UN OUTRAGE DU ROI TOBOL A SON PEUPLE
Et le roi lut :
Il ne suffît plus au roi Tobol de pressurer son peuple ; il l'outrage. Comment apprécier autrement le scandale d'hier? Demander au peuple qui souffre ce qu'il pense du bonheur, n'est-ce pas se moquer de lui ? Il siérait de ne parler point du bonheur dans une ville où la misère habite. Au pauvre peuple de juger l'acte du roi. Cette subtile cruauté, cette offensante ironie a quelque chose de néronien : le roi Tobol ne mettra-t-il pas quelque jour le feu à sa capitale pour s'offrir le spectacle d'un bel incendie ? Mais négligeons l'avenir : c'est assez du présent pour démontrer au peuple qu'on se moque de lui et qu'on le hait. Le peuple lolérerat-il qu'on le traite ainsi ? Nous ne le croyons pas et nous comptons sur un vaillant réveil de la dignité populaire. Assez d'outrages I Citoyens, faites voir qui vous êtes !...
— Ils vont un peu loin, — conclut le roi.
— Sire, — reprit le ministre, — c'est le résultat de votre excessive bonté. La presse libre, c'est la révolte bientôt déchaînée. Mais donnez-moi l'ordre d'arrêter les meneurs.
— Un instant, ministre !... A bien réfléchir, ils n'ont peut-être pas tout à fait tort... Le peuple est-il vraiment si misérable ?
— Mais non, sire! Ils exagèrent... En tout cas, il importe d'aviser au plus tôt. Si nous temporisons, nous ne serons plus maîtres des événements...
— Nous attendrons les événements, ministre.
— Mais, sire...
— Telle est ma volonté.
Demeuré seul, le roi Tobol s'enfonça de nouveau sous ses couvertures. 11 appuya sa tempe gauche sur l'oieiller, ferma les yeux et s'attrista... Certes il avait agi précipitamment. 11 songea qu'il avait mis de l'amertume dans l'âme de son peuple et que son peuple désormais souffrirait davantage et qu'il en serait, lui, la cause. Et puis, il se souvint des farandoles de la veille et il se demanda si les républicains ne fomentaient pas ce mécontentement qu'ils exploitaient... « Néronien » 1 ce mot le fît sourire...
« lis ont un langage ampoulé », se dit-il.
D'un mouvement brusque, il saisit le journal. Il relut l'article. 11 y trouva de l'emphase inutile et désira se persuader qu'il y avait là plus de rhétorique, en somme, que de vérité manifeste... Un peu de vérité, pas mal de vérité, pourtant !... Le roi Tobol était avec luimême trop sincère pour se vouloir dissimuler cette tristesse qu'on avait résumée là grossièrement.
Il se leva et, toute la matinée, remua des idées sombres. 11 se renseigna sur la nuit qu'avait passée le prince Eudémôn : — une bonne nuit... — Mais il ne put se résoudre à l'aller voir, à lui montrer une fîgrure morose. Nombre de lettres, en réponse à la question qu'il avait posée, étaient arrivées déjà. Les services compétents les avaient classées sous la rubrique : « Référendum sur le bonheur». Il différa de les lire, tant le bonheur, ce matin, lui semblait un paradoxe effronté^ et tant il avait mal à la tête I
LE noi TOBOL 49
Dans son fauteuil, les paupières mi-closes, le front pesant, il discutait avec les républicains. Il rétorquait leurs arguments, il leur reprochait leurs faciles diatribes et leur disait :
« Je voudrais bien vous y voir! »
A bout de dialectique, il entamait une apologie de ce genre:
« Je ne suis pas un fainéant satrape ; je n'ai jamais été heureux : si vous êtes jaloux de moi, c'est que vous ignorez mes misères et mes soucis et mes angoisses quotidiennes. Injustice, injustice!... »
Sans le vouloir, il exagérait à lui-même la douleur de sa vie, au point de se transformer, à ses propres yeux, en un Christ royal qui assume toute la souffrance de son peuple. La migraine donnait à ce symbolisme une sorte de réalité poignante.
Il ne déjeuna que d'un œuf à la coque et d'une côtelette. Et il se félicitait de sa frugalité, lorsqu'il ouït le son d'une trompe qui, dehors, éclatait en jérémiade. 11 s'approcha d'une fenêtre, comme la veille il l'avait fait pour entendre le héraut déclamer son épître au peuple; et il vit, au fond delà place, une foule nombreuse qui tâchait d'aflluer vers le palais et en était empêchée par la police.
— Que la police se retire et laisse le peuple venir à moi ! — cria-t-il. — Communiquez cet ordre.
Les valets se hâtèrent. A travers le rideau de la fenêtre, le roi regardait le conflit de ses agents et de son peuple. La garde à cheval sortit, à la rescousse, et bientôt rentra, l'ordre royal l'ayant touchée. Peu après, la police, elle aussi, se repliait, s'ouvrait à
«iiroite et à gauche et laissait le chemin libre au peuple.
La foule ne se précipita point avec rage. A peine les premiers rangs eurent-ils, lorsque céda la résistance, !i n mouvement d'offensive. Le roi vit circuler autour de ces gens des personnages vifs et affairés, qui se multipliaient, donnaient des ordres: on eût dit, avant une revue, des sergents soucieux de vérifier que tout Va bien. Et ils ressemblaient mieux encore à des régisseurs qui soignent l'entrée d'une figuration... Un défilé se préparait. 11 se mit en branle ; et alors les organisateurs disparurent modestement.
La trompe au son plaintif retentit encore et traîna kmguement sa mélancolie indiscrète. Le roi comprit qu'elle répondait en moquerie aux fanfares de la veille et qu'elle appelait le roi comme, la veille, les trompettes royales appelaient le peuple ; mais à chacun sa musique, et celle du peuple affectait d'être lugubre, pareille aux cris d'une bête malade et pourchassée.
« Tout cela n'est pas d'un très bon goût ! » — songea le roi.
Le cortège se répandait sur la grande place. 11 commença d'en faire le tour. 11 évolua comme un gros serpent lourd qui se déploie et qui a des secousses nerveuses. Un premier peloton, la tête du reptile, était précédé d'un écriteau que deux hommes portaient et où se lisaient, en lettres rouges sur fond noir, ces mots :
Qu'est-ce que le bonhecr?...