QUATRIÈME PARTIE
Le roi Tobol, pour parler à son peuple, avait revêtu son costume de gala, hermine et velours bleu, ceint sa couronne et pris en main son sceptre d'or. Et il avait dit à Fougasse :
— Venez-vous avec moi, Fougasse ?
— Dans l'intérêt de Votre Majesté, il vaut mieux que je ne paraisse point : sire, je n'ai plus l'oreille du peuple.
Le roi Tobol s'était tourné vers le chapelain :
— Venez-vous avec moi, chapelain?
— Sire, le peuple me déteste ; à cause, dit-il de mon cléricalisme... Et Dieu sait, pourtant!...
Le roi Tobol se disait que la rage du peuple allait le délivrer peut-être d'une existence qui lui était à charge de plus en plus.
— Un régicide, s'il vous plaît ! — suppliait-il, à demi-voix, avec plus de sincérité encore qu'il ne le croyait.
En arrivant sur le perron du palais, il s'était irrité de voir tant de troupe le protéger : la garde était là, sabre au clair, et l'infanterie royale, baïonnette au
canon. Le roi Tobol avait cambré son vieux torse de septuagénaire, levé la tête et regardé la foule.
La foule, remuante malgré sa densité compacte, ressemblait à un océan sous la tempête. Des houles l'agitaient; de grandes vagues s'y dessinaient ; une clameur s'y proférait. Le roi Tobol fut impassible. .Mais il se souvint de la fable antique et de Neptune qui apaise les flots courroucés. Derrière sa barbe, il sourit, à l'idée qu'il était un pauvre Neptune impuissant, un trop ridicule Neptune, dont le sceptre a perdu son efficacité, dont la voix ne domine plus le vacarme des éléments.
Il parla cependant, et sans nul espoir d'être entendu, mais parce qu'il avait résolu de parler. Tout le discours préparé, il le débita, les yeux fixés sur la foule qui refusait de l'écouter. Les huées n'avaient pas de cesse ; les cris de mort se multipliaient.
Le roi Tobol, ayant achevé sa vaine harangue, resta quelques secondes immobile. Puis il étendit ses deux bras et offrit sa poitrine au peuple. Comme provoqué par une bravade, le peuple fit un mouvement en avant. Des poings se brandirent et des gourdins se dressèrent. Alors la troupe donna. Les fantassins épaulèrent. Des officiers commandèrent :
— En joue I...
— L'arme au pied ! — cria le roi Tobol.
Une sorte de stupeur farouche saisit la foule. Mais bientôt une recrudescence de fureur la secoua. Les soldats furent menacés.
— En joue !...
Une escouade, en dépit des ordres du roi, se défendait.
— Feu !...
Et retentit une vocifération sauvage. Des files d'émeutiers tombèrent et dans la foule creusèrent, en longueur, des vides pareils à ceux que font les rues entre les maisons d'une ville vue d'un monument élevé. Cela ne dura qu'une seconde. Un prodigieux tumulte mêla les groupes, combla les vides. Il y eut des fuites lâches et folles, des retours momentanés, une débandade. Les plus hardis se ruèrent. La troupe elle peuple furent aux prises.
Le roi Tobol sentit que l'océan le débordait. 11 abaissa le sceptre qu'il portait et, la tête humiliée, rentra dans son palais, à pas lents, soucieux de ne point se hâter.
Fougasse et le chapelain l'attendaient. 11 dit à l'un :
— Fougasse, vous deviez faire le bonheur du peuple. 11 ne semble pas que vous y ayez parfaitement réussi.
Fougasse allait répondre. Mais le roi dit au chapelain :
— Chapelain, vous deviez enseigner au peuple la résignation, pour le cas où votre collègue ne le comblerait pas de félicités. Vous n'avez pas trop réussi, ce me semble !...
Ils bredouillèrent, l'un et l'autre. Le roi reprit :
— Et moi non plus, je n'ai pas réussi !... Il souriait amèrement. Il ajouta :
— Vous entendez ? On se tue, aux abords du palais. Je ne sais pas comment cette aventure finira !...
Fougasse grommela :
228 LE ROI ÏOBOL
— Sire, par la république 1
— L'insolence vous revient. Fougasse ! — fit le roi. — Tant mieux ! Je vous aime autant de la sorte. Seulement, c'est, à vrai dire, un peu tard !... Messieurs, j'abdique. Et je vous charge d'annoncer au peuple ma résolution. Vous l'annoncerez demain, s'il vous plaît. Demain, je ne serai point ici. Vous direz au peuple que le roi Tobol était un peu las du gouvernement de son royaume et qu'il s'en est allé. Vous offrirez au peuple mes excuses et mes politesses. Pour ce qui est du trône royal, mon fils n'y est point candidat. L'héritier présomptif s'arrangera tout à sa guise ; la république aussi : c'est leur affaire ! Adieu, messieurs f
Le roi Tobol se retira dans ses appartements et commença ses préparatifs de départ : il se réfugierait d'abord au château de la Lande morte ; de là, il négocierait avec la république ou avec le nouveau roi, obtiendrait un sauf-conduit pour son fils et pour luimême, et filerait à l'étranger.
Comme il classait divers papiers, le gouverneur du château fut introduit. Le malheureux était de mine déconfite. Il soufflait, ayant dû, pour arriver jusqu'au palais, traverser la cohue des émeutiers et des soldats, se battre et fuir. Il fut quelque temps à réunir aes idées ; puis il balbutia :
— Sire, le prince n'est plus au château.
— Où donc est-il ? — demanda le roi Tobol.
— Sire, je ne le sais pas. Il s'est nuitamment sauvé, en compagnie de cette fille... Je ne sais pas où il est. . .
— Sortez !
Le roi Tobol ne marqua nul étonnement. Sans
doute, il n'avait pas prévu cette calamité dernière qui survenait ainsi pour l'achever. Mais elle suivait la série des calamités si bien, si logiquement, qu'il l'accueillit comme une chose naturelle et continua le classement de ses papiers.
11 défiait la destinée ; il affectait, à l'égard de la destinée, un air d'indifférence hautaine et de mépris... Est-ce qu'il n'était pas arrivé à un tel point de désespoir que rien ne pût le désespérer davantage ? Estce que l'Océan s'aperçoit que la pluie, en tombant, lui jette encore un peu d'eau ? Est-ce que la terre s'aperçoit d'un mort encore, enfoui dans le sol que la pourriture des siècles fertilise ?...
Mais il vérifia que ses mains tremblaient. Et, plus il le vérifiait, plus elles tremblaient. Puis elles montèrent aux yeux du roi Tobol et se mouillèrent de larmes.
Le roi Tobol pleura longtemps ; et il ne songeait plus à dédaigner la destinée. Il la détesta ; et de telle sorte qu'il y eut, dans sa tristesse, de la colère. Ses pieds frappèrent, à petits coups précipités, sur le tapis. De ses poings fermés il se frotta les yeux avec rage, et sa vieille barbe fut secouée du tremblement de ses mâchoires. Il détesta la destinée et s'irrita contre Eudémôn. Il accusait Eudémôn de méchanceté : le mauvais garçon 1...
— Pauvre petit ! — murmura-t-il bientôt, parmi des larmes.
N'enverrait-il pas, à la recherche d'Eudémôn, de fins limiers ? Certes 1 Mais, dans le royaume révolté, comment le trouverait-on?... Le roi Tobol se rappela
que jadis, au départ de la petite reine, il avait hésité pareillement à mettre en chasse ses policiers.il pensa :
« La mère s'est sauvée, et l'enfant aussi. Hérédité ! Le goût de fuir est dans leur complexion. »
11 répéta, comme par acquit de conscience :
— Pauvre petit ! . . .
Il plaignit Eudémôn, qui affrontait la redoutable vie ; et il se plaignit davantage.
Lorsque la fusillade avait commencé, sur la Place Royale, Eudémôn s'était exalté de colère. L'agitation de la foule, le bruit, l'odeur de la poudre et l'effroyable chaleur qu'il faisait, par ce midi de canicule, le rendaient fou. Sa haine du vieillard étrange et mauvais, contre lequel hurlait le peuple et qui contre le peuple déchaînait la mort, s'exaspéra.
Il écarta Lilith et s'élança. Il bousculait qui se trouvait devant lui et, les yeux fixés sur le vieillard, criait. Ni le danger ni le scrupule ne le retardaient et, confiant en sa jeune force, il se frayait un passage. Mais il y eut un mort à ses pieds. Il frémit. D'autres morts qu'on relevait; des blessés qu'on emportait et qui semblaient morts l'épouvantèrent. Le sang coulait. 11 sentit que sa tête chavirait, que l'âme lui manquait, et il s'évanouit.
Lilith eut grand'peine à le rejoindre. On le crut, lui aussi, blessé. Des gens le prirent et, inanimé, l'emportèrent. Des bourgeois le recueillirent, Lilith avec lui, et le soignèrent.
L'émeute dura tout le jour. Elle ne s'apaisa qu'à la tombée de la nuit. Le roi Tobol quitta le lendemain son palais, à la faveur d'un déguisement.
Demeurés maîtres du palais, Fougasse et le chapelain se consultèrent. Ils n'étaient pas tranquilles.
— Nous voilà bien ! — dit Fougasse.
— C'est votre faute ! — répondit le chapelain. Fougasse n'ignorait pas ses responsabilités. Il eût,
avec indifférence, laissé le chapelain les décrire; mais il trouva le propos inopportun.
Le chapelain disait :
— Vous avez placé la charrue avant les bœufs : c'est votre plus fâcheuse erreur. Vous promîtes monts et merveilles au peuple qui n'en demandait pas tant. Et puis vous lui serrâtes la vis. C'est le contraire d'un bon procédé gouvernemental ; et, je ne le dis qu'avec détachement, voyez comme procède la religion, comme procèdent les gouvernements qui s'inspirent d'elle. L'inverse ! Primo, l'on serre la vis ; et, secundo, l'on relâche un peu, de temps en temps, la pression. Promesses : cette vie est une vallée de larmes; ne vous attendez qu'à des tristesses, bonnes gens ! Réalités: un petit plaisir, par-ci, par-là, quelle aubaine !... Ah! que nous sommes, Fougasse, plus malins qxie vous!
Fougasse, avec mauvaise humeur, répliqua :
— 11 fallait donc vous charger de l'affaire.
— Le moyen, — reprit l'autre, — du moment que vous avez tout gâté? Vous avez saccagé notre prestige, vous et les vôtres. Vous avez répandu l'opinion que nous sommes des imposteurs...
— C'est la vérité ! — s'écria Fougasse.
— Là n'est point la question, — repartit le chapelain; — l'essentiel est que vous auriez mauvaise grâce à nous reprocher notre impuissance après nous avoir
désarmés. Vous avez substitué votre imposture, mettons : à la nôtre; et vous ne faites rien qui vaille. Je constate cela, voilà tout. Et sans orgueil ; avec regret !... Fougasse n'écoutait plus. Il était effondré sur un fauteuil. Le chapelain continuait :
— Le socialisme est une gracieuse doctrine, mais un peu niaise et par trop imprévoyante. Je serais socialiste volontiers, si j'ignorais absolument l'homme et les conditions que la nature lui a faites. Dieu aurait pu être socialiste, s'il eût aimé cette combinaison... Je dis, par habitude. Dieu ; mais entendez, s'il vous plaît, la nature, la fatalité, la destinée, à votre choix. Et, si Dieu avait été socialiste quand il organisa les choses d'ici-bas, nous le serions utilement ou, du moins, logiquement. Il ne le fut pas ; et alors nous le sommes en pure perte.
Fougasse interrompit le chapelain.
— Quoi qu'il en soit, ce qui est fait ne dépend plus de nous. Et nous voici, l'un et l'autre, dans une situation terrible !...
— Terrible et absurde ! — acquiesça le chapelain.
— Nous n'en pouvons être tirés avantageusement — reprit Fougasse avec une sincérité manifeste — que par un miracle.
Le chapelain ne se tint pas de rire.
— Un miracle ? — dit-il ; — comme vous y allez !...
Ils se regardèrent l'un et l'autre plaisamment.
Une difficulté sérieuse les occupa. Cette commission dont le roi Tobol les avait chargés n'était pas plus commode qu'agréable: « Vous direz à mon peuple que j'abdique, étant las, et vous lui ferez mes politesses... »
— A qui transmettre ce message? — demanda Fougasse.
— Il est vrai — répondit le chapelain — que le protocole des révolutions n'est pas bien fixé.
— Le peuple !... Qui ça, le peuple? — grommelait Fougasse.
— Si nous avertissions d'abord l'héritier présomptif ? — hasarda le chapelain.
Fougasse eut un geste découragé :
— Je ne sais seulement pas où il est !...
— Quel désordre ! — conclut le chapelain. — Par le temps qui court, les monarques sont inexcusables de ne pas prévoir les révolutions. Ce ne sont pourtant pas les avertissements qui leur ont manqué ! S'ils organisaient, pendant qu'ils sont au pouvoir, leur déchéance, ils épargneraient à leurs peuples mille inconvénients...
— A leurs peuples, — dit Fougasse, — et à leurs ministres!
Ils décidèrent que le message royal serait affiché sur les murs, par tout le royaume. Qu'est-ce que le peuple, à proprement parler, sinon les personnes qui lisent des affiches sur les murs?...
A tout hasard, Fougasse et le chapelain résolurent de contresigner l'affiche. Si les émeutiers étaient contents de l'abdication royale, ils sauraient gré aux signataires de la leur avoir notifiée.
— En cas contraire, — dit Fougasse, avec mélancolie, — nous n'avons plue rien à perdre, somme toute.
234 L£ KOI XOBOL
Les hôtes d'Eudémôn et de Lilith se trouvèrent appartenir au parti révolutionnaire : un ancien notaire et sa femme.
