‹ Le roi René. Regnault et Jehanneton. Introduction, notes et glossaireChapitre 8 sur 13 · REGNAULT ET JEHANNETON | OU LES AMOURS DU BERGIER ET DE LA BERGERONNE · texte numérisé non relu

REGNAULT ET JEHANNETON | OU LES AMOURS DU BERGIER ET DE LA BERGERONNE

ERS my avril, ou temps que la verdeur Jà apparoist, commençant par doulceur Du renouveau issir la fueille et fleur En boutonnant, de laquelle l’odeur Fait devenir l’air serain trop meilleur Qu'il n’a esté par la dure froideur, Que le soleil * a si fort combatue,

Qu'en soy n’a plus la gelée vigueur De dommaiger par sa dure rigueur,

* Comparer avec la 1" partie du Dit de | Poissy où en avril 1400 Christine de Pisan chantait

Le temps nouvel qui adonc commençoit

Et le soleil clerement reluisoit Sur l'erbe vert.

Ne nuit, ne jour, les biens nostre seigneur, Qui semez sont; pourquoy tous en bonheur Les oisillons, si n’ont lors plus de peur D’encommencer leurs doulx chans sans demeur Par amourettes, qui leurs gens cuers argue (1)

Faisans oyr leurs voix qu’à bouche mue (2) Avait esté et celéement (3) tenue,

Sans s’esgayer, renclose pis qu’en mue (4); Mais maintenant leur dure chance mue (5), Car le doulx temps si fort les esvertue

Que du tout ont leur crainte abatue

Et alegée leur très griefve douleur;

Pour ce que voyent la gente herbe menue Jà verdoyer et la branche ramue

Devenir lors espessement fouillue :

Aussi amours jà les occist et tue 25 Par bien amer, dont leur plaisance creue

Est si très fort, qu’il n’y a plus tenue

Que silz ne chantent à contre et à teneur (6).

(1) Opprime. — (2) Muette. — (3) Secrètement. — (4) Cage. — (5) Change. — (6) Ténor.

sm 37

Tant s’esjoyssent ainsi en leur chanter

Que deux à deux vont les buissons hanter, Dedans lesquelx ung chascun lamenter

On les orroit (x), et d’amours guementer (2), En verboyant, sans nuit ne jour ester (3), Si doulcement que c’est à escouter

Plus d’autre rien (4) certes grant mélodie.

Et d’autre part calandres * volleter

Lors commencèrent et en l’air hault monter; Les alloetes en chantant déporter (5)

Par amours c’un à l’autre veult porter,

Et ou blé verd puis à coup se bouter,

Pour leurs gens corps en joye supporter,

Et tant de tours, comme par commédie,

Gentement faire, et d’entente si lie (6), Par vraye amour qui ad (7) ce leurs cuers lie, Que plus ne peut nature, en sa baïllie (8), Faire faire de ce qu’en seigneurie

Soubz soy si a, n’est chose plus jolie;

* Espèce d’alouette.

(1) Entendait. — (2) Se plaindre. — (3) Rester. — (4) Chose. — (5) Se réjouir. — (6) Gaïi. — (7) à. — (8) Garde.

Sur quoy ne scay plus autre rien qu’en die, Si sollassable (1) est leur chant d’escouter

Et leur maintien, sans ce que j’en mesdie; 50 Car c’est, ce croy, trop plus doulce armonie Que d’instrumens, desquelz le son eslie Les cuers des gens : car leur voix très serie (2) Est plus à droit et par fine maïs trie

Bien reiglée que nul ton d’organie,

Par musique, tel qu’on saiche noter

Le merle-mauviz (3), le pinson Recordent bien lors leur leson,

En faisant oyr leur doulx son,

Jà de moult long, par tel façon

Que leur amoureuse tenson (4)

Sent le printemps qu’est en bouton, Ou moitié fleur et reverdie.

Les mouchettes, le grésillon (5), La sigalle et le papillon Et l’avette (6) qu’a l’esguillon,

(1) Agréable. — (2) Sereine. — (3) Grive. — (4) Discussion. — (5) Grillon. — (6) Abeille.

La sincelle (1) et le moucheron,

La grosse mouche et le taon, L’escharbot (2) et autres qu’ont nom Estrange, que nommer ne scay mie;

D'autre part, dedans le bouillon, Chante le petit grenoillon,

Ou quel partout en a foison

En l’eaue coye (3) près l’oresson (4) Qui donne une proporcion 75 De voix doulce haussant son ton,

Leut (5) tout apert par envoisie (6).

D'autre part aussi hault s’escrie,

En chantant son chant, hors desvie (7), Pour l’amour de sa doulce amie, Lequel, soy plaignant, approprie

Sa voix piteuse (8) et très polie,

Par ce qu’amours trop le maistrie (9) Le sauvaige ramier-coulon (10).

(1) Moustique. — (2) Scarabée. — (3) Calme. — (4) Rive. — (5) Luth. — (6) Divertissement. — (7) De vue. — (8) Plaintive. — (9) Maîtrise. — (10) Pigeon.

em 40 =+-

Disant qu’a amours la maistrie (1) De son cuer, sans ce que merie (2) Sa paine soit; Cat tant ravie

Sa pensée est, qu’en sa baïllie

Si n’est plus lors, dont fest follie; La raison si est qu’ennemie

Est de son repox la saison.

Lors ung pasteur doulcement escouter

Va pas à pas, et les verbes noter

Des oisillons, pour au vray raporter,

Par bien choisir et aux autres compter

Où est le ny de l’oiseau chantant cler;

Et, pour mieulx veoir, dessus l’arbre monter Tantost ira savoir que dedans a;

Se oiseaux y a, il les vouldra nombrer;

Et s’ilz sont telz que tost puissent voller 100 En plumes ayent et soit temps d’eulx oster, Incontinent les vouldra emporter

Et descendra, sans le ny point hurter (heurter) Bien doulcement, ne sans faire branler Branche qui soit, ainsi retournera,

(1) Seigneurie. — (2) Méritée.

Puis en chantant aux autres s’escrira :

Je l’ay trouvé le ny où oiseaux a

- Foison petiz, si viengne qui pourra;

La bergière, qui mieulx courir sara (1)

Et qui plustost à moy tout droit vendra (2), Savoir lui fais certes que les ara (3),

Pour ung baiser plaisant et gracieulx.

Lors chascune de courir si fera

Tous ses efforts, et si retruchera (4)

Son chemison ou la cote qu’ara

De bureau (5) gris, que plus inaux (6) sera, Et sur son chef jà ne demourera

Coeffe ne linge; mais trestoute cherra

Sur les espaules la tresse des cheveux,

Lesquelz sont beaux et blons, voire et tieux Que princesse, pour vray dire sans jeux, Ne les a pas, et bouquetez * par lieux,

En lieu de perles ou rubiz précieux,

De violetes, car faire ne peut miculx;

* Terme expressif que l’usage aurait dû conserver pour : ornés de bouquets.

(1) Saura. — (2) Viendra. — (3) Aura. — (4) Retroussera. — (5) Bure. — (6) Léger.

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Et si ressemblent estre pourtraiz ès cieux, 125 Tant son propres; le voir dy de cela.

Et néant moins que les habiz sont vieulx

Que les pouvretes portent; si n’esse dieux,

Soubz le bureau, qu’ilz n’aient très beaux yeux

Et froys (1) visaige et plus gens corps que cieulx (2) Qu’à l’aventure ont habiz oultrageux

Et atours grans, je l’ose dire et vieux (3),

Et me pardoint celle à qui desplaira.

