtant pas, quand je négocie un emprunt avec » Y Angleterre, que la Prusse prît le parti de » me quitter. Je sais que la Prusse inclinera » vers l'opinion qu'il plaira à M. de Bismarck » de lui donner de moi. Il importe donc que cet » avis me soit plus favorable dans l'avenir qu'il » ne me l'a été dans le passé. Au poste éminent » où je vous ai placé, vous devez avoir acquis » assez de crédit pour amener Léon XÎII à » agir sur M. de Bismarck... Léon XIII, qui » tient les catholiques de la Prusse, surtout ceux » de la Bavière, est en mesure, à la veille des » élections générales de l'Empire , d'obtenir de » M. de Bismarck quelque chose pour Y Es- » pagne. Du reste , je déteste profondément la » Prusse, cette Prusse d'une autre religion que » la mienne , capable de m'être infidèle au com- » mandement de M. de Bismarck , et me sens » plus que jamais attaché à ma chère Espagne > » qui, si vous vous montrez à la hauteur de » votre mission, ne peut tarder de m'ouvrir ses » bras. Que Dieu vous ait en sa sainte et digne » garde ! »

180 LE KOI RAMIRE

Jacques, sérieux comme un juge qui vient dé rendre une sentence capitale, se leva, et, allant à monseigneur Rodriguez , lui restitua son calepin violet , après en avoir arraché la page contenant la dépêche, page qu'il déchira en menus morceaux d'un geste violent, comme avec dépit.

« Ma tante , dit-il , vous ordonnerez à Méric ou à Gussette de recueillir minutieusement sur le parquet ces fragments de papiers épars et de les jeter au feu. Il ne faut pas qu'il reste trace de ceci. »

Il regagna son siège et se rassit tranquillement. Chacun le dévorait des yeux, même Pabbé Pigeonneau, inquiété par cette dépêche macaronique, où revenaient tour à tour les noms d'Isabelle et d'Isabella. Pour l'aumônier des carmélites, le jeune comte de La Ferrade, poursuivant « sa partie », demeurait le même garçon sans cervelle de tout à l'heure, et pourtant il ne pouvait se défendre d'un vague espoir* Jacques, évidemment s'occupait d'Isabelle. Il avait mis beaucoup de temps à lire son galimatias diplomatique, après avoir mis encore plus de temps à l'inventer; il avait dû s'interrompre souvent,

et chaque fois il s'était retourné vers mademoiselle d'Alpujaras, lui adressant tantôt un sourire, tantôt un mot. Pourquoi, lorsque son visage venait de revêtir un caractère de gravité tout à fait exceptionnelle, se détendait-il tout à coup? Pourquoi, lorsque sa bouche articulait des pa- , rôles de six pieds, était-elle capable de lancer un trait ? Ce n'était pas Don Carlos qui se débattait entre l'Espagne et la Prusse, c'était Don Ramire qui flottait entre Isabelle et Isabella.

« Quelle drôle d'idée a eue le Roi d'appeler la Prusse Isabella, dit mademoiselle Hombeline, qui, peut-être, n'avait pas oublié complètement Isabella Griffitt et sa photographie.

— Trouvez quelque chose de plus spirituel, ma tante, si vous le pouvez.

— Par exemple, pour l'Espagne, le surnom $ Isabelle qu'il plaît au Roi de lui donner, s'explique tout naturellement par le souvenir d'Isabelle-la-Catholique, comme vous l'a fait remarquer M. le comte de La Ferrade, observa d'un ton satisfait le marquis Alvar.

— Le nom le plus comique, ajouta monseigneur Rodriguez, est celui sous lequel Sa Majesté cache

le Souverain Pontife. Léon XIII s'appelant le Révérend Griffitt, voilà une merveille, et je rirais bien, si, sous ces formes plaisantes créées pour dissimuler à des investigations ennemies les intérêts de notre cause, il ne s'agissait d'un Pape et d'un Roi.

— Pour moi, ce qui m'amuse le plus dans cette extraordinaire dépêche, dit M. Pigeonneau, cédant à l'entraînement général, c'est le prince de Bismarck affublé de cette appellation grotesque : Méri forts. Le Révérend. Griffitt était une merveille, en effet ; mais Mérifons est un chefd'œuvre. Mérifons!...»

Il éclata à gorge déployée.

« Qui, je vous le demande, poursuivit-il, qui reconnaîtrait Bismarck dans Mérifons?... Mérifons!... Pourquoi pas un autre nom que celui de Mérifons? L'esprit du Roi, du premier coup, est tombé sur celui qui convenait le mieux au terrible chancelier de fer. Assurément, Mérifons nous fournit bien le caractéristique de l'homme... Mérifons !... C'est admirable ! . . . »

Il rit de plus belle, et toute la table rit avec lui.

Au milieu de la grosse gafté qui enlevait la salle, Jacques, qui ue riait pas, lui, glissa ces mots à l'aumônier des carmélites :

« Allez-vous bientôt, finir de me tanner ! Vous commencez à me porter sur les nerfs avec votre Mérifons...

— Mademoiselle ! cria Gussette par le trou delà serrure, le café est bouillant.

— Portez-le ! » répondit mademoiselle de Castillet y Castilla, qui n'avait jamais été si folâtre, ne s'étant jamais sentie si heureuse.

D'élégantes tasses en pâte tendre de Sèvres furent déposées sur la table par Méric, et Cussette, tenant en main l'antique cafetière d'argent, ventrue, massive, aux armes des Gastillet y Castilla, remplit lentement les fines porcelaines jusqu'au bord. Mademoiselle Hombeline, purifiée au feu d'une piété ardenle, avait cent fois, mille fois, essayé de laisser, au fond du creuset où elle brûlait incessamment ses imperfections, sa passion immodérée pour le café.

Sa nature, faite de bonne heure, par une sorte de tradition de famille, à l'arôme, à la sensation, à l'excitation d'une liqueur incomparable, s'était révoltée, et elle n'avait rien obtenu. C'était elle-même qui, ayant reçu d'Espagne les grains précieux par l'entremise officieuse de

quelque contrebandier carliste, les mondait, les' choisissait, les mêlait, les torréfiait, les moulait Dès la première gorgée, la vieille fille, satisfaite, sourit à Gussette.

« Il est exquis, » lui dit-elle.

La servante, très au courant des goûts de sa maîtresse, éprouva une joie profonde. .

« Tant mieux ! » osa-t-elle murmurer, passant par dessus les lois de l'étiquette, très rigoureusement observées à l'hôtel Gastillet, lois qui ne permettaient pas à un domestique de répondre à Mademoiselle quand Mademoiselle avait du monde.

Jacques aussi connaissait les faiblesses de sa tante, son incroyable gourmandise pour le café, et il l'observait d'un œil attentif, d'un œil avide. H se disait :

« Quand ses deux pommettes saillantes, dures, rugueuses comme de grosses têtes de clous, auront perdu quelque chose de leur couleur jaunâtre, qu'une flamme légère les allumera, que, sous l'influence d'un bien-être surnaturel de l'estomac se communiquant à toute la machine, elles sembleront moins ridées, moins sèches, je re-

viendrai à la charge hardiment. Que de billets doux de mille francs ne lui ai-je pas arrachés à l'heure idéale du café, la seule heure du berger, du reste, que ma pauvre sainte tante ait jamais connue 1 »

Jacques, au moment de la porter à ses lèvres pour la troisième fois, leva sa tasse avec enthousiasme :

« Il est divin ! s'écria-t-il.

— Le mot divin, appliqué à des choses purement terrestres, n'est pas juste, mon cher enfant, observa monseigneur Antonio Rodriguez avec douceur.

— M. Jacques voulait dire : « Il est excellent », intervint d'un ton ingénu mademoiselle d'Alpujaras, présentant à ses lèvres, puis la retirant, sa tasse, où le soleil venait d'accrocher un rayon et qui demeurait suspendue au bout de ses doigts mignons comme un splendide bijou.