Cet ancien notaire avait éprouvé mille ennuis dans l'exercice de sa profession, 11 avait spéculé, plus que de raison, sur les fournitures de Tarmée ; et ce, faute de fortune personnelle, au moyen des fonds que sa clientèle lui confiait. Un séjour de dix ans aux colonies lui avait été imposé par les tribunaux. Il était revenu de là métamorphosé, soucieux du bien général et féru d'idées subversives, mais auxquelles il savait donner un tour de philanthropie émouvante. Il lui avait suffi de renoncer à la cité provinciale où lui étaient arrivés ses malheurs pour se faire, dans un quartier de la capitale, la réputation d'un apôtre. Sa femme s'était mise à sa hauteur. Ils se nommèrent dorénavant la citoyenne et le citoyen Bonheur-d'autrui, — cela dans la langue du pays, bien entendu.
Lilith fut si touchée de leur affectueux accueil qu'elle leur conta toute son histoire et celle aussi d'Eudémôn. Elle ajouta qu'Eudémôn ignorait sa royale origine, et qu'elle ne savait pas comment la lui révéler, et qu'il fallait la lui révéler cependant, afin qu'il ne s'exposât plus à huer son propre père, à le tuer peut-être.
Le citoyen Bonheur-d'autrui s'émerveilla de l'aventure et, tout de suite, résolut d'en tirer parti.
Certes il eût aimé qu'Eudémôn succédât à son père et, par l'effet d'une gratitude bien naturelle, le comblât de ses faveurs. Mais la dynastie des Tobol avait
déplu ; l'absolutisme royal avait été ruiné par le soulèvement populaire : le socialisme était à l'ordre du jour.
o C'est dommage ! » pensa-t-il.
Et il conclut:
« Restons fidèle à nos convictions. »
Le malaisé, justement, c'était de mettre d'accord ces convictions avec l'usage qu'on pourrait faire d'un fils dt roi, en loccurence.
Bonheur-d'autrui épiloguait avec lui-même :
• Soyons logique ! — se disait-il ; — d'un fils de roi, je ne puis faire autre chose qu'un roi. Comment concilier le socialisme avec la royauté ? Je n'y vois qn'uL moyen, mais excellent: constituons la royauté socialste... »
Quaid il eut inventé cette formule, Bonheur-d'autrui fu. content. 11 la voulut étudier ; mais en vain. D'aillews, il ne s'en étonna guère : la solitude ne l'inspirait pjs et, pour réfléchir, il lui fallait un public ; c'est en ciscourant qu'il imaginait ses meilleures idées. La nécessité de ne pas être coi lui suggérait les mots indispensables. Ensuite il songeait à ses phrases et profitait ie ce qu'il avait dit. Quelques retouches suffisaient à constituer de tout cela une doctrine au moins pro'isoire et que, faute de mieux, il conservait. Il attrapait ses opinions par mégarde ; mais il savait les adopter ît bientôt les défendre.
Il essaya de pérorer en la présence de sa femme ; seulement, elle n'était point, pour la circonstance, un auditoire assez excitant. Puis, têtue, lente d'esprit, elle s'obstiaait à riposter:
— Je cro;ais que nous étions républicains?
— Nous sommes premièrement socialistes ! — répliquait-il.
Et il sentait que le stratagème dialectique était là • mais la médiocrité intellectuelle de son interlocutrice empêchait qu'il ne raisonnât avec abondance et subtilité. 11 résolut de convoquer chez lui ses camarades. Aussi bien fallait-il acquérir leurs concours: on m mène pas seul de telles entreprises. L'essentiel éta;t, pour Bonheur-d'autrui, de marquer nettement l'initiative qu'il avait eue et de se poser en instigateur. Il eut, à ce propos, un entretien solennel avec Ëudémôn
« Prenons date », se disait-il.
Eudémôn accueillit d'abord avec indifférence la révélation de son hôte. Il était le fils du roi; bien ! Jamais encore il n'avait ressenti la curiosité de savoir qti pouvait être son père. Qu'était-ce qu'un roi ? Bonheurd'autrui le lui expliqua. Bien ! Eudémôn enregistrait tout cela. Bonheur-d'autrui s'ébahissait de trouver le jeune homme si calme à l'annonce de telles nouvelles.
Mais, quand il comprit que le roi son père était le farouche bonhomme entrevu sur le perron di palais et qui répandait la mort devant lui, Eudémôn en conçut quelque horreur. Les mauvais souvenirs affuèrent : il pâlit. Cependant la parenté n'était pour rien dans son émoi. Chaque fois qu'il songeait à cette tuerie de la Place Royale, la même épouvante le glaçsit.
Bonheur-d'autrui rompit les chiens.
— Prince, dit-il, ne seriez-vous pas bien aise de succéder à votre père et d'être roi ?
Eudémôn, d'un geste violent, repoussa cette seule idée. 11 n'avait vu le roi Tobol que répaniant la mort
devant lui ; il se le représentait comme un dieu de la Mort. Certes non, il ne voulait pas être roi !... Bonheur-d'autrui le complimenta.
— Mais, prince, ce n'est pas une telle royauté que le peuple vous offre par ma voix. Tout au contraire, vous îeriez, non le roi de la Mort: le roi de la Vie !...
11 développa ce thème, esquissa l'image d'une Salente in^lustrielle, qui lui semblait délicieuse et qui séduisait racins Eudémôn. Il multiplia les détails, avec cette lacJité qu'on a quand on travaille dans l'irréel. 11 en dit trop; il en dit plus que de raison. Eudémôn ne le suivait pas en de si vastes rêves; il s'enferma dans la tristesse où, depuis le jour de la tuerie, son âme habitait. Eonheur-d'autrui pensa :
« Peur aujourd'hui, c'est assez; le reste viendra, mais à son heure... »
Lilith ne réussissait plus à distraire Eudémôn. Elle s'ennuyait, quant à elle, affreusement. La citoyenne Bonheur-d'autrui la prêchait du matin au soir, lui recommandait la pratique des vertus naturelles, lui dénigrait la prostitution qui, à ses yeux, avait l'inconvénient de compromettre le juste renom de l'union libre.
— Ma chère fille, disait-elle, ce sont les fautes que nous commettons, nous autres affranchis, qui renforcent les bourgeois dans leurs préjugés. Nous sommes l'avenir : donnons une rassurante et belle idée de l'avenir; c'est indispensable.
Lilith n'avait jamais eu l'intention de mener une existence emblématique, et la vieille l'assommait. Elle cherchait tous les prétextes d'aller faire un tour, et
volontiers elle se fût sauvée si l'amitié d'Eudémôn ne l'eût contrainte.
Les journées qui suivirent l'abdication du roi Tobol furent singulièrement troublées et bizarres. Complète anarchie ; collisions, de place en place ; cortèges de républicains, tambours en tête et bannières déployées , agapes fraternelles et bousculades des partis.
L'héritier présomptif arriva, prêt à monter sur fe trône. Les amis de sa cause le reçurent en grand cérémonial. Mais à peine eut-il aperçu les difficultés au milieu desquelles il lui faudrait régner, il perdit le goût du pouvoir ; et, comme ces difficultés lui apparurent, à moins d'un kilomètre de la gare, sous les espèces d'une bande d'émeutiers, il décida que le jeu n'en valait pas la chandelle, considéra que le sert de Charles l*'"ou de Louis XVI n'est pas enviable, tourna les talons, remonta délibérément vers la gare et prit le premier train qui le pût mener à la frontière : il n'eut que le temps de saluer ses partisans, de leur jurer qu'il reviendrait à la première occasion favorable...
— Faites-moi signe ! leur disait-il.
Et il pensait :
« Si l'on m'y repince !... O douceurs de l'exil !... »
L'amant de la reine, à tout hasard, se montra dans la capitale agitée. Il avait réfléchi que les révolutions ont leurs caprices et leurs aubaines, et que le cœur des foules est parfois aussi léger, aussi facile à prendre que celui des reines . Il fut déçu . C'est que, depuis les jours de la séduction flatteuse, il avait beaucoup enforci ; il n'était plus le hussard brillant de naguère, mais un gros homme parmi les gros hommes. On
LE ROI TOUOL 239
l'accueillit mal. Des caricaturistes s'emparèrent de son personnage et le ridiculisèrent ; des chansonniers mirent en couplets badins et licencieux son aventure. Il se retira, disant :
— J'abandonne ce peuple à sa folie. Paisse-t-il ne pas faire une trop dure expérience des démagogues !...
Car il avait des convictions aristocratiques.
C'est ainsi qu'Eudémôn fut aisément délivré de ses compétiteurs. Il n'eut contre lui que l'idée républicaine.
Celle-ci faisait son chemin. 11 s'était constitué un gouvernement provisoire, qui ne disposait de nulle autorité légale, mais qui n'en travaillait pas moins à organiser, par tout le royaume, un référendum. S'il lambinait un peu, c'était afin d'assurer à la question qu'il formulait la réponse qu'il souhaitait. Le peuple a besoin d'être guidé.
— N'oublions pas — remarquait l'un de ces messieurs — que la plupart des paysans auxquels nous demandons leur avis ignorent jusqu'à la signification du mot république. Mais dirigeons leur choix : c'est le seul moyen de donner un caractère significatif à cette grande consultation nationale !...
11 ajoutait :
— La démocratie est le gouvernement de tous. Il importe donc que la république rassemble tous les suffrages. Le gouvernement d'un monarque ou d'une oligarchie se passe d'unanimité; la république, non. Veillons-y!...
Il y veillaient ; et cela demandait du temps.
Les royalistes s'étaient informés d'Eudémôn, Ils
surent que le prince avait disparu. D'ailleurs, ils ne le cherchèrent pas outre mesure, l'éducation que ce jeune homme avait reçue l'ayant mal préparé sans doute à la pratique du pouvoir, et sa naissance adultérine n'étant un secret pour personne. Ils se ralliaient à l'espérance d'une république sage, comme ils disaient. A peine signalait-on quelques groupes d'intransigeants qui annonçaient l'intention de bouder le nouveau régime. Quant à la province, elle était en grève : les ouvriers agricoles avaient suivi l'exemple des métallurgistes, des tisseurs et des typographes. Diminution des heures de travail et, toutefois, augmentation des salaires : voilà ce que l'on réclamait, assurément. De la sorte, le seul foyer de monarchisme qui subsistât fut la socialiste demeure du citoyen Bonheur-d'autrui.
Les camarades qu'il avait convoqués étaient au nombre d'un dizaine ; les chefs du parti ; — mais, à vrai dire, ils formaient à peu près autant de partis qu'ils étaient là d'individus. L'étiquette de socialistes qu'ils portaient communément n'empêchait pas leurs dissensions idéologiques. Ils se haïssaient les uns les autres, en attendant l'heure où ils réaliseraient la fraternité universelle. Ils se méprisaient les uns les autres, et chacun d'eux avait ses raisons. Bonheurd'autrui s'accommodait d'eux tous. Depuis longtemps, il nourrissait le rêve de les réconcilier ; mais il n'avait jamais encore osé les avoir ensemble chez lui.
La hardiesse fut d'inviter Fougasse, le renégat, disait-on, le traître qui n'avait profité du pouvoir que pour tyranniser les socialistes, emprisonner quelques-
uns d'entre eux et réduire les autres au silence. Fougasse ne manqua pas de se rendre à l'appel de Bonheur-d'autrui. Sa situation n'était pas brillante : il saisit l'occasion qui lui est offerte de rentrer en grâce auprès des puissants du jour.
Seulement, il arriva le dernier, un peu en retard : il ne circulait pas sans précaution, l'imprudence n'étant pas dans son caractère .
— Je vous demande pardon, — fit-il avec timidité. Les autres bondirent, sauf deux ou trois qui, malins,
ne s'étaient pas brouillés avec Fougasse au plus fort de son impopularité.
— Fougasse ! — s'écriait-on. — C'est une trahison, citoyen Bonheur-d'autrui !
— C'est un guet-apens !...
Un grand maigre, qui avait les yeux perdus derrière la confusion de ses sourcils et de ses cheveux, proféra d'un voix fluette :
— Retirons-nous, citoyens I... Il ne sera pas dit que nous ayons siégé avec Fougasse l'apo.stat.
Il remit son chapeau, qui écrasa sa chevelure et lui fît, autour de la tète, une corniche audacieuse. Divers chapeaux couvrirentd'autres têtes ;etilyeut un mouvement d'exode vers la porte, que Fougasse n'avait pas eu le loisir de fermer derrière lui. 11 était là. penaud, si gêné, si confus, que le seul geste qu'il fit ressemblait à de la politesse exagérée : il s'écarta, l'échiné à demicourbée, comme qui a l'usage du monde et connaît les bonnes manières.
Mais Bonheur-d'autrui se précipita :
— Citoyens ! — dit-il ; — je vous en conjure, du
calme, de la sagesse I L'heure n'est pas aux petites querelles. Un grand souffle de liberté passe sur le pays. L'apaisement, l'apaisement ! L'œuvre sociale et humanitaire à laquelle nos cœurs... J'ai de très importantes communications à vous faire. Demeurez, je
vous en conjure
Il rabâchait. Le grand maigre l'interrompit.
— L'alternative n est pas compliquée : ou bien Fougasse le renégat déguerpira, ou bien je me retirerai.
— Moi aussi !... Moi aussi !...
Fougasse releva la tête, du mieux qu'il put ; et il dit :
— Je m'en vais.
Il s'en alla. On rit, à cause de cettehumilité que Fougasse avait acquise depuis l'abdication du roi Tobol.
Enfin, l'on s'assit en cercle, autour d'une table qui, étant celle de la salle à manger, portait encore les marques du déjeuner. La toile cirée n'était exempte ni de ces ronds qu'y a laissés un verre trop plein, ni de miettes, ni même de noyaux de cerises.
La citoyenne s'aperçut quel'un des camarades rechignait à poser ses coudes sur la table ; avec son petit doigt, il chassait les miettes. C'était un délicat. Ancien banquier, fort riche, bien vêtu, coquet de ses petits favoris blancs, soignés et qu'il tapotait sans cesse, Zwolfî se faisait pardonner ses façons de capitaliste par ses largesses. On avait recours à lui dans les moments difficiles : on ne l'en méprisait pas moins, La c itoyenne s'en fut quérir un torchon ; puis, elle s'insinua entre deux socialistes maigres et, d'un bras v igoureux, elle essuya ; elle recueillit dans sa main gauche les résidus de l'opération, les jeta dans la che>
minée et resta debout. Les autres membres de ce concile, gros ou menus, arrogants ou timides, n'étaient que de quelconques bonshommes.
