‹ Le roi Tobol, romanChapitre 1 sur 7 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Lorsque le roi Tobol apprit que la reine s'était sauvée, — le jour de ses relevailles, avec un capitaine de sa garde, — son premier mouvement fut de commander que l'on courût à la recherche de la fugitive. Mais, à peine son ordre eut-il été transmis à qui devait l'exécuter, il se ravisa, réfléchissant :

« Elle reviendrait de mauvaise grâce, et je n'en tirerais nul plaisir... Etpuis, la rattraperait-on?... »

Alors il entra dans une violente colère. Sa tête s'emplissait de sang très chaud, qui le brûlait et lui bouleversait les idées. Soucieux de ne pas montrer la dignité royale en posture humiliée, il écarta ses ministres et ses domestiques. Seul donc, il se livra aux fantaisies de son courroux.

Les talons de ses bottes sonnaient sur le plancher, tandis qu'il arpentait sa chambre. 11 se ditqued'en bas

on l'entendait et que ion se raillait de lui : car l'infortune des maris est ridicule. Il eut un immense désir d'être loin de tous et de toutes ; et il rêva d'un silencieux refuge oii n'atteindraient pas les ironies. Mais, hélas! un roi n'est pas son maître, il se contenta de mettre ses pantoufles.

Et il allait, de long en large, tantôt lent sila mélancolie l'engourdissait, tantôt rapide si la haine le harcelait. Et parfois il déviait de son chemin régulier, si quelque velléité le prenait d'agir. Mais il s'arrêtait vite, ne sachant que faire. Ahl que faire, pour occuper son grand besoin d'agir? Mentalement il envoyait à la potence les serviteurs infidèles, complices de la mauvaise aventure. Il envoyait à la potence la reine; et, pour lui passer le cou dans la corde nouée, il se substituait au bourreau ; mais, à toucher la blanche peau, ses doigts frissonnaient.

11 releva les deux pans de sa robe de chambre, qui était lamée d'or et doublée d'hermine, et s'écroula dans un fauteuil. Alors, sa pensée eut tout le loisir de s'attrister.

De brefs sursauts le secouaient chaque fois qu'il se figurait son déshonneur avec trop de précision. Sage, il se raisonnait :

« Aussi bien je n'aurais pas dû faire ce mariage. Elle était, il y a deux ans, quand je l'épousai, une petite jeune fille innocente à souhait. Du moins, je le crus, moi, barbon. Je le crus, et force m'est de ne plus rien affirmer. Un sexagénaire a tort de se vouloir rajeunir avec ces innocences-là. Ça n'a pas fait une moyenne!... »

Le roi Tol)ol se souvint de ses courtes félicités. Vieux veuf qui avait autrefois pris femme au gré des politiques, il s'était, à la mort de cette dame bien née mais atrabilaire, consacré au soin de son peuple. Il avait conduit à la guerre de rudes armées et n'avait pas triomphé sans labeur; il avait apaisé des révoltes, châtié des séditions, rédigé des codes, négocié avec la (juestion sociale. El puis, les années étant venues, il avait songé à son plaisir. S'étant amouraché d'un gentil visage, il décida de se l'offrir; et, la demoiselle exigeant 1-e maririge : — « Je suis, disait-elle, comtesse, sire, et ne veux pas déchoir », — il l'épousa ; elle fut reine.

Délices du nouvel hyménée ! ... Le roi Tobol,à se rappeler ses beaux jours, trouvait plus amère la déception.

La petite reine, un soir, déclarait qu'un héritier du trône lui était annoncé. Orgueil du roi Tobol, et vif émoi. Tendresses, précautions et glorieux projets. Le roi Tobol fit connaître que son fils, sitôt arrivé en ce monde, serait grand maréchal de la cavalerie et décoré de tous les ordres ancestraux; et qu'il aurait un berceau d'ivoire et d'or, — et des gardes du corps, au nombre de trois cents, choisis parmi les plus hauts hommes du royaume, — et des berceuses et des cuisinières et des langeuses, au nombre de cinquante, sans compter une nourrice choisie parmi les plus vaillantes femmes de la ville ; — et que la naissance de cet enfant serait célébrée par des coups de canon, des cavalcades, des messes, des liesses à exalter tout le royaume.

Ainsi fut fait, l'espoir de la reine s'étant réalisé en la personne d'un bébé de sexe mâle.

Que d'amitié témoignait à la jeune accouchée le roi Tobol, tandis que la pauvrette, de lassitude, gémissait!

— Je ne m'attendais pas, en t'épousant, petite reine, à cet orgueil que tu me donnes...

Et, confus, il remerciait comme s'il n'était pour rien dans l'affaire ; il remerciait comme d'un don gratuit. Ainsi parfois s'éveille en nous un judicieux sentiment de la vérité. Mais notre bon cœur nous entraîne ; et le roi Tobol, en cette conjoncture, remerciait sa jeune épouse plus que de raison.

— Ah! ah!... Hélas ! hélas!... Oh lia... oh lia...

Le roi Tobol, à présent, se lamente. De grosses larmes coulent de ses paupières bouffies, le long de ses joues, et glissent dans sa barbe grise, la mouillent. De ses mains crispées, il tient les têtes de Méduse, en cuivre doré, qui terminent les bras du fauteuil ; et l'une de ses jambes, croisée sur le genou de l'autre, se balance, agite la robe lourde et y fait cliqueter les ornements d'orfèvrerie. Il se désole et il se plaint, comme un petit garçon qui a perdu sa tartine. Il a perdu sa bien-aimée.

Où est-elle, la bien-aimée? En chemin de fer, sans doute, en rapide !... Mais le roi Tobol imagine, de préférence, un enlèvement plus romanesque. Par monts et par vaux, un vigoureux cheval emporte les fugitifs; et, à l'étape, quand il faut laisser soufïler la bête, ils se cachent au pli d'un fossé ; pour se faire tout petits afin que nul ne les aperçoive, ils se serrent l'un contre l'autre et s'embrassent étroitement. Le roi Tobol ne sait pas s'il déteste davantage le galop qui éloigne sa

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bien-aimée ou le repos qui la livre aux baisers de ce militaire.

Trois jours durant, le roi Tobol s'abandonna aux alternatives de son désespoir et de son ressentiment. il n'acceptait de nourriture que l'indispensable et refusait toute compagnie. A peine reçut-il, en audience brève, ses ministres ; et il approuva sèchement les idées qu'ils lui soumettaient, quant à l'impôt, la voirie, l'avancement des officiers et la modification des programmes scolaires.il signa ce qu'on voulut. Une ardente curiosité le tourmentait : il désirait de connaître les circonstances de la fuite, la qualité du scandale, les potins. Mais il n'osait pas s'informer, à cause de son amour-propre.

Il demanda les journaux. Le Moniteur officiel enregistrait ce fin communiqué, sous la rubrique « La Cour et la Ville » :

Sa Majesté la reine est absente; elle est allée voir [son auguste mère dont la santé donne des inquiétudes.

— Pauvre dame I — dit le roi, avec un triste sourire.

Les autres feuilles reproduisaient fidèlement cette annonce. Le roi ne songea guère à leur en être bien reconnaissant. Il ouvrit avec liâle l'organe des républicains, lequel ne le ménageait pas et, sûrement, raconterait l'histoire en grand détail ; ce faisant, il se félicitait davoir institué dans son royaume la liberté de la presse. A propos de quoi il avait accoutumé de dire :

— Ce n'est pas tant afin de renseigner mon peuple

que pour être informé moi-même. Si je comptais sur mes ministres, je serais à leur merci, par ma barbe !... L'organe des républicains annonçait, comme les autres, la maladie de l'auguste mère et la tendre fille à son chevet.

— Bien ! — s'écria le roi ; — le ministre de l'intérieur m'a fait tirer une édition spéciale : cet homme a toutes les attentions.

11 sonna :

— Dites au chapelain de venir.

Il pensait à part lui :

« Celui-là, qui est d'Église, sera mieux renseigné que personne ; et peut-être, en matière de femme, sera* t-il moins effronté que les autres... »

Le saint homme arriva. 11 portait une robe de bure, trouée ainsi que le voulait sa règle religieuse, mais ourlée soigneusement au bord des trous, car tel était son costume de cour. Les effilochures que l'on voit au bas d'un vêtement de pauvre étaient figurées par l'ingénieux symbole d'une frange soyeuse. D'ailleurs, il avait sur la nuque une calotte d'or où brillaient saphirs, émeraudes et rubis.