— Il est excellent , en effet , opina le marquis Alvar.

— Moi, je préfère un petit verre de fine Champagne bien vieille à votre eau noire de la Mar-

Unique ou de Java, dit l'abbé Pigeonneau , un peu déçu de n'apercevoir sur la table ni bouteille ni carafon.

— Mon café, de l'eau noire ! riposta mademoiselle Hombeline, se rebiffant.

— Que voulez - vous ., mademoiselle ? ce n'est pas un crime : je ne l'aime pas.

— Et qu'aimez-vous ?

— Oui, qu'aimez-vous ? demandèrent MM. Rodriguez et d'Alpujaras.

— Mon Dieu, s'il restait encore un doigt de ce vieux cognac mis en fût , vers 1834, entre deux batailles, par le comte Guilhem de Gastillet y Castilla lui-même, veuillez m'excuser, mademoiselle, je ne refuserais pas de le boire.

— Il en reste », dit la dévote , ne sachant réprimer sa moue dégoûtée.

Elle remit un trousseau de clés à Cussette.

« Peut-on aimer l'eau-de-vie à ce point! »

s'écria Jacques.

Et, considérant l'aumônier d'un air de dédaigneuse commisération :

« Quand on s'adonne , comme vous , à l'eaude-vie, et qu'on a l'honneur d'êlre prêtre, peut-

être conviendrait-il au moins de satisfaire son vice avec de la chartreuse du révérend père Garnier, au lieu de se jeter tête baissée dans la fine Champagne.

— Qu'y faire, mon ami? je déteste la chartreuse.

— Et les Chartreux aussi peut-être?

— Certes!

— Quoi ! vous détestez les Chartreux ? interrogèrent furieusement et à la fois mademoiselle de Castillet, monseigneur Rodriguez, le marquis d'Alpujaras.

— Et tout particulièrement le révérend père Garnier.

— Que vous a-t-ilfait? demanda mademoiselle Isabelle, émue du débat.

— Ce qu'il m'a fait 1 . . . Croiriez-vous , mademoiselle , que le révérend père Garnier vient acheter des eaux-de-vie jusqu'à Lormières, et cela pour les gâter ensuite dans sa pharmacie du Dauphiné 1 C'est une abomination de troubler ainsi l'œuvre de Dieu. »

Il ne put se contenir plus longtemps et rit à faire trembler les vitres des fenêtres dans leurs

châssis. À cet instant même, la flamme que Jacques attendait impatiemment rougit les pommettes de sa tante. L'heure propice à son dessein sonnait à grands coups. Il eut un geste magnifique. Gussette etMéric s'enfuirent.

— Dans la dépêche que Sa Majesté adressait à Son Éminence Révérendissime le cardinal Gomez y Cordova, il est une phrase incidente qui ne vous a pas suffisamment frappés. Cette phrase menue, jetée comme au hasard dans un document d'importance majeure, cachait sous sa mince enveloppe les préoccupations les plus douloureuses. Le Roi, toujours bouillant aux choses de la guerre, à l'exemple de son aïeul de France Henri IV, toujours disposé à rouvrir la lutte et à courir le premier sus à l'ennemi, voudrait être en mesure de lancer demain une armée formidable de l'autre côté des Pyrénées, pour marcher victorieusement sur Madrid. Par malheur, il ne le peut pas...

— Pourquoi ne le peut-il pas ? interrompit monseigneur Rodriguez.

— Croit-il que nous n'avons plus de sang à son service? dit M. d'Alpujaras...

— Le Roi ne peut pas lancer une armée for-

midable de l'autre côté des Pyrénées, par la raison bien simple qu'il n'a pas d'argent.

— Alors , il compte sans le secours de Dieu ? interrogea le moine illuminé de Vitoria.

— Alors, il compte sans notre secours ? ajouta le non moins illuminé combattant de Bilbao.

— Le Roi compte sur le secours de Dieu et sur notre secours à tous... Mais, autorisez une expression un peu vulgaire : le Roi n'a pas le sou.

— Et il s'arrange pour négocier un emprunt avec madame Sterling? insinua M. Pigeonneau d'un ton vaguement persifleur.

— Autrement dit la riche Angleterre.

— Pensez-vous que la négociation réussisse ?

— Si elle réussira ! . . .

— J'ai lu pourtant, qu'à Londres la célèbre maison de banque Goutts avait fait la sourde oreille aux propositions du Roi. »

Jacques arrêta sur l'abbé Pigeonneau des yeux terribles .

« M. l'aumônier des carmélites de Lormières qui veut en savoir plus long que moi ! dit-il avec un haussement d'épaules.

— Quelle prétention ! murmura mademoiselle de Castillet, offensée.

— Je vous conseille , monsieur l'abbé, articula aigrement le protonotaire apostolique , de continuer à boire votre eau-de-vie et de ne pas vous mêler d'affaires qui ne sont les vôtres en aucune façon.

— Dieu merci I riposta-t-il d'un air joyeux.

— Qu'est-ce à dire, monsieur l'aumônier?

s'écria le marquis Alvar, se cabrant.

— Auriez-vous l'intention de nous reprocher d'être ce que nous sommes , des Espagnols dévoués à leur Roi jusqu'à la mort ? demanda monseigneur Antonio Rodriguez , blanc de fureur.

— Moi!... Ah! par exemple!... J'admire, au contraire, l'abnégation sublime de M. le marquis d'Alpujaras , et j'admire aussi votre abnégation, Monseigneur. Je me demande seulement si un Roi , fût-il légitime , mérite de si grands , de si généreux sacrifices...

— Le Roi , c'est l'Espagne , monsieur l'abbé ! répliqua le moine Rodriguez.

— Le Roi , c'est la patrie ! » ajouta véhémente* ment le marquis Alvar.

Puis, après une minute, d'une voix singulièrement assourdie :

« Le Roi , c'est ma fortune perdue ; le Roi , ce sont mes deux fils morts; le Roi, c'est ma fille qui ne trouvera pas l'époux que sa naissance, son rang lui permettaient d'espérer ; le Roi , c'est moi-même errant sans pain dans un pays étranger. Voilà pourquoi le Rui eât mon idolâtrie. J'honore, j'aime le Roi de toute la force des souffrances endurées, de toute la force des souffrances que je suis prêt à endurer encore pour lui. »

Sur les joues rudes du vieux soldat coulèrent de rares, de petites larmes. Tous les convives, atteints, furent debout. Mademoiselle d'Alpujaras s'était jetée au cou de son père et essuyait ses pleurs avec des baisers.

« Vous savez bien , lui disait-elle sanglotant , que moi je n'attends personne et que je ne suis pas malheureuse,.. Je vis auprès de vous, cela me suffit. . Que Dieu nous laisse de longues années l'un près de l'autre, et je ne regretterai rien... rien... D'ailleurs, nous reverrons l'Espagne... »

'Ses sanglots redoublèrent à ce mot. Mademoi-

selle Hombeline r pleurant à chaudes larmes, parvint, non sans peine, à arracher la jeune fille au bras unique de son père qui, n'ayant nulle conscience d'une aussi vive étreinte , la serrait à l'étouffer. Isabelle, redressée, entre mademoiselle de Castillet tremblant de la tête aux pieds, et monseigneur Rodriguez luttant contre une émotion qui tordait son corps frêle comme une flamme , Isabelle, redressée , regardait autour d'elle avec stupeur. Jamais biche forcée, qui, moyennant des crochets adroits, a pu enfin éviter la meute hurlante, n'eut d'yeux plus eftarés , plus éperdus.

« Ciel 1 qu'elle est belle ! qu'elle est belle ! » pensa Jacques, l'admirant dans sa peur, dans son chagrin , dans ses larmes , qui la faisaient nouvelle pour lui.

