‹ Le roi RamireChapitre 7 sur 7 · ISABELLA · texte numérisé non relu

ISABELLA

Très calme, il froissa le papier; puis, l'approchant du verre de la lampe , y mit le feu. Il le regarda brûler au bout de ses doigts, silencieu-

sèment. C'est maintenant que Gussette aurait pu lui dire : — « Monsieur le comte, vous êtes plus blanc et plus creusé qu'un mort. »

Il s'avança vers le marquis Alvar. Des gouttelettes de sueur glacée lui perlaient au front. Il chancelait presque.

« C'est donc une mauvaise nouvelle ? lui demanda M. d'Alpujaras.

— Mauvaise, répondit-il avec un eflort. . . Bien que l'emprunt royal ait réussi à souhait, Sa Majesté croit une action militaire inopportune en ce moment...

— Comment , inopportune ! s'écria le mutilé de Bilbao avec un mouvement de révolte.

— Mon ami, le Roi est meilleur juge que nous de l'heure et du moment, intervint monseigneur Rodriguez, et je vous invite à plus de résignation. Nous attendrons.

— Mais les dix mille fusils de Dionis Perez ? insista le marquis, le visage rouge comme un brasier.

— Les fusils sont en sûreté, et il n'est pas dû un sou au mandataire de la maison Mill and Sons, de New-York.

— Et les vingt-cinq mille francs que j'ai là, dans ma poche ? interrogea à son tour mademoiselle de Castillet.

— Ils ne sont plus nécessaires , ma tante ; vous pouvez les renvoyer chez les MM. Poitrasson.

— Ah ça ! et toi, mon bon Jacques, que vastu faire, à présent? Pars-tu toujours pour Saint- Jean-de-Luz ?

— Le Roi m'ordonne d'attendre ses ordres chez mademoiselle de Castillet y Castilla.

— Alors, tu me restes ?

— Je dois obéissance au Roi..., et, à moins que ma présence ici ne déplaise à mademoiselle d'Alpujaras..., » balbutia-t-il , égaré, tombant en défaillance.

« Isabelle 1 » s'exclama le marquis.

L'abbé Pigeonneau , vivement, se pencha vers mademoiselle de Castillet, et, lui ayant murmuré deux mots à l'oreille, sortit du salon, emmenant mademoiselle d'Alpujaras La vieille dévote aussitôt se redressa de toute sa taille; ses traits parcheminés riaient, ses yeux pétillaient. Elle marcha jusqu'au marquis Alvar, et, droite, heu-

reuse , avec une grande dignité , une grande noblesse :

« Mon ami, moi, Hombeline-Conception-Inès de Castillet y Castilla, je vous demande la main de votre fille , Isabelle d'Alpujaras y Huesca y Salvador, pour mon neveu Jacques de La Ferrade de Castillet y Castilla , héritier du roi Ramire , seul prétendant légitime aux trônes de Castille et d'Aragon.

— Ciel 1 gémit le vieillard à ce rude coup inopinément frappé sur son cœur.

— Mon cher Alvar, articula monseigneur Rodriguez, Dieu ne désapprouve pas absolument le mariage, et je ne saurais en vouloir à mon élève de renoncer au cloître de Vitoria, auquel, du reste, je ne pris aucun soin de le préparer. Il est des mariages saints, et vous pouvez consentir à celui de votre fille. »

M. d'Alpujaras regarda Jacques bien en face, lui sourit, et, d'une voix étranglée :

« Dieu m'avait pris deux fils, il m'en rend un : Dieu est la source de tout bien. »

De son bras unique, il étreignit le jeune homme contre sa poitrine, énergiquement.

Cirssette et Méric entrèrent , tenant accrochées aux doigts des lanternes lumineuses comme des phares.

« J'ai sonné le dernier coup , mademoiselle, dit le maître d'hôtel, vêtu d'une soutanelle noire de bedeau.

— Passez devant pour nous éclairer,» ordonna monseigneur Rodriguez.

Isabelle et l'abbé Pigeonneau attendaient au bas du perron.

« Ma fille, dit M. d'Alpujaras, je vous autorise à considérer M. le comte de La Ferrade comme votre fiancé. Vous pouvez prendre son bras. »

La colonne , grossie du nombreux domestique de l'hôtel, s'engagea dans le sentier conduisant droit à la chapelle Saint-Ignace. Les lanternes éparpillaient sous bois des lueurs blanches pareilles à de magnifiques coups de lune. Jacques et Isabelle venaient à la fin du cortège à quelques pas, séparés de tout ce monde qui n'attendait pas d'être agenouillé dans le. sanctuaire pour prier. On percevait des murmures, puis comme le cliquetis sec des chapelets heurtés entre eux. Jacques et Isabelle ne desserraient pas les lèvres ,

trop comblés pour avoir désormais rien à exprimer ici-bas. Cependant monseigneur ofriguez , M. d'Àlpujaras , mademoiselle de Castillet avaient pénétré dans la chapelle, et eux, se retenant toujoursaubras,demeuraient immobiles sur le seuil. Il leur était si doux de s'attarder une minute encore ! Tout à coup , par un accident du ciel , qui se déchira au-dessus de Lormières, la lune, jusque-là emmitouflée de nuages , apparut dans son éclat, dans sa force, et les masses boisées qui enveloppent la ville surgirent avec une surprenante netteté. La vague silhouette d'une maison se dessina là-haut, dans l'obscurité soudainement éclaircie.

« La Châtaigneraie, Isabelle, La Châtaigneraie! » dit Jacques.

« Oui, La Châtaigneraie !... » soupira4-elle.

Ils entrèrent.

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