‹ Le roi Tobol, romanChapitre 6 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Lilith manigança l'évasion. Ce n'était pas chose comnoode. Mais elle avait l'esprit fertile; en outre, ses appointements, qu'elle économisait, lui servirent.

Le portier résista quelque temps, et puis céda. L'or le tentait. Lilith, par-dessus le marché, lui fournit les honorables prétextes que, disait-il, sa conscience réclamait. C'est à la politique qu'elle les emprunta: le royaume, en tribulation, voulait un autre souverain que le vieux et maniaque Tobol ; rendre le jeune Eudémôn u ses destinées, quelle œuvre digne d'un patriote!.^ El, quant aux dangers de l'entreprise, eh bien, Lilith assumait toutes les responsabilités...

— Je dirai que j'ai pris tes clés pendant que tu dormais. Ou bien je dirai que je suis sorcière et que j'ai ouvert cette porte au moyen de mes sortilèges...

Elle était brave, de nature. L'irrésistible nostalgie la lirait hors de ce château; elle fuyait le bonheur morne cl, vagabonde, elle ne calculait pas beaucoup les éventualités.

Le portier vit sa tâche si aisée que, pour mériter mieux sa récompense, il offrit la complicité de son

frère, un maraîcher des environs qui, chaque semaine, apportait au château ses légumes. Une petite embarcation qu'il conduisait à la godille, par le canal, servait à son voyage. 11 était là, précisément, et ne comptait s'en aller qu'au matin ; mais il partirait de nuit, volontiers. Bref, tout fut combiné, le mieux du monde.

Ils s'esquivèrent à la faveur de la nuit.

Dehors, Eudémôn frissonna. Bien que l'obscurité lui dissimulât le paysage et l'horizon, ses yeux cependant cherchèrent et devinèrent l'étendue ; et n'eussent-ils aperçu que l'immensité des ténèbres, leur profondeur illimitée, c'était assez pour que battît son cœur, ému terriblement. 11 s'arrêta, pris de stupeur.

11 respira ; et l'air qu'il but faillit le suffoquer. Des odeurs nouvelles y étaient éparses : Eudémôn, les narines tendues, désirait les attraper toutes et s'en griser. Il saisissait aussi, dans le silence large de la nuit, des bruits lointains dont l'origine lui était inconnue, mais qui, parleur ténuité même et leur langueur lasse, lui révélaient une distance que sa pensée n'arrivait pas à concevoir.

Ainsi s'anéantissait, en quelques secondes, cet univers où, la veille encore, il vivait ; et l'autre, le nouveau, ne se construisait pas aussi vite que l'ancien s'était démoli.

Entre ces deux moments de son devenir, Eudémôn souffrit d'une angoisse pareille à celle qu'éprouva l'humanité des vieux âges lorsque les navigateurs et les rêveurs lui agrandissaient soudain le champ du réel. Le château s'abîma et^ avec lui, le cercle familier d'un monde qu'entouraient des murailles de marbre

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blanc. Voici qu'apparaissait une vaste nuit pleine de palpable mystère et dont les bornes n'étaient pas perceptibles et dont les routes n'étaient pas visibles.

Eudémôn eut peur. Il se réfugia vers Lililh. Elle sentit ses mains qui, tremblantes, s'assuraient qu'elle, tlu moins, demeurait la naême. Eudémôn prit le bras de Lilitb. 11 se confiait à elle. Et elle, qui allait le conduire à la vie et le guider, Béatrice de l'ici-bas, fut hésitante, une minute. Ainsi leur double incertitude s'attardait, et leurs deux âmes palpitaient comme les voiles qu'on vient de hisser aux mais des goélettes en partance.

Tel était leur trouble qu'ils ne voyaient pas les signes d'appel du batelier. La porte du château se ferma. Le peu de bruit qu'elle fit en retombant sur son cadre les poussa en avant : le passé les avertissait d'aller ailleurs quêter l'avenir.

Ils cheminèrent donc, Eudémôn s'appuyant sur Lilith et celle-ci ne sachant plus où ils allaient. Leur grand désir de fuir avait perdu sa vivacité, maintenant (ju'ils fuyaient, ils traversèrent un pont ; et leurs pas sur les planches les étonnèrent. Leurs yeux, qui s'accoutumaient à l'obscurité, y purent discerner des masses d'ombre plus intenses que d'autres. Pour Eudémôn, ce n'étaient que nuances vaines dans l'uniformité nocturne ; mais Lilith y reconnaissait la nature de l'eau, du ciel, delà terre et des arbres. Elle y aperçut même, ■é quelque distance, la forme de tentes pointues. On avait établi là un camp. Lilith en fut effrayée ; elle se hâta. Eudémôn, sans comprendre, eut peur, lui aussi.

A vrai dire, le camp n'était pas un danger pour eux.

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Les soldats que l'on avait postés, de place en place, par la Lande morte, ne surveillaient pas le château, mais le gardaient contre les incursions éventuelles des révoltés : car le royaume était soulevé généralement et le roi Tobol réservait pour la suprême résistance le lieu de sa volonté dernière et acharnée, l'univers étroit d'Eudémôn.

Les deux fuyards entrèrent dans le bateau, embarcation de charge, lourde, et qui marchait à la godille. Ils s'assirent à l'avant. Le batelier, debout, manœuvrait ses amarres, ses perches. Il éteignit bientôt une lanterne qu'il ne jugeait pas utile, vu qu'il ne tenait point à se faire remarquer. D'ailleurs, il savait son chemin, par le canal où il naviguait d'habitude.

Eudémôn ne redoutait pas un péril déterminé; mais il se sentait en présence de telles étrangetés, nombreuses et déconcertantes, qu'il s'abandonnait à Lilith, renonçait à toute initiative et, docile, attendait les hasards sans les prévoir.

Il était prêt à les accueillir tous. Il écouta le bruit de l'eau invisible : elle clapotait sur les parois du bateau, elle bavardait confusément ; et Eudémôn percevait une mystérieuse analogie entre cette voix babillarde et la voix de Liliih chantant les complaintes de son pays dont les mots lui étaient inintelligibles. L'eau, fendue par la proue, glissait avec un sifflenaent que variait la retombée des gouttes sur le sillage. A la poupe, la godille marquait d'un rythme régulier cette monotone kyrielle de l'eau qui s'éparpille et se gaspille. Dans ce tumulte divers, Eudémôn croyait distinguer l'accompagnement de la guitare et un chant qui, sur

cette trame, passe et repasse, joue et badine avec une fantaisie perpétuelle, allègre, jolie.