Et , osant un pas vers elle :

« Mademoiselle, lui dit-il , vous reverrez l'Espagne, et qui sait si Dieu ne voudra pas que vous y rentriez au bras de cet époux que votre naissance et votre rang vous permettent d'espérer ? Il se trouve peut-être, sur la terre d'exil, quelqu'un que la Providence vous a dès longtemps réservé. »

Mademoiselle d'Alpujaras tressaillit , mais elle n'eut pas un mot. Tout le monde à son exemple se taisait. M. Pigeonneau pleurait comme un arrosoir.

Après de longues minutes de trouble , d'attendrissement , les tasses de café n'étant vidées qu'à demi , chacun des convives reprit sa place autour de la table , même mademoiselle d'Alpujaras , à qui Jacques avait offert son bras très gracieusement pour la reconduire vers son siège. La jeune fille était dans un bouleversement profond. Pourquoi son père s'était- il exalté à ce point? Certes, elle l'avait entendu souvent parler de l'Espagne , de Jean et d'Alphonse morts pour la cause du Roi ; mais elle ne l'avait jamais entendu pousser les cris déchirants qui venaient de lui échapper. Isabelle se trompait : toutes les fois que les hasards d'un entretien, soit à l'hôtel Gastillet , soit au palais de l'évêché dont il était l'habitué, avaient amené son père à toucher un mot de la situation de

l'Espagne, de la situation du Roi, de sa situation personnelle , il l'avait fait dans les mêmes termes poignants d'indignation et de douleur. Seulement , en ces diverses rencontres , elle ne se trouvait pas dans les dispositions morales où elle se trouvait aujourd'hui. Jadis, — il y avait longtemps que le marquis n'avait laissé déborder l'amertume de son cœur, — quand il se plaignait dans le garni misérable de la rue des Missions, refusant de mordre au pain de cendre de l'exil trop dur à mâcher, Remportant jusqu'à vouloir saisir une arme pour aller seul à la frontière , y rouvrir seul les hostilités, y mourir seul glorieusement , elle l'écoutait dans la tristesse , dans l'abattement; mais leur malheur à tous deux étant la conséquence d'une guerre que Dieu,«leur soutien et leur bouclier », selon les expressions du révérend père Rodriguez, se réservait de terminer bientôt par une victoire éclatante, elle attendait, et laissait passer, sans en éprouver toute la violence , des imprécations qui devaient finir. Tout à l'heure, le désespoir de son père l'avait meurtrie, presque tuée. Ne lui semblait-il pas encore que son âme s'en allait? Pourquoi

désormais n'avait-elle plus la force de supporter des assauts déjà endurés, déjà subis avec tant de courage ? Hélas ! elle l'ignorait. Elle savait cette chose unique : les paroles de son père l'avaient traversée d'outre en outre , comme des traits aigus , et son sang s'épanchait par vingt blessures abondamment.

Pauvre enfant ! elle aimait Jacques de La Ferrade, et, dans cet amour obstinément combattu, victorieux de tous les obstacles, résidait le secret de ses atroces souffrances actuelles. Que son père eût parlé ce matin, elle lui aurait opposé la même résignation angélique qu'autrefois. Main* tenant, elle avait revu Jacques ; Jacques était là près d'elle; elle avait échangé des regards, des paroles avec lui ; aimant, elle pouvait se croire aimée, et, par son cœur, par tout son être ouvert pour ainsi dire à l'aspiration de celui qui devait venir, la désolation de son père s'était insinuée jusqu'à ses entrailles et subitement l'avait glacée d'épouvante. — « Le Roi, c'est ma fille , qui ne trouvera pas l'époux que sa naissance et son rang lui permettaient d'espérer. » — Quelle phrase meurtrière! Au comble

de ces enthousiasmes , au comble de ces élans abandonnés, sublimes, qui portent si haut dans l'étendue du ciel immense la femme ou l'homme qui aime, cette phrase horrible l'avait atteinte comme une balle, et elle était tombée sur le sol, les ailes fracassées, le souffle éteint, les yeux noyés dans les derniers pleurs.

Isabelle pourtant, au fond de ses tortures, en dépit d'elle , conservait un peu d'espoir. Depuis plus de deux heures qu'elle entendait Jacques respirer, parler à son côté, il lui avait paru à plusieurs reprises qu'il s'occupait d'elle. Une fois n'était-il pas allé jusqu'à lui prendre son pain sur la table, et à le dévorer avec un redoublement d'appétit ? A n'en pas douter, cela avait été pure distraction de sa part; à n'en pas douter, elle ne devait attacher à cela nulle importance, et tout de même cela l'avait touchée à l'âme délicieusement. Et la mèche de ses cheveux dont il s'était emparé, quand un souffle venu des bords de l'Arbouse, — le souffle le plus doux qui l'eût caressée de la vie, — avait mis sa chevelure en danse, l'éparpillant dans tous les sens ! Elle avait manqué de se trouver mal à ce coup droit frappé

sur son cœur. Une observation encore la ravissait, lui apportait la certitude entière de son bonheur : le revirement opéré dans les idées de Jacques, dans sa situation à Paris. C'était tout au monde, autrefois, quand il traversait Lormières, car il n'y séjournait guère, si on parvenait à lui arracher un mot sur les affaires du parti. Le révérend père Rodriguez, son père, encore chauds de quelque bataille livrée dans la province de Guipuzcoa, avaient beau l'exciter, essayer de le remuer, lui remettant sous les yeux l'image de Guilhem de Gastillet y Gastilla fusillé par un général christino, il paraissait médiocrement touché et répondait à des discours enflammés par des monosyllabes où perçait la plus complète indifférence, le plus accablant ennui. Quel autre homme Jacques était devenu ! . . .

Il y avait un point noir pourtant : Isabelle ne comprenait pas l'attitude plus que singulière de M. l'abbé Pigeonneau vis-à-vis de Jacques, depuis le commencement du déjeuner. Comment 1 c'était lui, lui-même, M. Pigeonneau, qui, cent fois, chez les carmélites, l'avait entretenue de Jacques, et, comme elle s'épanchait dans son sein, lui

avait un soir indiqué la porte du monastère en lui soufflant à l'oreille discrètement : « Sortez d'ici et j'arrangerai toutes chose» avec mademoiselle de Gastillet », et maintenant il s'évertuait à embarrasser Jacques, à le contrecarrer, à le poursuivre 1 Pourquoi ces attaques répétées ? M. Pigeonneau ne pensant sur rien ni sur personne comme le révérend père Rodriguez, elle était peu surprise, de temps à autre, d'entendre l'aumônier échanger des paroles vives avec le théatin , lui 'envoyer un lardon piquant : elle assistait à cette petite guerre chaque jour. Mais elle ne revenait pas de son étonnement, de sa stupeur, lorsque M. Pigeonneau s'oubliait jusqu'à taquiner, jusqu'à traquer Jacques qu'il aimait. Véritablement , lui qui s'était vanté d'aplanir les obstacles qui la séparaient de celui dont elle rêvait sans trêve, de celui à la conquête de qui elle s'était élancée par-dessus les murailles du cloître, il prenait un beau chemin pour assurer ce grand résultat 1 II ne réfléchissait donc pas , cet excellent M. Pigeonneau, il ne réfléchissait donc pas que, si Jacques, venu providentiellement à Lormières pour la sauver, abandonnait tout à

coup la partie, elle retombait, elle, sous la domination, sous le joug cruel de monseigneur Rodriguez, et que nul, cette fois, n'aurait la puissance de l'arracher à une destinée pitoyable , ni son père, ni mademoiselle de Gastillet, ni l'évêque de Lormières, ni lui-même, M. Pigeonneau, quoi qu'il pût entreprendre, quoi qu'il pût machiner ? En cette suprême détresse , elle eut un frisson qui la fit trembler comme un roseau, et ses lèvres pâles murmurèrent, au milieu de la plus entière confusion de ses sentiments et de ses pensées :

« Réfléchissez, monsieur l'aumônier... Je vous en conjure, réfléchissez, mon unique ami... »