— Chapelain, — fît le roi,— vous savez que la reine est partie...

Le petit œil noir du saint homme sourit une seconde et puis s'abaissa modestement. D'une barbe touffue et rousse, ces timides mots sortirent :

— Hélas ! sire ; il paraît que la très auguste mère de Sa Majesté est malade?...

— Non, chapelain I — tonna le roi. — Non, chape lain !

— Ah? — reprit l'autre.

— Je vous ai fait venir, chapelain, pour apprendre de vous le détail de la chose.

— Mais, sire, ce n'est pas là le propre de mon ministère...

— Evidemment !... Allez.

— Eh! bien, voici ce qu'on m'a raconté: car, sire, je n'y étais pas. Bref, ils ont filé ; oui, la reine et le capitaine de hussards. El, si je ne me trompe, c'est une grande consolation pour vous queladullère, désormais, ne soit plus consommé sous votre toit...

— Désormais ? — fit le roi.

— Dame ! — répondit le chapelain, — je me figure qu'avant de prendre à sa charge une maîtresse... considérable, le capitaine dut vérifier qu'elle lui convenait absolument; ou bien alors, quelle légèreté d'esprit !...

— Ça durait depuis longtemps?

— Depuis longtemps, sire?... Songez que la reine n'était la reine que depuis vingt mois. Evaluons à deux ou trois mois sa fidélité conjugale : le capitaine eut ici dix-sept bons mois, ou dix-huit.

— Chapelain, vous devez le savoir : la reine était votre pénitente?

— Oui... seulement, gare au secret professionnel!... Je ne vous dis et je ne vous révèle, sire, que les résultats de mes remarques personnelles et des raisonnements que je fais à titre d'homme privé. Le reste, ma conscience m'interdit de le répandre. Et puis, ça n^a pas d'intérêt; c'est plein d'inexactitudes. Je n'avais pas la confiance de la reine : elle ne se confessait à

moi que pour duper, au moyen de fallacieux repentirs, ma perspicacité.

— Si vous m'aviez averti...

— Votre Majesté, sire, eût été malheureuse plus tôt. Elle n'aurait rien empêché : les princesses qui ont le diable au corps sont incoercibles.

— Pourquoi?

— Parce qu'elles sont des femmes, sire, en analyse dernière !

Le roi Tobol conclut que les jeunes femmes, pour peu qu'elles aient le diable au corps, sont infidèles si leur mari n'est pas un fringant jeune homme. Il s'étonna de n'avoir pas trouvé tout seul cette loi, d'une grande simplicité. Puis il se désola derechef...

— Ah! — s'écria-t-il, — c'est trop, si même le passé m'échappe. Il m'aurait plu de conserver un clair souvenir de ces jours où la reine me prodigua tant de félicité. Ce souvenir m'eût été précieux; et, dans la vieillesse, bientôt, il m'eût peut-être suffi. Mais la futile, en se sauvant, a emporté le passé avec l'avenir et elle a jeté tout cela aux ronces du mauvais chemin. Elle était jolie et son corps, étendu le long du mien, me semblait chaud l'hiver et frais l'été.

En achevant de dire ces mots, le roi Tobol trembla comme un vieil arbre où passe une bise trop forte. Puis, il fondit en larmes ; et, tandis qu'il pleurait, il se tortillait étrangement, ému de douleur et tout ensemble, eût-on dit, de volupté. Même, il donnait des baisers dans l'air à quelque vision que ses bras parurent saisir.

Cette mimique et ce bruit de lèvres amoureuses firent que le chapelain crut devoir se détourner. Il

^'approcha de la fenêtre et affecta de regarder dehors; mais il suivait dans une glace pendue au mur la scène peu chaste qu'il ne pouvait, à cause de son caractère sacré, voir directement.

Le roi l'interpella, disant :

— Chapelain, console-moi, puisque c'est l'office de ta religion. Jamais je n'eus un tel besoin de ton ministère!

Le chapelain bredouilla confusément :

— Sire, il vous reste votre fils...

Le roi l'interrompit avec sévérité :

— Je n'aime pas ces plaisanteries-là!

Le 'chapelain fut coi. Cependant le roi réfléchissait tout haut :

— Pour que ce petit garçon soit le fils du capitaine de hussards, il y a bien des chances, je me le dissimulerais en vain...

Le chapelain lança :

— Is pater est quem nuptiœ, sire, demonstrant... Le roi n'écoutait pas et il continuait, au gré de ses

méditations :

— Les femmes ont ce privilège : elles savent, à n'en pas douter, qu'un enfant est d'elles ou n'est pas d'elles. C'est une certitude qu'elles ne payent pas trop cher au prix des douleurs de l'enfantement !. . .

— Toutefois, — reprit le chapelain, — le Créateur fut bien avisé quand il attribua aux femmes ces douleurs : les hommes, n'eussent, à ce compte, plus guère fait d'enfants; et l'espèce humaine eût rapidement périclité. En outre, sire, notez que les femmes ont

beau savoir ce que vous disiez, elles ne savent pas toujours de qui est l'enfant qu'elles produisent.

— Ah ! — fit le roi, — quelle misère ! Ces moralistes sont admirables, ma foi : ils nous ordonnent de reconnaître nos enfants, mais ils négligent de nous dire à quoi l'on peut les reconnaître !...

— Sire, laissez les moralistes : leurs doctrines sont pleines de contrariétés. Mais fiez-vous aux législateurs, qui sont catégoriques, n'essayant pas de constituer leurs règles sur la raison. Is pater est...

Le roi ne pouvait se défendre d'épiloguer :

— Du moment qu'ils n'ont pas emmené l'enfant, c'est qu'il n'est pas du capitaine ; et, s'il n'est pas du capitaine, je présume qu'il estde moi... Je présume !...

— Pardonnez-moi, sire! — répondit le chapelain; — certes, il n'est pas de plus excusable présomption !. . . Mais quoi! s'ils n'ont pas emmené l'enfant, c'est peutêtre qu'il les eût embarrassés dans leur fuite... Aussi bien, négligez ce problème. 11 n'appartient pas à notre intelligence d'élucider tous les mystères. Décidez que l'enfant est de vous, puisque la loi vous y engage, à défaut de la raison. Et, ce point admis, n'en démordez pas : nous n'en finirions pas, s'il nous fallait sans cesse reviser chacundesjugementsque notre hâte a formulés.

Le roi s'abstenait de répondre ; mais il songeait qu'il devait donner l'exemple de l'obéissance à la loi. Or, la loi voulait que l'enfant de la reine fût l'enfant du roi : il le serait donc.

Le roi Tobol, à vrai dire, ne raisonnait pas si logiquement. Il y avait dans son esprit une terrible confusion, et les idées s'y agitaient au hasard. Un sen-

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timent dominait tout cela : le sentiment d'une tristesse infinie où entraient du dépit, du regret, delà rancune, de l'amour et la détresse d'une solitude insupportable. Il s'étira, comme si une courbature l'avait longtemps gêné ; puis il gémit :

— Chapelain, chapelain, console-moi !...

Il s'était installé dans son fauteuil. Le chapelain, ayant toussé, commença :

— Sire, détachez vos regards de la présente vie et tournez-les vers les splendeurs de l'au-delà. A traVers une vallée de larmes, nous cheminons vers une cime magnifique...

Le roi fit des signes d'impatience :

— Pas d'échappatoire ! Je te rétribue, chapelain, et tu proches, au nom du Créateur, que les méchants sont punis et les bons récompensés...

— Mais oui, sire; dans l'au-delà!

— Or, j'ai, au cours de ma longue existence, travaillé sans relâche pour le bien de mon peuple. Je n'ai pas épargné ma peine et je me suis privé de tout plaisir. Enfin je réclame ma récompense : c'est bien le moins ! Il me semble que j'avais droit à quelque bonheur.

— Oui, sire, dans l'autre monde.. .

— Assez!... J'ai travaillé, peiné en ce monde: je veux, en ce monde, ma récompense.

— Sire, la vie n'est, ici-bas, que déception. Mais la vie future rétribuera tout votre zèle.

Le roi se mordit la moustache ;et, regardant le chapelain dans les yeux, il lui cria :

— Chapelain, chapelain, avec votre vie future, vous êtes les syndics de faillite de l'espérance humaine !