Ainsi doncques la doulce bergerete Trestant courra que couleur vermeillecte Si ara lors, comme belle rosette;

Et quant sera là, son giron apprete,

Pour recuillir l’oisillon qui vollete

Tout en chéant; car encores l’alete (4)

Est si foible qu’il ne peut bien voller.

Et quant tendra les oiseaux 1a fillette, Doulce, plaisant, mignoune et joliete,

El baisera de sa grosse bouchete Le pastoureau, lui faisant telle fete

(1) Frais. — (2) Ceux-là. — (3) Veux. — (4) Oiseau.

ee 43

Que plus ne peut, car le don plus lui hete (x) Que nul trésor; et lors en chançonnete Le Dalalo * commencera chanter.

Et chascune bergère et berger

Tireront là et courront, sans tarder,

Pour veoir que s’est, et puis, pour abréger, 150 Prieront qu’ilzaient desoiseaux ; mais danger(2) La bergeronne leur fera sans changer Quelque autre chose qui soit à parager (3), Et doulcement leur marche là feront.

Et puis après iront tous, sans targer (4), Dessoubz saulles, en l’ombre, eulx haberger Et, comme en dance, l’un près l’autre renger Trestouz ensemble; et puis, sans aracher, Avalleront des branches pour branler

Et par les bouz, pour le conte achever,

Les lieront fort, et dessus s’asserront,

Et en chantant forment (5) s’esbranleront, Les ungs dessus, autres les tireront,

* Le Dalalo, vieux refrain populaire.

(1) Agrée. — (2) Difficilement. — (3) Partager. — (4) Tarder. — (5) Fortement.

Et à la longue d’aventure cherront,

Dont ploureront ungs, autres en riront.

Ainsi le temps gentement passeront,

Comme j’ay dit; puis ès blez s’en courront, Pour chalumeaulx de paille à leur gré faire.

Et d’autre part ès jonchières (1) iront,

Près des fontaines, et là 11z cuilleront

Des jongs tous vers, dont par après feront Gentes caiges, lesquelles tresseront

Ou nausetes o (2) lesquelles prandront

Du ruisselet la lochete, qu’aront

Pour leur soupper moult chière, en leur repaire 175

Le renouveau de doulce prime vaire

Fait à chascun si parfaictement plaire

Le très doulx temps, que nul ne s’en peut taire, = Monstrant soulas (3).

L’un chante hault, et l’autre chante bas;

On ne pourroit aler ung tout seul pas

Que l’en n'’oist voirement (4), à grant tas, Tout alentour,

(1) Marécage. — (2) Nasses avec. — (4) Joie. — (4) Vraiment.

fe 45 —+-

Chanter oiseaux et faire grant rimour (tr);

Et, d’autre part, les paisans au labour

Si chantent hault *, voire sans nul séjour, Resjoyssant

Leurs beufs, lesquelz vont tout-bel charruant La terre grasse, qui le bon froment rent; Et en ce point ilz les vont rescriant

Selon leur nom :

A l’un Fauveau et à l’autre Grison, Brunet, Blanchet, Blondeau ou Compaignon; Puis les touchent tel foiz de l’aguillon

Pour avancer.

ÿ Il n'est si jolis mestier

Com de mener en pasture Les agneaulz sus la verdure Jamais faire autre ne quier Qui verroit ses bergierètes Et ces joliz pastoureaulx Entr'amer par amouretes

Et faire de flours chappeaulx Il diroit qu'il n’est sentier.

(Chanson du Dit de la Pastoure. Ch. DE PiIsan.)

(1) Rumeur.

Pour voir dire : nul ne saroit penser

Toutes choses, ne au vray recenser (1)

Qu’oyent ceulx là, lesquelx ont à passer Lors leur chemin

Pour ce, en ce temps, comme bon pélerin,

Pris à aler et de cuer enterin (2),

Tout à beau pié sans mulle ne roncin *, 200 En ung voyage

De nostre Dame ou quel pèlerinage

Est un grant plain (3) et près d’un verd boucage

Lez (4) le chemin, dessoubz ung hault rivage Où viz fontaine,

Dont l’eau estoit doulce, clère et seraine,

Qui là couroit, sur la grève ou araine (s),

Moult gentement; et lors pour. prendre alaine Je m'’arrestay,

Et mon bourdon en terre je plantay, Dessus lequel les braz joins m’acoutay (6)

* Roncin : cheval de charge, rosse.

(1) Raconter. — (2) Entier. — (3) Plaine. — (4) Prés. — (5) Sable. — (6) M'accoudai.

En remirant l’eaue, que regarday, Très clère et necte,

C’'un pré * mouilloit tout plain de violete

Qui croissoit là, sur l’erbe joliete,

Trop plus d’assez c’une esmeraude, verte, Drue et menue,

Poignant droicte, greslecte et aigue Qui, pour le cours de l’eaue non venue (1), Ung bien petit à la foiz se remue

Très gentement.

Et d’autre part, où l’erbe nullement Ne couvroit l’eau, estoit si proprement 225 Sur le gravier le poisson joliement

Nageant parfois;

* À Gardanne au milieu des prés existait le grand Pesquier que René fit peupler de carpes et de brochets transportés du bassin des Baux et des fossés d'Aix. Cet étang avec chaussade sur mur de soutènement avait : m. 50 de profondeur moyenne et était alimenté par la Fount du Roy qui existe encore.

(1) Non-courante.

La belle loche et le vairon ouvois (1)

Et l’anguillete, la truite et le vindois (2)

Et le gardon * et le becquet tout cois ** Lesquelx saillir

Eussiez là veu aussi prendre et faillir

L’un l’autre à coup, et se venir tappir

Dedans l’erbe, puis hors courre et jallir Sans cesser point.

* Sur le bord de la Maine au nord d'Angers, René avait aménagé un étang où il aimait à se mêler aux pêcheurs qui composaient l’unique voisinage du manoir de la Reculée et pour lesquels il institua un concours de pêche suivi de danses et de beuveries d’où le nom de « Roi des Gardons » qui lui fut donné dans le pays et qui était encore appliqué à son habitation au dernier siècle. Un fait touchant cueilli aux archives de Maine-et- Loire : René baillait, le 16 août 1462, par lettres patentes gratuites le pré de la Savate à Angers à un certain « Michau Enquetin pouvre home pescheur, à ses héritiers et aïans cause et ce pour la simple redevance annuelle d'une platelée d'ablettes ».

** Calembour facile bien dans le goût du temps: petit bec tout coi.. ou brochet tout tranquille.

(1) Œuyé. — (2) Vendoise,

Le martinet * lors venoit, sur ce point, Sur la branche, près de l’eau, coy (1) et joint Tout verd et bleu, plus bel que s’ilfust point (2)

Lequel gactoit (3)

Le petit poisson qui passoit

Et lors que passer le véoit,

En l’eau tout à coup se plungeoit Et en prenoit

Mouit souvent ung qu’il emportoit Sur sa branchette et s’en paissoit, Et puis ses plumes secouoit,

En tendant l’elle (4)

Au soleil; et lors de plus belle

Faisoit guerre fière et mortelle

Au poisson, et par façon telle 250 Que poissons tous

Si fuioient çà et là de paous (5) Lors l’oiselet plaisant et dous

* Martinet: martin-pêcheur.

(1) Attaché. — (2) Peint. — (3) Gueltait. — (4) Aile. — (5) Peur.

= 60 nt

Qui de giboyer estoit saous, Si s’en alloit;

Et après gueres ne tardoit

Que subitement revenoit

Et bataille recommençoit Comme d'avant.