II l'écouta longtemps et enfin, rassuré par la lente succession des minutes pareilles, s'enhardit jusqu'à se pencher vers l'eau, jusqu'à tremper sa main dans l'eau.

Il faisait chaud; la fraîcheur où se plongea sa main lui fut délicieuse. Et, en même temps qu'il goûtait cette sensation qui de ses doigts se communiquait à son cœur, il s'aperçut qu'à son toucher l'eau devenait mélodieuse ; elle montait à son poignet, et le remous qu'elle faisait se répandait en notes de cristal. 11 agita la main : les notes se multiplièrent. Alors il lui sembla que toute l'invisible étendue était pleine de possibilités musicales et qu'en s'y promenant ses doigts éveilleraient des chansons innombrables dont il était le maître et le magicien.

Comme s'il avait accompli cette tâche de susciter l'universelle harmonie nocturne, il poussa un grand soupirde fatigue et de langueur. Tantd'émoi nouveau l'oppressait et son esprit se refusait à recevoir encore d'autres idées. 11 désirait et n'osait plus augmenter l'accablant trésor de ses découvertes.

— Eudémôn !...

Lililh, qui n'avait pas bougé, l'appelait. Cette voix familière le tira de sa rêverie éperdue, il vint à elle. 11 se blottit contre elle comme si elle était la certitude et la sécurité. Quelque temps, ils cherchèrent une pose commode, que l'étroite banquette où ils étaient assis ne leur offrait pas. Ils s'étendirent sur des couvertures au fond du bateau. L'épaule de Lilith fut l'oreiller

û'Eudémôn ; la main sur le sein nu de Lilith, il s'endormit doucement, comme un enfant s'endort, las d'avoir la vie à comprendre.

Ils n'avaient échangé nulles paroles, Lilith ayant soin du repos d'Eudémôn et Eudémôn ne trouvant pas les mots qu'il lui aurait fallu. Et Lilith, vigilante, ne dormit point : elle protégea le sommeil d'Eudémôn. Le bateau continua, parle canal, sa longue route.

Mais ensuite, des chants pâmés de rossignols naquirent dans la silencieuse nuit. L'un commença; un autre répondit. A l'appel de leurs modulations tendres et chaudes, des modulations pareilles et que variait seule la distance inégale s'évertuèrent. 11 y avait, sur les deux rives du canal, un bois d'érables et de chênes. Et tel fut le concert qu'Eudémôn l'entendit. Il se dressa. Il écouta ces milliers d'âmes qu'exaltait une ferveur passionnée; une semblable ferveur le tourmenta, îl souffrit et il crut que son malaise lui venait d'éprouver le même sentiment qu'exhalait la mélodieuse étendue et de ne pas savoir, lui, l'exhaler en trilles voluptueux.

Il saisit brusquement Lilith. Il lui prit entre ses deux mains le cou ; il approcha de ses frémissantes lèvres les lèvres de la jeune fille et, jeune sauvage en proie à son désir, il les baisa frénétiquement. 11 l'eût tuée; il la posséda ; et, comme le chant des rossignols délivrait d'une amoureuse alarme l'étendue nocturne, ainsi les délivrait de leur angoisse la réussite de leur volupté.

Alors il tressaillit d'allégresse. Et telle fut la magnificence de son orgueil qu'il se leva subitement,

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s'alla camper à l'avant du bateau, et pour rivaliser (l'ardeur avec les rossignols, il chanta!... C'était la première fois qu'il chantait. Il imita les façons de Lilith ; il répéta l'une de ses romances, en prononça, comme elle le faisait, les incompréhensibles mots; et sa voix masculine leur donnait une sonorité nouvelle. D'ailleurs, il ne songeait plus à Lilith ni au batelier. Il ne songeait qu'à égaler en belle harmonie la mysté rieuse étendue qui, autour de lui, chantait. Bientôt il s'embrouilla. Les mots de la romance lui échappèrent. Mais il renonça vite à les chercher et, confianl en lui-même, il inventa les paroles et l'air que son ardeur victorieuse réclamait.

— Le petit coq ! — dit le batelier. — Voilà qu'il annonce aux qiiatre points cardinaux la chose faite !...

S'il se taisait une seconde pour reprendre haleine, il entendait que les rossignols ne se lassaient point ; et il se lançait donc à d'autres musiques. 11 s'amusait de la trouvaille de sa voix. Il se laissait mener au hasard du rythme, obéissant à la logique des sons et suivant les idées que sa tumultueuse imagination lui suggérait.

Lilith, qu'effrayait cette exubérance soudaine, vint à lui. Comme le souffle lui manquait, il se tut.

— Repose-toi ! — dit-elle.

Mais il ne pouvait souffrir que l'étendue chantôt plus longtemps que lui. Maintes fois, il essaya de chanter encore. Ce ne furent que phrases courte.*-, défis brefs à des forces qui dépassaient la sienne.

Pour l'apaiser, il fallut que Lilith à son tour chantât. Ingénieuse, elle ne donna guère de voix et, peu à peu,

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elle en donna moins encore, de telle sorte qu'insensiblement les rossignols pussent prédominer sur elle; ainsi, sans qu'Eudémôn s'en aperçût, elle s'achemina vers le silence de leurs deux âmes jumelles qui, enfin, ne firent plus que d^écouter.

Eudémôn ne remarqua pas que la voix de l'étendue s'était substituée à la voix de Lilith comme celle de Lilith à la sienne. Il frémissait encore de la même abondance de sentiments qui, tout à l'heure, l'avait soulevé. A peine était-il en apparence plus calme. Et ce fut, dès lors, la nuit, l'immense nuit pleine de rossignols, qui célébra l'ivresse d'Eudémôn.

Son âme s'élargissait ainsi. Elle gagnait les espaces que l'ombre dissimulait à ses yeux, mais oii allait éperdument son désir. Elle s'épanouissait jusqu'à ne connaître plus de limites ; et elle, qui naguère se heurtait aux murailles du château, goûtait un infini plaisir à se répandre en larges ondes sans cesse multipliées et grandissantes.

Le bois de rossignols s'éloigna ; le bateau l'eut enfin laissé derrière lui. Les trilles s'espacèrent, et furent de plus en plus rares, et disparurent. Eudémôn ne le sut pas. Il s'était si bien identifié avec la nuit chanteuse qu'il subissait docilement ces épisodes successifs de la musique et du silence. Eudémôn et la nuit se turent ensemble.

Ensemble ils se tranquillisèrent et, patients désor*' mais, attendirent l'événement qui ornerait l'heure prochaine ou la suivante.

Ce fut la survenue inopinée de la lune.