Bonheur-d'autrui, avant de prendre la parole, essaya de rassembler ses idées, que l'incident Fougasse avait mises en déroute. Il n'y sut parvenir. Il éprouvait une effroyable difficulté. Offrir à ces gens de restaurer la monarchie lui sembla si périlleux qu'il en frémit. 11 hésita et sentit qu'il ne pouvait hésiter longtemps. S'il eût imaginé soudain quelque proposition capable d'être substituée à celle-ci, avec quelle joie il l'eût adoptée ! 11 n'en trouva point.
— Parle ! s'écria la citoyenne.
Donc, il parla. Il se perdit en des circonlocutions. D'ailleurs, on l'écouta sans étonnement : il se conformait à la manière socialiste, qui ne tient pas à être concise. Après qu'il eut épuisé le stock des mots insignifiants, il fut acculé à l'obligation de l'aveu ; et, comme ce qu'il avait dit jusque-là était nul, l'aveu éclata soudainement, sans que rien l'eût préparé...
— Bref, il nous faut un roi !
Pour ne point rester là-dessus, où il se trouvait en posture mauvaise, Bonheur-dautrui désirait continuer son discours, dire autre chose, n'importe quoi. Il en fut empêché par la colère de plus d'un.
Le grand maigre se leva.
— Citoyens, — cria-t-il, — je suis de trop dans cette assemblée. Evidemment, le citoyen Bonheur-d'autrui m'a convoqué par erreur. Dans quel guêpier de conspirateurs cyniques ne suis-je pas tombé 1 Vive la
république, messieurs, et au revoir l
Il se fût logiquement retiré s'il n'eût été curienx de voir l'effet de sa répartie. Effet considérable. Chacun voulut en dire autant, pour le moins. Le temps que ces déclarations durèrent permit à l'émoi général de se calmer : les derniers qui prirent la parole ne s'indignèrent que par acquit de conscience. Bonheur d'autrui seul était consterné. Il tenta cette diversion :
— Citoyenne, apporte-nous de la bière et des craquelins ! — dit-il à sa femme.
Il faisait chaud ; on avait la langue sèche. Le grand maigre lui-même se rassit ; ceux qui s'étaient à son exemple levés se rassirent à son exemple. Zwolff, qui était un homme du monde, éprouva le besoin de répondre par un mot de courtoisie au bon procédé de l'hôte. Il fit cette remarque :
— Laissons-le s'expliquer, citoyens. Il n'appartient pas à des socialistes de condamner un homme sans l'avoir entendu.
On but. La bière était fraîche. Elle disposa les esprits à la conciliation. Bonheur-d'autrui en profita.
— Citoyens, — dit-il, — ne soyons pas les dupes des mots ! Et méfiions-nous des mots les plus attrayants, les plus captieux !... Je demande un roi. Mais quel roi ? Si le roi que je demande — et je l'ai peut-être sous la main — convenait mieux que la république au triomphe de nos idées socialistes, auriezvous raison de le repousser pour le seul motif que le mot de république est doux à vos oreilles ?...
— Nous réclamons la république sociale ! — hurla le grand maigre.
— Répondez-moi ! — reprit l'orateur, qui, d'un
coup de poing sur la table, marqua le tournant de son argumentation. — Dites-moisi vous êtes d'abord socialistes ou républicains !...
— Nous sommes en même temps l'un et l'autre ! ici, quelqu'un protesta :
— Pas du tout ! Nous sommes d'abord socialistes ; et nous sommes républicains ensuite, parce que nous ne concevons pas un régime autre que la république qui puisse ou veuille réaliser les réformes socialistes.
Cette formule fut approuvée. Bonheur-d'autrui l'utilisa.
— Eh ! bien, dans ces conditions, réfléchissez. Au capitalisme individuel nous substituons l'Etat. Oui, l'Etatindustriel. Toute l'industrie nationale se résorbe dans l'Etat. Mais, à cette industrie immense, prodigieuse, il fautun patron.
Sept ou huit bouches meuglèrent ensemble :
— Des patrons, il n'en faut plus !
L'une d'elles expliqua :
— Et c'est justement parce que nous ne voulons plus de patrons que nousremplaçonsles patrons par l'Etat.
Bonheur-d'autrui ne se laissa point abattre :
— Citoyenne, encore de la bière : on étouffe, ici!... Qu'est-ce que l'Etat ? Une abstraction. Tant que la doctrine socialiste ne sera point réalisée, il vous sera loisible de concevoir l'Etat comme le patron modèle : comme un patron qui n'existe pas. Mais passons de la théorie à la pratique : l'Etat se personnifie aussitôt. 11 est quelqu'un.
— Quelques-uns ! — répliqua-t-on.
— Ah ! — reprit Bonheur-d'autrui, qui triomphait,
— je vous attendais là. Et je n'ai pas besoin de plus de commentaires pour résumer ainsi la question. La voici : voulez-vous donner à l'industrie nationale plusieurs patrons ou bien un seul ?
Une sorte de silence ahuri se fit alors. Bonheurd' autrui laissa quelques secondes s'écouler et conclut rigoureusement :
— Mon avis, à moi, c'est que, moins il y a de patrons, mieux ça vaut !
— Ça peut se soutenir ! — fit le banquier.
Un petit homme qui, depuis le commencement delà séance, n'avait rien dit, prit son chapeau et se retira.
— Vous partez, Machicorne ?
Machicorne ne répondit pas et disparut.
Les dents cassaient les craquelins salés et bien secs ; la bière coulait dans les gosiers. Au bout de quelques minutes, le grand maigre dit :
— Mais, ce patron, qu'est-ce qui vous empêche de le nommer, au lieu de roi, président de la république ?...
Bonheur-d'autrui riposta :
— Si vous voulez qu'il fasse un coup d'Etat, il n'y a pas mieux !
Cette réplique donnait à songer.
— Donc, — continuait Bonheur-d'autrui, — nous aurions un roi industriel. Nous passerions avec lui un contrat. Quant à savoir s'il demeurerait fidèle à ce contrat, eh ! bien, oui, j'en réponds. Car nous le tiendrions par l'intérêt. Nous le comblerions d'avantages et de bénéfices. Il gagnerait plus d'argent que nul industriel. Notez qu'il nous serait facile, n'ayant qu'un
LE KOI TOBOL 247
seul patron, de le couvrir d'or et de l'entretenir royalement. Ça nous coûterait encore moins cher que de nous saigner, comme sous le régime capitaliste, pour des centaines et des milliers de patrons. Bref, nous nous payerions le luxe d'un roi, oui, mais afin de limiter nos dépenses.
Cet argument, par sa simplicité magistrale, plut beaucoup. Le banquier demanda :
— Mais qui ?... Vous avez quelqu'un, citoyen ? C'était grave, de désigner incontinent le fils du roi
Tobol. Bonheur-d'autrui chercha des voies détournées...
— 11 nous faut — dit-il — un homme dont le prestige soit incontestable ; un homme dont la suprématie évidente soit reconnue par la population tout entière ; un véritable roi...
— Qui ?... Répondez! ... Qui?... Dites-le ! ... Qui?...
— Le fils du roi Tobol !
A ces mots, 1 etonnement fut tel que les protestations n'éclatèrent pas tout de suite. Elles éclatèrent cependant.
— Vous vous moquez de nous, Bonheur-d'autrui ?...
— Vous êtes fou, citoyen !...
— C'est une gageure !...
Mais Bonheur-d'autrui argumentait :
— Dites-moi vos objections ; j'y répondrai .
— Un homme — s'écria le grand maigre — imbu de tous les préjugés dynastiques, voilà qui vous nous proposez comme patron de l'Etat industriel, comme roi socialiste ; un homme que son éducation quoli -
dienne a préparé au métier d'autocrate et de tyran I...
— Pas du tout ! — répliqua Bonheur-d'autrui.
Et il rappela qu'Eudémôn avait grandi loin de la cour,qu'il ne connaissait seulement pas le roi son père ; et il raconta que la première démarche du jeune homme, dans la société capitaliste, avait été de se joindre aux émeutiers pour crier : « A bas le roi Tobol ! A mort !... »
— Admettons ! — reprit le contradicteur ; — admettons qu'on l'ait élevé dans l'ignorance de la cour et de la tyrannie. Croyez-vous que ces gens-là n'ont pas la tyrannie dans le sang ? Ils naissent avec. C'est l'hérédité!...
Le banquier répondit, et il souriait :
— Quant à cela, citoyen, rassurez-vous. Le jeune prince recueillera peut-être l'héritage du roi Tobol ; mais l'hérédité du roi Tobol, non !... Vous oubliez le hussard.... Il ne faut jamais oublier le hussard, dans ces affaires-là
Cette remarque mit en gaieté l'assistance. Un socialiste, qui buvait, s'engoua. Un autre voulut trinquer à la santé du hussard. Mais la citoyenne intervint, disant :
— Ce ne sont pas de jolies plaisanteries.
Bonheur-d'autrui insista sur l'excellence delà situalion : le jeune prince avait tout le prestige d'un fils de roi, non la funeste hérédité.
— Mais on ne sait pas ce qu'il est devenu ! — hasarda le grand maigre.
' Bonheur-d'autrui eut un geste large :
— Il est ici,feous mou toil modeste ;etje vais vous le présenter !
Ce coup de théâtre eut le plus vif succès.
— Un instant ! — fît le grand maigre, qui ne voulait pas s'engager par trop ; — un instant !. . .
Mais sa courte protestation se perdit dans la curiosité générale. Bonheur-d'autrui s'éloigna, laissant ses camarades interloqués, et revint accompagné d'Endémôn.
— Vive le roi ! — cria la citoyenne.
Bonheur-d'autrui, mécontent, lui imposa silence. 11
craignait que ce ne fût trop pour le républicanisme ombrageux de l'assemblée. Mais l'assemblée, d'un seul mouvement, se leva. Seul se montrait un peu froid le grand maigre ; les autres saluaient très bas, à qui mieux mieux.
— Bonjour ! — fit Eudémôn.
11 n'était pas timide ni arrogant. 11 plut. La mélancolie où, depuis quelques jours, il rêvait donnait à sa claire jeunesse une touchante beauté.
— Que me voulez-vous ?demanda-t-il simplement. On ne savait plus ce qu'on lui voulait. Personne ne
songeait à prendre l'initiative de parler. Il y eut une minute d'embarras, de déférence muette. Enfin on reprit place autour de la table ; Eudémôn occupa la chaise qu'avait abandonnée Machicorne. Bonheurd'autrui rayonnait, avec un peu d'inquiétude. Ce fut le grand maigre qui se déniaisa le premier. Aussitôt, et comme si un même ressort les eût mis en branle, tous les autres éprouvèrent un pareil désir de ne point laisser un collègue les devancer. Chacun d'eux dit un
mot quelconque et dut se taire, car le grand maigre, d'une voix résolue et forte, s'imposait :
— Prince ! — commença-t-il ; et il se ravisa : — Citoyen, si l'autorité royale vous était confiée, en useriez-vous pour réaliser le bonheur universel ?
— Comment ferais-je? — répondit Eudémôn. Tant d'ingénuité les déconcerta. Ils n'imaginaient
pas que l'on pût, à cette question, répondre autrement que par des promesses enthousiastes et de vives assurances...
— Il est idiot ! — dit à l'oreille de son voisin le banquier.
Le grand maigre lança ;
— En appliquant les principes du socialisme.
— Qu'est-ce que c'est ? — fit Eudémôn.
11 ne s'agissait plus que d'un exposé de doctrine. Quinese fût chargé de cette tâche facile et glorieuse ? Autant de socialistes présents et autant d'orateurs tout prêts à pérorer sur la chère doctrine. Cette fois encore^, le grand maigre s'imposa. Il débita du marxisme avec flamme. Eudémôn l'écoutait et, s'il ne comprenait pas un détail, réclamait un léger supplémentd'explications. Tous se hâtaient do le vouloir fournir ; et il fallait à chaque coup, que le grand maigre hurlât pour conserver la parole. Mais on lui fit des objections. Il y avait là des théoriciens variés qui, entre le communalismeet le collectivisme, prenaient position différemment. Le grand maigre dut répondre à ses contradicteurs et, souvent, négliger Eudémôn. Telle fut bientôt labisbille que Bonheur-d'autrui s'en désola. Il dit :
— Citoyens, en dépit des opinions individuelles, le
socialisme est un. Eh! bien, affirmons ce qui nous assemble et omettons ce qui nous sépare. Sauvegardons l'unité socialiste.
On se rangeait à cet avis très volontiers. Mais chacun désirait que l'unité se fît autour de sa théorie; et ce ne fut pas sans encombre que le grand maigre parvint au bout de son discours. Eudémôn l'avait suivi curieusement.
Il fut songeur, quelque temps. Silencieuse, l'assistance le regardait, l'épiait et attendait qu'il voulût bien conclure. Il se leva, se dirigea vers la fenêtre, tira le rideau... Les socialistes s'approchèrent. Il leur montra les gens qui allaient et venaient dans la rue. Il les leur désigna du doigt et, à propos de chacun d'eux, il demanda :
— Celui-ci sera heureux?
Celui-ci, c'était un mendiant qui, tournant la manivelle d'un orgue, lançait à droite et à gauche des regards d'imploration famélique. Eudémôn contemplait avec pitié cette détresse ; et, plus il était attentif, moins il concevait qu'elle ne fût pas à tout jamais en possession de ce pauvre diable.
— Certes, il sera heureux !...
Le grand maigre expliqua, en termes éloquents, l'extinction du paupérisme. C'est un sujet sur lequel chacun des camarades avait des stratagèmes à recommander. Les remèdes abondèrent.
— Et celui-ci? — fit Eudémôn, — il sera heureux?...
C'était un loqueteux farouche, à qui un bras manquait et une jambe. 11 s'arrangeait d'une béquille et n'avançait qu'en faisant autour d'elle des quarts de
252 LE noi TOBOL
cercle hasardeux, il rageait manifestement et ses pas tapaient sur le sol avec colère.