Le saint homme, confus, taquinait, pour s'occuper, les extrêmes poils de sa barbe, qu'il avait longue et soignée. Il parut abasourdi. Le roi lui signifia qu'il pouvait se retirer, ce qu'il fit, après avoir compliqué de gestes religieux les saluts prescrits par l'éliquette de la cour.

Demeuré seul, le roi Tobol s'irrita contre la doctrine du chapelain. 11 grommelait :

— En vérité, c'est trop commode ! Je réclame ma récompense ; et le maroufle m'offre une traite sur l'audelà. J'ordonnerai qu'on lui paye ses appointements de cette monnaie !.. .

Le roi ne put s'empêcher de songer à la mort. 11 se sentit vieux; oui, plus vieux qu'il ne se le figurait avant cette déception. L'insidieuse vieillesse était venue, à pas de loup, sans qu'il s'en aperçût.

« Hélas ! hélas ! ... »

Et le roi se dut retenir pour ne pleurer point, en calculant qu'il avait été la dupe de sa bonne foi. Tandis qu'il travaillait avec ardeur et générosité, il se disait, les soirs de lassitude, qu'il aurait sa revanche et, la tâche accomplie, jouirait du repos noblement mérité. Dans les camps, face à l'ennemi, ou bien dans son palais, face à la politique, en proie aux soucis et aux alarmes du conquérant et du monarque, il se forgeait un doux rêve de plaisir et d'aimable mollesse. Et, si le rêve, quelquefois, éveillait en lui la velléité vive de ne différer point la réalisation, il se gourmandail: a Ne soyons pas un jeune homme pressé : patience ! patience !... » Comme il était pourvu de volonté ferme, il maîtrisa sa hâte d'être heureux, continua la guerre

et le gouvernement et, en fin de compte, à force do n'être pas un jeune homme pressé, devint un vieillard. De telle sorte qu'il avait passé toute son existence à préparer cette déconvenue .

— Troptard, trop tard ! — s'écria-t-il. — C'étaittrop lard!...

Et tel fat son ressentiment contre lui-même qu'il se frappa la poitrine avec rudesse, battant le mea culpa de cette faute qu'il avait commise envers le cher bonheur.

— La sotte dupe que je fus 1 — dit-il encore.

Il ne regretta plus seulement la petite reine aux yeux en amande, au sourire en fleur, mais toutes les femmes et toutes les possibilités d'amusement. 1. es années qu'il lui restaità vivre luiparurentdésertes. N'était-il pas un vieux bonhomme qui n'avait plus qu'à mourir, ayant achevé, ayant gâché sa destinée?.,.

Alors les encouragements du chapelain lui revinrent à l'esprit : il toucherait sa récompense dans l'au-delà !

Mais il ne put admettre le marché.

— Je refuse ! — déclara-t-il tout haut. Et il résolut d'aller voir son petit garçon.

Il y avait, dans les appartements du jeune prince, un peu de désordre. La grande chambrière avoua (ju'elle éprouvait, à se faire obéir, des difficultés, !a troisième langeuse étant en galanterie avec un brigadier des gardes, la quatrième berceuse agréant les fadaises que lui prodiguait un maréchal des logis

et les cuisinières dévergondant de simples soldats. Soucieuse de dégager sa responsabilité, la grande chambrière ajouta :

— Quand le mauvais exemple vient d'en haut, sire, il se communique jusqu'en bas !

— Je sais ! — répondit le roi. — Mais montrez-moi mon fils.

A ce mot, il y eut, dans le personnel, des rires étouffés, des chuchotements. Le roi s'en aperçut et répéta :

— Mon fils !

Et il roula de terribles yeux, de telle sorte que le plus respectueux silence se rétablit.

Etendu en son berceau d'ivoire et d'or, parmi les batistes et les dentelles, le bébé remuait ses petits bras de marionnette ; et sa bouche bavait un peu. Le roi le prit entre ses mains, le souleva, l'examina quelque temps. Il dit en lui-même :

« Je chercherais en vain s'il me ressemble. Je ne suis que barbe, moustaches et sourcils ; je ne suis que poils blancs et broussailleux. Et toi, tu es, petit garçon, un fruit tout rose, une pêche-abricot, où l'on s'étonne de trouver ces yeux, à peine des yeux, qui ne regardent pas encore... »

Il ordonna que les femmes se retirassent, hormis la grande chambrière, dame de sens rassis et de loyal dévouement. Alors, sans plus se gêner, il parla tout haut à ce bambin :

— Tu n'es pas encore une personne plutôt qu'une autre ; tu deviendras ce que la destinée voudra, par bienveillance ou méchanceté. Mais, moi, j'écarterai

(le toi tous les périls et j'aurai soin d'aménager pour le mieux tes hasards... Holà, holà ! tu faisla moue?... Tu fais la moue à ce bonhomme qui te berce et te cajole ? ou bien tu fais la moue à la vie qui est devant toi?... Madame la grande chambrière, c'est une chose magnifique et redoutable, tout cet avenir qui attend et guette un bébé quelconque. Un minuscule bébé, et cet avenir formidable !... Ah ! c'est injuste, en vérité : ce bébé est trop petit pour pareille lutte !... Mais sois sans crainte, mon petit diable : je serai là.

Son mouchoir aux yeux, la grande chambrière s'abandonnait à son émotion. Le roi continuait :

— 11 est bien beau ; et, à mesure que je le tiens plus longtemps entre mes mains, je l'aime davantage. Ah ! mon beau fils, mon diablotin !... Tes joues sont tièdes, quand je les touche de l'étroit espace de ma peau qui est entre mon nez, mon œil et cette barbe. Et, à travers tes langes, il me vient un peu de la chaleur de ton corps. Douce chaleur de ta vie toute neuve !... Or, dis-moi, puisque nous voici en intimité, dis-moi, — non avec tes lèvres qui ne savent pas encore parler, mais avec ton cœur qui bat auprès du mien, — dis-moi, petit, si tu es mon fils tout de bon. Hé ! ce serait une charmante aventure que tu fusses à moi, c'est-à-dire de moi !... Dis-le donc !... Si ce n'est pas vrai, dis-le tout de même. Je te croirai : j'en ai cru bien d'autres. Tu n'imagines pas ce que peut croire un cœur ému de tendresse. Et j'ai pour toi de la tendresse, tu le sens.

Le roi se tut, quelques minutes, comme s'il attendait une réponse. Il avait couché le délicat fardeau

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sur son bras gauche ; et, de l'index de sa main droite, il donnait à jouer aux petits doigts de l'enfant. Et il dit bientôt :

— Is pater est... Cela est incontestable. Petiot, tu es mon fils incontestablement. Je te déclare mon fils, et je t'aime infiniment depuis tout à l'heure, depuis que je t'ai cajolé et depuis que tu n'as pas eu peur de ce bonhomme à grande barbe qui t'a pris dans ton berceau et t'a fait de ses bras un autre berceau. Tu es mon beau doux fils. Et je ne sais plus comment l'on t'appelait, mais je t'appelle désormais mon beau doux fils Eudémôn, ce qui veut dire, dans le langage des Grecs, « heureux », afin que ce soit une indication pour les favorables destinées... Madame la grande chambrière, le jeune prince se nommera, de ce jour, le prince Eudémôn. Et veillez sur lui de telle façon qu'il mérite le nom que je lui donne !

Le roi Tobol, avec mille précautions, posa de nouveau le bébé sur les batistes et les dentelles ; et le bébé s'endormit aussitôt. Alors le roi Tobol s'en fut. Tandis qu'il s'en allait, il répétait à lui-même : « Is pater est... 11 y a là une certitude. » Et il se disait encore, mi-pleurant et mi-badinant: a Je viens d'avoir un petit garçon !... »

Le roi Tobol ne put aisément chasser de sa mémoire la perfide et voluptueuse image delà reine. Elle lui apparaissait à chaque instant, et la faulene l'avait pas rendue moins attrayante. Il voulut se la déni-

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grer, se faire croire qu'elle n'était pas si jolie : les traits irréguliers, un minois qui perdrait bientôt son agrément... Ah ! oui, mais une peau si fraîche et duvetée !... Et des fossettes !... A seulement y penser, la tête du roi chavirait. Il se donnait à lui-même la comédie, quand il affectait l'indifférence ; et l'oubli, père du repos, ne lui viendrait pas vite. Tel était son émoi-

Triste, il n'avait pas d'autre idée que celle du bonheur. Il narguait le sot chapelain et s'indignait, se révoltait contre une telle négation de la douceur de la vie. Le bonheur ici-bas devint sa hantise. Et il se disait :

a Je suis vieux ; il est trop tard pour commencer d'être heureux, à mon âge. Le bonheur ne s'improvise pas, et je perdrais en vains préparatifs le peu de temps qu'il me reste à durer!... »

Il songeait à son fils, tendrement; et il se rappelait cet aimable nom d'Eudémôn qu'il lui avait attribué.