Curieuse, elle émergea de nuages entassés à l'ho-

rizon. A peine avait-elle teinté d'une lueur bleue la fenêtre qu'elle s'ouvrait dans le ciel. Et la nuit l'avait laissée faire. Eudémôn n'y avait pas pris garde, pas •)\vL9 qu'à des étoiles peu lumineuses qui, depuis quelcue temps, scintillaient parmi la brume. Elles s'étaient nontrées, timides, à la faveur de l'éclaircie qu'avait facte dans les nuages la montée lente de la lune ; et la hue, qui semblait les avoir allumées, les offusquait bientôt de son éclat.

On ne vit que son front, d'abord ; mais il était nimbé de nerveilleuse lumière. Eudémôn l'aperçut et il eut peu' d'elle.

Sms doute, dans le jardin du château, les reflets du clair de lune étaient souvent tombés en belles nappes blan<hes. Mais pour la première fois il voyait l'astre, en lilerté, s'épanouir.

EUî fut sournoise. Elle mit à se révéler tant de nonchalaice que l'on eût dit que son manège était perfide et qu'l dissimulait un subterfuge malicieux.

Eu(émôn, qui la regardait, plaça ses mains devant son vsage, devant ses yeux, comme pour se protéger. Illa regardait entre ses doigts. Inconsciemment, il l'imtait et lui jouait une comédie semblable à celle qu'elle organisait avec l'écran des nuages. Et, à mesurt qu'elle s'élevait plus haut derrière les nuages, il abaisait, lui, ses mains peu à peu et offrait autant dévisage qu'elle-même en laissait voir. 11 était grave. 11 sembait accomplir, avec une attentive exactitude, un rite;3t ce geste, que sa spontanéité toute seule lui commanlait, eut l'air d'une cérémonie prescrite et fixée depiis des âges très anciens.

Lorsque la lune fut visible tout entière, il écarta ses mains. Son visage, à la lumière lunaire, fut éclatant de pâleur.

Mais il remarqua les yeux, le nez, la bouche de U lune, cette face plaisante et hilare, crut-il, qui, inclinée un peu sur l'oreille droite, dodelinait et faisait cjés mines. Gomme si celte gaie grimace s'adressait à l^i, pour y répondre il éclata de rire. Ensuite, il se troubla de voir l'autre imperturbable et dédaigneuse, /été figée et qui se hausse sans que la suive un co'ps. Elle se haussait, mue par un indiscret désir de découvrir plus loin, d'espionner. /

Eudémôn, inquiet, demanda : /

— Qui est-ce?

Lilitb, assise auprès de lui, l'examinait. Et aie ne répondit point, parce que l'étrangeté de la scèiie l'épouvantait.

— Qui est-ce ? reprit Eudémôn.

Le batelier lui répondit :

— La lune, monseigneur! Ou, du moins, e fantôme de la lune. Car, à ce qu'on dit, elle esl morte voici des siècles et des siècles, avant que la tore fût née. Seulement son fantôme subsiste, et c'est lui qui se promène dans le ciel. On raconte encore quelle est au service du diable, qu'elle lui fait sa police locturne et lui rapporte ce qu'elle a vu. Ça, je ne saispas : on dit tant de choses !... Quant à moi, je n'ai janais eu à me plaindre d'elle; mais, à tout hasard, je lii fais les cornes dès qu'elle se montre. Tenez, moneigneur, comme ceci I...

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Eudémôn ne s'efforça point de comprendre ces paroles; elles aftluèrent à ses oreilles et n'allèrent pas jusqu'à son esprit. Ni le fantôme, ni la mort, ni le diable ne se précisèrent. 11 devina seulement qu'il y «vait là de l'effroi. 11 tendit les doigts, de la manière tue le batelier lui indiquait, et fit la nique à la lune néchante; il conjurait un mauvais sort qu'il pressentàt et ne concevait pas.

Vlais Lililh ne voulut point permettre qu'il détestât cete clarté.

— Ohl non, — fît-elle; — ne crois pas ce qu'il te racmle. La lune n'est pas méchante, et elle n'est pas un antôme. Regarde comme elle brille bien et comme elle est douce. Regarde quelle jolie lumière elle verse sur non visage et sur mes mains!... Et sur ma robe, vois ... Ma robe blanche devient bleue ! et, si je remue les pis de ma robe, regarde cette lumière qui bouge et qii joue avec des ombres nettes, sans se mêler à elles.

Eulémôn admira Lilith, transfigurée.

Cejendant le batelier s'obstinait dans son idée et, tout ea godillant de la main droite, il continuait à tendre les doigts vers la lune. 11 dit, plus dogmatique, puisqu'on le démentait :

— ZUe cafarde. Et moi, je lui fais les cornes pour l'aveui^lerl... On raconte qu'elle a été pendue, jadis, en punition de forniquer avec les démons de la nuit. Et la 3orde lui a coupé le cou. Le corps est tombé, tombé jusqu'au fond du monde; et la tête est restée ainsi, au bout de la corde... On ne voit pas la corde; mais on ne voit pas tout ce qui existe !... La corde la

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balance, ah! très lentement, parce qu'elle est, cetta corde, très longue. Et on croit que la lune voyage; mais c'est la corde qui la mène de-ci, de-là, en oscillant. Et on croit qu'elle rit; mais, non : c'est la grimace d'une pendue. Et le diable empêche qu'elb meure, parce qu'il a besoin d'elle pour sa police. Ecoite2, monseigneur : les chiens ont peur d'elle!...

De fermes lointaines arrivèrent des aboiements : As gémirent, se prolongèrent et moururent. Et, dès eue se taisait l'un, quelque autre éclatait. La nuit s'en^lit de tristesse effarée, de désespoir, de haine lugilbr».

— Les chiens aboient, — dit le batelier, — pirce qu'ils pensent ainsi la chasser, la tête vilaine.» La tête vilaine qui n'a plus de cheveux! .. Les corteaux du ciel lui ont arraché les cheveux, dans les tem^s I... Les chiens tâchent delà mettre en fuite; et Is ne peuvent pas, vu que le diable la protège. Et il y a des siècles et des siècles que les chiens de la terre ai)oient contre elle, inconsolables 1

— Lune, lune, tu es belle comme une fleur, el tu es brillante commeune flamme! — répliqua Lilith.— Lune, lune, tu es le charme des nuits tranquilles! Tu rêves un rêve magique et tu es douce comme le lait, silencieuse comme une âme et pensive comme l'amcurl...