Et d’autre part en soy levant

Volloit l’aronde, qui souvant

Faisoit ses ressors contre vant (1) Allant après

Les mouschetes lesquelles près

Du long de l’eaue et des près

Escarmouche faisoit, si très Subite et tante (2)

Que on voit bien que n’estoit lante

A pourchacer la vie présante,

Qui estoit chose bien plaisante Certes à voir *.

* Des trois précédentes strophes le rythme rappelle agréablement les zigzags capricieux de l'hi- « (1) Vent. — (2) Si grande.

Sæ SI ef

Mais gaires ne tarda, pouf voir, Que commençay à entrevoir Venir là près, pour soy assoif, Voir pastourelle, 275

Sur la fontaine gente et belle,

Laquelle son pasteur appelle,

A l’ombre d’une soche * telle Que n’avoit nus (1)

Rameaulx, c’un verd sion sans plus, Tout seche estoit le seurplus; Ainsi doncques quant fut venus

Le pasteur là,

rondelle ; ainsi chez La Fontaine et Florian trouvet-on certaines cadences harmoniques cxoquant les mouvements de la nature.

* Soche : souche. Parmi les nombreux emblèmes que semait partout René, il convient de citer la souche d'or, souche de saule, d’où part un verd sion, unique rejeton avec cette mélancolique devise « vert meur »; quand ce verd sion était chargé de fleurs et de fruits d'oranger, l’impresa devait se lire danS lé sens de: « vert mûr » tel l'exemple fourni par l’R enluminé en tête des lettres de noblessé datées d’Aix que, le 5 mars 1472, René accorda à Molon Bardelini, fourrier de ses logis.

(1) Nuls.

A haulte voix tantost parla

Et la pastourelle appella,

Disant : « M’amour, es-tu de là ?

« Han, Janneton! »

— Lors elle respondit au ton

Et dit : « Regnault, vien environ

« De la souche et nous asséon « Cy, toy et moy;

« Car il y a très bon recoy (1)

« Et si pourrons voir, sans esmoy,

« Noz brebiz qui, dessoubz l’aunoy, « Sont en l’ombrage. »

— Et cela dit, dessus l’erbage

S’assirent, sans point davantage,

L’ung près l’autre; puis du fromage Et du pain bis

Print lors la belle, et dist : « Amis 300 « Regnault, vois-tu ce coign faitis *

* Double sens : trognon bien façonné de pain — morceau de pain faictiz, c'est-à-dire bis.

(1) Retraite,

« De pain que t’ay gardé, tandis « Que tu dormois,

« En ma panetière, que vois,

« Et ce fromage; or ne t’esmois (1)

« De riens; jamais ne te fauldrois (2), « Jusqu’à mourir,

« Que ne t’en doye repartir.

« Croire m'en puez, sans en mentir, « Car j’ay si très parfait desir

« De povoir faire

« Chose par quoy puisses bien croire

« Combien je t’ame, et que complaire

« Te vouldroys, par Dieu débonnaire; « Que, pas au quart,

« Non amie a la centiesme part,

« Me saroye dire, très tant art

« Mon cuer, sans cesser tost et tart « En ton amour;

(1) Émeus, — (2) Faillirai,

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« Mon doulx ami, mon gent pastour, « Âme moy donc, sans nul faulx tour « Jamais ne faire, nuit ne jour. »

— « Pareillement,

« T’ameray très parfaictement « Du bon du cuer, si loyaument 325 « Que ne te fauldray nullement,

« Jusques à mort;

« Ma doulce amour, mon reconfort « Et mon espérance oultre bort *, « Seule au monde, j’aroye tort

« Se autre amoye. »

— Lors doulcement elle larmoye

Et en le baisant, dit : « Ma joye

« Est, quant tu es où que je soye; « Pour ce faisons

« Bonne chière, et nous repaissons « Ensemble cy, et ne pensons

* Oultre-bort : dans l’au-delà de cette vie.

« Qu’a bien amer, et delaissons « Mélencolie. »

— Lors le pastour, à chière l1ye *,

Baisa la pasteure jolie

Plus de dix foiz, disant : « M’amie, « Je n’ameray

« Autre, fors toy, que serviray, « À mon povoir, tant que vivray; « Ne pas je ne te changeray

« Pour autre amer (t),

« Seure en soye; car en l’amer (2)

« Dont je t’aime, n’y a amer (3).

« Nulle qui soit, sans rien blamer, 350 « Si loyaument

« N’ame, he tant parfaictement,

« Sans point faillir entièrement,

« Comme toy, qu’es certainement « M’amour très gente

* Chière lye : locution courante signifiant suivant les cas : joyeuse mine ou bonne chère.

(1) Aimer. — (2) Amour. = (3) Amertume.

« Et doulce amie et tant plaisante, « Mon bien, mon confort, mon attante; « Mon cuer si t’ame d’amour tante

« Que n’ay povoir

« Nullement le faire savoir « À toy ne autre, et pour voir (I) « Je te jure; car recevoir

« Fait ta beaulté

« À mon cuer telle feaulté (2),

« Si très parfaicte en loyaulté,

« Qu’au monde n’y a royaulté « Pour qui changeasse,

« Ne ung pas plus avant alasse; « Car ton amour si fort enlasse

« Ma pensée qui n’est point lasse, « Ne ne sera,

« De bien amer, tant que vivra « Ton pasteur, qui ne changera

(1) Vrai, — (2) Fidélité.

« Son propos, mais y demourra, « Je te le jure; 375

« Ce me seroit trop grant injure,

« Envers amours et forfaicture,

« Faire autrement, tant qu’en moy dure « Ma pauvre vie. »

— Sur ce mot la belle et jolie

Pastourelle, doulce et polie,

Le mercia d’entente lie * En le baisant.

— Et ainsi telz mines faisant,

Le pasteur si lui fist présant (1),

Sans plus tarder lors à présant, D'un barrillet **

Plain de vin et d’un joliet, Petit, courtault, gent coustelet (2),

* Le remercia de sa gentille attention.

** C'est dans « ugne bascine de cuivre ouvrée à ouvraiges de Damas à lettres morisques argentées » que René à Aix « fait mectre refroidir le vin ».

(1) Cadeau. — (2) Couteau.

Et d’une pannetière à plet (1) Faicte de teille (2)

Toute neufve : dedans laquellé

YŸ avoit mainte chose belle,

Comme je croy qu’à pastourelle Il affiert (3) mieulx

Laquelle, de cuer moult joyeux,

Le baisant une foiz ou deux *,

Receut tout, et puis par entr’eux, Pour ung petit,

Au parler fut donné respit. 400 Eulx prenant de bon appétit

Hec mengeoit Gontier o dame Helayne

Fromage frais, laict, burre, fromagée,

Craime, matton, pomme, noix, prune, poire,

Aulx et oignons escaillongne froyée (échalote broyée) Sur crouste bise au gros sel pour mieulx boire

Au gouiner (gobelet) beurent et oisillons harboient Pour resbaudir et le dru et la drue (l'amant et l’amante) Qui par amours après s’entrebaisoient

Et bouche et nez, polie et bien barbue

Quant orent prins le doulx mectz de nature.

(Les dits de Franc. GoNTIER.)

(1) À mailles. — (2) Chanvre. — (3) Convient.

À menger, par quoy tout sortit Du panneron :

Premier ung petit touaillon (x),

Des aïllez (2), aussi ung jambon,

Et ung petit moul fromageon, Des eschalletes *,

Du sel et aussi des noisetes,

Et foison sauvages pommetes,

Des responses (3) et des herbetes (4), Des champignons,

Du vin aigre et des oignons, Aussi, de boys deux sausserons **

* René en gourmet consommé savait adoucir les outrances de la cuisine provençale par des raffinements de délicate simplicité : n’avait-il pas fait venir d'Angers à Gardanne un vacher simplement « pour faire le beurre au plaisir du roy ».