Ainsi sa trouble rêverie fut amenée à concevoir comme le but de tout son effort ceci : réaliser le bon-" heur de ce petit garçon. La belle entreprise, le cher projet !... Certes, il était inspiré là par un sentiment affectueux, car il aimait ce bambin que son cœur avait adopté. Mais encore il était excité par sa rancune contre la destinée qui l'avait, lui, frustré de sa récompense au moment même où il en goûtait les meilleures délices. Et puis, il désirait convaincre d'imposture le pessimiste chapelain.

« Ah ! — épiloguait-il, en caressant sa trouvaille, — chapelain, tu verras si cette vie est une vallée de

larmes. On te démontrera que l'ici-bas n'est point à dédaigner et que, si de vieux bêtas comme toi... et moi... n'ont pas su y installer leur contentement, cela ne prouve rien, en vérité, rien du tout. Le petit prince Eudémôn ne différera pas jusqu'à l'outre-vie incertaine cette réussite du bonheur, qui est toute la raison de vivre... w

Et il s'attendrissait :

c Petit prince Eudémôn, la belle vie que je te vais organiser !... Tu n'en sais rien, et tu dors dans tes langes, la bouche ouverte, respirant à coups réguliers. Je te vois comme si tu étais ici, devant moi. Ta sécurité est charmante. Si j'étais méchant et si je méditais de venger sur toi mes ennuis, tu ne serais pas moins calme et confiant. Mais, innocent, j'inventerai des stratagèmes à l'infini pour le service de ton bonheur. Et, quand je regarderai sourire tes lèvres, briller tes yeux, s'épanouir en grâce fortunée ta jeunesse, croître ta force afin de t'assurer de nouvelles joies, et rayonner ton âme en fête sur ton visage, je me dirai que je suis l'artisan de tout cela et que cet ouvrage est le mien !... J'en aurai beaucoup d'orgueil ; de mes victoires, celleci sera la meilleure et la mieux choyée. La fine et la délicate chose, ton bonheur, Eudémôn !... J'ai vaincu de fiers ennemis : ce sont besognes de brutal. J'ai démoli des citadelles et saccagé des villes plantureuses. Mais, à présent, Eudémôn, j'édifierai la tour jolie et gracieuse de ton bonheur ! »

Comme il était cinq heures après midi, le roi Tobol ordonna qu'on lui servît le goûter. Cette coutume que la reine avait introduite à la cour, il l'avait,

ces derniers temps, négligée. 11 la reprenait, délibérément ; et, s'il lui vint un peu de mélancolie à songer qu'il ferait la dînette tout seul, il résolut de s'endurcir contre de telles faiblesses. Il serra vigoureusement sa mâchoire-et croisa les bras : c'était chez lui la marque d'une énergique décision.

Des serviteurs approchèrent de son fauteuil une table où ils étendirent une nappe fort empesée. Ils y posèrent quelques fleurs fraîchement coupées, des roses et des violettes... « C'est une mode de Paris, avait dit la petite reine le jour qu'elle inaugurait dans le palais du roi Tobol cette élégance. — Exquis ! » avait-il répondu. Mais il dit, ce jour-là :

— Pas besoin de fleurs I Puis, se ravisant :

— Au surplus, si! Des fleurs, beaucoup de fleurs !...

On lui apporta du thé fumant, du vin d'Espagne, des confitures variées, du raisin, des grenades, des bonbons et des biscuits. Lorsque ces friandises furent disposées congrûment, comme naguère, il commanda qu'on le laissât tranquille et que personne n'entrât sans qu'il l'eût ordonné.

Alors il considéra le détail de ce goûter, qui l'étonna. S'il n'avait craint de paraître capricieux, il eût envoyé au diable tout cela.

Cette mauvaise humeur passée, — et ce fut un instant, — le roi Tobol revint à son idée, qui était de se renseigner sur la gourmandise. Puisqu'il avait résolu de consacrer tout son zèle à rendre heureux le petit prince, ne devait-il pas perfectionner d'abord sa

propre notion des agréments de la vie, sa notion même du plaisir ? 11 se disait :

«Je n'y connais pas grand'chose; l'existence que j'ai menée ne me préparait pas à pareille œuvre !.,. »

Il s'était, dans les camps, habiltué aux nourritures militaires, qui alimentent mieux qu'elles ne divertissent les papilles du goût. Pendant la paix, il avait soin de ne pas s'amollir comme à Capoue les soldats de cet autre. Enfin, plus tard, quand la petite reine l'invitait à ses goûters, il l'admirait, il s'amusait des mines drôles qu'elle faisait en l'honneur des bonbons. Lui n'aimait pas beaucoup les sucreries; mais il la regardait, grignoteuse, licheuse, ses lèvres qu'empourpraient encore les confitures, ses dents si prestes à fendre les dragées, ses doigts longs et habiles à dépouiller la chair vivante d'une pèche. 11 ne songeait qu'à la regarder...

A présent, il a tout le loisir d'étudier les fruits, tels que l'arbre les donne ou tels que les accommode un confiseur. Les premiers lui sont agréables, à condition qu'il y soit attentif. Les seconds lui déplaisent: il a beau se dire que l'odeur des roses est ici mêlée au parfum des groseilles et que ce jus, onctueux et limpide, semble des rubis en fusion ; décidément, le sucre l'écœure. Une grenade glacée, qu'il ouvre, est un coffret où sont rangées des perles rouges et splendides ; et l'on dirait aussi d'une ruche où de mythologiques abeilles auraient fait leur miel avec le sang d'Adonis. Le roi, de l'ongle, détache quelques grains ; ils roulent et ils s'assemblent au creux d'une assiette en porcelaine chinoise. Un rayon de soleil joue dans

LK ROI TOBCL 25

leur transparence purpurine ; quand ils bougent, ce sont des gouttes de lumière qui remuent. Puis le ro» les verse dans la paume de sa main. 11 les happe. Mais leur froideur artificielle lui pique la langue : il les écrase entre ses dents et les trouve fades. De ses gros doigts il casse divers bonbons où l'on a caché, sous le sucre épais, des pétales de violettes, des fleurs d'oranger, des alises ou des framboises. Il n'ose pas s'y risquer, et il écarte ces prétentieuses merveilles.

l^e thé fumant ne le tente pas : il éteint le samovar. Le vin d'Espagne ? Plutôt ! En mémoire de fêtes juvéniles. Un jour, — il n'était alors que prince royal, son père occupant le trône, — il se trouvait en mer, par la tempête, sur la galiote amirale. Des pirates, à la faveur de la brume, survinrent et les abordèrent. Ils prétendaient envahir la galiote ; mais lui, avec ses matelots, envahit le vaisseau perfide, joua du sabre et du pistolet, tua l'équipage et, par vengeance ironique, ravit la cargaison, qui était du xérès et du porto. Transportées à son bord, les barriques furent éventrées et soûlèrent cette jeunesse !... Le vieux roi se rappelle cette liesse d'autrefois ; et, ce qu'il lampe aujourd'hui, ce qui l'exalte et bientôt l'enivrerait, ce n'est pas le vin doré qui du cristal précieux lui coule au gosier, mais le clair souvenir de son exploit.

Cette ardeur se dissipe et ne laisse que lassitude, mélancolie, regret vague. Lorsque le roi s'interroge sur le goût de ce vin qu'il buvait, il ne sait pas si ce vin lui a fait plaisir ou peine ; ou rien, tout simplement.

Aux restes de son goûter, qui traînent sur la nappe,

ii donne des chiquenaudes ; il les disperse et les méprise, et il s'enfonce dans un songe de dépit.

« Je n'y connais rien ! » conclut-il.