Hélas ! le malheureux abbé, il ne faisait pas autre chose, et c'était justement parce qu'il réfléchissait trop à la situation violente, tragique de mademoiselle d'Alpujaras qu'à diverses reprises, par un mot plaisant capable d'amener quelque diversion à des propos jugés par lui dangereux, il avait interrompu Jacques brusquement. Cela sautait aux yeux : si le jeune homme se laissait emporter plus longtemps à sa fantaisie vertigineuse, il était perdu et Isabelle était perdue avec lui. — Isabelle perdue! — M. Pigeonneau sentait

ses paupières se gonfler de larmes, et son cerveau s'obscurcissait. C'était bien la peine d'édifier de si beaux projets avec mademoiselle Hombeline 1 Mais comment prévoir que la première fois que l'hôtel Castillet reverrait Jacques Ferrier de Là Ferrade, il reverrait un insensé I Lui qui, depuis plus de six mois , attisait le feu allumé par Dieu même au fond du cœur de mademoiselle d'Alpujaras, persuadé qu'un de ces matins, Jacques, rassasié d'aventures, abreuvé de dégoûts , reparaîtrait à Lormières, comme il reparaissait dans ses grandes lassitudes , et qu'il y demeurerait pris ! Il le connaissait si bien ! Jacques ne lui avait-il pas, autrefois, fait confidence des erreurs de sa vie pour les déplorer? Quand l'archiprétre Turlot supposait des maîtresses dans la ruine totale de M. le comte de La Ferrade , quand le révérend père Rodriguez , par un amour-propre naturel de précepteur, ne voulait pas que son ancien élève fût soupçonné, lui, l'humble abbé Pigeonneau, sur un banc perdu du parc, écoutait l'histoire complète des désordres de Jacques , et faisait la connaissance approfondie de maintes petites dames, de maintes petites demoiselles,

LE ROI RAMIRE *(tf

tout particulièrement de Jane Becky, une jeune personne de peu de moralité, mais du meilleur appétit. Certes, il avait acôablé Jacques, qui s'ouvrait à lui préférablement à l'archiprêtre Turlot ou au révérend père Rodriguez, de reproches fort durs ; mais en fin de compte, il l'avait embrassé sur les deux joues, lui promettant de s'occuper de lui désormais, et, « puisqu'il aimait les femmes », de le marier à la prochaine occasion.

Le marier !

M. Pigeonneau considérait stupidement son petit verre de fine Champagne, et l'idée ne lui venait pas d'y toucher. Sa tête était à des préoccupations confuses qui la remplissaient de bourdonnements d'abeilles comme une ruche. S'il avait su auquel de ces bourdonnements il devait entendre ! Il ne savait pas, et regardait autour de lui, les yeux aussi vagues, aussi troublés, aussi indécis que la pensée. Corpulent comme il l'était, son malaise lui fit redouter, une seconde, l'apoplexie. S'il allait mourir, s'il allait être terrassé là sur place ? Il se secoua d'un effort désespéré et trempa ses lèvres dans la vieille eau-de-vie du comte Guilhem... Tiens I il se trouvait mieux tout

204 LE ROI HAMIRE

à coup. Quelle bonne chose tout de même, cette fine Champagne ! quel cordial souverain ! Tout son monde qu'il distinguait mal, noyé dans une vapeur grise, il le vit clairement, nettement. Chacun autour de la table avait une attitude recueillie, inclinée, presque douloureuse, même Jacques, tout à l'heure si gai, tout à l'heure si fou. Il ne touchait plus à sa tasse aux trois quarts pleine, il semblait l'avoir oubliée. M. Pigeonneau, à qui revenait goutte à goutte l'intelligence de la situation, — le cognac certainement contribuait à en dissiper les ombres, — M. Pigeonneau remarqua une chose qui lui fut plus délicieuse que le plus délicieux baiser de son petit verre : Jacques, en dépit de la consternation où il était tombé, de temps en temps relevait le front imperceptiblement et dirigeait vers Isabelle des regards timides, des regards honteux tels qu'il ne lui en avait jamais vu. Evidemment, ces regards imploraient, demandaient pardon.

« Ah ! mon cher Jacques, que vous avez été Cruel avec toutes vos histoires de cardinal, de roi, d'emprunt ! » lui murmura-t-il , ramassant sur le parquet sa serviette qu'à dessein il venait de laisser couler de ses genoux.

Le jeune homme se précipitant à son tour et s'emparant de la serviette à toutes griffes :

« Je vous en conjure, mon ami, ne dites rien... Je partirai par le train de quatre heures, au lieu de partir par le train de dix.

— Vous partirez ?

— Je suis un misérable.

— Vous, un misérable ?

— Voilà.

— Vous l'aimez donc ?

— Est-ce que je suis digne de mademoiselle d'Alpujaras ? #

— Certainement..., certainement...

— Eh bien ! vous n'êtes pas difficile pour elle.

— Je vous chéris tous les deux, moi.

— Tant pis pour vous !

— Jacques, mon cher enfant, si vous vous en allez, elle est capable d'en mourir.

— Bah! vous la guérirez.

— Je vous croyais bon...

— Il faut que je le sois, en effet, puisque je pars sans un sou vaillant.

— Alors , dès que l'emprunt négocié par Je

206 LE ROI RAMIHE

Roi avec l'Angleterre aura été conclu, vous pensez , monsieur le comte , que la guerre sera reprise ? »

C'était le marquis Alvar qui lançait cette question à brûle-pourpoint, comme des nues.

Jacques eut l'air de ne pas entendre. Sa blague tournant au tragique, il y renonçait.

Du reste , pour l'instant , une préoccupation unique emplissait sa tête : décamper. Par intervalles, il éprouvait une sorte d'étouffement dans cette antique salle à manger, rarement ouverte, avec ses murailles tachées de moisissure, ses meubles qui champignonnaient. Quand aspireraitil le grand air des montagnes, emporté vers Lùchon à toute vapeur ? Cette séquelle d'Espagnols, prenant feu à tout propos comme un paquet d'allumettes , l'excédait à la fin. Il allait planter là les héros anonymes de sa tante et s'élancer à travers champs.

« Voyons , monsieur le comte , s'il vous est permis de parler sans trahir votre devoir, faites-

208 LE ROI RAMIRB

moi la grâce de me répondre, insista M*. d'Alpujaras.

— Et que diable voulez-vous que je vous réponde? s'écria-t-il furieux.

— Monseigneur Rodriguez et moi , devonsnous nous préparer?

— Vous préparer à quoi ?

— A partir.

— A partir pour où ?

— Pour la frontière.

— Êtes-vous fou !

— Jacques , c'est M. le marquis d'Alpujaras qui te parle, dit mademoiselle de Cas tille t.

— Oh ! pardon , monsieur le marquis, balbutia- t-il, pardon... Veuillez m'excuser... Si vous saviez toutes les idées qui se croisent dans mon cerveau !

— A cause de cet emprunt sans doute ? demanda monseigneur Rodriguez.

— Justement, à cause de cet emprunt... Il est certain que mon escarcelle, présentement, est plus sèche que le Mançanarès. »

Ses lèvres ébauchèrent un sourire. Puis, se reprenant :

« Encore une fois , pardon : quand je parle de mon escarcelle, vous entendez bien qu'il s'agit...

— De l'escarcelle du Roi, acheva M. d'Alpujaras... Nous entendons, monsieur le comte, nous entendons parfaitement, et, pour moi, je ne saurais vous tenir rigueur du trouble où je vous vois et qui vous vient tout entier de la gêne où se trouve Sa Majesté.

— Quand je songe, en effet. . . Mais non, monsieur le marquis, permettez-moi de me retirer... E vaut mieux que je m'en aille, je vous assure. »

Et, d'un mouvement brusque des jarrets, il se mit debout vivement.

« Vous en aller ! vous en aller I répétait le marquis Alvar, abasourdi.

— Eh quoi ! mon Jacques, tu veux nous quitter? se lamentait mademoiselle de Castilïet.