** Saucière double formant un huilier rustique. Dans l’ordonnance faite par René en 1457 il est dit : « Que le concierge du manoir de Gardanne et sa fame ayent tous les noyers de toutes les terres, vignes et aultres lieux ou ils seroient situézs et assis,

(1) Napperon. — (2) Aulx. — (3) Raiponces. — (4) Fines herbes.

Et de terre deux goderons (1), Et l’escuelle

Estoit d’une escorce nouvelle

De chaine, que la pastourelle,

Pour une chose gente et belle, Bien la tenoit,

Qui du lait gardé l’y avoit.

Puis vy le pasteur qui prenoit

Du boys, et le feu y mectoit; Et Janneton

Mectoit dessus le pœlleron *.

Puis Regnault vint à l’environ 425 Qui le soustenoit d’un baston,

Qu'il ne tombast;

pour fayre de l’huyle pour le Rey et pour la Royne, pour ce que le roy l’ame mieulx que ne fait celle de l'ollifz, et qu'il face baiche les noïers et serner les dictes nois et faire mectre à l'ostel pour le garder, ainsi qu'ils verront à sete affère pour le mieulx. »

* Dans l'édition Quatrebarbes on lit palleron, ce qui est incompréhensible.

(1) Gobelets.

N'estoit besoing qu’on leur aidast,

Plus grant doulceur ne demandast

Nul homme qui les regardast :

Ce que je vis

Fut tout cela, à mon avis;

Ainsi mengèrent vis-à-vis

Et, à leur très petit convis (1), N’avoit plus rien

Que Briquet, leur grant pelu chien,

Qui avoit très piteux maintien,

Pour ce que, comme croy et tien, Riens il n’avoit

À menger lors; et si véoit (2)

Menger davant lui, dont n’estoit

Trop content, car il abéoïit (3) Souvent et fort,

Sans patience et sans confort; Et le pié mectoit sur le bort

(1) Festin. — (2) Voyait. — (3) Aboyait.

Du touaillon, à très grand tort; Car à la fois

Avoit ung coux (1) ou deux ou troys,

Par quoy il se tenoit tout cois.

Et ne fut plus oy sa vois, | 450 Ne mot sonné.

Quant i1z eurent raissionné (2)

Et leur petit menger finé,

Leur relief fut au chien donné, Qui bien mengea.

Mais guères après ne tarda

C’une turtre (3) par là volla,

Qui sur le sion se posa, Lors de la souche;

Laquelle ne fist du farouche,

Ainçoys très doulcement s’approuche

Du creux de l'arbre, et en sa bouche Portoit entier

(1) Coup. — (2) Godté. — (3) Tourtereile.

Ung rain (1) de rouge groiselier *,

Lequel sans nullement tarder

Mist ou creux et, pour abréger, Son ny en fist;

Et puis mondainement ** se prist À chanter hault, si que l’oist

Son per (2), affin que là vensist; Et chanta tant,

Que son per *** au crier l’entant, Dont ne tarda que volletant

* La groseille rouge par son acidité semble au xv° siècle caractériser les aigreurs, symboliser les douleurs amères de la vie. Villon ne se plaint-il pas de Katherine de Vauselles « qui me feit mascher ces groseilles ». L’inventaire de son manoir de la Reculée dressé par ordre de René le 26 mars 1479 mentionne « que la chambre qui est auprès de la Royne étaict painte à groiselles rouges ».

** Mondainement ; double sens : 1° au monde ; 2° agréablement.

** Per. Au revers de la médaille de plomb de la bibliothèque de Turin, que fit en 1461 François Laurana à l’effigie de la reine de Sicile, nous voyons avec cette devise inscrite sur une banderolle : Per non Per (couple sans pareil) un tourtereau et sa

(1) Rameau. — (2) Semblable.

Le vis venir droit là batant, Faisant grant feste, 475

Et s’assist dessus la branchete, En haussant le coul (1) et la teste Regardant où son amiete

Pour lors estoit;

Qui dedans le creux se tenoit,

Et son beau petit ny faisoit,

Et avec le bec l’agensoit Bien gentement.

Mais quant l’autre la vit vraiement,

Vers elle alla incontinent,

La baisant aussi proprement, Comme ce fust

femelle ornés d’un collier à double rang de perles, réunis par un ruban et perchés sur une branche de groseillier. D'autre part, sur la 1" page du mañuscrit in-4 vélin de la Bibliothèque de Poitiers, dit Psautier de René, on remarque deux colombes unies par un cordon et posées sur une branche de groseillier chargée de fruits.

(1) Cou.

Homme et femme : ne plus n’en peust Faire ung amant, lequel deust S’amie baiser; tant joye eust

La turturelle

Voyant son per, et son per elle, S’esplumetoit *, puis de plus belle Chantoît par une façon telle

Qu’à la oïr

Ainsi chanter, et puis saillir ** De branche en branche, sans mentir J’eus lors si très parfait plaisir

Et telle joye

Que, sans cesser, je ne savoye 500 Tenir mes yeulx, ne ne povoye Qu’ils n’adressassent celle voye

Jà où estoient

Les deux turtres ***, qui là faisoient Tel joye, que plus ne povoient * S'esplumetoit : se nettoyait les plumes avec son bec.

* Double sens : sauter ou couvrir sa femelle. *** À l'inventaire du château d'Angers (1471-72)

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Faire ou monde, ne ne savoient Certainement.

Mais, tost après et vistement,

La pasteure subitement

Mist sa veue, ne scay comment, Tout droit vers eulx;

Et quant les vit ainsi tous deux

Faire telle chière, dist : « Dieux,

« Regnault, amy, pourroit-on mieulx « Acomparer

« Deux loyaulx amans, ne ung per « En bonne amour, sur tous comper « Qu'est-ce per là, lequel comper

« À vous et moy?

« Par ma loyaulté, non ce croy; « Quant l’un a mal, l’autre a esmoy,

mention est faite en la chambre dite : la garderobe du roy, d’une cage de boys pour mectre deux turtres, et ce entre une mappemonde et un perchoir à papegault…

Quant l’un a joye et l’autre en soy « Là fait aussi;

« Quant l’un a deueil, l’autre a soussi, « Et quant l’un rit et l’autre ainsi 525 « Pareillement fait. Tout cesi,

« Que je vous dis,

« S’est ung seul vueil (1) durant tousdis (2), « Où n’a reproche ne mesdis; « S’est ung bien mondain paradis,

« Mon gent pastour,

« S’est une très parfaicte amour, « Sans faintise, ne sans faulx tour, « Où n’y a ruse ne destour,

« Voir de faintise;

« S’est une vraye amour qu’atise « Les cuers à bien amer, qu’esprise « Est toute de loyal franchise, « N’est-il pas voir (3)? »

(1) Volonté. — (2) Toujours. — (3) Indubitable.

— Lors le pasteur print à véoir Les turterelles, et asséoir Sa véue et à son povoir

Les advisa,

Disant : « Janneton, voir cela « Est que dit as *. » Puis divisa (1) Le pasteur, et ainsi parla

De la nature

Façon et amour vraye et pure De Ia turtre, qui forfaicture __ Jà à son per, tant que lui dure Ou corps la vie,

Ne fait, ne jamès n’a envie

S’asseoir sur branche reverdie,

Puisque son per meurt, et de vie Aussi ne boit |

En nulle eaue que clère soit, Ne pour elle per ne resoit

* Ce que tu as dit est certain.

(1) Devisa.