Elt il s'en désole. Mais il est un homme d'action :

« De la méthode ! — reprend-il. — Premièrement, il importe que nous réorganisions le service du petit prince. Les confitures et ces gourmandises compliquées n'intéressent que l'avenir. Assurons-lui provisoirement un luxe judicieux de lait et de soins hygiéniques. »

Avec la grande chambrière, qui l'aidait de ses conseils, il révoqua la troisième langeuse, la quatrième berceuse, et encore diverses personnes. 11 les remplaça par d'autres, édicta des peines sévères contre qui se conduirait mal et assimila au crime de lèse-majesté le seul fait d'écouter les instances amoureuses d'un militaire dans les appartements du prince royal.

— Je pense qu'ainsi — fit le roi — tous ces désordres cesseront ?

^— Je l'espère, sire! répondit la vieille dame.

— Vous n'en êtes pas sûre ?... Alors ?...

— Alors, sire, je crois qu'il vaudrait mieux interdire aux gardes l'accès des appartements du prince... aux gardes ou bien aux dames. Mais tant que celles-ci et ceux-là ne seront pas séparés par des murailles ou des distances, je ne réponds de rien.

— Je supprime la garde du prince, — dit le roi. — Aussi bien mon fils n'est-il pas en danger dans mon palais. Adieu !... vous êtes une pimbêche... Et veillez!

A quelque temps de là, le roi Tobol consulta le ministre des Sciences et Belles -Lettres.

— Donnez-moi la liste des meilleurs phiiosophes du royaume!

— Sire, grâce à votre protection très éclairée, la liste est longue...

— Donnez-la-moi !

Le ministre cita vingt noms peut-être.

— Mettez-moi ça par écrit... Et quel est le plus fort de tous ces gens-là? Vous me le soulignerez.

— Le plus fort, sire ? Il me serait difficile de vous le dire. Chacun d'eux a ses qualités, ses aptitudes et sa doctrine...

— Comment ? — reprit le roi, — Chacun d'eux a sa doctrine? Mais c'est du désordre! Vous tolérez ça, vous ministre?

— Sire, la liberté de la pensée n'est-elle pas la condition première de la science ?

— Je n'en sais rien ! — répondit brusquement le roi. — Mais lequel a raison ?

— Je n'en sais rien, sire !

— Alors, qui le saura, si vous, leur chef hiérarchique, vous ne connaissez pas votre personnel ? Prenez-y garde, ministre, je veux bien encourager les belles-lettres et les sciences; mais ça me coûte assez cher pour que, si je demande un philosophe plus fort que tous les autres, on n'hésite pas à me le désigner... A combien s'élève le chiffre des pensions que je sers à ces raisonneurs?...

— Deux millions, sire !

— Eh ! bien, pour deux millions, on ne peut pas, dans un royaume comme le mien, posséder un seul philosophe qui ait certainement raison ?... J'avise-

rai... Mais, enfin, ce professeur Tugadal, que vous inscrivez en première ligne, quelle est sa doctrine, s'il vous plaît ?

— Sire, c'est un pessimiste.

— Je n'en ai que faire ? Et ce Bedoresk ?

— Sire, c'est encore un pessimiste.

— En voilà toujours deux qui sont d'accord?...

— Non, sire : Tugadal préconise l'extinction de l'espèce par le moyen des explosifs, tandis que Bedoresk recommande le stratagème, plus lent mais non moins sûr, de la chasteté.

— Ah ? Vous allez, séance tenante, me supprimer les pensions de ces deux gaillards-là I... Et ce... comment dites-vous... ce docteur... Tréma ?...

— Tréma, sire, c'est un disciple d'Epicure.

— Bon !... Et cet Hilar ?...

— C'est un disciple d'Aristippe. Tréma vante le bonheur ; et Hilar, le plaisir. Ils se complètent, mais ils se détestent.

— Bon I... Et ce Basar ?

— Ah! celui-là, sire, c'est un éclectique. Il s'est fait un système où entrent les systèmes de tous ses collègues. 11 prétend réconcilier tous les philosophes. Du reste, les autres nient qu'il y réussisse jamais.

— Convoquez-moi pour demain deux heures ces trois bonshommes-là. J'ai dit !

Le roi Tobol était de parfaite humeur lorsqu'on lui annonça les trois philosophes Tréma, Hilar et Basar. En effet, le petit prince Eudémôn l'avait accueilli d'un sourire, comme s'il le reconnaissait et lui marquait de l'amitié.

— Bonjour, messieurs ! — dit-il aux arrivants. Ceux-ci, membres de l'Académie royale, avaient

revêtu, conformément au protocole, l'uniforme de leur compagnie, habit à la française, de drap noir, mais chamarré de broderies bleues, amples et abondantes, qui au porteur de ce costume auraient donné l'air d'un paon si le reste de l'accoutrement n'eût frappé tout de suite par son caractère martial : sur la tête, un shako monumental qui allait s'évasant et s'aggravait d'un plumet excessif ; au côté, suspendu par des courroies en cuir doré, un sabre pareil à celui de la cavalerie ottomane.

Les trois philosophes saluèrent. Le roi, cordialement, les fit asseoir ; et il leur dit :

— Messieurs, je suis charmé de vous voir. Les soucis de mon gouvernement ne m'ont guère laissé de loisirs philosophiques, et je respecte vos études sans les connaître beaucoup. Mais aujourd'hui j'ai besoin de vos lumières ; je suis sûr qu'elles ne me feront pas défaut. Une seule chose m'inquiète : on me dit que vous n'êtes pas d'accord. . . C'est exact ?

— Sire, — répondit Tréma, — des nuances !

— Nous tâcherons d'arranger ça ! — reprit le roi. — Entre collègues, voyons, il faudrait vous entendre. Ça fait mauvais effet, dans la population naïve, si l'on apprend que les meilleurs philosophes du royaume sont en bisbille. On se dit... Mais, enfin, voici l'alTaire pour laquelle je vous ai convoqués. Je désirerais apprendre de vous comment on doit organiser une existence humaine en vue du bonheur ; du bonheur, en ce monde ! Je n'ai que faire de l'au-delà... Vous

m'avez bien compris : je veux réaliser une vie heureuse, parfaitement heureuse I Pas la mienne, ça va sans dire : j'ai passé l'âge. Il s'agit d'un petit garçon, oui, auquel je m'intéresse... passionnément... oui, c'est cela, passionnément 1 Je le prends tout petit et je lui ménage un excellent avenir. Vous y êtes ?... Eh ! bien, messieurs, vous serez en mesure de me renseigner, n'est-ce pas ?

Les trois philosophes demeuraient stupides. Ils regardaient le roi Tobol avec étonnement. Le roi Tobol les regardait aussi.

Ils se ressemblaient, de prime abord : ils étaient trois vieillards analogues, de poil gris, de manières timides, de physionomie taciturne. Comme ils se taisaient, le roi voulut les mettre à l'aise : il leur offrit de se désarmer. Ils déposèrent donc leurs shakos et leurs sabres, se rassirent, et attendirent que le souverain les questionnât précisément.

— Eh ! bien, vous, monsieur Tréma, vous êtes un disciple d'Épicure ; c'est-à-dire, si je ne me trompe, que votre philosophie est l'optimisme. Je vous en complimente. Seulement... expliquez-moi, je vous prie... vous n'avez pas l'air gai !

— Sire, — répondit l'épicurien, — les optimistes ne sont jamais gais. Comment le seraient-ils ? Leur système les a conduits à concevoir logiquement que la vie ne doit être que bonheur. Logiquement ! Mais la réalité les taquine sans cesse ; et ils vont de déception en déception... Les pessimistes ont beaucoup plus de chance. Leur doctrine nie toute félicité. Ils ne comptent sur rien de bon. Alors la plus petite joie qui leur

échoit leur çst une surprise délicieuse. Ils ne sont pas exigeants. Ils se contentent de peu ; la bassesse de leur philosophie leur ménage des satisfactions médiocres, qui nous sont refusées.

11 y avait de la rancune dans la voix de M. Trema ; de la rancune et de l'orgueil ; en somme, de l'emphase. 11 faisait traîner les mots. Il surveillait ses phrases et les accompagnait de gestes discrets, ronds, attentifs : il semblait caresser un chat, sur ses genoux, un chat qui eût été son idéal.

— C'est bien étrange ! — dit le roi. — Mais, enfin, veuillez m'exposer votre système.

— Sire, il y a...

— Non ! — s'écria M. Basar, résolument. M. Tréma reprit :

-Ilya...

— Non ! — répéta M. Basar.

Le roi Tobol n'y comprenait rien.