Elle continua sa litanie naïve autant qu'elle irouva de mots élogieux. Elle psalmodiait son invocation plutôt qu'elle ne la disait ; elle en prolongeait les syllabes ; elle donnait à sa voix un accent de tendresse et de cajolerie gentille. Et puis, quand les mots lui manquèrent, eHe sauta, preste et sérieuse, debout, sur le banc du bateau .

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Faute de place et pour garder son équilibre, elle ne pouvait lancer loin ses pas. Mais tout son corps s'agitait, selon le geste de ses bras qui tantôt se levaient comme si elle portait une amphore sur sa tête, et qui tantôt, amollis, retombaient aux plis de sa robe; et parfois ils se courbaient comme ceux d'une femme qui dort, l'un deux soutenant une joue inclinée de la dormeuse; et parfois les mains, voletant, semblaient les ailes d'un oiseau; et parfois un doigt posé sur la bouche signifiait le silence de l'heure, tandis qu'un autre doigt désignait l'astre silencieux. Ce fut un poème en plusieurs strophes, qu'elle mima. El l'on eût dit qu'à son tour, après Eudémôn, elle accomplissait une cérémonie propitiatoire. Mais surtout elle obéissait à sa fantaisie; elle tâchait aussi d'être persuasive et d'amener Eudémôn à goûter avec elle la paix charmante du clair de lune.

11 la contemplait et il cédait volontiers à l'influence de sa grâce. Il oubliait les mauvaises paroles du batelier. Mieux que des paroles, même éloquentes ou vraies, le manège délicat de Lilith le disposait à bien accueillir la nouveauté soudaine qui, autour de lui, se déclarait,

La robe de la jeune fille était d'une telle blancheur qu'elle rivalisait avec l'éclat de la lune. Parfois cette robe sautillait et, vers le bas, courait, comme les petites vagues frangées d'écume qui, sur le sable d'une grève, ont l'air de blancs troupeaux en miniature, bondissants, ruants, galopants. Parfois elle s'évasait en larges cernes qui se gonflent, tournent et retombent. Et cette robe était vivante par instants ;

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ensuite elle mourait et n'était plus qu'étoffe balancée et qui redevient immobile. Mais Lilith avait vite fait de la ressusciter, à moins qu'il ne lui plût d'être, une seconde, pareille à quelque statue qui évoque l'idée du mouvement et ne bouge pas. Lilith savait aussi, par de justes inflexions, mener cette robe d'arrière en avant et d'avant en arrière : alors la jupe dessinait ses jambes tendues, prêtes à s'élancer.

Eudémôn tout à coup cessa de la regarder; il se détourna d'elle, car il avait remarqué par hasard le paysage que le clair de lune illuminait. La lune s'était dégagée des nuages qui l'encadraient et des vapeurs qui la diminuaient. Tout cela s'était, devant son ascension souveraine, écarté. Maintenant, haute au ciel et rayonnante, elle régnait sur de vastes et belles étendues.

Elle répandait en flots calmes sa lumière. Les deux rives du canal étaient visibles, et visibles aussi les champs, les prairies, les arbres.

La réalité se manifestait à Eudémôn sous les candides et diaphanes aspects que lui donne le ciel lunaire. L'immense nuit des alentours épargnait aux yeux et à l'esprit de ce jeune homme la brusque irruption du soleil ; elle lui ménageait un plus doux passage de la complète obscurité au jour.

La nuit, les campagnes dorment. Mais, au clair de lune indiscret, les pudiques prairies se voilent de nuées bleues.

Eudémôn, sur les deux rives du canal, vit défiler lentement des meules, des lignes de peupliers, des bouquets de bouleaux et de trembles. Ces images, en

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dépit de leur netteté, semblaient une fantasmagorie fragile, qu'un sortilège avait créée pour l'effacer bientôt. Eudémôn, s'il délaissait une rive et regardait Tautre, doutait que la première subsistât lorsqu'il reviendrait à elle; il la retrouvait avec un étonnement charmé. Aux aguets, il suivait les péripéties d'un miracle.

Ce fut d'abord la seule présence de ces choses environnantes qui captiva son attention. 11 ne les avait ni devinées ni pressenties. Il avait cru que des espaces vides s'étendaient autour de lui et, bien qu'il fût accoutumé aux alternances du jour et delà nuit, il ne s'était pas demandé ce que révélerait, en ces lieux nouveaux, la lumière.

D'ailleurs, il n'eut pas tout de suite le sentiment des lointains. Ni les différences de la perspective, ni l'épaississement de l'atmosphère qui enveloppait de f>énombre les derniers rangs de meules sur les champs et, à l'horizon, les landes brumeuses, ne lui étaient un témoignage des distances où allait son jeune regard.

Il remarquait des peupliers très hauts et d'autres si petits qu'on les eût tenus eutre deux doigts comme une baguette; et des chaumières si basses qu'un chat n'y fût pas entré ; et des collines si vaporeuses qu'elles ressemblaient à des nuages; et des nuages si lourds qu'ils ressemblaient à des blocs de pierre; et c'était à se demander si de telles masses n'écraseraient pas de si frêles supports : car le ciel reposait, dôme pesant, sur le bord circulaire d'un impalpable horizon.

Quant à s'interroger sur les bizarreries du spectacle, Eudémôn n'y songeait pas. Le trouble où il

était ne lui en laissait ni la faculté ni le loisir. Depuis la veille, son univers s'était bouleversé. Il assistait à la formation d'un autre univers ; il accueillait avec stupeur chaque moment de l'œuvre gigantesque et attendait que ce chaos fît un monde.

Pour le divertir, pendant que ces phénomènes cosmiques s'accomplissaient, il y avait la beauté du paysage, la grâce fine et multiple des arbres, la sveltesse des uns, la force des autres ; les bouleaux étaient blancs et noirs, leurs fûts brillant à la lumière de la lune comme de l'acier, l'envers de leur feuillage étant comme de Tébène ; la nonchalance des saules se penchait jusqu'à l'eau des rives ; et les ormes tendaient en vain, dans l'immobilité environnante, leurs bras miséricordieux. Mais, plus que tout, jolie était la surface d'argent des prés; la verdure s'y devinait en quelques endroits où le reflet de la lune ne tombait pas directement : et ainsi, quand les yeux allaient de cette verdure à la nappe argentée, ils teintaient celle-ci de l'herbe qu'elle recouvrait.