— Mais, mon enfant, il n'y a pas de train maintenant, dit monseigneur Rodriguez.

— Il est quatre heures dix minutes », soupira mademoiselle d'Alpujaras, levant vers un vieux cartel dédoré ses yeux de pervenche, humides d'une rosée de pleurs.

L'abbé Pigeonneau, bouleversé dans l'intimité de son être, n'y alla pas par quatre chemins. Au moment où Jacques, résolu à opérer sa retraite, s'avançait vers sa tante pour prendre congé d'elle, il le saisit à bras-le-corps et le retint énergiquement.

« Je vous promets qu'il ne s'échappera pas de cette prison , s'écria le brave homme , dont une émotion violente faisait trembler la voix.

— Monsieur Pigeonneau ! » gronda Jacques, qui se hérissa de tous ses poils à cette étreinte inattendue.

Mais l'aumônier, très robuste malgré un demeurant d'asthme, sans sonner mot, le souleva et le rassit sur sa chaise doucettement, '

« Très bien ! très bien I s'exclama-t-on à la ronde.

— Très bien ! » répéta à son tour Jacques, se sentant un peu ridicule et voulant faire bonne contenance.

Puis, menaçant l'aumônier des carmélites de son poing fermé, ce qui acheva d'égayer l'autre bout de la table :

« Puisqu'il vous plaît de me retenir pour me

voir pousser à bout cette comédie , lui dit-il au milieu du brouhaha des rires et des caquets, soyez satisfait. Seulement , je vous en préviens, la pièce est à mon bénéfice et j'empocherai la monnaie. »

Il dirigea des yeux attristés vers M. d'Alpujaras qui, juste à cet instant même, le considérait avec attention.

« Ah ! monsieur le marquis ! monsieur le marquis!... gémit-il.

— Quoi donc , monsieur le comte ? demanda le vieux gentilhomme, tressaillant de toutes ses fibres.

— Vous vous souvenez certainement de Dionis Perez ?

— Dionis Perez?...

— Dionis Perez y Bermudez?

— Je vous assure, monsieur le comte...

— En Catalogne , étiez-vous avec Cabrera ou avec Elio ?

— Monseigneur Rodriguez et moi, nous étions, en Catalogne, avec Cabrera.

— Je m'explique alors que vous n'ayez pas

connu Perez, qui ne quitta jamais l'état-major d'Elio.

— Hé bien?

— Eli bien ! Perez m'attend.

— Et où vous attend-il, Perez?

— A Saint-Jean-de-Luz... Un caboteur américain nous apporte dix mille fusils Rémi n g ton... Chut !

— Dix mille fusils ! s'écria le marquis Alvar, qui eut sur sa chaise un bondissement d'enthousiasme.

— C'est quelque chose, ça, dix mille fusils, grommela le protonotaire apostolique , dont les paupières eurent un léger battement sur ses petits yeux de vautour.

— Perez connaît sur la côte un port perdu, Cibourre, où nous débarquerons sans trop de difficulté, pense-t-il, nos approvisionnements militaires, car le caboteur n'apporte pas seulement des fusils, mais aussi des cartouches pour les mettre en train. De Cibourre, armes et munitions seront nuitamment transportées par des hommes à nous en un endroit de la chaîne pyrénéenne

LE ROI RAHIRE ïl3

dont j'ai juré de ne révéler le nom à âme qui vive...

— Enfin on va s'y remettre 1 articula M. d'Alpujaras avec un long soupir de soulagement et achevant de vider sa tasse d'un trait.

— Enfin! se contenta d'ajouter monseigneur Rodriguez, les dents trop serrées, le cœur trop gros, pour en dire davanlage.

— Oui, mais voilà le chiendent, pour employer une expression de ce pays : le caboteur demeure toujours au large et refuse d'accoster, reprit Jacques.

— Il a donc peur ? tonna le mutilé de Bilbao.

— Monsieur le marquis, ces Américains sont très positifs.

— Cela nous importe bien, vraiment !

— ... Et la maison Mill and Sons, de New-York, — 227 e avenue, — a jeté avant-hier un de ses commis dans un canot pour venir déclarer à Perez, en faction sur la côte, qu'elle ne débarquerait pas un remington si, au préalable, le prix de la fourniture n'avait été acquitté par le Roi.

— Quels misérables, en effet, ces Américains!

— Il faut reconnaître, à la décharge de la ma;-

son Mill and Sons, de New-York, — 227° avenue, — que le Roi, comptant sur le succès immédiat de son emprunt avec la maison Norton and G , de Londres, — Piccadilly, — avait pris rengagement de payer sa commande dès la livraison sur un point indiqué du territoire espagnol ou du territoire français... Vous devinez le désespoir de Perez, condamné à voir peut-être repartir pour l'Amérique les armes qui, Dieu aidant, nous conduiraient à Madrid. Il m'est tombé avant-hier à l'improviste sur les bras, à Luchon. Il s'arrachait de rage les dernières touffes de ses cheveux blancs... Ah! quel homme!

— Quel grand cœur! dit mademoiselle Hombeline.

— J'ai immédiatement envoyé un télégramme au Roi...

— Où est-il le Roi en ce moment? demanda M. Pigeonneau, lançant un nouveau bâton dans les roues.

— Est-ce que cela vous regarde, monsieur ?

— Cela ne vous regarde pas ! crièrent ensemble monseigneur Rodriguez, M. d'Alpujaras et mademoiselle de Gastillet.

— ... Sa Majesté m'a répondu tout de suite.

Je vous prie seulement de ne faire aucune attention au style de la dépêche chiffrée du Roi. C'est surtout quand, au lieu d'employer quelque messager éprouvé, les circonstances nous con^ traignent à recourir au télégraphe, que nous devons nous préoccuper de dépister les polices qui nous guettent...

— La dépêche ! nous vous en supplions, monsieur, la dépêche! interrompit le marquis Alvar, haletant.

— « Sac bientôt garni. Emprunt boulotte à » Pall-Mall. Affaires iront à la papa, si trouvez un » acompte de mille livres, sterling pour Mill and » Sons. » — En vertu des pouvoirs à moi dévolus par Sa Majesté elle-même, j'ai renvoyé Perez à Saint-Jean-de-Luz avec l'ordre formel d'entrer sans retard en négociations avec le commandant du caboteur et de lui faire la proposition suivante : Versement de la somme de mille livres sterling, — soit vingt-cinq mille francs, — à la livraison des dix mille fusils, c'est-à-dire demain; le reste du paiement renvoyé à la conclusion de l'emprunt du Roi avec la maison de banque alle^

mande RothpfalThauser, à Londres, — Pall-Mall...

— Avez-vous des nouvelles de la négociation, mon cher enfant? interrogea le protonotaire apostolique.

— Si j'en ai, Monseigneur, si j'en ai !... Un télégramme de Perez m'a appris hier soir que MM. Mill and Sons recevraient vingt-cinq mille francs et débarqueraient les dix mille remingtons... Chut!

— Ces fusils reviendront à cinquante sous pièce , ce n'est pas cher, murmura M. Pigeonneau.

— Mais, monsieur l'abbé, vous ne comprenez donc pas? dit le marquis d'Alpujaras. Le Roi ne donne qu'un acompte. . .

— Cet acompte est-il donné?

— Parbleu !

— Permettez, monsieur le marquis, reprit Jacques, permettez !... A cette heure, Perez, aidé d'hommes sûrs, emmagasine secrètement nos remingtons en quelque endroit secret de la montagne ; mais il a jusqu'à demain midi pour effectuer son versement.

— Et il ne sera pas en mesure, peut-être?

continua Pigeonneau.

— Perez y Bermudez sera en mesure , monsieur, répliqua M. d'Alpujaras. Le Roi a contracté un engagement d'honneur, et le Roi ne fera pas banqueroute à l'Amérique.

— C'est que le roi Ramire est fort pauvre, si vous ne le savez pas.