— S'il sera heureux?... Comme un coq en pâte!... Avec une bonne loi sur les accidents du travail,
l'accident du travail devenait, selon les dires du grand maigre, « un chopin » ! Toutefois on réussirait à diminuer le nombre des heureuses victimes. Perfectionnement du machinisme industriel : le banquier vanta le progrès, l'annonça merveilleux, du jour où, la fraternité des peuples établie, le génie des inventeurs délaisserait les canons, les fusils, tout cela, pour se consacrer aux œuvres de paix. Un collègue prophétisait un autre avenir : le machinisme aboli, le doux travail des raains humaines substitué à la féroce vapeur. Un théoricien plus hardicélébrait l'âge d'or, la paresseuniverselle, l'idyllique fainéantise.
— En tout cas, — dit, conciliant, Bonheur-d'autrui, — d'une manière ou d'une autre, c'est la félicité !
— Et celui-ci? — fît encore Eudémôn.
Il désignait un homme triste infiniment qui, tête basse, déambulait.
Les socialistes se penchèrent et, faute de diagnostic, ne surent pas indiquer tel remède plutôt qu'un autre. Ils indiquèrent tous les remèdes. Ils accablèrent de remèdes cet infortuné, lui guérirent sa pauvreté, s'il était pauvre ; ses infirmités, s'il avait les organes en fâcheux état; sa honte, s'il subissait les avanies de son prochain ; sa mélancolie, si le rêve le tourmentait.
Eudémôn évoquait, en imagination, toutes les maladies, toutes les souffrances, toutes les tristesses qu'il avait aperçues, qu'il avait devinées. Etil écoutait, avec
une incrédule admiration, ces raccommodeurs de l'humanité, qui lui faisaient le boniment de leurs drogues, qui lui vantaient la panacée socialiste et annonçaient le reboutage universel, pour peu qu'on leur permît d'appliquer à la misère générale leur souveraine invention.
Eudémôn eût souhaité de les voir à l'œuvre. Il se retint d'ouvrir la fenêtre et d'appeler les misérables, de leur crier qu'ils n'avaient qu'avenir, tous, tous !... pour essayer du remède socialiste, et qu'on les guérirait peut-être. .. et qu'on tâcherait de les guérir.
Comme le roi Tobol, un jour, avait confié à Fougasse le bonheur de son peuple, Eudémôn éprouva, quelques secondes, la velléité d'être le roi des foules douloureuses et de donner à ces foules ces mires étonnants.
Mais il se ravisa, pris d'un doute. Une terrible idée entra dans son esprit; elle s'y manifesta violemment; elle y grandit, elle l'occupa tout entier. Elle fut telle qu'Eudémôn frissonna.
11 s'écria :
— Supprimez-vous la mort?
Cette question naïve éclatait dans leur utopie comme une bombe désastreuse. Un réflexe fit au banquier hausser le coude devant son visage ainsi que pour se proléger. Les autres eurent des gestes analogues.
ils se ressaisirent. Bonheur-d'autrui,sans mot dire, interrogeait du regard les camarades. Le grand maigre dissimulait mal son mécontentement : l'impertinente question l'avait choqué; il n'était pas sûr qu'Eudémôn ne se fût point moqué d'eux ; et déjà il prenait un air
de dignité blessée, lorsqu'Rudémôn, d'une voix nette, répéta :
— Supprimez-vous la mort? Dites-le moi ! . . .
Des bras découragés se levèrent et firent des gestes ronds, avec ennui. Le banquier sentit que le silène e ne pouvait durer. Il recourut à des métaphores, aux termes desquelles la mort socialiste ressemblait beaucoup à la vie, en vérité, beaucoup.
Eudémôn refusa de les accepter.
— Je vous demande — reprit-il — si l'on ne mourra plus ?
Le grand maigre en avait assez de la situation ridicule où ils demeuraient, à ne savoir que répondre.
— Eh! bien, oui, déclara-t-il avec mauvaise humeur, — On mourra, ça ne fait pas de doute ! Et après ?...
— Si l'on doit mourir encore, — dit Eudémôn, — laissez-moi.
Ils étaient absourdis.
— Si l'on doit mourir encore, tout ce que vous ferez sera comme si vous ne faisiez rien !
— Mais enfin, — répliqua le banquier, — ce n'est pas une raison, parce qu'on doit mourir, pour ne point s'efforcer de vivre mieux !
Un autre ajouta :
— Et puis on mourra beaucoup plus tard qu'à présent. Le progrès de la médecine reculera sensiblement le terme normal de la vie.
Eudémôn eut le ton d'un prophète farouche.
— Je ne vous demande pas si l'on mourra plus tôt ou plus tard, mais seulement si l'on mourra. Vous me répondez : « Oui, l'on mourra ! » Alors, moi, je vous
dis : « Si vous ne supprimez pas la mort, vous ne supprimez rien; si l'odeur de la mort reste dans la vie, la vie en est gâtée irrémédiablement !... » Son visage était bouleversé. 11 continua :
— Faites qu'on ne meure plus. Faites que chaque minute du temps ne soit plus uuacte de mort. Débar rassez la vie de la mort ; et alors nous parlerons d'em bellir la vie, de l'orner, de la rendre plus délicieuse . Les misères qu'il vous paraît opportun de détruire ne sont que les aspects variés de la mort. Et c'est à la mort qu'il faut vous attaquer.
Le grand maigre voulut parler. Rudémôn ne Je lui permit pas,
— Et moi, je songeais à ces choses, quand vous m'avez appelé. Je n'espérais pas vaincre la mort, qui est trop installée dans la vie pour qu'on puisse l'en déloger. Mais je me disais qu'il n'y avait pas d'autre remède que d'abandonner à la mort, résolument, toute la vie. Ce fut l'idée du roi Tobol, je suppose, quand il lança la mort parmi son peuple. 11 avait décidé que le mieux est d'en finir au plus tôt. Et moi, si j'étais le roi des hommes et si j'avais la mort dans la main, je la lancerais partout, pour en finir tout de suite, pour ne pas laisser la mort prendre son temps et tourmenter ses victimes et s'en faire un jeu. Celui-là serait le sauveur des hommes, qui anéantirait la vie mortelle!...
Le grand maigre haussa les épaules. Le banquier sourit, narquois. Les autres avaient beau se dire que les paroles d'Eudémôn n'étaient que niaiseries d'en-
fant blessé par ses propres chimères : une étrange émotion les angoissait.
A ce moment, on sonna. La citoyenne s'en fut ouvrir et bientôt se récria. Un commissaire de police, accompagné d'argousins, se présentait. Il était porteur d'un ordre du gouvernement provisoire, ordre d'amener Bonheur-d'autrui et ses camarades, exception faite pour le banquier Zwolfî et pour un petit vieux qui n'avait rien dit depuis le commencement de la réunion. La citoyenne hurla, comme une chienne battue. L'ordre était formel, les argousins étaient en nombre: inutile de résister. Les inculpés sentirent qu'il ne leur restait qu'à prononcer des mots historiques.
— Nous sommes ici pour le bien du peuple ! dit le grand maigre.
11 eut volontiers abondé là-dessus. Mais il dut céder la parole aux camarades qui avaient hâte de n'être pas muets. Bonheur-d'autrui déclara seulement :
— C'est un coup de Fougasse et de Machicorne. Ils nous ont trahis. 11 ne fallait pas offenser Fougasse ; il ne fallait pas !
— Adieu, citoyens!... Compliments ! — s'écria le grand maigre.
Et il salua, de la manière la plus sarcastique, le petit vieux et le banquier. Ces deux-là se félicitaient secrètement de l'avoir échappé belle; toutefois ils étaient un peu gênés de la faveur qui les distinguait.
Lorsque Bonheur-d'autrui s'approcha de la citoyenne, pour le baiser d'adieu, elle lui dit avec un orgueil qui éclaira toute sa large face :
— Cette fois, c'est pour la liberté du peuple... Adieu, martyr !...
Elle ajouta :
— Vive la République sociale !
Puis elle tomba dans un fauteuil et bredouilla confusément.
Lorsque les inculpés eurent, avec les argousins, disparu, Zwolffet le petit vieux ne désirèrent que de n'être plus là. Us n'échangèrent point une parole. Chacun d'eux se préoccupa de son chapeau. Zwolff, le premier, trouva le sien. En passant devant la citoyenne, il s'inclina ; puis il partit. Une seconde après, le petit vieux saluait évasivement la citoyenne et partait.
Eudémôn avait assistée cette scène sans y rien comprendre. Il regarda, par la fenêtre, les socialistes monter avec les policiers dans des fiacres et s'éloigner. 11 vit le petit vieux et Zwolff s'en aller, l'un à droite et l'autre à gauche. 11 entendit la citoyenne grommeler:
— Quelle guigne !
11 se tourna vers elle, s'approcha d'elle et, remarquant qu'elle pleurait, se mit en devoir de la consoler. Il fût câlin, l'embrassa. Mais elle déclamait :
— Monseigneur, n'oubliez jamais que nous souffrons pour votre cause !...
A quelques jours de là. un bel après-midi delumière et d'agréable chaleur, la république était proclamée.
258 LE nol TOBOL
Des réjouissances éclatèrent dans la capitale avec une soudaineté merveilleuse. Les arcs de triomphe, les guirlandes de papier multicolore, les oriflammes furent prêts en peu de minutes. C'est que, sachant d'avance le résultat du plébiscite, ses organisateurs avaient averti les organisateurs de la joie populaire. Le difficile fut d'empêcher que* ne se produisissent trop tôt les manifestations : à maintes reprises, il fallut que l'on retînt la hâte des comités .
On avait préparé une constitution parlementaire qui créait deux chambres, nommait sénateurs inamovibles les membres du gouvernement provisoire et les chargeait de choisir le président de la république, dont les pouvoirs seraient ensuite ratifiés par les deux chambres.
Fougasse ne manqua point de briguer la présidence. 11 faisait valoir son passé de vieux républicain, le zèle avec lequel, étant ministre, il avait rendu la situation tout à fait impossible au roiTobol, le contreseing qu'il avait apposé à l'acte d'abdication du roi, enfin l'initiative qu'il avait prise de signaler à la vigilance du gouvernement provisoire ses anciens camarades socialistes qui, devant même que la république fût établie, complotaient contre elle.
11 n'eut point une seule voix. Les libéraux s'entêtaient à le considérer comme socialiste avec autant d'obstination qu'en mettaient les socialistes à le considérer comme l'ennemi de leur cause.
Le président que l'on choisit fut un vieillard austère et triste qui, toute sa vie, avait porté le deuil de ses idées. L'annonce de leur tardif succès ne le dérida
point. Ceux qui l'approchèrent, le jour qu'il entra en fonctions, s'étonnèrent du contraste qu'il y avait entre
la mélancolie de son visage et l'allégresse populaire
qui le saluait.
Fougasse et le chapelain durent évacuer le palais •oyal. Ce monument devenait palais présidentiel; ^'ailleurs, il ne s'aperçut pas du changement : ni son irchitecture ni son mobilier ne se transformèrent, îymbole du pays qui passait à de nouveaux maîtres ev en réalité, ne changeait pas d'existence.
Fougasse apprit que ses biens étaient confisqués. 11 n( fut pas autrement affecté de cette mesure sévère, qii ne le prenait pas au dépourvu : prudent, il avait m5 en fonds étrangers sa fortune et placé les titres en lieu sûr. Une seule chose l'ennuya, c'est qu'il lui faidrait, un peu de temps au moins, affecter la misère, s epriver des meilleurs agréments de la vie, renoncer à o luxe dont il avait, désormais, la douce habitude.
- Adieu, chapelain I
- Adieu, Fougasse ; et bonne chance je vous souhaie!
h se séparèrent avec indifférence, le chapelain se retirait dans un couvent où il avait cormencé sa fructueuse carrière ecclésiastique. Il serit là bien à l'abri des tourmentes sociales et prêt, d'afleurs, à surveiller les événements, à guetter ceux qui ivori seraient un retour offensif de la réaction. Avec deuî charrettes attelées d'ânes, des frères lais vinrent cherher ses bagages. 11 s'en alla, les bras ballants, co nue ce sage antique qui disait : « Jeporte tout avec
2«j0 Le roi tobol
moi > ; il pensa donner un assez bel exemple de vertueux désintéressement.
Quand il sortit du palais, il dit à demi-voix : /
— Adieu, vingt-cinq années de ma vie! Adieu, mille' espérances !
Il ne fut pas dans la désolation ; mais il éprouvai un peu d'ennui à la pensée de l'existence qui l'at^ tendait: il redoutait la piété de ses nouveaux compa^ gnons. Sa piété à lui s'était, à la cour et à la vill(, bien amenuisée; la leur, protégée par la stricte clôture, florissait. Il n'avait à compter, pour son divertissement, que sur le goût très vif de l'intrigue et ie la conspiration qui animait ces âmes confinées.
Comme il songeait à ces choses, il se dit qu'Fudémôn était le prétendant tout désigné, le souverin légitime, en quelque sorte. Et, puisqu'il passait jar là, il entra donc chez la citoyenne Bonheur-d'autni: ses informations personnelles, beaucoup plus exaies et minutieuses que celles de nul ministre ou matre de police, lui avaient révélé, depuis longtemps, otte résidence d'Eudémôn. Il craignait seulement [ue la citoyenne ne réconduisît. Par bonheur, celfut Lilith qui répondit à son coup de sonnette. j
— Entrez ! — lui dit-elle ; — le prince sera irès heureux de vous voir. Il s'ennuie tant !... j
— Vous vous calomniez, mademoiselle ! fît-il fbligeamment.
Eudémôn ne le reconnut pas tout de suite, à ouse de la barbe déteinte, des joues défardées et du cosûme rembruni. Du reste, il ne manifesta ni impatierie ni joie. Telle était sa mélancolie que nul incident di ses
journées ne le pouvait distraire de la hantise unique de la mort, 11 demanda au chapelain :
— Vous n'êtes pas mort ?
L'autre affecta de badiner :
— Non, monseigneur ! Je vis, et je souhaite de (ontinuer.
— Pourquoi? — fit Eudémôn.
Il dit « pourquoi ?» de telle sorte que le chapelain Uigligea de donner ses raisons.