Le canal fit un coude ; puis la ligne de l'eau fila droit vers la lune. Alors la lune y versa Textraordinaire profusion de sa lumière. Le canal fut un long chemin de fleurs, préparé pour le surnaturel passage d'un mystère. 11 se joncha de roses, d'anémones, d'iris, de mauves, de lilas, de renoncules, de genêts, de lis. Et, comme si la jonchée était perpétuelle, les fleura se substituaient aux fleurs ; elles s'accumulaient, s'entassaient et le remous de l'eau les soulevait, les chavirait, les noyait, amenait les unes après les autres, en retrouvait sans cesse de nouvelles à remuer ; elles grandis-

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saient ou diminuaient : on vit des roses s'élarg'ir comme des soleils levaats, des marguerites gonfler jusqu'à les distendre leurs pistils d'or, — et les pétales s'en allaient à la dérive, — tandis que de petites anémones rétrécissaient encore le cercle de leur beauté précieuse et s'anéantissaient.

La proue du bateau fendait cette soudaine floraison, la rejetait à droite et à gauche. Eudémôn avançait parmi ces prodigalités éblouissantes, comme un jeune dieu que fêtent les espaces. Il avait confiance que ces merveilles étaient à lui destinées.

Les fleurs s'agitèrent longtemps à la surface de l'eau. Leur splendeur n'était pas faite seulement de leur couleur diverse, mais de la lumière qu'elles semblaient produire elles-mêmes, la lune oubliée.

Plus tard, lorsque se fut éteinte cette féerie, Eudémôn revint à contempler la lune qui, déclinant, ne propageait plus très loin son rayonnement. Elle enchantait encore un coin du ciel. Les nuages s'étaient approchés d'elle et, autour d'elle, formaient des continents, des promontoires et des plages. Elle paraissait voguer dans l'espace qu'ils lui laissaient.

Eudémôn, à l'examiner longtemps, l'immobilisa. Il ne lui voyait plus un visage ; mais elle était, pour lui, une source de lumière et de silence. Un délicat spectacle se joua autour d'elle. A travers l'étendue libre défilèrent de petites nuées, comme des caravelles blanches ; un reflet de la lune y allumait de vives aigrettes. Et puis, lorsque ces caravelles passaient devant la lune, leur transparence les anéantissait ; elles se détachaient enfin de l'astre et repartaient, avec

le vent en poupe, et abordaient à des rivages accueillants ou bien entraient en de larges estuaires et s'y perdaient bientôt. Eudémôn les guettait et il suivait leur course. Il les comparait à cette embarcation sur laquelle Lilith et lui s'en allaient. Son obscure pensée pressentait une singulière analogie entre ces voyages célestes et son voyage. Il ne distinguait pas nettement le ciel de la terre ; l'un et l'autre s'étaient révélés à lui en même temps et par des phénomènes identiques. N'avait-il pas vu le canal s'illuminer d'un grand sillon lunaire, plus brillant et plus éclatant que le disque même de la lune ? N'avait-il pas fendu de la proue de son bateau une voie de clarté entre des rives pareilles à celles que, là-haut, les nuages formaient ?. .. 11 crut que ces petites caravelles de nuées le devançaient et lui désignaient le chemin par lequel il passerait lui-même, après mille détours dont il ne savait ni la durée ni les hasards; et alors il s'éprit de l'aventure qu'il imagina.

Le jour vint en catimini.

Il n'attendit seulement pas que le clair de lune se fût éclipsé tout à fait. Les deux clartés coïncidèrent quelque temps, l'une attardée et l'autre subreptice.

D'abord blanchirent quelques touffes de nuages. Eudémôn s'en étonna, crut qu'allait se manifester une seconde lune et redouta cette abondance inépuisable de phénomènes.

Il fit froid. De petits soufïïes de vent humide passèrent. Sur les deux rives du canal, qui s'élargissait en mares indéterminées, des grenouilles, par milliers, coassèrent. •

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La première aube fut d'argent mat. Mais, à deux reprises, elle disparut, comme si la force lui manquait pour s'épanouir, dans l'accumulation des vapeurs qui, montées de la terre, tendirent au ciel un voile opaque. Enfin, ces vapeurs furent elles-mêmes touchées de la lumière qui, derrière elles, travaillait. Elles la reçurent, et toute leur masse en fut pénétrée. Elles parurent posséder cette lumière, la vivifier et la produire. Une grande lueur se propagea et se répandit jusqu'au sol.

Puis, ce fut triste et tout brouillé.

La nouvelle clarté, qui avait offusqué 1 autre, n'eut pas la netteté charmante de celle-ci. Elle n'étincela ni ne pétilla; elle ne dessina point de lignes svelles et fines. Elle fut abondante et molle. Elle se dilua trop largement pour être, en aucun point, magnifique. Elle gaspilla ses médiocres munificences.

Il n'y eut pas de belle survenue, mais une transformation lente.

Une petite pluie tomba, menue, qui voltigeait de-ci de-là, poussière humide, au gré de l'air. Et il semblait qu'elle dût être perpétuelle. En peu de temps, la beauté du ciel s'était effacée, comme un pastel dont une méchante main dévaste la surface; et tous les ions se mêlent, se confondent, ne sont plus que laide grisaille. Eudémôn crut que c'était à jamais fini des prestiges qui avaient suscité pour lui, pour son arrivée, les charmantes et les éblouissantes fantasmagories de l'étendue.

Lilith s'aperçut qu'il pleurait silencieusement et sans secousses ni sanglots, pleurait comme le ciel, et que la tristesse des choses le gagnait.

174 LE ROI TOROL i '

— Veux-tu retourner au château ? lui dit-elle.

11 hésita et répondit que non. Le voyage avait perdu tout l'agrément de sa nouveauté lumineuse ; il s'y abandonnait avec lassitude.

— Ça se passera ! — dit le batelier. — Dans la saison, c'est du beau temps si l'aurore est chagrine.

Eudémôn, assis sur le banc du bateau, ne regardait plus autour de lui : le spectacle n'en valait pas la peine. Les yeux baissés, il songeait vaguement; et les signes d'une pensée morose étaient sur son visage. Lilith essaya de le distraire. Elle commença de chantonner ; il leva vers elle des yeux si mornes qu'elle se tut. Puis elle bavarda ; mais elle vit qu'il ne prenait pas garde à ses propos. Elle fut dépitée. 11 s'en aperçut : il s'approcha d'elle, lui saisit les mains et lui marqua une tendresse douloureuse, comme s'il avait pitié d'elle, comme si tous deux ils devaient avoir ensemble une infinie pitié d'une souffrance qui leur était commune avec le ciel, l'eau et toutes les choses environnantes.

Lilith ne comprenait pas beaucoup cette mélancolie soudaine. Du moins, elle n'en devinait pas les causes profondes ; mais elle en subit la contagion et, obligeante, se prêta aux sentiments que la frissonnante amitié d'Eudémôn lui imposait. Elle s'acquittait ainsi de son office de femme ; et il l'en aimait davantage. Ils accueillirent donc la tristesse de l'heure.