— Il s'agit bien du roi Ramire ! s'écrièrent tous les convives avec une explosion de fou rire.

— Pardon, je croyais..., balbutia Pigeonneau qui prit un air très attrapé.

— Il se pourrait, poursuivit Jacques, quand

après ce débordement joyeux le silence fut rétabli, il se pourrait que le rapprochement fait entre deux princes, dont l'un régna sur la Castille et l'Aragon, dont l'autre régnera sur toutes les Espagnes, ne fût pas aussi dénué de sens qu'il le paraît tout d'abord. Si Ramire, dépouillé de la couronne et du manteau, tendit la main aux riches musulmans de Grenade et de Cordoue, Carlos, dépouillé lui aussi des attributs de la

majesté royale, tend la main aux banquiers de

ia

'M LE ROt RAMIRË

Londres et de Paris. Les Rois sont soumis à de rudes épreuves par la permission du Tout-Puissant...

— Alors, mon enfant, vous n'avez pas les vingt-cinq mille francs nécessaires à Perez ? s'informa le protonotaire apostolique.

— Je ne suis pas en peine, Monseigneur. »

Et, de l'air le plus tranquille du monde :

« La somme annoncée sera remise demain avant midi au mandataire de la maison Mill and Sons, qui l'attend à bord du caboteur. N'ayez crainte, l'honneur du Roi ne court aucun péril... Ici ou ailleurs, je trouverai, dans le délai voulu, les mille livres sterling... dont j'ai le plus pressant besoin. »

Le marquis d'Alpujaras, d'un mouvement impétueux se mit tout à fait debout cette fois. Il vint jusqu'à Jacques, et, simplement, noblement :

« Monsieur le comte, lui dit-il, quand, il y a quelques mois, ma fille cessa d'être postulante au Carmel de Lormières, M. l'abbé Pigeonneau, tremblant pour mon pain, surtout pour le pain d'Isabelle, me décida à réaliser enbloc quelques bijoux que je vendais un à un, au fur et à mesure du be^

LE ROI IIAMIRE S19

soin, et à me constituer une rente, qui, si petite qu'on pût la prévoir, dans une certaine mesure sauvegarderait l'avenir. Les MM. Poitrasson, les plus honnêtes manieurs d'argent que j'ai connus, se sontemployésàcetteopération, et les derniers débris de ma fortune m'ont procuré le mince capital de trente-trois mille francs. Je vous demande de recevoir, soit en totalité, soil en partie, ce capital, que je suis trop honoré de mettre à la disposition du Roi.

— Mais, monsieur le marquis..., balbutia Jacques affreusement pâle.

— Je m'explique votre embarras, monsieur le comte: peut-être, avant d'accepter de l'argent, même du sujet le plus fidèle de la monarchie, êtes-vous dans l'obligation d'obtenir l'agrément du Roi ?

— Oui..., oui...

— Nous avons un télégraphe à Lormières ; lancez une dépêche à Sa Majesté. »

Jacques demeurait abasourdi, et, dans le trouble de son esprit, ne trouvait pas un mot.

« Qu'avez- vous fait, malheureux enfant ! qu'avezvousfait ! » lui soupira Pigeonneau, atterre.

iO LE ROI RAMIRE

Jacques, atteint par une commotion électrique, se planta debout à son tour, et s'inclinant avec respect :

« |Juand je suis arrivé ce matin à Lormières, — ma tante pourrait vous le dire, monsieur le marquis, — dès l'abord, je me suis informé auprès d'elle de l'état de sa fortune, des capitaux qn'elle pouvait avoir de disponibles, je lui ai même parlé, s'il m'en souvient bien, de mille livres sterling qui allaient m'être nécessaires. Ne prévoyant pas l'heureuse circonstance de cette réunion, où j'allais être amené à fournir quelques explications sur les affaires du parti, n'ayant pas du reste de temps à perdre, une seule chose m'importait : décider ma bonne tante à faire encore une fois pour moi ce qu'elle a fait déjà si souvent, un sacrifice d'argent, et voler vers Saint-Jean-de-Luz. Mais à l'hôtel Castillet, sans que j'eusse pu m'en douter, on célébrait une fête, et le temps m'a manqué de m'ouvrir à ma tante Hombeline, sur qui j'avais compté, sur qui je compte maintenant plus que jamais...

— Et tu fais bien, mon Jacques, de compter sur moi, s'écria la descendante du roi Ramire,

enlevée. Je vais envoyer Cussette chez MM. Poitrasson et Fils.

— Mais il me semble, monsieur le comte, insista le blessé de Bilbao d'un ton rude, que mon argent vaut celui mademoiselle de Castillet.

— Aussi, monsieur le marquis, n'est-ce ni votre argent ni l'argent de mademoiselle de Castillet qui va être employé pour le Roi ; c'est le mien.

— Alors, vous, mon cher Jacques?... demanda le protonotaire.

— Moi, Monseigneur, je jouis, par une faveur spéciale de Sa Majesté, d'un privilège que nos souverains accordent rarement à leurs gentilshommes : celui d'être autorisé à me ruiner pour le service du Roi. »

M- d'Alpujaras, convaincu, regagna sa place, et le vieux théatin, courbant la tête, se recueillit.

Au même instant, la porte de la salle à manger s'ouvrant sous une impulsion brusque, parut Méric.

« Mademoiselle, on sonne à la grille*

— Qui sonne ?

fttt LE ROI RAMIRE

— M. Parchiprêtre de Saint-Irénée.

— Messieurs, dit mademoiselle de Castillet, après avoir vidé sa tasse jusqu'à la dernière goutt^ courons recevoir le respectable M. Turlot,

Le respectable M. Turlot, — chez mademoiselle de Castillet y Castillan on ne prononçait jamais le nom de l'archiprêtre de Saint-Irénée sans le faire précéder du qualificatif « respectable », — le respectable M. Turlot était un homme d'une soixantaine d'années, tout petit et tout rond. Il passait pour le casuiste le plus éminent du diocèse de Lormières, et peut-être était-ce à de trop longues stations sur la planchette du confessionnal, où journellement le retenaient des cas de conscience fort embrouillés, fort délicats, qu'il devait son extraordinaire obésité. Si le mot de « boule » pouvait être appliqué à un être humain, et s'il n'y avait pas irrévérence à s'en servir quand il s'agit d'un ecclésiastique aussi recoramandable par le savoir que par la vertu, nous

dirions que le respectable M. Turlot, avec son ventre qui lui avait dévoré les cuisses et semblait sans cesse 1'entrafner en avant, s'offrait aux yeux comme une boule. Au moment où nous le rencontrons, sautillant sur ses pieds trop menus dans la large allée qui, du pont sur l'Arbouse, conduit à l'hôtel Gastillet, il éponge son front ruisselant et, la tête dans les épaules, les bras ramenés, il a tout à fait l'air de rouler vers ses amis.

« Enfin vous voilà, monsieur l'àrchiprêtre , vous voilà ! » lui dit mademoiselle Hombeline.

Elle osa saisir les mains du curé de la cathédrale, embarrassées de son mouchoir imbibé jusqu'au dernier fil, et les lui pressa affectueusement.

« J'arrive trop tard sans doute, mademoiselle? bredouilla-t-il essoufflé.

— Beaucoup trop tard, monsieur l'àrchiprêtre, pour entendre ce que nous avons entendu.

— Alors la partie est finie?... Qui a gagné ? » Le respectable M. Turlot avait sa passion : si

mademoiselle de Gastillet aimait le café, M. Pigeonneau la fine Champagne, le marquis Alvar les poulets de grain , monseigneur Rodriguez l'orne-

LEROIRAMIRE 225

lette aux cèpes, mademoiselle d'AIpujaras un beau cavalier entrevu en songe, lui, aimait le whist à en perdre le boire et le manger.

« Je gage , mademoiselle , reprit-il , que vous «avez fait chelem ».

— Nous n'avons pas joué, mon ami, intervint monseigneur Rodriguez.