Nul autre plus, et ainsi voit (1) Seule vivant,

À par soy lamentant souvant Tant esgarée. « Je vous convant (2) « Que toute joye va fuyant

« Jusqu'à la mort,

« Sans voir ung tout seul confort, « Ne sans soy resjoir si fort, « Ayant mémoire du grand tort

« Que mort lui fist,

« Et en telle douleur confist « Angoisse son cuer, et nourrist « Le souvenir las qui l’occist

« De tous poins voir,

« La faisant languir main (3) et soir, « Et en elle tel grief avoir « Que puis en meurt par son doloir.

« Ainsi finist 575

(1) Va. — (2) Garantir. — (3) Matin.

« Regarder quel loyaulté ist (1)

« De la turtre, et quel vertu mist

« Dieu tout-puissant, qui tant la fist « Doulce et loyale.

« Est-il oiseau, femelle ou masle

« Qui ait amour si très esgale,

« Ne femme aussi? Ce dis par galle (2) « Non autrement,

« Car de cent, une n’ame si loyaument

« Comme faisons, ne si très longuement

« Ne plus ne mieulx, ce puis je clerement « Davant tous dire. »

— Lors la bergère, comme moitié par ire (3), Sans s’effrayer ou son gent corps de frire (4) En rougissant se prist lors à sourire;

Et de travers,

Avec ses gens et tres plaisans yeulx vers, Si regarda le pasteur, puis après,

(1) Sortir. — (2) Galéjade. — (3) Colère. — (4) Trembler.

Pis que de fleche qui a bien transchans fers, Dist : « Vous m’avez

« Au cuer navrée, pour voir (I) et ne savez

« À quel propos, car sans raison avez

« Dit ce mot-là; mais tant vous en donnez « Entre vous hommes,

« Car nous, pouvretes, qui trop simples las (2) sommes

« En emportons les charges et les sommes, « Qui pis au goust sont que les aigres pommes; « Si est mal croire

« À tous vos dis, c’est chose bien notoire; « Car chascun scet que pour moins d’une poire « Légièrement, comme dit vostre histoire,

« Changez subit,

« Entre vous hommes, plus souvent que l’abit, « Pensée et vueil : car ung cuer d’omme eslit « À gré de l’œil, sans raison, par délit,

« Cent foiz le jour,

(1) Sür. — (2) Hélas

en 72

« Nouvel propos, aussi nouvelle amour,

« Que poys en pot *, n’a arrest ne séjour

« Vostre plaisance pour chacune à son tour :

« Dire le puis,

« S’est de faintise et barrat (1) ung plain puis,

« De tromperie s’est le portal (2) et l’uis (3),

« Par où voz cuers sont d’aler si très duis (4), « Que s’est pitié.

« Hal fy de telle légière amitié :

« N’en parlez plus, car, pour voir, à moitié « N'est si parfaicte, par sainte déite (5),

« Comme est la noustre :

« S’est aussi vray comme la patenoustre *#* ! « Dire povez que d’amer belle monstre 625

* Pois en pot, curieuse locution pour dire : au large. |

‘* On appelait aussi patenôtres ces sortes de chapelets que René fit figurer dans ses emblèmes- Jeanne de Laval en mourant laissa à sa sœur de Dornal 4 ses patenostres d’or faictes à jour, lesquelles aux deulx bouts y en a deulx plus grosses que les aultres, et à icelles y a tortis d’or branlans ».

(1) Perfidie. — (2) Portail. — (3) La porte. — (4) Accoutumés. — (5) Pardieu.

« Faictes souvent; mais l'effet se demonstre « Au paraïler.

« Or ça, or ça de nul ne vueil parler, « Mais on nous scet moult bien vendre et saler; « Pour nous servir le venir et l’aler,

” « Aussi jurez,

: Fort promectez, et souvent parjurez, « Et vo seremens très pou faictes durez.

De telles gens puisse veoir ennivrez

« Tout ung grant tas;

« Car leurs faulx tours et leurs faintifs hélas « Et leurs traistres parlers sans advocas, « Leur contenance toute faicte à compas

« Nous donne croire

« De ce qui est à la fois le contraire; « Pour cela dire l’ay voulu que en l'aire *

* Double sens : 1° en colère ; 2° en l’aire des sahines. En dehors du douaire en Anjou où elle se retira après la mort de René, Jeanne de Laval reçut de lui en Provence, à diverses époques, /a grande traite du sel, les péages de Tarascon, les châteaux

fe 74 =

« Les puisse voir si fort, sans cesser voire, « Que tous créver

« En puissent là, sans jamais relever, « Telz garnements qu’ainsi, par leur baver (1), « Nous vont trompant et esté et yver.

« Or, ai-ge dit |

__« Tout ce qu’en ay sur le cuer sans desdit,

« Dont desormais à mon parler est dit,

« Et pour ce icy sans plus nul contredit 650 « Faire je vueil. »

— Adonc Regnault, ung pou la lerme à l’ueil, En basse voix dist : « Hélas! mon seul vueil, « Esse pour moy que ce tre dur recueil (2)

« Vous avez fait ?

« Assez savez, tout pour vroy et de fait, « Que sans faulcer et de cuer très parfait

de Pertuis et de Castellet et la fameuse seigneurie des Baux qui avait été réunie au domaine comtal à l'extinction de la famille de ce nom.

(1) Bavardage. — (2) Accueil.

« Je vous ame, et sans m’estre forfait « Las nullement

« Jamais vers vous, Janneton, voirement! »

— Lors la bergère lui respond : seulement « Vous excepté, et nul autre vraiement

« Estes sans plus. »

— Et le berger dist : « M’amour du seurplus

« Il ne me chault (1), car ou monde n’a nus (2)

« Si loyaument amant, les cas congnus | « Que voyons cy,

« Dont puis dire qu’il n’y a ung seul si

« Redute, chascun le croye ainsi,

« Tout aussi vray que la messe est ainsi *!

« Bien le savez.

« Et tout premier, vous ne povez « Certes nyer que ne devez

* Pour attester qu’un fait est certain, les exemples de ces sortes de serments sont nombreux au moyen âge : Vrai comme Dieu est à la messe. Vray comme la messe, etc.

(1) Convient. — (2) Nul.

« Qu'ainçoys que jamais nullement « Jé vous veisse si chieremeñt « Vous amoye et parfaictèment,

« Voire trestant

« Que mon cuer dès tofs tout batant « Vous donnay : tellernènt hastant « L’ajoit amours, et si mattant *,

« Que force fut ;

« Settemient au rappoit qu'il éét « De vosttè beaulté, tant què peut « Vous amer, dont depuis 5i n’eut,

« Jusques Vous vit,

« Mon œil bon joùt nè botte néit,

« Par quoy iñe tonvint èstre duit

« De passer les haulx mons ** sans bruit « Ne pour mourit

* Mattant : faisant mat, c'est-à-dire vainquant. * Les Alpes.

Jen 77 -

« En la nège, tt illee pourrir,

« Sans povoit alter ne courir

«a Qu’à grant paine, par quoy petir « Mouit bien cuidoÿye (1).

« Üné heure de Froit jé trembloye,

« L'autre dé grant ahan (2) suoye,

« Puis trébüchoye ét puis chéoye *, « Et néantmaîins

« Que de telz maulx j’avoye mains (3), 700 « Je fis tant que aux piez et aux mains « Par le ferme propos où mains (4)

« Qu’en eschapay.