Mais, peu à peu, le brouillard se dissipa, la bruine cessa de choir. Le jour s'établit. Le soleil ne rayonnait pas encore ; il éclairait, sans qu'on le vît. Il y eut, au ciel de grands espaces bleus, que les nuages, selon le vent, élargissaient ou diminuaient. Eudémôn regar-

dait cela et, puéril, comparait la vitesse diverse des nuages. 11 s'étonnait des formes imprévues que prenaient, comme en se jouant, ces masses blanches et souples. L'une d'elles, qu'avaient étirée et tourmentée les ouragans supérieurs, présenta, quelques minutées durant, la ressemblance d'une femme nue, couchée mollement et qui étendait ses jambes, ses bras, et qui laissait pendre sa tête chevelue. Et puis une jambe partit ; les bras se disloquèrent, et cette femme écartelée s'anéantit. Eudémôn crut qu'on lui donnait la comédie, comme jadis, au château, sur un théâtre de marionnettes. Seulement, cette nouvelle comédie ne lui était pas très bien intelligible et il ne la suivait qu'avec nonchalance.

L'eau le divertit des nuages. Depuis que, la lune partie, elle s'était éteinte, Eudémôn l'avait négligée. Longtemps elle parut morte, ainsi décolorée, mal visible et pareille à elle-même en toute sa longueur. Mais, au jour, elle eut tout son agrément. Elle ressuscita, fut légère, mobile. Les sillons qu'y traçait le passage du bateau eurent deux faces, l'une verte et l'autre blanche. Par endroits, sa transparence révélait des profondeurs glauques où des herbes se balançaient. Un peu plus loin, les petites vagues se multipliaient, miroitaient à la clarté du ciel qui s'y reflétait ; elles cassaient et secouaient la lumière en fragments innombrables et jolis. Eudémôn s'étonna de cette fluidité complaisante qui permettait que cheminât sans secousses le bateau ; et surtout le perpétuel remuement de la surface le décevait : s'il voulait fixer son regard en quelque point, il avait bientôt perdu soi,

repère et, s'il lâchait de suivre l'une des images que dessinaient sur l'eau les rives, elle lui échappait devant que son esprit l'eût attrapée. 11 prit ainsi conscience de l'incertitude où il était à l'égard du spectacle naturel. Et il s'en fatigua de telle sorte qu'à peine ses doigts jouèrent-ils encors avec cette eau où naguèrent ils se

plongeaient volontiers.

Le soleil avait enfin triomphé de la brume, et tantôt il rayonnait, tantôt un nuage le cachait, lorsque le bateau arriva près d'une écluse. 11 fallut attendre la manœuvre. Eudémôn vit les éclusiers aller et venir, tirer sur des câbles, tourner des roues. Cela ne l'intéressa guère ; il ne distingua pas très bien les éclusiers du mécanisme auquel ils prêtaient leur concours.

Mais le bateau l'ennuyait. Et il apercevait la lande verte, les prairies, les champs... La lande le tenta !

— Allons là-bas 1 — dit-il.

Et il désigna de la main cette verdure ensoleillée.

— Où irez-vous ? — demanda le batelier,

— Là-bas !...

Et il recommença son geste.

Le batelier ne tenait pas beaucoup à mener les deux fugitifs jusqu'à la ville, où certes on incriminerait sa complicité. Mais il s'inquiéta du sort de ces enfants déraisonnables qu'il abandonnerait. Lilith, elle non plus, n'était pas tranquille ; mais que faire ?

— A quelle distance sommes-nous de la ville ? — demanda-t-elle.

— Parle canal, troislieues, — répondit le batelier. —

Mais, si vous allez par la roule, comptez le double, au moins. C'est que la route n'est pas tout près d'ici. Pour la rejoindre, il faut que vous alliex jusqu'à Lerraeer, qui est en face, à deux lieues : vous apercevez d'ici le clocher, derrière les arbres. Mais, quant à suivre le canal, impossible ! A chaque instant, vous rencontreriez d'autres canaux qui aboutissent au grand et qui coupent la plaine deux cents fois. A chercher les gués, les ponts et les écluses, vous feriez plus de chemin que pour aller voir le pape à Rome !.., D'ici à Lermeer, ce n'est pas difficile. Vous longez d'abord ce petit canal, sur la droite ; et puis... Enfin, vous demanderez... On vous renseignera... Il y a du monde par la lande, en ces temps-ci, vu la moisson.

Cette géographie nouvelle éveilla la curiosité d'Eudémôn :

— Allons! —fit-il.

Et il saisissait la main de Lilith. Mais elle :

— Sauras-tu marcher si longtemps ?

— Que oui ! — répliqua-t-il. — Viens !...

Ils quittèrent ainsi le bateau, elle un peu inquiète, lui tout à son désir de connaître plus loin la réalité, qui se découvrait à ses yeux avides plus vaste qu'il ne l'avait imaginée.

Lilith prit avec elle un petit sac de provisions qu'elle avait emporté du château. Elle dit adieu au batelier, le remercia ; elle ne cédait que lentement à la hâte d'Eudémôn.

Mais, quand ils furent descendus, tous les deux, sur la berge, Eudémôn s'arrêta et contempla l'étendue. Il la voyait tout autre, plus variée et plus large que du

canal, encaissé entre ses rives hautes. 1) se tint immobile et il admira cette immensité surprenante. Elle, au contraire, Lililh, aussitôt qu'elle eut touché le sol et aperçu la plaine, l'herbe, les arbres et les sentiers en lacets compliqués, s'enivra de cet espace où elle revenait ; et, bohémienne, elle aima son aventure.

— Viens donc ! — cria-t-elle à Eudémôn.

Elle ne songeait plus qu'au plaisir de sa liberté retrouvée ; elle se livra toute à son allégresse de petite vagabonde qui retourne à son vagabondage.

— Viens donc ! — reprit-elle.

Mais lui n'en finissait pas de regarder la plaine. Il y avait devant lui une prairie verte comme l'émeraude ; et puis des arbres, une rangée de saules ; et puis encore une prairie ; et puis une série de champs dorés où des hommes travaillaient à hisser, avec des fourches qu'ils dressaient haut, des morceaux de ces champs dorés sur des chariots. De loin, leur pénible effort ne se voyait pas ; et Eudémôn ignorait l'objet de leur activité. Ils semblaient accomplir aisément les rites splendides de Tété.