— Vous n'avez pas joué ! Qu'avez-vous fait, mon Dieu? »

En même temps que ces mots s'échappaient de la bouche de rénorme bonhomme, Jacques, s'entretenant à l'écart avec l'abbé Pigeonneau, sentit tomber sur son bras quelque chose comme une griffe qui le serrait violemment. C'était la main aux longs doigts osseux de sa tante.

« Viens! viens ! » lui dit-elle.

L'archiprêtre de Saint-Irénée n'avait en nulle rencontre manifesté des sentiments bien tendres pour « M. le comte de La Ferrade », ainsi qu'il affectait d'appeler Jacques. Comme monseigneur Rodriguez, comme l'abbé Pigeonneau, il connaissait le neveu de mademoiselle de Castillet y Castilla depuis son arrivée à Lormières, c'est-àdire depuis le berceau ; mais, esprit plus ouvert

tt<S LE ROI HAMIRE

que le théatiii de Vitoria, cœur moins chaud que l'aumônier des carmélites, caractère aigri par les difficultés de sa carrière sous Tépiscopat orageux de monseigneur Rufin Capdepont, surnommé Monseigneur Tigrane, l'un des prédécesseurs de monseigneur Mical, il n'avait pu se faire autrefois aux taquineries de l'enfant et ne supportait pas aujourd'hui sans mauvaise humeur les ironies de l'homme, qui, de temps à autre, quaiîd il prenait envie à Jacques de reparaître chez sa tante, le piquaient à la peau, lui trouaient la graisse comme autant de flèches barbelées. De toute évidence, c'était à ces dispositions, de longue date peu bienveillantes, que le respectable M. Turlot avait obéi en dénonçant à mademoiselle de Castillet le traducteur des Scènes de la vie cléricale de George Eliot. Aussi l'accueil qu'il fit au jeune comte fut-il marqué d'une excessive réserve, et ce fut tout au monde, si, quand mademoiselle de Castillet, radieuse, lui présenta son neveu, le haut dignitaire du diocèse de Lormières daigna s'incliner imperceptiblement et mâchonner quatre ou cinq mots polis. ~ « Jacques est au service du Roi, monsieur

l'archiprêtre, il est au service du Roi ! dit mademoiselle Hombeline, que tant de froideur offusquait, blessait dans le fond.

— Ah! vraiment? balbutia-t-il d'un air d'incrédulité peu aimable.

— Oui, mon cher ami, appuya le marquis Alvar, M. le comte de La Ferrade est à nous, complètement à nous. Si vous l'aviez entendu nous édifiant sur les particularités les plus intimes de la politique du Roi !

— Je regrette plus que jamais de n'avoir pu me rendre à là gracieuse invitation de Mademoiselle. »

Tout en articulant ces mots d'une voix pâteuse, embarrassée, le respectable M. Turlot, ses deux gros yeux à la fleur de tète arrêtés sur monseigneur Rodriguez , semblait l'interroger. — Pourquoi Monseigneur, qui l'avait visité le matin, ne lui avait-il rien appris? — Mais le vieux théatin, recueilli, morne, occupé sans doute de sa jeune pénitente, mademoiselle d'Alpujaras, qu'il venait d'entretenir tout le long de l'allée, ne voulut pas s'apercevoir des regards qu'on lui lançait.

« Eh bien ! Monseigneur, finiWl par demander.

vous qui, selon les termes de l'Écriture, avez pénétré « jusqu'aux os, usque ad ossa », M. le comte de La Ferrade, que pensez-vous des choses miraculeuses qu'on me rapporte?

— Miraculeuses, en effet, répondit le protonotaire gravement.

— Alors ?...

— Mon élève, qui est, comme vous le savez, le dernier rejeton de toute une souche de Rois, ne pouvait méconnaître longtemps les obligations de sa naissance. La force des principes que je me suis complu à lui inculquer devait triompher tôt ou tard de certaines légèretés du sang.

Jacques, mon Jacques, ne s'appelle plus le comte de La Ferrade, il s'appelle désormais le comte de Castillet y Castilla, et le Roi, en l'initiant aux affaires du royaume, n'a pas fait autre chose que proclamer ses droits et prendre en quelque façon l'engagement de restaurer Ramire II, quand le moment sera venu.

— mon maître ! ô mon cher maître ! » murmura Jacques d'une voix attendrie.

Et soudain, d'un ton plus ferme :

« Messieurs , dit-il avec une solennité émue ,

vous voyez en monseigneur Antonio Rodriguez, simple prélat domestique de Sa Sainteté, le futur primat de Castille, le futur cardinal-archevêque de Burgos. Que Dieu nous vienne en aide ! »

Le théatin reçut un tel coup qu'il luifut impossible d'articuler un mot. 11 demeura bouche béante, le nez frémissant, les yeux noyés.

Plus d'une fois, il était arrivé au respectable M. Turlot, rentrant à Lormières vers les six heures avec l'abbé Pigeonneau, de railler doucement les prétentions royales de mademoiselle de Castillet y Gastilla. Ces jours-là les cartes lui avaient été favorables, et le gain, qui salit, déprave tout ce qu'il touche, le mettait en verve de scepticisme et de moquerie. Aujourd'hui, il était troublé, profondément troublé.

« Ah çàî mais, se disait l'éminent c a suis te, tout en poursuivant vers l'hôtel au milieu de son cortège devenu muet , ah çà ! mais y aurait-il quelque chose de vrai dans ce que j'ai considéré toujours comme des fables ? Il faudra que je me renseigne sur le compte de ce roi Ramire, dont on a la bouche pleine ici. fl me tarde d'être à la maison pour consulter mon Dictionnaire histo-

rique de Feîler...Le bon livre !... Moi, je n'attachais aucune espèce d'importance aux radotages de mademoiselle de Castillet... Je venais faire mon whist, voilà... Il est certain que si j'avais cru Jacques de La Ferrade en passe de coiffer une couronne, j'aurais usé envers lui de plus de ménagements... Certes, il ne s'est pas montré en toutes circonstances parfaitement convenable ; mais, que voulez- vous? un prétendant. . . »

Une envie de rire irrésistible, folle, le prit à la gorge et interrompit son intime soliloque. Épouvanté de la tentation qui le tenait, le tordait, lui relevait les lèvres malgré qu'il en eût, allait lui arracher des éclats capables de le perdre, il fit un effort suprême de volonté et regarda dans l'espace éperdument. A quatre heures et demie, le soleil commençait à baisser, et les oiseaux, en quête de leur remise de nuit, voletaient à Pentour des peupliers du jardin. Un chant clair s'éleva des profondeurs du parc.

« Quelle voix ravissante et forte ont ces lo* riots ! s'exclama le respectable M* Turlot, enchanté de trouver cela.

— Il y a beaucoup de loriots en Biscaye, dit

le marquis Alyar. Le soir où expira Zumalacarr reguy, je m'en souviens comme si j'y étais encore, un loriot chantait dans un bouquet de chênes aux environs de Bilbao. »

Bilbao ! . . . L'archiprêtre de Saint-Irénée pensa au coup de feu qui, au siège de Bilbao, avait fracassé le bras droit à M. d'Alpujaras ; il pensa à Jean et à Alphonse d'Alpujaras , laissés sur les champs de bataille de l'autre côté des Pyrénées, et l'humeur folâtre contre laquelle il avait lutté un instant, se trouva singulièrement atténuée.