‘« Mais de 1à les mons je laissay « Mon avoir ** qué plus 1e garday, « Lequel du tout j’abandonnay, « Aussi le pais,

* N'est-ce pas peinture très exacte du mal de montagne P

** Mon avoir, te royaume de Sicile.

(1) Croyais. — (2) Halètement. — (3) Nombreux. — (4) Je demeure. |

« Où à servir je m’estoie mis,

« Prenant congié de mes amis *,

« Délaissant moutons et brebis ** « De par delà;

« Vostre amour me fist tout cela,

« Laquelle mon cuer si cela (1)

« Tant longuement et jusque-là « Que fu venus

« Ou pais de France, ou quel vous deus « Trouver, et vous véoir sans plus ***,

* Mes amis, Florence et Milan.

** Délaissant moutons et brebis, les troupes alliées.

“* Le vendredi 4 mai 1453 « espérant faire le voyage en son royaume de Sicile », René était parti d'Anjou emmenant avec lui son gendre Ferry et ses fidèles conseillers Jean Cossa et Guy de Laval sire de Loué, premier chambellan, mais sitôt que ceux-ci lui eurent montré la miniature de la fille du comte Guy XIV de Laval et d'Isabelle de Bretagne, il céda à leurs sollicitations matrimoniales. Simonetta rapporte que René semblait aux gens de Sforza complètement dominé par un souci amoureux (Cura muliebris). Enfin René quitta Plaisance

Je 3 janvier 1454 pour repasser les Alpes de Savoie, (1) Cacha.

« Mais alors que véue vous eus, « Et plus apris

« À vous amer, dont plus espris

« Fus que jamais, et trestant pris

« Qu'en vous seule mis mes espris, « Et cuer et veul (1),

« En oubliant la peine et le deul, « Que premier avoye *, et laqueul; 725 « Mais pensant à vostre requeul,

« Soulas avoye,

le 9 février il était à Aix en Provence et six mois après rentrait en Anjou pour épouser Jeanne de Laval.

* René âgé de onze ans avait épousé le 24 octobre 1420 Isabelle de Lorraine, fille et héritière de Charles I° duc de Lorraine, décédé le 25 janvier 1431 ; elle-même mourut à 44 ans le 28 février 1453. Elle lui avait donné 4 enfants :

Jehan, duc de Calabre, 1426-1470.

Louis, marquis de Pont, 1427-1443.

Yolande, 1428-1483, mariée à Ferry de Vaudemont par laquelle la lignée d'Anjou s’est perpétuée jusqu’aujourd’hui dans les Habsbourg d’Autriche.

Marguerite, née le 23 mars 1430, mariée à 15 ans à Henri VI d'Angleterre et qui mourut en Anjou dans le plus pénible dénûment (1482).

(1) Volonté.

Em

« Lors qu’à mon plaisir vous véoye,

« Et qu’a donc pour vray je pensoye

t Qu’ainçoys que vous voir (1) vous veoye « Et ne savoye

Lmd

« Encores lors ce que j’amoye, « Ne si de vous qu’amoye estoye « Amé, ou si je le seroye;

« Dont mainte larme,

« À part et sans crier alarme,

« Gectoys souvent, car tel vacarme

Ne souffrit d’amer ce croy arme (2), « Lors comme moy.

Fa Cat

« De soussi avoys tel convoy,

« Et telle douleur et esmoy,

« Que je vous jure, par ma loy, « Que n’eusse vie,

Si ce ne fust la grande envie Qu’avoys de vous amer, mamie!

ES Pan

(1) Vraiment, — (2\ Ame,

« Or est maintenant assouvie « Las ma tristesse,

« Ma langueur et ma grant destresse,

« Quand vous voy, m’amour, ma maistresse |

« De savoir voulez pourquoy esse? 750 « S’est tout de veoir

« Qu’ores vous tiens à mon vouloir, « Estant tout seur, et main et soir « Que de m’amer ferez devoir

« Pareillement,

« Comme fais vous, combien vraiement « Qu’estre ne pourroit bonnement « Qu’amessez si parfaictement,

« Certes vous moy,

Le mn

Que je fais vous en bonne foy.

Raison vous oy dicte ce croy;

« Car ains (1) que vous voir comme voy.

« Je vous avoye

LS

(1) Ainsi.

« Amée pieça (1) et estoye

« Pour votre amour desja par voye;

« Et d’autre part moult bien savoye « Que n’estois pas

« Amé de vous, ne c’un seul pas « Pour moy vous n’eussez fait hélas; « Ne pource moins je n’estois las

« De vous amer,

« Ne ne seray pour tout l’amer « Que mon cuer ait jusqu’à pâmer.

« Pour ce ne vueillez plus blâmer « L’amour d’autruy; 775

« Car pour vray tout asseuré suy.

« Par la doulce vierge du Puy *, « Que de bien amer n’est nully

« Qu’en riens me passe,

* Le Puy fut le Lourdes du moyen âge, le miracle guérisseur qui attirait en France les dons les plus généreux des pèlerins, notamment d’Espagne et d'Italie.

(1) De longtemps.

« Ne ne sera jà, que Dieu fasse, « Que plus vous m’amez, hemylasse *!

« Que moy vous, et la raison asse

« Dicte ay devant. »

— Lors la bergière, en souspirant, Tint ung pou sa parolle atant **, Puis lui a dit en souriant :

« Dire vous vieulx ***

Très forte exclamation de douleur dont on rencontre déjà sous diverses orthographes de nombreux exemples dans l’œuvre des jongleurs.

** Attend un peu pour parler.

*** Jeanne de Laval avait 21 ans et René d'Anjou 45 ans lorsqu'ils se marièrent, le mardi 10 septembre 1454, à l'abbaye de Saint-Nicolas, près des portes d'Angers où la nouvelle reine de Sicile entra solennellement le surlendemain.

Et vous pri que nous en alons A Rion. J'emporte avec mi Flagot, muse et fretel joli Qu'on m'a envoyé de Coulongne Pour le pastourel de Berri

Et 1a pastoure de Boulogne.

XIV- pastourelle que Froissart composa à la Pentecôte 1389 pour le mariage du duc Jean de Berry, pastoureau de 60 ans, avec une pastoure de 12 printemps!

« Non autrement, si non par jeux

« Et pour passer temps, se m’aist Dieux,

« Ad (1) ce que vous congnoissez mieux « Que je vous ame

« Et ay amé plus qu’oncques ame

« N’ama, ce croy, vous, sans diffame

« Et sans ce que vostre amour blame, « Ne point ravalle;

« Or une petite intervalle

« M’escouterez, affin que calle

« Vostre dit, que je tiens à galle « Je vous diroy,

« Assez confesse et bien l’estoy 800 « Qu’avez premier amé que moy, « Et que, tantost et sans deloy (2)

« Que vous oystes

« De moy parler, du tout vous meistes « À m’amer fort, et lors prensistes

(1) Vers. — (2) Délai.

« Le chemin vers moy et me veistes, « Et que laissastes

« Toute autre chose et eslongnastes, « Et le péril point ne doubtastes « Des nèges, où tant travaillastes

« Qu’on ne peut plus

« Dire; mais venons au seurplus, « C’est assavoir que plus que nus, « Par ce qu'est dit icy dessus,

« Que tout pour vroy,

« Plus fort amez d’assez que moy; « Si dis qu’ainsi n’est pas pourquoy, « La raison y est, sur ma foy,

« Que d’assez fault *,

« Sans doubter qu’il n’y ait deffault « À vostre dit, car trop mieulx vault

* Comme on sent là l’indulgente malice qui tend à ne pas parler des déboires politiques infligés à l’amoureux René par son malin allié le duc de Milan, lequel se servait surtout de lui pour ses propres affaires selon le mot connu : « Fu da lui beffato. »

« Mon amour et tout oultre sault « Certainement,

« Vez cy l’occasion comment « Oncques je n’amay nullement 825 « Personne qui soit, jusqu’à tant

« Que je vous vis;

« Et ne m’estoit jamais advis

« Qu’a nul qui soit ou monde vis

« Pour riens qui fust, je vous plevis (1), « Si tost je deusse

« Donner m’amour pour propos qu’eusse; « Quant vous vis ains que vous congneusse, « Force me fut qu’à vous je fusse, « Et cuer et veul,

« Du tout en tout, en parti tieul

« Sans avoir ung repentir seul ;

« Aincoys tous jours bien dire veul « De plus en plus,

(1) Garantis.