Le soleil répandit avec profusion ses clartés vermeilles et joyeuses sur les espaces vides et sur les champs où le labeur humain se multiplie. L'air était immobile. Seule bougeait la lumière. Elle vibrait à quelque distance du sol ; et, sans que la limpidité de l'atmosphère en fût altérée, l'image des choses y tremblait. Quant au silence, le crissement régulier des grillons n'était là que pour le rendre plus sensible. Et telle était la beauté de ce décor qu'Eudémôn demeurait stupide devant elle.

Cependant, Lilith, quelque temps, le délaissa, l'exubérance de son bonheur exigeant qu'elle se démenât. Elle bondit et elle dansa ; et, à maintes reprises, ellc s'en fut et puis revint, comme affolée d'air et de lumière ; et, de ses mains levées, elle faisait le signe de frapper sur un tambourin ; et sa tête se balançait de droite et de gauche ; et ses genoux se haussaient ; et, pour sauter, elle touchait le sol et s'envolait ; et elle courait, le front en avant, comme une petite chèvre ; et elle tournait sur la pointe de ses pieds, s'inclinait, et ne savait quelles mimiques inventer pour témoigner de sa ferveur à la plaine radieuse.

Mais enfin, gentille et toute rouge, elle revint à Eudémôn qui, sans elle, n'osait avancer ; elle lui dit :

— Nous avons faim ; déjeunons.

Ils s'assirent dans l'herbe et ils se réconfortèrent des provisions qu'avait emportées Lilith, prévoyante. Ce leur fut un jeu agréable. Mais, quand ils eurent achevé ce modique repas, Eudémôn dit à son amie :

— Ce soir, qu'est-ce que nous aurons ?...

11 devinait les risques de la vie. Alors, il fallut que Lilith lui expliquât l'or qu'elle avait, et l'échange de la monnaie contre des aliments ou l'hospitalité en quelque auberge, et les services que les hommes se rendent mutuellement, et mille choses... Eudémôn avait grand'peine à comprendre tout cela, qui soudainement se présentait à son intelligence. Après cette nuit vigilante et ces émois, il eutsommeil. Lilith aussi. Et ils dormirent à l'ombre d'un bouquet d'arbres Autour d'eux bourdonnaient des abeilles. Ils dormirent deux heures.

ils s'éveillèrent ensemble. La matinée était dans sa beauté pleine ; la lumière se répandait en flots tièdes et limpides.

— Allons voir ! — dit Eudémôn.

Allégé par le bon repos, Eudémôn sentit son entrain renaître.

Ils se mirent en chemin, suivirent un étroit canal, entrèrent dans la fraîcheur des sous-bois, dans la resplendissante clarté des champs découverts. Eudémôn s'amusait d'un colimaçon qui traversait le sentier, d'une alouette qui surgissait d'une motte de terre et, piaillant, montait en vrille, vers le ciel et vers le soleil qui l'attirait, comme prise de la fureur de s'y aller brûler et anéantir; il s'amusait delà difficulté de la marche parles labours et sur l'éteuleoù ses souliers brisaient la paille courte ; il s'amusait d'aller plus vite que Lilith ou de la retenir par sa robe si parfois elle le dépassait.

Mais l'horizon surtout le ravissait. Des teintes bleutées, violacées s'y estompèrent. Il désira s'en approcher et les toucher du doigt. Lilith lui affirma qu'il y fallait renoncer, qu'elles reculeraient à mesure qu'il avancerait vers elles. Ses commentaires ne parurent pas à Eudémôn persuasifs ; elle se lassa d'avoir à expliquer tant de choses et d'être, à cette tâche, malar droite. Finalement, elle devint dogmatique etcatégorique. Les mots qu'elle disait n'avaient pas de sens pour Eudémôn. Elle s'impatienta; Eudémôn aussi. Elle concluait :

— Tu verras !...

Ils arrivèrent à un village, quelques maisons basses au bord d'un canal que des arbres feuillus couvraient.

LE ROI TOROL l8l

Il y avait là tant d'ombre que le silence y était à l'abri. On eût dit que, depuis des siècles innombrables, il y dormaitet que rien ne l'avait encore troublé. Un sentier longeait le canal ; ils le suivirent. Les maisons étaient de l'autre côté : une vingtaine, aux toits de chaume, peintes en jaune et en vert. Et à nul signe on ne pouvait apercevoir que de la vie était logée là. L'eau immobile réfléchissait, et n'en brouillait pas l'image, ces façades pareilles. Tout le reste de sa surface était noir, d'un noir profond où il semblait qu'aucune lumière ne pût jamais pénétrer. Cette eau dormante était lourde aux regards, si lourde que pas une ride ne remuait sa torpeur. En quelques endroits, une petite herbe verte y poussait ; et l'eau avait l'air d'y pourrir. Auprès de la rive c'était comme un métal fondu et pesant, comme du fer qui, par places, se rouille ; du fer, de l'étain, du plomb. Et il n'y avait pas d'humidité sur le sol voisin ni dans l'air, tant Cf'tte eau morne était incapable de propager son influence.

Mais, de l'une des chaumières, un homme sortit. La porte qui s'était ouverte se referma sans bruit ; la chaumière reprit son aspect d'immobilité morte. I^homme descendit vers l'eau du canal, entra dans une barque brune qui était amarrée là ; il la détacha, saisit des rames et s'en fut, à petits coups de rames. U cassa, en passant, le reflet des maisons dans l'eau ; les fragments coururent, s'éparpillèrent. L'eau, allégée soudain, frétillante sous les avirons, un peu plus loin se plissait largement. Le silence ne fut guère endommagé. Eudémôn, qui regardait se détraquer et s'en

aller en miettes l'image que tout à l'heure portait l'eau indifférente, crut qu'elle était une fois pour toutes perdue. Mais il vit les morceaux revenir à leur place peu à peu ; ils hésitèrent, bougèrent et enfin l'image se reconstitua. Quand l'homme, après un tournant du canal, eut disparu, il ne resta aucune trace de son furtif passage. L'ombre éternelle s'était réinstallée en son domaine de silence et de quiétude inaltérable.

Après avoir ainsi parcouru les abords et les vestibules de la réalité, Eudémôn entra plus avant dans le secret de la vie .

Il y avait une grande bâtisse de pierre, régulièrement construite, rectangulaire, blanche, où s'alignaient des fenêtres pareilles, avec leurs petits rideaux blancs qui, relevés, ménageaient un intervalle pointu, noir. Sur la toiture d'ardoise bleue, une cloche nichait entre quatre colonnettes qui soutenaientun dôme un peu chinois. Devant la bâtisse, un jardin, qu'une grille de fer séparait de la route.