La conversation traîna. Lilith enfin raconta que la vil, en cette demeure socialiste et affligée, devenait in.upportable. Plus acariâtre de jour en jour, la cibyenne réduisait Lilith à l'état de servante : et, qiant à Eudémôn, elle ne perdait aucune occasion de luirappeler qu'il était la cause de tant de malheurs. Si îlle les gardait auprès d'elle, ce n'était qu'afin de le pas compromettre davantage Bonheur-d'autrui enkissant le jeune homme vaguer à l'aventure et sans doue révéler l'offre des socialistes.
— Si je vous emmenais?... — proposa le chapelain.
— Oh! oui, emmenez-nous! — s'écria Lilith. Eïimener Eudémôn au monastère, rien de mieux :
le clapelain se félicita de son idée. Mais Lilith, c'était plus difficile. Les femmes n'étaient point admises parni les reclus, évidemment; les relations extra-conjugdcs d'Eudémôn et de Lilith compliquaient encore l'affàre. Que dirait le prieur, homme rigoureux?... Emnener Eudémôn sans Lilith, il n'y fallait point son^r. Le chapelain n'eut aucune peine à s'en apercevor, quand il vit les deux beaux amants enlacés avec tendresse, même en sa présence, leurs mains
unies, leurs fronts appuyés l'un contre l'autre.
« Si je les mariais ?... » se dit le chapelain.
Mais il réfléchit qu'il ne devait pas engager l'avenir du prétendant : Lilith reine? impossible!
« Baste ! le prieur dira ce qu'il voudra !... »
— Je vous emmène !...
Lilith battit des mains. Eudémôn consentit à s'e aller, puisque Lilith le désirait, il fût resté, tout aus$ bien, tant le rendait indifférent son désespoir. D citoyenne se déclara fort satisfaite: empressée, elé sortit elle-même pour quérir une voiture.
Ce monastère était situé à l'extrémité de la vile. Cent moines y vivaient, dociles à une règle peu cémente. 11 y avait parmi eux des jardiniers, des érudis, des peintres, des distillateurs.lls consacraient à l'esrcice de leur métier des heures fixes ; à la méditatbn, d'autres heures. Ils ne profitaient pas beaucoup de jardins et de promenoirs qu'enfermait avec eux feur clôture.
Le prieur ne vit pas d'un bon œil la jeune fenme étrange que lui présentait le chapelain. Mais l'arrvée d'Eudémôn le ravissait.
— C'est à prendre ou à laisser ! — lui dit le <hapelain. — Vous n'aurez pas l'un sans l'autre.
Le prieur n'admit point aisément celte alternatve ;
— Pourquoi? — fit-il. — Je flanque dehors (ette fille et je garde le prince !...
C'était un homme dur. Toutefois il était capabfe de
prudence et, en dépit de ses goûts énergiques, n'agissait pas sans avoir pesé le pour et le contre.
— Si vous brusquez cet adolescent, — lui dit le chapelain, — vous n'en viendrez pas à bout. Considérez-le comme un petit sauvage, prompt à la rébellion, violent et, du reste, étranger complètement à l'esprit de votre religion. Réfléchissez, monsieur le prieur : les fins que vous avez en vue ne doivent-elles pas primer sur vos répugnances ? Réfléchissez, réfléchissez !...
11 fut décidé que provisoirement Eudémôn et Lilith seraient installés dans un bâtiment qui faisait partie des communs et que Lilith n'en sortirait pas, de telle sorte que les jeunes moines fussent indemnes de mauvais exemple et de tentation. Dès lors, le prieur n'eut pas d'autre idée en tête que d'induire Eudémôn à répudier cette Lilith. Et puis, il le préparerait à sa mission de roi religieux. Et puis il organiserait son avènement.
Eudémôn aima cet asile, pour le silence et la tranquillité morne qu'il y trouva. Sa triste pensée y goûta d'être en repos sur elle-même. La monotonie des journées convenait à son rêve morose; et nul incident n'offensait sa mélancolie.
Il menait une existence quasi conventuelle, que seule la présence de Lilith laïcisait.
Lilith s'ennuya. Le prieur fut d'avis qu'elle pouvait, de temps à autre, sortir. 11 eût aimé qu'elle se dissipât et, quelque soir, ne rentrât point. Elle ne fit rien de tel.
Eudémôn s'astreignit, sans qu'on l'y eût invité, aux
heures régulières et aux exercices de la communauté. Ayant éprouvé la vaine fatigue de vouloir, il lui plut de renoncer à toute initiative. 11 laissa s'emparer de lui l'habitude ; et, plus elle gagnait en lui, plus il souhaitait abandonner à elle davantage de lui-même, comme s'il ne songeait qu'à lentement anéantir sa douloureuse individualité.
Seul, — Lilith n'ayant pas la permission d'y aller, — il se promenait longuement sous les arcades d'un cloître aux colonnades duquel grimpaient le lierre et la vigne mêlée de roses trémières. Les murs étaient or nés de peintures allégoriques, qui ne charmaient pas le regard sans imposer un travail à l'esprit ; et ainsi la concupiscence visuelle ne nuisait point à la méditation du promeneur. Elle ne faisait que l'animer assez pour qu'il ne glissât point furtivement à ces mollesses de pensée où l'âme se corrompt. Ces images offraient à Eudémôn le thème de réflexions variées et nombreuses, les unes ayant trait aux misères de la présente vie, les autres symbolisant les joies et les tortures du paradis et de l'enfer. Celles-ci lui échappaient; mais, le détail de la souffrance d'ici-bas, il l'étudiait avec une sorte d'amère frénésie. Il y avait une résurrection des morts où l'on voyait sortir du sol, à grand effort de bras, des torses entourés encore des funèbres bandelettes ; ils soulevaient la terre pesante, les pierres tombales, secouaient la poussière de leurs épaules et n'ouvraient pas sans peine leurs yeux accoutumés à la nuit. On devinait, dans leur chair molle et blême, la persistance des germes malfaisants. L'intention du peintre était spiritualiste,
ainsi qu'en témoignaient, en haut du ciel doré, les anges sonneurs de trompettes formidables. Mais Eudémôn négligea ces bienheureux dont le zèle n'allait pas jusqu'à lui ; et il ne vit que la mort universelle, le sol plein de chair pantelante, la dissolution finale de l'illusoire vie ... A chaque tour qu'il accomplissait sous les arcades de ce cloître, il revenait à cette image et, malgré lui, la regardait. De sorte que, si dans rinlervalle ses yeux avaient été quelques secondes attentifs à la beauté des roses, fraîches parmi la verdure de la vigne et du lierre, le divertissement ne durait pas; l'image de la mort flétrissait bientôtla douce idée des floraisons épanouies.
Le prieur avait de fréquents et longs entretiens avec Eudémôn. Il s'efforçait de l'initier au dogme religieux et de l'amener aux certitudes ferventes de la foi. Eudémôn ne faisait pas grande difficulté pour admettre ce qu'on voulait. Il ne présentait pas d'objections. Il acceptait avec placidité les renseignements qu'on lui donnait quant à l'existence de Dieu, à ses attributs, à ses hypostases et aux façons d'être de celles-ci. Cette théologie ne l'émut guère et lui sembla par trop étrangère à la réalité principale des choses.
Homme subtil, le prieur ne tarda point à comprendre que, si le dogme pouvait de quelque manière toucher Eudémôn, c'était par la réponse qu'il faisait au problème de la mort. Il exposa donc à son élève la séparation de l'âme et du corps, la corruptibilité de la matière et l'immortalité de l'esprit. Eudémôn l'écouta curieusement. Mais il dédaigna ce pauvre essai de diversion qui n'empêche pas la chair de pourrir et la
pensée de se dissoudre. Il jugea le prieur futile, qui oubliait l'essentiel et s'occupait à combiner le reste éperdument.
Toutefois, il fut sensible aux cérémonies religieuses. Leur pompe et leur mystère l'étonnaientetlui prenaient le cœur. Les clameurs de 1' orgue retentissaient autour de lui comme la plainte de l'humanité périssable. La fumée de l'encens le pénétrait comme une odeur de mort. Le geste des officiants l'épouvantait comme le rite que réclament les funèbres destins. Et, quand éclatait la voix latine des chantres, il croyait ouïr la malédiction suprême de tout. Il était là, parmi cet appareil d'effroi, frissonnant, torturé, soumis. [1 ne résistait pas à la trop persuasive horreur du spectacle ; et même il se laissait enivrer de cette fureur mortelle qui, par la complicité de tous les sens, l'envahissait.
Le prieur décida d'utiliser ces rudes alarmes d'Eudémôn. Un jour, après l'office qu'il avait lui-même dirigé, il s'approcha d'Eudémôn solennellement. La foule des moines, en cortège, le suivait. Il s'agenouilla devant Eudémôn et, tandis que l'orgue proférait une musique glorieuse, il s'écria :
— Tu seras roi, de par la volonté divine, prince Eudémôn !
Tour à tour, l'un après l'autre, les moines s'agen ouillèrent pareillement et mêlèrent au vacarme de l'orgue cette parole :
— Tu seras roi, de par la volonté divine, prince Eudémôn !
Après qu'ils avaient dit cette parole, les moines se
rangeaient autourd'Eudémôn, les jeunes et les vieux, les novices et les dignitaires, robes de bure et robes que rehaussent les ornements du sacerdoce.
— Tu seras roi !...
Les voix chevrotantes et les voix aiguës, les voix diverses qu'unissait et magnifiait l'accompagnement de l'orgue furent la voix inexorable du destin.
Eudémôn frémit.
Quand les moines, ayant accompli le cérémonial, se turent, Eudémôn s'écria :
— Je serai donc le roi delà mort !...
Et tels furent ces mots qu'Eudémôn s'en grisa ; et, à trois reprises, il les répéta.
Mais le prieur, s'approchant encore, dit :
— Tes ancêtres, par la seule imposition des doigts, guérirent les écrouelles. L'un d'eux, à force de sainteté, reçut le privilège de ressusciter les morts. Il fut pieux et il fut chaste. 11 violenta les désirs de sa chair. Tu pratiqueras les mêmes vertus et tu obtiendras le même privilège ; et tu ne seras point le roi de la mort, mais le roi de la guérison.
L'orgue s'exalta, et l'alleluia des moines retentit.
Eudémôn demeura muet ; une sorte de mystique espérance l'avait saisi. 11 fut immobile à contempler, en souvenir, l'image de la résurrection générale. Mais, cette fois, il lui sembla que les cadavres à demi engagés dans le sol se levaient et se reprenaient vivre et n'étaient plus la corruption dernière du sol : ils étaient la chair renaissante qu'il appelait, lui, Eudémôn, à l'éternelle vie sous le ruisselant soleil de la nature.
Un peu plus tard, le prieur vint trouver Eudémôn dans sa cellule. La tête au creux des paumes, Eudémôn songeait, accroupi sur le plancher. Son buste se balançait d'un mouvement régulier ; de brusques frissons secouaient ses épaules.
Lilith n'était pas là. Comme on ne l'admettait pas à prier en compagnie des moines, le chapelain, pour qui cette religieuse tâche n'était pas un ennui, la conduisait à l'office en quelque église du voisinage.
— Par la seule imposition des mains ! — répétait le prieur.
Et, pour confirmer son dire, il lisait à Eudémôn, dans un vieux livre en parchemin, l'histoire de cet ancêtre que la légende appelait Tobolle Thaumaturge, Et il était écrit, dans le livre : « Le roi Tobolle Thaumaturge acquit cette suprématie sur la corruption de la chair, pour avoir premièrement dompté en lui les puissances de la chair. 11 avait d'abord vécu dans la débauche. A vingt ans, il faisait son délice d'une prostituée qui, par ses charmes maléfiques et l'attrait de ses complaisances, se l'était asservi corps et âme. Mais, un jour, Tobol le Thaumaturge eut la révélation du rôle qui lui était dévolu. 11 chassa loin de lui cette fille et travailla opiniâtrement à réduire les révoltes de sa chair. On le vit se rouler parmi les ronces d'une haie, et le sang qui coula par ses blessures le libéra de ses désirs... » Le livre multipliait l'exemple des guérisons qu'avait opérées le Thaumaturge. Chacune des anecdotes émerveilla l'esprit d'Eudémôn. Il conçut qu'il était requis pour une semblable mission... Sa tête brûlait, ses tempes battaient, une terrible
angoisse l'étreignait ; et il lui parut que sa ferveur rayonnait autour de lui en vibrations larges et chaudes.
Quand Lilith revint, il lui dit :
— Adieu, Lilith ; je ne suis plus cet Eudémôn que ta volupté possédait, il faut que tu t'en ailles, parce qu'il faut que je sois Eudémôn le Thaumaturge, qui est chaste, qui a dompté sa -chair et qui est le roi de la chair, le maître de la chair, le guérisseur de la chair malade et le vainqueur de la mort.
Lilith ne put que pleurer. Il eut pitié d'elle. Il lui dit encore :
— Plus tard, lorsque je pourrai être sans désir auprès de toi, si ta chair est malade, viens ; et, par la seule imposition des doigts, je la guérirai.
A mesure qu'il lui parlait, il sentait qu'entre eux intervenait un grand mystère. Cependant, fort de sa résolution prise, il s'accorda le suprême plaisir d'un baiser aux lèvres humides et rouges de Lilith. Et il crut défaillir. Mais il se maîtrisa ; l'énergie dont il témoigna lui fut de bon augure.
Lilith eut beaucoup de chagrin, quand elle sut qu'elle devait quitter Eudémôn. Ce ne fut pas la fierté qui l'empêcha de se plaindre et d'agir avec la mauvaise humeur qu'ont d'habitude les maîtresses abandonnées. Mais l'existence au couvent lui était insupportable. Cette demi-réclusion ne convenait point à son caractère, qui était libre et enjoué. Eudémôn, en proie à ses mélancolies, n'était plus un compagnon délicieux. Lilith sentait l'ennui la gagner. Somme
270 I.E KOI TOBOL
toute, et malgré la tristesse de l'aventure, elle accepta volontiers sa disgrâce.