« Quels prodiges ces Espagnols ne pouvaient-ils pas réaliser, pensa-t-il, eux toujours capables de mourir pour leur idée I... D'ailleurs, lui venait ici depuis plus de vingt ans, et ce n'était pas pour y parler politique, mais pour y faire honnêtement sa partie de whist... Tant mieux si les croyances de mademoiselle Hombeline avaient quelque fondement positif dans le passé, et tant mieux surtout si, dans l'avenir, la couronne du roi Ramire devait échoir à Jacques Ferrier de La Ferrade de Castillet y Castilla ! Il est avantageux quelquefois, et il est toujours honorable de connaître un Roi... »

Au bout du compte, tout cela lui était parfaite-

ment indifférent, et, dans son égoïsme tranquille, le respectable M. Turlot savait bien que, présentement, il n'échangerait pas son humble titre d*archiprêtre de Saint-Irénée, au diocèse de Lormières, contre le titre pompeux de futur primat de Castille, de futur cardinal-archevêque de Burgos, au diocèse de Burgos... Bien rassuré pour luimême, encore plus rassuré pour les autres, qui ne l'intéressaient en nulle façon, il hasarda trois menus pas vers Jacques, demeuré à distance avec l'abbé Pigeonneau, et, d'un ton presque affectueux :

« Je vous ai beaucoup aimé dans votre enfance, monsieur le comte...

— Et vous ne m'aimez plus depuis que j'ai quitté le bourrelet? articula le jeune homme avec une nonchalance dédaigneuse et accrochant son pince-nez.

— Pouvez-vous dire cela !

— Pouvez-vous dire le contraire I

— Aurons-nous le bonheur de vous posséder longtemps ?

— Soyez rassuré tout de suite, monsieur Parchiprêtre : je pars ce soif.

' — Mais M. le comte ne fait que toucher barre à Saint-Jean-de-Luz et repique sur nous à toute vapeur, se hâta d'ajouter malignement l'aumônier des carmélites.

— Àhl soupira le respectable M. Turlot, déconfit.

— En effet, mon neveu m'a promis, il n'y a qu'un instant, et il a promis également à M. Pigeonneau, de revenir au plus tôt, dit mademoiselle de Castillet.

— Que vous êtes aimable, monsieur Jacques !

osa murmurer mademoiselle d'Alpujaras d'une voix moins forte, mais infiniment plus ravissante que la voix du loriot, remisé maintenant et ne chantant plus.

— Oui, je suis de l'avis de ma fille : vous êtes très aimable, monsieur, dit le marquis Àlvar.

— Eh I bon Dieu ! que se passe-t-il ? demanda le gros archiprêtre, abasourdi de surprise.

— Ce qui se passe?... ce qui se passe?...

s'écria mademoiselle Hombeline. Vous allez tout savoir, mon ami... Vous vous souvenez du projet qui depuis longtemps?...

— Ma tante, un mot s'il vous plaît, interrompit

Jacques. Avez-vous encore en votre possession cette belle édition espagnole du Romancero, où le révérend père Rodriguez, dans mon enfance, me faisait épeler la chanson du roi Ramire, notre aïeul?

— Ce livre admirable est mon livre de chevet, et je le garde toujours sur ma table.

— Veuillez me le confier pour en lire trois lignes seulement à ces messieurs. »

Comme on touchait aux marches du perron, mademoiselle de Castillet, sans un mot de plus, entra dans l'hôtel, courant à la recherche du Romancero.

Sa tante disparue, et tandis que notre monde s'installait sur des chaises autour d'une petite table en acajou, Jacques, par un geste affectueux, passa son bras au bras de l'abbé Pigeonneau et l'attira un peu à l'écart.

« Écoutez, lui dit-il d'un ton saccadé, indice d'une émotion violente, c'est le dernier ballon que je lance, et je vous prie, quand tout à l'heure il va s'enlever, de l'accompagner de vos applaudissements, comme ne peuvent manquer de le faire vos amis. Vous devinez, je suppose qu'à la fin je dois avoir assez de toutes ces blagues. Le bouquet, et je clos la série. Surtout ne vous avisez pas de m'interrompre, car l'exaspération de mes nerfs n'épargnerait personne, pas même votre mademoiselle d'Alpujaras, que le diable

m LE ROI RAMIRE

.emporte pour le mal qu'elle me fait I Vous aviez bien besoin de concevoir ridée profonde de me marier et, à vos moments perdus, d'inoculer comme un poison cette idée à ma vieille tante de Castillet ! Enfin ce plat de votre façon est cuit à présent, et c'est moi qui suis obligé de gober le morceau... Je l'ai gobé...

— Le morceau?... demanda l'aumônier.

— Il est des morceaux de plusieurs sortes, et, toutes les fois qu'on ouvre la bouche, on n'avale pas une grive, monsieur l'abbé.

— Quel morceau avez- vous donc avalé?

— Et quel autre pouvais-je engouffrer, sinon celui que vous m'avez tendu avec tant de persévérance au bout de votre ligne? Sous vos formes rondes, engageantes, vous êtes un rusé compère, et je crains bien de garder longtemps votre hameçon accroché au cœur.

— Ahl tant mieux I tant mieux! répéta M. Pigeonneau, riant.

— Eh quoi I vous osez rire ! lui dit le jeune homme, furibond. Vous venez de blesser mor^ tellement mademoiselle d'Alpujaras, peut-être

m'ayez-vous atteint moi-môme jusqu'à l'âme, et vous riez I

— Je ne suis pas en peine : un bon mariage vous guérira tous les deux.

— Alors vous vous figurez, monsieur, qu'après avoir raillé sans merci le marquis Alvar d'Alpujaras, n'avoir eu de respect ni pour son âge, ni pour son caractère tout de droiture et d'héroïsme, je suis digne d'aspirer à la main de sa fille ?

— Parbleu!

— Eh bien I moi, je juge autrement la situation que je me suis faite, grâce à vous. S'il vous avait plu de rester neutre entre mademoiselle d'Alpujaras et moi, de ne pas sans cesse me rabattre vers une personne que j'aurais remarquée sans vous, je me serais gardé de pousser mes impertinences à bout, et un retour peut-être eût été possible. Mais vous étiez agaçant, et, pour vous fuir, je me suis enferré jusqu'à la garde. Tant pis pour nous trois !

— Et maintenant?

— A dix heures, je partirai pour Saint-Jeande-Luz.

— Mais vous reviendrez de Luchon?

23a LEROIRÀMIRE

— Jamais!

— Et quand les mille livres sterling des fusils Remington seront épuisées ?

— Je vous demanderai vos douze cents francs.

— Dieu, comme vous l'aimez I

— Voulez-vous vous taire, voyons!... Chut!

ma tante.

— Àh ! cette Gussette, pas plus de cervelle qu'une linotte, pestait mademoiselle de Castillet, descendant les marches du perron. Savez-vous où je viens enfin de découvrir le Romancero, cet ouvrage merveilleux qui ne me quitte pas ? Dans le pétrin, oui, dans le pétrin. Hier je vais montrer à cette sotte de Cussette à confectionner le clocher de la croustade, j'oublie mon livre, et elle me le fourre parmi la farine et les paillassons à pain. Cette fille, elle m'en fait voir de grises depuis quarante ans qu'elle est à mon service! Je fabrique des confitures délicieuses avec les fraises de mes arbousiers. Croiriez-vous que, l'autre jour, recomptant mes pots, — j'en ai présentement quatre-vingt-douze, — je me suis aperçue que Cussette les avait recouverts avec quatrevingts-douze feuilles de parchemin,, arrachées

d'une liasse de mes papiers de famille I Voilà ce que mes gens font des hauts faits, de la gloire du roi Ramire !... Tiens, mon cher enfant. »

Elle tendit à Jacques le Romancero , encore un peu blanc de son séjour parmi la farine et les paillassons du pétrin.

C'était un livre vénérable, à tranche rouge, recouvert en forte basane tigrée. Les coins de la reliure, percés d'innombrables trous , attestaient le travail acharné des insectes rongeurs, qui , à certains endroits, avaient mis le carton à nu. Mainte page, détachée du dos légèrement effondré, bavait sur les rebords, meurtrie, déchirée, tailladée par la dent aiguë des souris et de leurs cousins germains les rats. Jacques, ayant passé et repassé son mouchoir sur l'antique bouquin, l'ouvrit. Le premier feuillet, imprimé en longues lettres maigres, étirées, portait le titre suivant :

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