— Qu'est-ce que vous avez, monsieur Basar? — demanda-t-il. — Votre collègue n'a encore rien dit et vous le démentez ?...

— il a tout dit, sire ! Ce n'est pas une petite chose que d'affirmer, même étourdiment : a II y a... d Moi, j'affirme qu'il n'y a rien.

— Laissez-le parler, s'il vous plaît !

Fort de la protection royale, M. T réma recommença son discours :

— Le cosmos. . .

— Autant que possible, — fit le roi, — n'employez pas de mots techniques : je n'y entends goutte.

— Sire, je veux bien... Mais de quoi aurai-je l'air?...

32 Liî uoi rut^oL

Bref, je considère que le Tout — c*est-à-dir9 la collection complète de ce qui est — symbolise la perfection, donc le bonheur. Mais l'individu, fragment de ce Tout, est heureux en tant qu'il appartient à ce Tout ; et, en tant que fragment, il est malheureux...

— Je vous en prie, monsieur Tréma, venons au fait. Vous n'avez pas une recette de bonheur ?.. .

— Sire, mon principal ouvrage est intitulé .A/77AA?2etique du Bonheur. Le principe est le suivant. La vie humaine se compose d'événements agréables et désagréables. Les premiers constituent le crédit ; les seconds, le débit. Ou, en d'autres termes, les premiers sont l'actif, les seconds le passif de l'existence. J'appelle vie heureuse une vie dans laquelle l'actif l'emporte sur le passif. Le problème consiste donc à diminuer le passif au profit de l'actif. Et, pour cela, j'engage mon disciple à regarder la tristesse comme la condition sine quâ non de la joie. Il n'y a point de joie sans tristesse : celle-ci est le repoussoir. Martyrise-toi, et les plus humbles satisfactions te seront dès lors admirables.

— C'est là votre expédient, monsieur Tréma ? Vous arrivez au bonheur par le martyre ?

— Par le martyre, sire.

— Eh ! bien, monsieur Tréma, faites donc!... Cane m'étonne plus que vous soyez si mélancolique !... A vous, monsieur llilar.

M. Hilar était tout petit, souffreteux, et toussait. 11 gardait jointes sur son bas-ventre ses mains fines, gantées de blanc. 11 avait la peau du crâne mobile ; et, lorsque sa pensée devenait plus intense, un grand

tE ROI TOBOL 33

frisson de son cuir chevelu lui faisait mal et l'obligeait à se relâcher de son rêve.

D'une voix frêle et monotone, il dit :

— Aristippe de Cyrène faisait aux Epicuriens ce reproche : « Vous sacrifiez à une sorte de bonheur illusoire maints plaisirs réels, qu'il vaudrait mieux attraper au passage. » Bref, Aristippe de Cyrène préconisait le plaisir, comme Epicure le bonheur. Et voilà sire, le sujet de ma querelle avec M. Tréma.

— Je crois que vous avez raison ! — s'écria le roi Tobol. — Continuez, s'il vous plaît, et parlez-moi du plaisir.

— Epicure et M. Tréma composent une philosophie du bonheur qui est la négation même du plaisir. Ils ont, en outre, établi une hiérarchie des plaisirs qui n'est pas destinée à autre chose qu'à dénigrer les plaisirs des sens. Plaisirs grossiers, disent-ils ; et, pour flétrir cette sensualité, ils n'ont pas de termes assez injurieux. Mais, tout en haut de cette hiérarchie, ils placent une sorte de félicité abstraite, et que j'appelle, moi, renoncement ou ascétisme. Telle est leur idée du bonheur. Tandis que, nous autres cyrénaïques, nous disons : « O homme, il te faut ruer sur tous les plaisirs ; et sollicite-les. Si tu as à choisir, choisis les satisfactions les plus vives. Ne t'embarasse pas de préjugés, de raisonnements et de calculs. Jouis. Et jouis par ton corps, par tout ton corps, du haut en bas. Et ne méprise pas les muses ; mais ne néglige ni Bacchus, ni Vénus principalement ! »

11 avait dit cela avec autant de douceur que de conviction ; et la fougue de sa doctrine n'animait pas son

discours. Quand il eut achevé sa tirade, il l'ut pris d'une quinte de toux qui secoua son petit corps et lui mit les larmes aux yeux.

— C'est à merveille ! — fit le roi. — 11 me semble, monsieur Hilar, que l'on ne saurait mieux raisonner. Je prends votre parti contre Epicure. Toutefois, votre système me paraît avoir l'inconvénient d'exiger de qui Tadopte une constitution robuste ! Et, soit dit sans vous offenser, à vous voir, on ne se figure pas que vous soyez pourvu de tels avantages physiques... Au surplus, c'est peut-être la pratique un peu prolongée de ces plaisirs qui vous a mis en cet état de lassitude !

— Sire, — reprit sèchement le cyrénaïque, — ne m'outragez pas ; je n'ai jamais vécu dans l'inconduite !...

— C'est l'application de votre système que vous nommez inconduite, monsieur Hilar? Je ne comprends plus ! . . .

— Sire, je ne pratique pas. Je suis un philosophe : je spécule sur des idées. Il n'appartient pas à un philosophe de se vautrer dans le réel.

M. Basar affecta de cacher derrière sa main sa bouche qui riait. Le roi Tobol l'admonesta :

— Monsieur Basar, je vous interrogerai bientôt. Provisoirement, veuillez vous tenir sur la réserve... Monsieur Tréma, vos objections ?

— Sire, vous les avez vous-même formulées mieux que je ne saurais le faire. Le système de mon collègue conviendrait peut-être à des Titans ; mais,..

— C'est vrai, — fit le roi ; — on n'est pas des Titans !.. .

LK UOl TOBOL 35

— On n'est pas des Titans. Avec la vie que recommande mon collègue, je ne donne pas au plus vigoureux gaillard de votre garde royale douze mois de bonne santé.

M. Hilar, un instant, parut accablé. Mais il s'écria, aussi fort qu'il le put, et cette sentence agita tous ses muscles :

— Douze mois de plaisir valent mieux qu'une longue existence de privation !

M. Tréma perdit toute mesure et riposta :

— Jouisseur !...

L'épithète convenait si mal à M. Hilar que M. Basar et le roi lui-même sourirent. Mais les deux optimistes s'injuriaient, se chuchotaient du latin, du grec ; des citations, sans doute, et comminatoires. Le roi Tobol essaya vainement de reprendre son enquête. De guerre lasso, il tira sa montre et déclara :

— Messieurs, je vous donne cinq minutes pour vous mettre d'accord. Après quoi, vous me ferez connaître le résultat de votre querelle.

Et il marcha de long en large. Hilar et Tréma continuèrent à se houspiller l'un l'autre; à leurs murmures aigrelets se mêlait le rire insolent de M. Basar.

Les cinq minutes écoulées, le roi ne put rien obtenir : l'épicurien et le cyrénaïque boudaient, celui-là orgueilleux, celui-ci vaniteux; et l'un soufflait, l'autre toussait.

— Adieu, messieurs ! — leur dit le roi. — Je ne vous retiens pas.

Seul demeura M. Basar. Le roi s'écria :

— Ils sont insupportables, ma parole !

— Sire, excusez-moi, je les trouve désopilants. Mais vous leur donniez cinq minutes pour se mettre d'accord, et il y a deux mille et quelques cents ans que dure leur querelle, sans aboutir !...

— Quels imbéciles! — conclut le roi. — Et vous, monsieur, vous faites un système avec toutes ces âneries-là?

— Sire, je collectionne leurs négations. L'avez-vous remarqué ? leurs négations sont excellentes et empreintes d'un louable bon sens, tandis que seules sont absurdes leurs affirmations. Chacun d'eux, pris à part, ne dit que sottises ; mais ils se réfutent l'un l'autre parfaitement. Or, cette remarque, dont la justesse est apparue si bien au cours de ce débat, vous la feriez de même en étudiant toute la somme des métaphysiques, des éthiques, des esthétiques, de s logiques, et enfin tout l'immense fatras des système s qu'on a construits depuis que le monde est monde.

— Qu'est-ce que vous en concluez ? — demanda le roi Tobol avec impatience.

— J'en conclus, sire, que les négations l'emportent de beaucoup sur les affirmations ; ou, si Votre Majesté le préfère, qu'il n'y a, pour l'homme, — je laisse de côté l'intelligence divine, qui m'est difficile à concevoir, — qu'il n'y a de vérité que dans la négation.