En faisant ses paquets, elle disait à Eudémôn :
— Ces moines t'ont tourné la tête, Eudémôn : j'ai pitié de toi. Nous n'avons pas eu de chance !... Mais ne veux-tu pasm'accompagner ? Je vais je ne sais pas où ; en tout cas, je vais loin !
Eudémôn affirma son vœu d'acquérir les vertus d'un thaumaturge et d'être le sauveur de son peuple.
Ils se séparèrent, l'après-midi de ce même jour. Les larmes de Lilith furent abondantes. Le prieur fît bien les choses : il pourvut la voyageuse de l'argent qu'i 1 lui fallait. Le chapelain la conduisit à la gare et, quand elle fut sur le point de prendre un billet, — mais elle n'avait pas encore décidé qu'elle irait ici ou là plutôt qu'ailleurs, — il lui conseilla de se fixer à Paris, ville agréable où elle trouverait à se divertir e t à s'établir.
— Venez avec moi ! — dit-elle au chapelain.
— Ah ! tentatrice, tentatrice ! — cria-t-il avec désespoir.
De ses bras il faisait des gestes vagues. 11 réfléchit que les bêtises sont plus excusables tard dans la vie , lorsqu'on n'a plus à gaspiller grand'chose. Il n'employait l'ingéniosité de son esprit qu'à chercher des prétextes de folie. Il les trouva si aisément qu'il eut peur de lui-même et soudain se sauva vers le couvent.
Eudémôn, après le départ de Lilith, fut quelque temps à comprendre qu'il s'était privé de son plaisir . Le regret qu'il en eut d'abord, il l'aurait naguère éprouvé pour une courte absence de son amie adorable.
Ce sentiment pénible était, cette fois, compensé par la confiante certitude qu'il avait d'assumer une tâche prodigieuse et souveraine. Il conquérait la liberté de son esprit, il commençait l'oeuvre de thaumaturgie ; sa volonté puissante se manifestait.
Il parcourut, à pas énergiques, son étroite cellule. Mais bientôt il ne sut que faire. Une dépense d'activité l'eût secouru. Hélas ! on ne se prépare pas à la thaumaturgie comme au métier des armes, par u n vigoureux effort musculaire... Eudémôn comprit qu'il n'avait nul emploi possible de son zèle, en attendant le jour miraculeux. Attendre, attendre !.,. Et son impatience le harcelait. 11 s'aperçut que tout son être lan guirait, jusqu'à des époques indéterminées. Il eut horreur de la durée qu'il devinait devant lui, déserte et lugubre.
Alors, il regretta Lilith amèrement. Il s'irrita contre lui-même de l'avoir chassée. Et tel fut son effroi de la solitude où s'exaspérait son ennui qu'il appela :
— Lilith '.Lilith !...
Jamais il ne l'avait appelée sans qu'elle vînt, rieuse, gentille, prête à sa fantaisie. Le silence où tomba sa plainte l'épouvanta.
Ensuite, las de s'être agité vainement, il pleura. Se s larmes abondantes le soulageaient. Il pleura Lilith e t leurs voluptés communes. Naguère, si la mélancolie l'oppressait par trop, il avait recours à Lilith, à sa beauté, à ses subtiles caresses et, le plus souvent, ne tardait point à s'endormir sur l'épaule et contre le petit sein, doux à ses lèvres, de Lilith. Il eut besoin d'elle à cause de la tristesse où l'absence d'elle l'avait
jeté. Il pleura et ses mains se mouillèrent de ses larmes chaudes.
Lorsque les larmes lui manquèrent, il appela encore :
— Lilith ! Lilith !...
La porte de la cellule s'ouvrit. Une seconde, Eudémôn se fio^ura que Lilith revenait, qu'elle avait fait semblant de s'en aller et qu'elle était restée là, fidèle, pour entrer s'il l'appelait. Il tressaillit ; un flot de lendresse monta brusquement à ses lèvres, souleva sa poitrine.
Ce ne fut qu'un éclair. Il vit, qui se présentait, le prieur. 11 le détesta. Peu s'en fallut qu'il ne lui sautât à la gorge et ne l'étranglât. Mais le prieur ne broncha point.
Le prieur ferma la porte derrière lui, lentement, et, les yeux fixés sur Eudémôn, il approcha. Tandis qu'il approchait, Eudémôn sentait s'affaiblir en son cœur les velléités de révolte et il cédait à cette volonté qui s'imposait à lui comme l'inéluctable destin. 11 fut, pour résister, sans force.
— Monseigneur, — dit le prieur (et sa voix scandait rudement les syllabes), — ce n'est point assez d'avoir éloigné de votre cellule cette fille qui était votre péché quotidien. Il la faut encore éloigner de votre âme. Tant que subsiste en vous la concupiscence qu'elle y a mise, cette fille est en vous ; et, avec elle, le péché,
Eudémôn ne répondit pas. Mais, si la dureté du prieur le blessa, du moins lui communiqua-t-elle un peu de vaillance.
— Purifiez votre âme, monseigneur, au détriment de votre chair.
Eudémôn demanda :
— Que dois-je faire ?
Et la façon qu'il eut de poser cette question prouvait son vœu d'obéissance résolue. Le prieur le soumit à une règle tatillonne et impérieuse qui devait occuper chaque minute de ses journées, de ses nuits même, car elle limitait son sommeil. Il accourcit le temps de la méditation, voulut que le jeune homme copiât de longues prières, chantât des litanies, portât lecilice et, de mille manières, se fît violence.
Eudémôn accepta cette règle, jura de ne l'enfreindre aucunement et, à part lui, se félicita de posséder maintenant une besogne, un emploi de son activité. Ne fût-ce que contre lui-même et avec une secrète rage de se tourmenter, il eut une sorte de joie cruelle à déployer cette énergie de son adolescence désoeuvrée.
Plusieurs jours passèrent, tant bien que mal. Le cilice taquina cette peau douillette : elle frémit de douleur continue et oublia ses voluptés. La fatigue dompta cette âme pleine de luxure, abêtit cette pensée prompte au rêve dangereux. Eudémôn, peu à peu, subit l'asservissement de l'habitude, il eut une semaine de relâche et de paix mentale.
Mais l'habitude, ensuite, au lieu de le tenir en esclavage, le libéra. Ni le cilice ni l'opiniâtre labeur ne continuèrent de l'occuper. Son esprit se dégagea de la contrainte, et sa chair se rebiffa. Il connut de nouveau le désir.
Une nuit, il s'éveilla, croyant appuyer contre lui la
délicieuse nudité de Lilith, caresser de ses doigts les cheveux fins de cette femme et entendre la voix câline qui l'incitait à prendre son plaisir, il l'avait imaginée si bien qu'il s'attendit à la posséder. Mais il vérifia qu'il était seul dans son mauvais lit. Il se leva, palpa de ses tremblantes mains la paillasse rêche. Comme une bête captive et que harcèle sa luxure, il s'alla heurter aux murailles de sa prison. Ses poings s'y meurtrirent, ses ongles s'y cassèrent. Et il criait :
— Lilith! Lilith!...
Il plongea ses mains et ses bras dans sa cruche d'eau. Cette fraîcheur subite lui était douce et bienfaisante. Mais, au contact de sa fièvre, l'eau même tiédit et ne fut bientôt que moiteur désagréable.
Il souhaita respirer l'air salubre de la nuit: il étouffait. La cellule qu'il habitait n'avait qu'une petite fenêtre, ouverte haut sous le plafond et grillagée. Pour y atteindre, il monta sur la table que ses livres encombraient, se cambra, se dressa sur la pointe de ses pieds. Il aperçut un coin de ciel où rayonnait le silencieux délire des étoiles ; ses cheveux reçurent un peu de vent ; ses lèvres burent un peu de froid.
L'idée de fuir le tourmenta. Il se sentit porté vers des routes de terre ou d'eau, qui vont ailleurs, on ne sait où. Sa geôle étroite l'offensa. 11 se rappela ce voyage qu'il avait fait avec Lilith, la grâce dansante et caressante de Lilith, le chant des rossignols, la nuit féerique. 11 se souvint du clair de lune et des célestes comédies. Il se souvint de la vieillesse, de la maladie et de la mort. L'odeur de la mort, une fois encore, entra dans ses narines, entra dans sa mémoire. Il eut
un grand dégoût de toutes choses. De lassitude, il s'endormit.
Au petit jour, il s éveilla, se vêtit et, contre la règle, descendit au jardin qu'entouraient les arcades du cloître. Des roses embaumaient, et il y avait dans l'air une suave humidité.
Eudémôn entendit que des pas grinçaient sur le sable; puis ils se turent. Eudémôn aperçut le chapelain qui, dormant mal lui aussi, tâchait par la déambulation de tromper la trop fastidieuse insomnie.
Ils s'avancèrent l'un vers l'autre.
— Ah ! chapelain ! — dit Eudémôn.
— Vous vous ennuyez, monseigneur?
Eudémôn avoua son malaise. Le chapelain le comprit à merveille.
— Ces moines, — fit-il, — ces moines!... Quelle existence !...
11 ajouta :
— Mais vous êtes jeune, vous !... Pourquoi n'allezvous pas vivre ?... Ah ! vivre, monseigneur, vivre 1
— J'ai quitté le château de la Lande, — répondit Eudémôn, — pour aller vivre... ah ! vivre, vivre! comme vous dites... et j'ai rencontré la vieillesse, la maladie et la mort.
— Oui, — reprit le chapelain, — il y a la vieillesse, la maladie, la mort... et la règle!... Adieu, monseigneur l
Le chapelain s'en fut.
Eudémôn, dans la matinée, assista corporellement à l'office. Mais son esprit n'était ni là ni ailleurs : son esprit, accablé, somnolait.
Après l'office, il y avait, ce jour-là, eu vertu de quelque fête, distribution d'aumônes. Le prieur lui-même devait accueillir les indigents et de ses propres mains leur donner vêtements, nourriture, monnaie. 11 revêtit son costume de cérémonie, coiffa son chapeau d'or, et prit au poing sa crosse d'ivoire. Au milieu d'une cour, en face de la porte du couvent, on installa son siège abbatial, qui était de chêne et de pierre. Les moines l'entourèrent, plus ou moins proches de lui, selon leur dignité. Eudémôn était à côté de lui.
Lorsque toutes choses furent prêtes, on ouvrit à deux battants la porte. Les indigents affluèrent. Des moinillons veillaient à ce qu'ils défilassent avec ordre, sans hâte excessive et en silence. D'autres moinillons passaient au prieur les vêlements, la nourriture et la monnaie dont il faisait l'aumône à tout venant.
Eudémôn regardait les pauvres diables qui, un à un, s'approchaient, s'agenouillaient, recevaient leur pitance et partaient. Sur leurs visages, il devinait la vieillesse, la maladie et le travail lent de la mort. La même angoisse que naguère l'étreignit.
11 y eut, parmi les quémandeurs, un hideux vieillard, sans nez et lippu scandaleusement. A cette vue, Eudémôn s'avança... Mais le prieur le saisit au poignet et, vigoureux, le ramena en arrière. Eudémôn frémissait d'impatience. Dans son imagination surexcitée, les paroles anciennes du prieur avaient surgi : « Tes ancêtres, par la seule imposition des mains, guérirent les malades. » Et surgirent aussi les gloses du livre en parchemin qui racontait les miracles de Tobol le Thaumaturge .
LE nOI TOBOL 277
Il y eut, parmi les misérables, un jeune homme dont les membres étaient secoués d'un perpétuel tremblement. Ses jambes et ses bras se lançaient avec de terribles saccades ; sa gorge avait de telles contractions qu'il proférait des cris bizarres et affreux. Eudémôn, — cette fois, trop vite pour que le prieur sût le retenir, — bondit vers ce malade ; et de ses deux mains levées, de ses deux mains miséricordieuses, il lui toucha les deux joues. La stupeur otnpêcha que nul, parmi les assistants, ne fît un geste* Eudémôn attendit le miracle et le guetta. Le malade fut pris d'un tremblement plus fort, à cause de l'épouvante, et ses cris redoublèrent. Sa tête remuait si violemment que les mains d'Eudémôn eurent peine à la suivre. Puis le malade s'effondra et, sur le sol, se démena comme une anguille.
Eudémôn abaissa ses mains qu'il avait crues miraculeuses, ses mains qu'il avait privées de caresser les seins nus de Lilith pour qu'elles devinssent miraculeuses. Il jeta au prieur un regard farouche. Il tourna les talons et, par la porte ouverte du couvent, il se sauva.
Ces épisodes se succédèrent avec tant de rapidité que ni le prieur, ni les moines, ni les mendiants, en foule encombrante, n'y mirent obstacle. Quand Eudémôn fut dehors, un moine fit le geste de s'élancer à sa poursuite ; mais le prieur cria:
— Que personne ne sorte !
Eudémôn courut quelque temps et puis, essoufflé, chemina. Il ne savait pas où il irait. Il prenait des rues et des rues, sans réfléchir à autre chose qu'à son vain espoir de thaumaturgie.
Il suivit et il rattrapa un petit vieux qui portait, au bout de son bras, une valise de cuir jaune. Il reconnut le chapelain, mais un chapelain transformé: costume bourgeois, barbe taillée, un chapeau melon, des gants clairs.
— Où allez-vous, chapelain ?
— Ah ! — fit l'autre, — c'est vous, monseigneur'?
— Où allez-vous ?. . .
Le chapelain ne désirait pas entrer en dialogue avec son ancien élève. A sa démarche, à son air, on devinait qu'il était pressé. II eût bien voulu ne pas répondre. Il saluait avec gaucherie et s'excusait et bagayait timidement :
— A Paris, monseigneur... A Paris!... Je vais à Paris... Adieu, monseigneur.
Et il s'esquiva, comme un chat qui vient de trouver un soupirail.
Eudémôn errapar la ville. Au bout de quelque temps, il eut assez de calme dans l'esprit pour regarder autour de lui. Les rues l'étonnèrent. Il n'avait vu cette population qu'en état d'émeute. Il la voyait tranquille, occupée de ses affaires, allant et venant. Les boutiques et leurs étalages le divertirent.