« Estoit mon cuer trestant esmus « De vous amer plus fort que nus « Ne fut amé, et sans abus

« Pour voir le dis,

« Et tant, par Dieu de Paradis,

« Que tout autre vouloir perdis

« De penser ailleurs, dont tandis « Qu’en vous pensoye,

« Estoit ma pensée si coye « Que nullement ne me mouvoye, « Pour l’aise du plaisir et joye « Qui avoit lors 850

« Embrasé mon cuer et mon cors; « Et en ce point, sans nulz discors, « Estoie, se bien m’en recors

« Si longuement,

« Qu’en moy n’avoie voirement « Force, vertu ne sentement; « Aincoys muoys subitement

« Las la couleur,

« Ne scay comment, fors de fréeur « Ou de honte ou de grant cremeur (1), « Et en ce point, souvent de peur

« Je tressailloye,

« Dont à la foiz fort souspiroye « Et de grant ahan tressuoye; « Puis à l’environ regardoye

« Si acuillie

« Estoie, ne de nul poursuie (2), « Fors de dueil qui m’avoit suie (3).

« Tant que j’estoye aconsuie (4)

« De tout martire,

« Que ne le vous saroye diré, « Car celer me failloit, beau sire, « Tout ce qu’ay dit, et mieulx eslire « La mort, ainçoys 875

« Que semblant faire, comme crois, « De ce qu’ait mon cuer pour sourcrois

(1) Crainte. — (2) Poursuivie. — (3) Suivie. — (4) Accompagnée.

on LS:

« Les plains et pleurs que plusieurs fois « Lui failloit faire :

« Pour ce, par le Dieu debonnaire,

« Je ne me puis sur ce point taire

« De dire, sans mon dit retraire, « Que mon amour

« Trop plus de la vostre est grignour (1), « Plus forte d’assez et meilleur, « Pour la peine et pour la douleur

« Qu’euz, dont ne sceustes

« Jamais pareil, ne si n’en fustes « En tel point, ne oncques n’en eustes « Tant à souffrir, ne n’en receustes

« Comme moy, las!

« De ce ne fault débatre pas;

« Encor y a ung autre cas

« Qu’autres premières ung grant tas « Vous aviez

(1) Plus grand.

« Amées piéça, et estiez

« D’elles tant que plus povyez

« Amoureux, et pour ce croyez, « Se vous m’amez,

« Aussi d’autres autant avez 900 « Amées; donc, se ne savez « Autre que dire, vous rendez

« Sans parler plus *.

En)

“Conforme à cet extrait du Livre du Cuer d'amours espris que René avait fait décorer de la souche et du verd sion symboliques (1457) :

Je suis René d’Anjou qui se vieult acquiter Comme coquin d’amours servant à caymander

En cuidant mainte belle a moy acoquiner

Et ma caymanderie coquinant esprouver

De maintes qu'ont voulu mon cuer racoquiner Par leurs coquinans yeulx, de. plain vont l'emporter Et par leurs doulx langaiges atraire et enorter D'estre leur serviteur, dont sans nulle nommer Dames et damoiselles et bourgeoises, donner Leur ay du tout m’amour pour o la leur changer Pour ce le dieu d’Amours m'a fait cy adjourner Pour mon blason y mectre; si l'ay fait aporter.

On connaît du roi de Sicile au moins trois enfants naturels :

Blanche, née vers 1438, décédée le 17 avril 1471 après avoir été la 4° femme de Bertrand de Beauvau, sire de Précigny..

« Mais moy n’en amay jamais nus « Autres que vous; par quoy conclus « Que ce seroit trop grant abus

« Et chose vaine

« De faire pareille ou prouchaine « Amour, qui n’est pas primeraine, « À la seule vraye et certaine

« Et premier née :

« De deux seurs savez que l’aisnée « Doit aler davant la puisnée, « Pour ce, ceste raison donnée

« Icy vous ay,

« Et dorenavant me tairay,

« Et sur cecy j’esconteray

« Se plus riens dire vous orray « Chose qui vaille.

Jean, appelé le bâtard d'Anjou qui mourut en 1536.

Madeleine que Charles VIII fit épouser à son chambellan Louis de Bellenave en lui accordant une dot de 12.000 livres.

« À quoi respondre point me faille,

« De vostre amour n’ay que la paille,

« De la mienne le grain vous baille, « Et plus n’en dis. »

Alors le bergier ung tendis (1) Sans parler fit, mais non tousdis *, 925 Puis reprint cuer, et enhardis

Ung petit fu,

Disant : « Assez avons tenu

« Ce débat, souvent et menu;

« Pleust à Dieu qu’il fust aucun « Que ouy peust estre,

« D’aucun qui voirement fust maistre,

« Ou fust clerc, ou scient en lectre,

« Bon et scavant, pour m’en submectre « À jugement. »

— Lors sans tarder incontinent Marchay vers eulx disant : « Comment

* Double sens : 1° sans avoir dit tout ; 2° mais non toujours.

(1) Un moment.

« Voulez doncques totallement « Entre vous deux

« De vostre débat pour le mieulx

« Me faire juge? Et se m’aist Dieux

« Se vous voulez, sans point de jeux, « À mon retour,

« Ce vous diray et sans séjour « Qu’il m’en semble pour vous, pastour, « Ou pour vous, pasteure d’atour :

« Et tellement

« Que je croy bien que nullement

« Je ne fauldray, mais loyaument

« De bon cuer et parfaictement 950 « Jugeray lors;

« Car, sans doubter, bien me recors « De vos beaux et plaisans descors (1) « Et debaz gracieulx, sans tors

« À nully faire, »

(1) Disputes.

— Lors la bergière débonnaire

Me dist : « Ha dea (x) le noustre affaire

« Avez ouy d’iceux? Mais qui croire « Helas l’eust peu,

« Ne que fussiez icy venu,

« Sans de nul de nous estre veu! »

— Le bergier dist : « Pas ne l’ay sceu, « Se j’aye joye. »

— Adoncques leur dis que j’estoye Pèlerin cheminant sa voye, Et que si ouiz les avoye,

Ne leur despleust.

Mais chascun d’eulx voirement fust

Content qu’en deisse, et si m’esleust

Pour juge; combien que ne peust Le jour souffire

À povoir la sentence dire, Si me pris le cas à escrire

(1) Oui-dà!

Legierement, sans le deduire, Et leur dis puis : 975

« Jusques à demain, je ne puis

« Au cas vacquer, Car encor Suis

« Loing du logeis et presque nuis « Si est desjà;

« Pour ce autre afaire plus n’y a « Jusqu’au matin. » — Lors supplia Le bergier, aussi me pria

Voir la bergière

Que, pour Dieu, tensisse manière, Sans nexun (1) point laisser derrière, De dire sentence planière

À mon retour.

— Adonc leur promis sans secour

De le faire, passé ce jour.