— Alors, vous faites un système avec des négations ?

— Un système, c'est beaucoup dire. Simplement, je nie. Je nie ceci; je nie cela. Et tout ce que je trouve, en fin de compte, d'un peu positif au bout de ma dialectique, c'est une opinion nette sur la congénitale faiblesse de l'esprit humain.

M. Basar s'exprimait avec facilité ; on sentait qu'il prenait, à parler, un divertissement très vif. Plus il narguait l'esprit humain, plus il s'amusait. Le roi était abasourdi.. .

— Sire, nous ne savons rien de rien. Notre intelligence ne nous sert qu'à reconnaître la vanité de vouloir comprendre. Ah ! sire, toutes les bêtises que l'on a dites et écrites ! Votre Majesté n'a pas lu les philosophes ? Je l'engage respectueusement à s'y mettre : c'est fort plaisant ! L'homme est un dieu tombé... en enfance !

— Ah ? — repartit le roi ; — et c'est ça qui vous prête à rire ?

— Sire, je me fais une raison.

— Vous pouvez vous retirer 1

Le roi Tobol manda son ministre des Sciences et Belles-Lettres. Et, sans barguigner, il lui dit :

— Ministre, préparez-moi, séance tenante, premièment un décret aux termes duquel l'Académie royale est supprimée ; secondement, une lettre aux termes de laquelle vous remettez entre mes mains votre démission de ministre. Voilà !

« La sottise des philosophes — songeait le roi Tobol — est immense. Et cependant ils sont le cerveau de l'humanité. Cela donne une fière idée de notre espèce!... Et moi, je les pensionnais comme si leurs billevesées contribuaient au lustre de mon royaume !... Qu'est-ce qu'ils savent du bonheur, et du plaisir, et de la vie ? Ils ne vivent qu'à ergoter. Je supprime leurs pensions et

38 LE nOI TOEOL

ils vont être sur le pavé. Infortunés bonshommes l Mais je veux offrir à mon peuple ce spectacle édifiant : les philosophes incapables de gagner leur quotidienne pitance et qui meurent de faim faute d'être aussi malins que le premier venu des manœuvres ou colleurs d'affiches... Et c'est mon peuple que je vais à présent consulter, mon brave peuple qui connaît la vie et qui, je l'espère, profite agréablement de la prospérité qu'il doit à mes travaux !... »

Le roi Tobol organisa donc, par tout son i^oyaume, une sorte de plébiscite ou de rejerendum sur le bonheur. 11 ne disait pas qu'il songeait au jeune prince Eudémôn; il ne trahissait pas son cher projet de réaliser une existence merveilleuse en la personne de ce bambin privilégié. Mais il posait cette question: « Quelle idée vous faites-vous du bonheur? Décrivez la forme de bonheur que vous considérez comme la plus parfaite... » Et à qui répondrait le mieux il promettait, en récompense, des trésors.

Il ordonna que ce message fût communiqué aux journaux ; qu'on en fît des prospectus qui, tirés à plusieurs millions d'exemplaires, seraient distribués au peuple ; que des crieurs ou hérauts en donnassent lecture, par les rues, afin que les illettrés eux-mêmes pussent concourir ; qu'enfin des transparents lumineux offrissent, le soir, ce texte aux yeux de tous.

Ainsi fut fait, et avec promptitude. Le roi Tobol avait signé, sur les dix heures du matin, son ordonnance. Les presses royales fonctionnèrent : à la tombée du jour, toute la ville était informée. Un gouvernement fort a des moyens de publicité considérables.

Donc, à la tombée du jour, le roi Tobol rendait visite à son petit garçon qui justement venait de s'éveiller et vagissait de contentement. Il bredouillait de vagues onomatopées, sans doute, auxquelles le roi n'attribuait pas une signification précise; mais une joie confuse était dans ce vain babillage. Un désir s'y manifesta si évidemment que l'intelligente nourrice dégrafa son corsage, en tira une blanche mamelle et prit contre elle le poupon. Le poupon ne flt pas de cérémonie, tendit ses lèvres et eut vite attrapé le vivace tetin ; ses petites mains appuyèrent sur le bon réservoir de lait : et il manœuvra comme il faut pour se bien alimenter. Le roi l'admirait et disait :

— C'est ça, petit diable, c'est ça ! Hardi ! hardi ! Prends ta nourriture ; et régale-toi. Mange ta nourrice, hardi ! Et deviens fort, et deviens grand; deviens un gaillard.

Et à la nourrice il demanda:

— Nourrice, il tette bien, n'est-ce pas?

— Sire, il m'aura bientôt vidée, s'il continue ! — répondit en riant la corpulente et saine femme.

Et le roi, riant aux éclats, reprit:

— C'est à merveille ! Quand il aura mangé toute sa nourrice, je lui donnerai une autre nourrice ; et puis une autre... Va, mon petit diable, fais bombance, hardi ! hardi!...

Et le poupon, comme s'il comprenait, tétait plus fort et avec tant de gloutonnerie qu'on entendait claquer sa langue sur ses gencives; et il coulait du lait sur ses babines. Et le roi répétait :

— Hardi ! hardi ! lu sera gris et tu auras le cœur en fête !

La grande chambrière se mit à rire et toutes les femmes de service rirent aussi; de telle sorte qu'une magnifique allégresse s'épanouissait autour du jeune prince, qui en était le héros charmant.

Mais dehors retentit un appel de trompette, clair, fringant et martial. Le roi Tobol s'en fut à la fenêtre, qui donnait sur une grande place. 11 neigeait depuis le matin, sans discontinuer. Au travers des flocons, on apercevait le ciel crépusculaire et ses nuages teintés de pourpre diffuse. L'électricité et le gaz, proches du sol, guettaient, pour rayonner mieux, la nuit close.

Les trompettes royaux, au nombre de six, vêtus d'or et d'azur, campés sur des chevaux blancs, accompagnés de porteurs de torches, sonnèrent longtemps; leur refrain se propageait dans l'espace, rebondissait aux monuments et par l'écho se multipliait. Quand le silence allait se rétablir, la fanfare alerte repartait : et l'on eût dit de régiments en liesse qui, pour de romanesques batailles, se mettent en route. Le roi Tobol se souvint de ses victoires et du gonflement glorieux de son cœur, à la minute décisive.

Tandis que les trompettes faisaient ainsi leur beau tapage, hommes et femmes de la ville affluèrent. De toutes les rues dévalaient sur la place bonshommes clopinants, marmots qui s'amusent de courir et délaissent soudain le jeu des boules de neige qu'on lance à l'échiné du prochain, belles dames en leurs fourrures et pauvresses qui cachent contre le froid leurs mains sous leurs tabliers, — toutes les classes de la société.

LE ROI TOUOL 41

des mendigots aux banquiers opulents, et ceux-ci, dans leurs coupés, menaçaient d'écraser ceux-là. — Un public se fut entassé bientôt, en cercle, autour des six trompettes opiniâtres. On sortait en hâte des maisons, des cafés. Il y eut de la confusion, et même du désordre, à tel point que la police sévit.

Le roi Tobol, de sa fenêtre haute, regardait son peuple. La sonnerie des trompettes l'exaltait et les mouvements de la foule excitaient en lui de pareils mouvements : il se sentit l'âme de son peuple, et il t)'enorgaeillit.

Les trompettes se turent. Le silence qui se fil alors, vaste et puissant, agit sur la foule plus encore que la musique : une sorte de stupeur régna, quelques secondes. L'attente immobilisait cette foule ; et l'on eût dit que cédait enfin sa patience, lorsque la voix du héraut retentit. Elle déclamait, cette voix, et presque chantait :

— « Le roi Tobol à son peuple... Je m'adresse à chacun de vous en particulier, mes sujets loyaux, et vous invite à me faire connaître ce qu'est, à votre avis, le bonheur. Il ne s'agit pas d'autre chose que de me dire, par lettres missives, comment vous concevez que l'on puisse être heureux ici-bas, à quelles conditions et au moyen de quels stratagèmes. A qui me répondra le mieux, je promets ma faveur spéciale... »

Le roi, qui avait composé lui-même ce message et le savait par cœur, ne s'attendait pas qu'il revêtit ce caractère de solennité poignante. Les phrases, par l'emphatique héraut proférées, semblaient des strophes gl tout le message un poème, — un poème que l'idée

du bonheur emplissait magnifiquement. — Le vieux roi, le front à la vitre, l'oreille tendue, suivait avec ardeur la déclamation de son rêve, marquant la mesure, sans le vouloir, des hochements de sa tête et tressaillant aux à-coups du rythme. Quand vint la phrase dernière, où il promettait sa faveur spéciale, un grand élan de générosité orgueilleuse le souleva. Que ne pouvait-il donner ? Il était riche par la guerre et la victoire, et ses prodigalités manifesteraient sa puissance. Une seconde, sa royauté s'épanouit en rayonnante gloire dont il se crut auréolé.