Il faisait beau. On était à la fin de l'été. La tiédeur agréable de l'air engageait les gens à ouvrir leurs
fenêtres. Eudémôa aperçut des chambres quiètes et ornées de fleurs. Des marchands de fleurs traînaient, sur la chaussée, des charrettes bien odorantes de sauge, de réséda, de glaïeuls et de roses.
Dans un faubourg dont les pavés étaient noirs de charbon, le paysage n'avait plus ni douceur ni gaieté. Des ouvriers maigres et sales sortaient d'usines où des cloches tintaient. Eudémôn en vit plusieurs qui s'attablaient à la terrasse d'un cabaret peu confortable. L'enseigne :
A L'INGRATITUDE DES RÉPUBLICAINS Fougasse, débitant.
Eudémôn se rappela ce nom. Mais il y fut inattentif et il continua son chemin.
Le noir faubourg l'attrista. Il revint au cœur de la ville. L'activité qu'il y remarqua lui parut absurde. Mentalement, il disait à ces gens qui se trémoussaient ou babillaient:
« Qu'est-ce que vous avez à oublier que vous mourrez, à faire semblant d'oublier que vous mourrez ? Plus tôt ou plus tard, c'est la même chose, du moment que vous mourrez et que vous le savez bien ! »
Il se demanda si c'était la même chose, en vérité: les hommes elles femmes qu'il croisait avaient Tair si occupés de vivre !... Mais il conclut :
a C'est la même chose ! »
Et, à chaque personne qu'il rencontrait, il murmurait :
— Toi, tu mourras 1... Toi, tu mourras !...
Il lui sembla que ces gens s'appliquaient à observer one fiction de vie perpétuelle, à garder un secret qui n'était pas un secret : le seoretde la mort inévitable...
— Chut ! chut !... — faisait-il.
Et il riait ; et il se moquait, avec une méchanceté douloureuse :
« Si vous comptez, pour vous guérir et vous ressusciter, sur Eudémôn le Thaumaturge, tant pis, tant pis ! ... «
Le spectacle de la vie l'inclinait à la pensée de l'universelle mort. Il passa devant la cathédrale et dit :
— La cathédrale mourra !
Il parcourut toute la ville et, à chaque maison dit qu'elle mourrait. Et il conclut:
— La ville mourra 1 . . .
Puis, ayant erré longtemps, il se trouva dans un quartier de bourgeoisie opulente. Le soir tombait. Des hirondelles criaient ; comme la journée avait été chaude, des chauves-souris voletaient et, capricieuses, multipliaient leur perpétuelle allée et venue. Au pas des portes, il j avait de benoîts concierges qui, à califourchon sur leurs chaises, fumaient des pipes ou lisaient le journal. Il ne passait guère de voitures. A la faveur de quoi, des jeunes filles consacraient la chaussée au jeu des grâces ou bien à celui du volant. Le silence n'était interrompu que par leurs légers rires, le bruissement de leurs jupes et la retombée du volant sur la raquette. Nulle agitation, nul vacarme. L'heure charmante s'épanouissait en bonheur tranquille.
Eudémôn eut le sentiment de cette félicité. Il en goûta le parfum doux. Ce fut la fin de ses mille sar-
casmes. Peu à peu, son cœur violent s'apaisa, se mit à l'unisson de la quiétude environnante et accueillit le crépuscule amical.
Les becs de gaz s'allumèrent. Leur petite clarté jaune ne se répandit pas; mais elle orna élégamment l'atmosphère grise et blanche. Au ciel, des nuages laineux étaient immobiles.
Eudémôn, un peu las, commençait à se demander ce qu'il ferait de lui-même, où il irait, où il passerait la nuit : la nuit et le jour qui la suivrait, la série des jours et des nuits qui seraient son existence. Il n'éprouvait pas de gaieté; mais la tristesse de son âme s'allégeait, i^'idéede la mort, sans disparaître, s'éloignait. Et il songeait à vivre.
Seulement, il devinait la vie, autour de lui, tout à la fois proche et lointaine, proche au point qu'il la frôlât et si lointaine qu'il ne put imaginer comment il la toucherait de ses doigts. Elle l'intimidait. Il n'osa plus la regarder : et il pressa le pas, comme un indiscret dont on a remarqué l'importune présence et qui s'en va, un peu honteux.
D'une fenêtre, un piano se révéla en ribambelle de notes fortes et jolies. Eudémôn s'arrêta, écouta malgré lui cette mélodie gracieuse qu'une jeune fille égrenait. La fenêtre se ferma, Eudémôn comprit qu'on n'aimait point qu'il fût là. Il se tint à peu de distance et continua d'écouter. Les sons ne lui arrivaient plus si nets; ils se fondaient mieux. La mélodie avait des courbes gentilles. Souvent, elle s'acharnait sur les noies hautes et allait si vite que l'on eût dit qu'elle avait hâte de tout raconter sans retard ; ensuite, lasse,
elle se recueillait, faisait le silence autour d'elle et n'était plus qu'une plainte à peine articulée; ensuite, elle devenait folle, encore,
Eudémôn ne sut pas tout de suite pourquoi cette musique menue et frêle lui était agréable et le troublait. 11 lui sembla qu'elle éveillait en lui des pensées a nciennes qui avaient longtemps dormi dans le silence de son âme et qui l'étonnaient parce qu'il n'était pas sûr de les reconnaître. 11 subit le charme de cette musique, jusqu'au moment où l'émoi le prit. Son cœur se gonfla, sa gorge fut angoissée; à ses yeux des larmes montèrent, et ses tremblantes lèvres murmurèrent :
— Lilith! Lilith!...
Ah ! la petite guitare au bord de l'eau où les nymphéas se décolorent et s'emplissent d'ombre, la petite guitare et les doigts de Lilith qui l'animent, la voix de Lilith qui se mêle au son des cordes et qui, dans le jardin du château, appelle toutes les nostalgies de l'espace et du temps, et Lilith quiest douce aux mains qui la touchent et qui est fraîche à caresser, Lilith et ses voluptés adorables !...
Eudémôn sentit s'abattre sur lui une détresse telle qu'il en frissonna. La solitude où il était l'effarait. Il aperçut une auberge avenante où il entra, disant :
— Je suis le fils du roi Tobol. Voulez-vous me donner à manger et me conduire au château de la Lande, où l'on vous paiera?
Il parla résolument.
11 avait pris cette détermination tout à coup. Et, au moment qu'il la prenait, il n'en voyait pas avec netteté les motifs. Un travail lent et secret de son esprit l'avait
LE ROI TOBÛL 283
pen à peu composée. Il la formula sans presque y songer. Elle était en lui confusément et il ne le savait pas. Elle résultait de toutes les minutes de sa douleur.
Eudémôn retournait au château de la Lande, parce que la vie, vers laquelle naguère il s'était élancé, n'avait pas voulu de lui. 11 n'espérait point trouver là-bas Lililh et le bonheur. Simplement, il s'écartait de la vie, dont l'expérience l'avait blessé.
L'aubergiste, après le premier étonnement, accepta le risque et la chance. Eudémôn partit le soir même ; il refusa d'attendre au lendem.ain.
Le vieux portier, quand arriva la voiture d'Eudémôn, ouvrit avec méfiance un étroit guichet, s'informa de ce visiteur imprévu; puis, reconnaissant Eudémôn, il se récria.
Son bavardage disait notamment ;
— Sa Majesté sera bien surprise!...
Eudémôn ignorait que le roi Tobol se fût retiré au château, l'eût devancé, dût l'accueillir en cette demeure éloignée de la vie. Il ignorait que « Sa Majesté » désignât le roi Tobol. De sorte qu'ils étaient tout proches l'un de l'autre et que nil'un ni l'autre ne s'attendaient à celte rencontre de leurs deux mélancolies.
Le vieux portier continuait :
— Par exemple, vous allez en trouver, du changement!... Ah! ce n'est plus le Château de la Félicité!... 11 s'en faut!... C'est le Château de la Tristesse.
Il ajoutait, suivant Eudémôn plutôt qu'il ne l'introduisait :
— Sa Majesté n'a rien voulu laisser de ce luxe qui
f.iisait du Château la huitième merveille du monde. Ça se comprend, ça ne se comprend que trop!... Quand on a le deuil en l'âme, on n'aime guère à voir autour de soi de la gaieté !. . .
Eudémôn n'écoulait pas ce bavardage. De corridor en corridor, il déboucha sur le jardin. Les parterres de fleurs étaient dévastés; on avait arraché les arbustes, les lilas qui, au dernier printemps, prodiguaient leur fougue parfumée; on avait saccagé les gazons. Ce n'était plus un jardin, mais un lieu désert. Il ne subsistait de l'ancienne magnificence que les grands arbres. Les nymphéas avaient disparu ; l'eau du bassin croupissait et des feuilles y étaient tombées, y pourrissaient.
A peine Eudémôn reconnut-il ce jardin : le souvenir de Lililh, de leurs promenades et de leurs langueurs n'y était plus. Mais il se rappela le chœur de cette cathédrale qu'il avait vue à Lermeer, par l'ouverture béante du portail ; de même qu'alors il constatait la mort de cette cathédrale, il comprit que le château était mort. Et, tandis que le vieux épiloguait sur le vouloir de Sa Majesté, cette Majesté devint, pour Eudémôn, la Mort, dont il examinait l'œuvre mauvaise et forcenée. Le château devint, pour Eudémôn, le château de la Mort, comme si cette Majesté formidable avait établi là son domicile d'épouvante.
11 traversa plusieurs pièces, qui autrefois lui étaient familières. On avait enlevé les tentures, les tapis, les meubles. Les pas résonnaient singulièrement. Eudémôn avait froid ; ses mains tremblaient ; sa mâchoire se serrait au point que ses dents lui faisaient mal.
Le portier se taisait et même affectait de marcher sur la pointe des pieds. Il ôta sa casquette et la fourra sous son bras. Eudémôn sentait qu'il approchait d'un terrible mystère. La peur le prit.
Ils arrivèrent à une porte, derrière laquelle on parlait.
Le portier mit un doigt sur sa bouche. On entendit une voix rauque, geignarde, saccadée, crier :
— Donne-moi du bon café, Tobol 1...
Le portier se pencha vers Eudémôn et lui dit à l'oreille :
— C'est le perroquet!... Sa Majesté passe son temps avec un vieux cacatoès qu'elle régale au jour la journée.
Il ajouta, souriant avec compassion :
— Pauvre homme! C'est le dernier plaisir qui lui reste!...
11 frappa. Le roi Tobol répondit qu'on entrât. Et la porte fut ouverte ; et Eudémôn vit, au fond de la chambre, dans un fauteuil à oreillettes, ce même vieillard qu'il avait vu premièrement, sur le perron du palais royal, tenir tête au peuple révolté et, croyaitil, lancer la mort parmi la foule.
— Eudémôn ! — fit le roi Tobol ; — mon petit Eudémôn!.. .
Il y avait, dans cet appel du vieillard, tant de douceur câline et de tendresse qu'Eudémôn s'avança vers le vieillard. Et il crut qu'il s'avançait vers la mort; mais la mort ne lui était plus un objet d'horreur. Et, comme le viei Uard lui tendait les bras, il s'inclina. Les mains du vieillard lui saisirent la tête, et il eut le front
286 l.E ROI TOBOL
dans celte barbe blanche que l'émoi faisait trembler. Quand il se redressa, il s'étonna de vivre encore. Le roi Tobol répétait :
— Eudémôn!... Eudémôn!... Mon petit Eudémôn!...
Il demanda :
— Et d'où viens-tu?. .. Assieds-toi...
Mais Eudémôn avait la gorge si serrée qu'il ne put répondre. Alors, en silence, ces deux hommes se regardèrent l'un l'autre et, par le regard, se dirent ce que les mots n'eussent pas dit.
Ensuite, le roi Tobol laissa tomber son front dans ses paumes ; et il resta longtemps ainsi.
Le perroquet cria :
— Donne-moi du bon café, Tobol !...
Le roi parut secoué, par cette inepte voix, d'un rêve qui autrement l'eût pour l'éternité gardé. Il se dressa, prit dans une sébile un grain de café, le tendit au perroquet et, souriant avec amertume, raconta :
— Tu vois, je fais le bonheur decet imbécile !... J'en suis là!... C'est mon dernier client. J'en ai eu d'autres, mais je n'ai pas pu les satisfaire. Ils étaient trop exigeants!... De terribles clients!... Ce fut d'abord mon peuple. J'ai fait pour lui la guerre et, quand il l'a voulu, la paix. Je me suis tracassé. Puis il m'a signifié qu'il était plus malheureux que les pierres et qu'il entendait s'occuper lui-même de son bonheur. Moi, je ne demande pas mieux. Seulement, je n'ai pas confiance. Mon deuxième client, — parmi d'autres : je simplifie, — mon deuxième client, ce fut moi. Oui, ce fut moi. Je me risquai dans une tentative
d'égoïsme. Elle n'a point donné les résultats que j'attendais. Tant s'en faut !... Je me suis faitcadeau d'une petite reine, de visage fort délicieux...
Le roi Tobol hésita. Il épiait la physionomie d'Eudéraôn ; il fut évasif...
— De visage fort délicieux, en vérité ! Elle n'eut pas pour moi le goût très vif que j'avais pour elle. Tant s'en faut!... Un jour, elle s'en est allée, s'occuper elle-même de son bonheur. Je suis resté seul après cette aventure. Extrêmement seul !... Mon client, qui était moi, ne fut pas content de moi et me bouda. Mais, à vrai dire, il n'a pas changé de fournisseur: personne ne s'est présenté pour réclamer la clientèle. Et je renonçai donc à être heureux. Je n'y renonçai pas volontiers, mais faute, hélas ! d'aucun espoir... Et, comme j'avais la manie de placer cette marchandise, — saiS'tu laquelle ? le bonheur ! — j'ai choisi un troisième client. Et ce fut toi. Oui, ce fut toi mon petit Eudémôn !... Certes, à nous voir tous les deux ici, avec ces visages-ci, on ne le dirait pas trop. Toi-même, tu ne t'en doutes guère ; et voilà le pire de l'aventure !... Je me suis appliqué, pourtant ! comme s'appliquent les maladroits : plus ils s'efTorcent, plus ils gâchenttout. J'ai construit pour toi ce Château de Félicité. Seulement, toi, tu t'es sauvé Tu as bien fait, du moment que tu n'étais pas heureux. Quand j'y songe, c'était médiocre, ce château. On bâtit les murs; on s'imagine qu'entre ces murs on enfermera mille et raille joies. Et puis, dès que les murs sont bâtis, on cherche les joies qu'on y enfermera. On ne trouve pas grand'chose; on ne trouve quasiment rien. Quelle
tristesse, l'indigence de notre esprit à imaginer des joies !,.. Tu t'es ennuyé. Tu es parti. Je ne t'en veux pas I... Ce fut bien la faute un peu de cette Lilith et de sa petite guitare... Qu'est-elle devenue, au fait, cette Lilith, Eudémon ?...