— Puis, prenant congié, le pastour Sa main il met

(1) Nul,

En son sain, et ung flajollet,

D’escource verd gentement fet,

Me donna disant : « Tel qu’il est « Prenant en gré

« Le don que n’ayez à regré,

« Car il est selon mon degré :

« En vous priant que alegré (2) « Soye demain

« Par vostre jugement à plain 1000 « Donné au long, car pas ne crain « Pour vray; de ce suis bien certain

« Que est pour moy

« Le droit, de ce n’ay nul esmoy « Si le vray dictes, comme croy

« Que vous ferez; et sus ma foy « Tort ariez,

« Quant le droit donner vouldriez « À autre, et bien si sariez

(1) Allègre.

« Que grant grief vous me feriez, «a Voir mallement. »

— Lors la pasteure isnellement (1) S’avança, disant : « Autrement « Va que n’a dit du jugement,

« Ne serez pas

« Creu, dea! Regnault ami, hélas,

« Laissez le penser sur noz cas

« Jusqu’à demain, car noz débas « Jugera bien. »

Ainsi disant, mist lors la main

En sa pannetière, et à plain

De nousilles et de brun pain Si rapporta,

Me disant : « Pèlerin, cela « Pour vous sans faulte si rera, 1025 « Et de mon fait vous souvendra,

« Je vous en prie. »

(1) Promptement.

— La merciant, sans qu’autre die, Prins congié, et chascun m’octrie Bon vespré (1) à la départie,

Et moy à eulx.

Alors, pour acomplir mes veulx, Men parti de là tout fin seulx, Marchant si fort que plus ne peulx, Mais cheminé guères je n’eulx Que du lieu, où aler je veulx,

Vis le clochier, dont joye eulx,

Car les raiz (2) du soleil failloient;

Et les gents oiseletz joyeulx, Plaisans et doulx et amoureulx, Cessoient leur glay (3) mélodieulx Et Çà et là chascun qui mieulx S’alloient couscher deux et deulx Dedans leurs niz très gracieulx, Ne plus leurs doulx chans ne chantoient.

Les cailles leurs voix fort haussoient Es prez, si qu’en retentissoient

(1) Soir. — (2) Rayons, — (3) Ramage,

Je 09 =

Les boys qui près de là estoient;

Et les cerfs lors des fors issoient *,

Et ès blez là menger venoient, 1050 Pour ce que plus ainc adonc n’oient Autour d’eulx souvent regardant.

Les perdris ** si se réclamoient,

Et puis en troppeaulx s’envolloient,

Et à coup ou garet (1) chéoient

Et là toute nuit se tenoient.

Les cerfs vollans par l’air bruyoient; D’autre part, les connilz (2) troictoient Et à la foiz alloient saillant.

* Jeanne de Laval aimait beaucoup la chasse. On lit d'autre part aux Comptes de Provence : « et plusieurs autres gentilzhommes de sa court pour chasser au dit lieu de Gardanne comme aux perdrix, lièvres et conis (lapins) à l'iraigne (filet), aux loups et aux regnars et à la grosse chasse, lesquels sont au nombre de vingt et vingt chevaulx ».

** René, le premier, fit apporter en France les paons blancs, les lapins blancs et noirs, et les perdrix rouges, « perdris que senton lou genebre »; et l’on connaît la légende de la « bartavelle », qu'il continuait à peindre pendant que l’émissaire de son beau neveu Louis XI lui signifiait la saisie de son cher duché d’Anjou.

(1) Guéret. — (2) Lapins.

Le soleil * estoit abessant

Et plus là ne s’estoit moustrant,

Ne nulle part apparaissant,

Fors qu’au clocher ou quel touchant Estoit ung pou resplendissant ; Mais guères ne le fus voyant,

Car de veue tost les perdis.

Le chouan (1) hors du creux issant, Estoit jà sur branche huchant,

En son piteulx et rude chant;

Et la chauve-souriz vollant

Pour le soleil qu’est tapissant (2), Lors l’air ung pou plus frois se sant Au bout des doiz bien le sentis.

Mais guères ne tarda que vis

n° La chapelle, tout vis-à-vis 1075 De laquelle la cloche ouis Sonner l’ave, lors dedans l’uis

*“ Il y a à Aix une promenade très ensoleillée que l'on appelle encore maintenant : la Cheminée du roi René. D'autre part, ses guidons étaient montés sur des lances à « souleils d’or ».

(1) Chat-huant. — (2) Se cachant.

Sans plus m’arrester j’antray, puis Près du grant aultier (1) jé me mis À genoulx, priant nostre dame *

Pour le vou (2) ou m’estois soubzmis D’accomplir; mon offrande fis

Et ma patenoustre lui dis,

Affin que priast son chier fis

Que des pechés vers lui commis Eusse pardon et paradis,

Quant du corps me partira l’âme.

* Le 26 avril 1472 René avait fait « adober et reparer le chemin d’entre Nostre Dame des Anges et la bastide du roy en maniere que ledit scigneur y puisse aller ». L'ermitage de Nostre-Dame des Anges, situé à 6 kilomètres au sud-est de Gardanne, à mi-côte d’un escarpement dominé par le fameux belvédère du Luech de Mimet, est composé d'une caverne profonde de 60 mètres où dès 1220 des ermitesavaient établi, sous le mystère de l’Incarnation, un sanctuaire qui garda en Provence jusqu’à la Révolution une vogue retentissante.

Relisons ces quatre vers où l’ave semble d’ingénieuse façon désigner ce sanctuaire de l’Incarnation, cette grotte où selon la coutume des pèlerinages on ne peut dès le seuil faire de station pieuse et où l'on doit pousser droit à l’autel pour vénérer la madone. l

(1) Autel. — (2) Vœu.

Puis le matin, lors que hault clame L’aronde à l’aube, ains que nul âme

Si se levast, fus homme ou fame,

Ne que luisist du soleil drame *,

Vy le temps doulx, serain et carme (1), Par quoy sans bruit faire ou vacarme, Comme estoye venu tournay;

Et pensant, me mis en la game

Auquel denrois le droit, sans blame :

Au pasteur qui la pasteure ame,

Ou la pasteure qui réclame

Estre en soy l’amoureuse flame,

Plus qu’ou pasteur doulce que bame (2)? 1100 En ce soussi, ainsi allay

Jusques au lieu où je trouvay,

Le soir d’avant, et rencontray

Les deux amants, de quelx charge ay Les débaz juger, se je scay;

Lors tout autour je regarday,

Maix nexurn d’eulx point veu je n’ay, Pour ce les appelay moult hault;

* Et que le soleil commençât à poindre.

(1) Calme. — (2) Baume.

te 103 $-

Puis de rechief je les serchay, Mais pièce je n’en rencontray; Souvent y huay et criay,

Et là m’assis et y musay

Bien longuement, et demouray Et tellement m'y arrestay Que le soleil fut desja chauit.

Lors quant vy qu’actandre n’y vault Et que force de fain m’assault,

Tant que partir delà me fault, Ouitre passay par leur deffault;

Par mons, par plains et bas et hault, Cheminay tant, si Dieu me sault, Que révins dont parti je fus.

Pour ce, s’il y a saige ou cault *,

Bien entendant, abille et bault **,

. Qui de ce cas cy juger vault, 1125 Lui pri m'excuse vers Regnault

Et Janneton, tant qu’à lourdault

Cauteleux, rusé.

: ** Terme de vénerie, synonyme de secret.

ÿ= 104 =+- Ne me tiennent, car icy fault Mon parler, sans en dire plus.

E XPLICIT

Icy sont les armes, dessoubz ceste couronne, Du bergier dessusdit et de la bergeronne.

; Lin Us NS KES

Original from

Et pour vostre painne et salaire YŸ a-t-il aulcun qui y pense?

Pour avoz loyers satisfaire Qui avez-vous P |

— J'ay pascience.

(Abuzé en court.)

MCMXXIII

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