Mais, la lecture achevée, les trompettes royaux et le héraut s'en allaient. La foule parut déconcertée, fut silencieuse et puis s'éparpilla. N'avait-elle pas compris ? Le roi comptait voir naître en elle un sublime enthousiasme, à ces paroles de bonheur qu'une voix formidable avait répandues. Et cette foule, soudain, se disséminait, hésitante, troublée, comme si ces belles paroles ne lui étaient pas intelligibles, comme si ce rêve de félicité ne la touchait pas. Le roi frémit : son peuple l'avait déçu.

Les bambins retournèrent à leurs boules de neige et à leurs glissades où, l'un tombé, les autres à la file s'écroulaient ; cette gaieté reprit, oublieuse de tout. Les équipages démarrèrent etdisparurent. Les buveurs se réinstallèrent aux cafés... Peu s'en fallut que le roi n'ouvrît la fenêtre et n'admonestât ces badauds. II avait déjà le poing surl'espagnolette lorsque la grande chambrière, effarée, glapit :

— Sire, par pitié, n'ouvrez pas ; le prince s'enrhumerait !

Le roi fut immobile et soucieux. Il ne répondit pas et continua de regarder la grande place où la neige tombait : il se figura que de pareils flocons, froids et légers, ensevelissaient en son cœur son espoir. Et puis peu à peu, restes de cette foule disloquée, des groupes se formèrent où il fut évident qu'on épiloguait au sujet du message royal. Les bavardages s'animèrent. Le roi distingua des gestes, des sourires, des bras qui se levaient et faisaient le signe de l'étonnement, des index ^ui soulignaient des objections, et des bouches ahuries cui demeuraient béantes.

( Est-ce que, par hasard, il n'y connaîtraient rien, eix comme moi ? m — se demanda le roi Tobol avec inquiétude.

Mais arrivèrent les distributeurs de prospectus. Ils couraient et l'on se précipitait à leur rencontre et l'on s'arrachait le document. Qui le tenait le lisait et le commentait. Enfin, s'allumèrent, à la façade de plusieirs édifices, les transparents où, en lettres gigantesques, le roi s'adressait à son peuple. De sa fenêtre, il?3svit qui attiraient le populaire comme un lumignon les insectes nocturnes. 11 y en avait de tout proches et l'autres, par les rues, qu'on devinait à la lueur éminée d'eux. Alors la ville sembla illuminée comme poir une fête ; et l'on s'agita, et les chansons commencerait et les hurrahs et les vivats et l'hymne national et taite cette gaieté qui naît spontanément au cœur des :apitales.

« Is comprennent, — se dit le roi Tobol ; — voici qu'ife comprennent enfin ! Il leur a fallu quelque temps. Ces bien naturel. Cette question que tout à coup je

leur jette les prend au dépourvu. Pauvres diables qui ne songeaient pas trop à réfléchir. Ils étaient heureux sans y penser aucunement. Et moi, je leur demande soudain : « Qu'est-ce que c'est que votre bonheur ? » Alors, ils se demandent à leur tour s'ils sont heureux et, avant qu'ils se soient répondu à eux-mêmes, ils sont penauds. Mais voici qu'ils se répondent : o Oui », je l'imagine ; et aussitôt ils entrent en allégresse. Bonnes gens, bonnes gens, je vous ai donc rendu service, une fois encore, en vous invitant à savoir que vous êtes heureux. »

Une farandole s'organisa sous les fenêtres du palais royal. Il y eut des chutes dansla neige ; de belles filles y laissèrent voir leurs chevilles et quelquefois leu's jambes. |

Le roi se disait encore : '

c Ce brave peuple est beaucoup plus heureux qi'il ne s'en doutait. C'est peut-être qu'il n'est pas difficile à contenter. N'importe !... Et qui oserait déclarer nédiocre un bonheur qui fait ainsi trémousser par la neige et chanter cette centaine de mes sujets les plus pauvres ?... Seulement, seulement, — et le roi smriait avec bonhomie, — il ne faut pas perdre la tâe, bonnes gens ! Il faut réfléchir, afin de répondre à ma question. Je vous interroge. Il faut me dire le m)tif de votre joie, et précisément. Attention, s'il vous pliît ; attention ! »

Le petit ptince Eudémôn ne tétant plus et ne iormant pas encore, le roi Tobol le prit entre ses bas, l'approcha de la fenêtre et lui montra ce peuple fai :

— Regarde, petit prince Eudémôn, cette foule ds tes

sujets qui est gaie infiniment plus que le roi ton père ne le fut jamais. Chacun de cesbraves gens a son petit bonheur dans l'âme, qui le fait danser et le fait chanter. C'est ton peuple. Et tout le bonheur qui est là, éparpillé, je vais le rassembler en toi, ingénieusement, de telle sorte que tu deviennes la somme de toutes les joies et l'exemple de la félicité parfaite. Et je ne veux oasqu'il existe nulle partaucune bribe de bonheur que u ne possèdes. Ah ! tu vas être en vérité, petit prince tudémôn, le roi de ce peuple heureux, le véritable roi <j»e je ne fus point. Mais salue un peu ces braves gens qii s'apprêtent, sans le savoir, à te composer ton bonhtur, comme les abeilles font leur miel.

Lie petit prince se mit à pleurer ; les berceuses durent leîonsoler et l'endormir. Tout de suite le roi Tobol le leir avait cédé, tant le décevaient et l'effaraient ces lames subites.

— Pourquoi pleure-t-il ? — demanda le roi Tobol à la jrand chambrière, avec une émotion qu'il ne put disàmuler.

— Sire, — répondit-elle, — le prince l'ignore luiraène : tous les bébés pleurent ainsi...

— Pourquoi ? — répéta le roi, — pourquoi ? Soufîret-il*ou bien éprouve-t-il une contrariété quelconque?

Là grande chambrièren'eut pas autre chose à réponire que :

— Tous les bébés pleurent ainsi...

Lt roi Tobol s'en fut, disant :

— C'est une bienfâcheuse chose ! fâcheuse chose !...

Ui nuage de mélancolie était tombé sur son espoir.

Il se coucha et ne put aisément trouver le sommeil.

Une idée le hantait, celle de tout son peuple qui était aux prises avec la notion du bonheur. Et il se figurait chaumières et palais occupés à lui répondre, paysans et seigneurs songeant à leurs félicités les meilleures, analysant leur existence quotidienne, y séparant le bon du mauvais et, de leur médiocre histoire, tirant les agréables souvenirs, comme d'un sable un peu mêlé les chercheurs d'or savent extraire le précieux métal ou comme un habile joailler délivre de la gangue impure un diamant. Et il se figurait maris et femmes discourant, se consultant et, dans le passé, repêchan; de bien savoureuses minutes... Poussière d'or et poussière de diamant et poussière de souvenirs, toit cela remis au creuset ferait un prodigieux joyau : é roi vit en rêve cette couronne plus haute que les nuage», plus rayonnante que le soleil, plus étincelante que hs nuits d'étoiles.

A son réveil, le lendemain matin, de très borne heure, le roi Tobol apprit que le ministre de l'intérieir demandait à le voir ; il s'excusait de rimportunité,miis insistait respectueusement pour obtenir audience ScHS retard.

— Qu'il entre ! — dit avec ennui le roi.

Il fit redresser ses oreillers par son valet de chamke et se mit sur son séant.

— Qu'est-ce que c'est encore, ministre ?... Je ne puis donc avoir un peu de repos, sans que votre inqiiétude perpétuelle me vienne relancer ? Qu'y a-t-il ?

— Sire, les républicains...

— Eh ! bien, mon ami, n'arriverez-vous jamai> à

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concevoir que les républicains n'aient pas sur le gouvernement nos opinions ?

— Sire, c'est grave : lisez...

Le ministre tenditau roi le journal des républicains ; il portait en « manchette » ces mots :

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