Eudémôn fit un geste vague.
— Tu n'en sais rien. C'est naturel... On ne sait pas ce que deviennent les plaisirs que l'on a aimés. Ils disparaissent, ils s'évanouissent. On n'entend plus parler d'eux. C'est à se demander s'ils furent réels ou bien s'ils n'étaient pas des rêves brefs, pareils à ces nuages que le vent chasse, que le vent disperse, qui ne sont plus rien, absolument plus rien. Les yeux les cherchent, ne voient rien, absolument plus rien, que le ciel vide, tout à fait vide !... Enfin, tu es allé voir la vie. Et moi, je suis resté, penaud, avec ma marchandise sur les bras, ma marchandise de bonheur, que tout le monde me refusait. Ah! comme mes bras me pesèrent lourdement !... Songe qu'ils étaient chargés de tout le bonheur que je n'ai pas fait. Et il s'est révélé que ce bonheur-là n'était pas grand'chose, ou n'était rien. Mais, moi, je me figurais que c'était une charge énorme et précieuse ; et je mettais en corbeille mes bras, afin de n'en pas laisser choir une parcelle... Voilà!... Je fus un bénévole camelot de bonheur illusoire et nul !... Aujourd'hui, cette provision de bonheur à donner tient en cette sébile : des grains de café que j'offre à ce bêta. Sais-tu qu'il n'est pas trop commode, lui non plus ? Si je tarde, pour faire un somme, à lui passer sa pitance, il se fâche. Il pousse des cris épouvantables. Ma crainte, c'est
r.B ROI TOioL 289
qu'un jour il ne crève d'indigestion, tant je le choie. Mais non : ça vous a des estomacs superbes, ces oiseaux-là !.. . Je lui ai appris à dire : « Donne-moi du bon café, Tobol !» Il le dit. Peut-être ne comprend-ii pas ce qu'il dit. Mais, moi, je m'excite à penser qu'i témoigne de son désir, et que tout son désir est, pour le moment, un grain de café, et que voici ce grain dtcafé, — et qu'il est heureux. 11 l'est, et grâce à moi : Je ne crois pas qu'on puisse être plus sot que ce' animal. Seulement, il a une qualité très admirabUpour un client, une qualité de premier ordre : il n'est pas exigeant. Le peuple, moi et toi, impossible ! Lui, pour des grains de café, se pâme d'aise... Tien^, imbécile, encore un, sans que tu le demandes ; encore un, par-dessus le marché, tiens !...
Le roi Tobol souriait ; mais toute la désolation de la terre était dans ses yeux.
— Voilà, mon petit Eudémôn, — conclut-il, — voilà ! Il demeura rêveur longtemps. Puis il reprit :
— Tu es allé voir la vie, et la vie ne t'a guère plu. Eudémôn mit dans sa réponse toute sa rancune,
toute la colère de sa déception :
— Je suis allé voir la vie, et j'ai rencontré la vieillesse, la maladie et la mort. Et Lilith me disait qu ' tout cela était la vie, que la vieillesse était la vie, que la maladie était la vie, et que la mort était la vie, et qu'il fallait vivre.
— Elle te disait cela, cette Lilith?... Eh I oui. EU' te répétait ce que dit, ce que ressasse l'humanifcdepuis que les hommes vieillissent, sont malades <'l meurent. Hé ! hé !... Que dire autre chose ?... La mort.
c'est la vie !... Magnifique parole, et qui n'a pas beaucoup de signification, et qui est cependant le suprême argument de la vivante humanité. Le roi Tobol éclata de rire.
— Que c'est bête ! fit-il.
Eudémôn s'écria :
— Mais moi, je ne l'ai pas cru I Le roi Tobol redevint grave et dit:
— Tout compte fait, tu as eu tort. Et, si lu n'as point cru cette parole, quoique niaise, comment vivrastu ?
— ici ! — répondit Eudémôn. — Ici. Dans ce Château de la Mort, avec toi, loin de la vie.
Le roi Tobol tressaillit :
— Tu es fou!... A ton âge?... Un beau jeune homme !...
11 saisit la main d'Eudémôn et, la pressant avec tendresse, il dit :
— Pauvre petit, qui as vu la vieillesse, la maladie et la mort, et qui te figures que tu connais toute la tristesse de vivre !. . . Ah ! toute la tristesse de vivre, c'est bien autre chose. Tu as vu les quelques misères I es plus apparentes de la destinée humaine ; et tu es en colère contre la vie. Tu te figures que tu es désespéré, parce que tu ressens une grande colère, dans ton cœur enfantin. Un caprice, Ejidémôn, un caprice d'enfant gâté !... On ne se désespère pas à si bon compte. Le désespoir ne s'acquiert que lentement, au jour le jour, minute par minute. Il y faut cette lassitude qui ne vient que peu à peu. Il y faut le perpétuel échec de l'effort toujours recommencé. Il y faut une
vie entière, une vie longue. El ceux qui meurent avant l'âge, même s'ils ont souffert cruellement et n'ont pas f'u les doux relâches par où se manifeste l'étourderie •ie la destinée, ceux-là ne meurent pas désespérés. On les consulterait, qu'ils vivraientvolontiers encore... Pauvre petit, la vieillesse, la maladie et la mort, c'est important, mais ce n'est pas tout ; et même ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est l'ennui où il faut que l'on, tombe après que l'on a essayé tous les artifices pour vivre, essayé tous les prétextes, épuisé toute l'ingéniosité qu'on avait et qui est prodigieuse ! On n'en vient pas à bout facilement. Tu ne te doutes pas des ressources et des provisions qu'il y a dans une âme humaine et dans un corps humain : des richesses ! Le plus prodigue met longtemps à s'en défaire. Des réserves d'illusions et d'appétits ! Cela résiste contre le désespoir... Eh ! va-t'en vivre, mon tout petit. Va-t'en vivre n'importe comment. Va-t'en gaspiller le trésor de tes désirs que tu crois anéantis et qui sont plus vivaces que tu ne penses, prêts à bondir vers le hasard des rencontres...
— Je n'ai plus de désirs, — dit Eudémôn ; — l'odeur de la mort est entrée en moi et elle a flétri tous mes
désirs.
Le roi Tobol souriait dans sa barbe. 11 reprit, sur un ton de confidence amusée :
— Eudémôn, mon petit Eudémôn, il n'y a point de femmes, ici. Point de femmes ! Et tu es un gaillard. 11 te faudra des femmes, mon gaillard. Si ton esprit n'y songe pas, ton corps te le rappellera. Des femmes et tout le reste, la vie qui exulte et mène son tapage...
Va le défaire de tes appétits, mon Eudémôn. Et puis, beaucoup plus tard, quand tu seras un très vieil homme qui a dépensé tout son être, tu reviendras, s'il te plaît, ici t^enclore comme moi, dans cette nullité d'un château vide.
Eudémôn répliqua :
— Si je dois revenir en ce château, j'aime mieux tout de suite y rester. Qu'irais-je faire avec la vie ?...
— Tu iras croire que tu vis.
Le perroquet cria :
— Donne-moi du bon café, Tobol !
Le roi Tobol servit la bête.
— Mon discours ne te persuade pas? Je m'en doutais. Nul discours n'a persuadé personne ; et quiconque adopte l'opinion d'autrui l'avait en soi, cette opinion, sans l'apercevoir. Mais, pas plus que mon discours, ne le persuadera le spectacle que je le donne d'un vieillard tout à fait désabusé. Je ne te conseille pas d'aller vivre ; simplement, je suis sûr, tout haut, que tu retourneras à la vie. Ni mes propos ne l'auront fait, ni mon spectacle ne l'empêchera. Depuis que le monde est monde, depuis que les vieux ont fait l'expérience de la vie, sont arrivés au désespoir et l'ont dit, cela n'a pas empêché que ne vécussent les jeunes. C'est grâce à quoi le monde dure. La destinée artificieuse a pris ses précautions ; elle a rendu les vieux incompréhensibles; elle leur a donné l'air de bavards un peu sots. Si les prophètes de néant n'avaient prêché dans le désert, si leurs paroles véridiques ne s'étaient gaspillées comme le souffle vain du vent, le monde aurait, voici des millénaires, cessé de vivre !...
LE ROI TODOL 293
Adieu, mon petit Eudémôn. Ne perds pas ton temps à m'écouter. Va-t'en ! La vie t'appelle... Tu n'entends pas?... Mais il te faut de l'argent, pour le donnera la vie ? J'en ai, j'en ai. Tu en auras ! ...
Le roi Tobol, ayant parlé longtemps et pris son repas avec son fils, s'endormit dans son fauteuil. Ses mains étaient appuyées aux bras du fauteuil et son menton lourd écrasait sa barbe sur sa poitrine. Tant d'émotions, une telle abondance de paroles l'avaient agité. 11 respirait difficilement et ses pieds parfois remuaient.
Eudémôn le regarda s'endormir et dormir. Mais bientôt il ne put supporter la vue de ce sommeil qu'il imaginait douloureux. 11 lui semblait que le souffle manquerait au vieillard et qu'il suffoquerait, tant l'épuisait une expiration plus forte que les autres. . La journée était belle, tiède, silencieuse; le soleil, à travers les rideaux, entrait en fléchettes brillantes... Eudémôn, attentif à ne pas faire de bruit, se leva, ouvrit la porte de la chambre et sortit.
Il descendit au jardin, en fit le tour et s'ennuya. Il s'assit au pied d'un arbre, s'étendit sur le dos, contre la terre dure qu'à peine un peu de mousse et d'herbe rase couvrait. Il compta les feuilles d'une branche et s'embrouilla; des feuilles tombèrent... Dans tout son corps, il sentit une sorte de vaine ardeur naître et tourmenter ses muscles : il s'étira. Ses jambes souffraient de l'immobilité; ses bras ne trouvaient nulle pose commode. Il se souvint de Lilith et, pour échapper à la hantise, il s'ébroua, se dressa, courut une minute et recommença de marcher autour du jardin.
Vers la fin de l'après-midi, le roi Tobol moarut. ii n'avait pas bougé de son fauteuil. Le vieux portier, qui se trouva dans la pièce voisine, entendit le perroquet crier avec une impatience frénétique et réclamer sa gourmandise rageusement. Il entra, vit que le vieillard était mort et avertit Eudémôn.
Eudémôn, à cette nouvelle, ne marqua ni surprise ni chagrin. L'idée de la mort et celle du roi Tobol étaient, dans son esprit, si étroitement liées qu'il lui sembla que le vieillard continuait à être mort. Gomme il l'avait regardé dormir, il le regarda pareil maintenant et délivré de la respiration difficile.
Le roi Tobol, par son testament, demandait au gouvernement de la république la faveur d'être inhumé au château de la Lande. La république consentit; cl même elle préféra que les obsèques fussent ainsi cachées à la foule: sait-on jamais, avec la foule?... D'ailleurs, elle affecta d'ignorer Eudémôn, permit qu'il héritât de la fortune royale et vécût à sa guise.
Eudémôn vit creuser une fosse dans le jardin du château. 11 vit, comme jadis au cimetière de Lermeer, un bonhomme en or accomplir des rites singuliers : il l'entendit chanter en latin. Le sol fut bossue selon la forme d'un cercueil. Et ce fut tout.
Après qu'eurent disparu le prêtre et les ouvriers et quelques gens qui étaient venus, le vieux portier se lamenta :
— Le pauvre roi ! — disait-il. — Le pauvre roi !... Il se repose. C'est fini de ses tribulations. 11 n'a point eu la vie heureuse. Mais il se repose, il se repose!...
Il continua sur ce mode et, pleurant, se répéta jus-
qu'à n'avoir plus rien à dire, jusqu'à être las de ressasser interminablement la même antienne.
Eudémôn, à l'entendre, évoqua le souvenir de cett e pleureuse qui, au cimetière de Lermeer, plaignait le cadavre enfoui dans le sol. Et il pensa :
« Tu es une chose inerte que l'on a cachée sous ces pelletées déterre. Tu as perdu le sentiment. On ne te verra plus. On t'oubliera. Ce sera comme si tu n'avais pas été. .. »
Ensuite, il évoqua le repas funèbre et cette comédie que jouait la parenté pour se libérer du mort. Une voix, en lui, demanda :
« Regrettes-tu amèrement la vie terrestre ? »
Une autre voix, en lui, répondit :
a Non !
— As-tu tout ce qu'il te faut ?
— Il ne me faut rien !... »
Eudémôn circula quelque temps autour du sol remué. Puis, flânant, il sortit du château. Quand il fut dehors, il alla jusqu'à une plage, et les petites vagues du bord jouèrent à ses pieds. Il regarda au loin. L'air était pur et délicieusement ensoleillé. Des mouettes prenaient leurs ébats, trempaient leurs becs dans l'eau, nageaient, volaient. 11 y avait un grand navire qui passait au large, toutes voiles éployées, et qui voguait allègrement. Le vent le poussait à ses destinées, qui étaient au delà de l'horizon.
Eudémôn désira d'être sur ce navire ; et il sut qu'il s'en irait.
Fin
IMP. JOUVE BT C", l5, RUE RACIXB, PARIS — 6oo4-2I
a Bibliothèque versité d'Ottawa Echéance
The Library University of Ottawa Date Due
»tf^
' lll|l|l||iiJn.H,|.
ja3gO£3 0£3 9 6 0282b