La cloche tinta : une seule note, aigre et pleurnicharde. Elle la répéta, coup sur coup, quatre fois ; et puis, après quelques secondes, quatre fois encore ; et puis, après un nouveau silence, elle s'évertua. Elle sema, par tout le paysage, une tristesse chevrotante, babillarde et mal résignée.

— Qu'est-ce que c'est ? — demanda Eudémôn.

— Un asile de vieillards, il me semble.

— Qu'est-ce que c'est ?

Lilith ne répondit plus : elle ne savait que dire...

Elle essaya de détourner Eudémôn, lui montra d& l'autre côté un joli chemin bordé de bruyères et de genêts.

A cette époque de l'année, les bruyères avaient été roussies par le soleil. 11 ne restait de leur floraison carminée que des taches parmi de larges traînées rouges où pointait, avec un peu de verdure, l'or pâle des genêts fleuris.

— Regarde comme c'est charmant !...

Mais Eudémôn n'était soucieux que de cette clochette qui, là-haut, s'agitait sans que l'on vît le mécanisme de sa corde et le sonneur. Elle semblait prise de frénétique ennui ; et l'on eût dit qu'après tant d'heures passées à tâcher d'être muette elle cédait à ce frivole et forcené désir de se plaindre et de raconter à la plaine son désespoir. Elle fut, en ces minutes, l'ôme de cette maison qui témoignait par elle sa détresse intime et sa misère cachée.

Eudémôn écouta cette lamentation ;et il futsensible à tant de mélancolie ardente. Il en éprouva une sorte de crainte et cependant il ne put résister à cet appel d'une douleur qui avait hâte d'être vue. 11 se dirigea vers l'asile, lentement et comme en rechignant : une force impérieuse l'y conduisait malgré lui. Lililh le suivait.

Il s'arrêta devant la grille du jardin.

Dans le jardin, des vieux et des vieilles étaient assis, prenant l'air, chauffant au soleil leurs corps étriqués. Le costume des uns et des autres était de drap bleu gris. Parmi les vieux, quelques-uns, en veste courte, avaient le chef coiffé d'une casquette à visière ; et cer-

tains, appuyés sur des cannes, se promenaient, les yeux baissés vers le sable de Tallée, et paraissaient attentifs à l'alternance de leurs pieds qui, clopin-clopant, faisaient encore un pas, encore un pas, comme si chaque pas était un beau résultat qu'ils obtenaient. Ceux-là étaient les plus gaillards. Les autres, emmitouflés de robes de chambre et de casques à mèches, languissaient sur des bancs ou au fond de fauteuils d'osieret, en dépit delà saison chaude, étaient contents de couvertures qu'on leur avait mises aux jambes, ils gardaient sur leurs petits ventres leurs mains croisées et quelquefois tournaient leurs pouces non sans peine et dans l'intention de se distraire... Parmi les vieilles, il y avait des catégories analogues. Sur leuis robes aux plis épais, elles portaient de longs tabliers à bavettes, de couleur bise ; leurs cheveux ne débordaient pas beaucoup des bonnets blancs, empesés, qui leur cachaient les oreilles. Les manches de leurs corsages étaient boutonnées aux poignets ; les jupes, très larges, donnaient aux hanches une ampleur qui contrastait avec la chétiveté des poitrines séniles.

Tout cela était un petit monde paisible dont la nonchalance ne s'accordait guère avec l'exaspération de cette cloche folle. Quand la cloche se tut, Eudémôn lui en sut gré.

La première impression qu'il eut de ces bonshommes et de ces bonnes femmes fut de cocasserie. Il éclata de rire devant eux, appela Lilith et, du doigt, lui montra une sorte de polichinelle bizarre qui, à vrai dire, n'avait qu'une bosse, et dans le dos ; mais son nez crochu rejoignait son menton presque : sa

large bouche que terminaient deux rides profondes avait l'air de rire, comiquement. Un autre, qui faisait les cent pas, semblait disloqué; l'effort de sa démarche le secouait ; les bras ballaient ; et les jambes se lançaient de façon très hasardeuse. Eudémôn le comparait à une marionnette.

Les hospitalisés regardèrent ces passants : un peu de distraction, qui variait leur journée. Mais la moquerie d'Eudémôn les irrita ; et de vains bâtons se levèrent.

— Viens ! — disait Lilith à Eudémôn.

Il ne voulait pas s'éloigner. Alors Lilith eut pitié des vieux et des vieilles que cette jeunesse insultait :

— Ne les offense pas. Ils ont du chagrin.

— Qu'est-ce que c'est ? — demanda encore Eudémôn.

— De pauvres vieux et de pauvres vieilles, tu vois. Il ti'y a plus de gaieté pour eux.

Alors Eudémôn remarqua l'infinie douleur d'une telle décrépitude. 11 s'approcha de la grille, saisit de ses deux mains deux barreaux, sur ses mains appuya son front ; ses yeux alors examinèrent avec une attention curieuse le spectacle que la vieillesse lui offrait.

Une bonne femme était en face de lui. Les yeux d'Eudémôn se fixèrent sur les yeux de la bonne femme. L'échange que firent leurs regards n'apprit rien à celle-ci ; mais Eudémôn en reçut la révélation d'une tristesse immense et qu'il n'avait pas soupçonnée.

Les yeux de cette vieille étaient tout pleins du souvenir d'une vie longue et qui avait, au jour le jour, eu

186 LK ROI TOBÛL

son lot d'infortune. 11 ne s'y manifestait plus d'étonnement ; la souffrance qui s'y marquait n'était pas due à quelque événement plutôt qu'à tous les autres. Cette souffrance résumait les déceptions perpétuelles et innombrables d'une destinée. Si les yeux de cette vieille semblaient vagues, c'était à force de contempler de trop diverses images, diverses mais toutes chargées d'une mélancolie pareille ; et, parmi toutes ces images, ils s'embrouillaient. S'ils ne pleuraient plus, c'était faute de pouvoir choisir, entre tant de sujets de larmes, le plus digne d'être pleuré.

Eudémôn n'avait pas une expérience de la vie qui lui permît de deviner le détail d'un tel désespoir. Mais il ne put méconnaître l'intensité de ce désespoir. Alors les bonshommes et les bonnes femmes qu'il avait trouvés ridicules et drôles se transformèrent et lui furent émouvants au point de le gêner. 11 les examina tous, l'un après l'autre, et il les vit écrasés d'une douleur analogue; et il n'eut pas pitié d'eux, mais il détesta leur douleur.

Tant et si bien qu'il ramassa des graviers et de la poussière sur la route et les lança contre ces vieux, contre ces vieilles qui étaient coupables de l'initier à une insupportable mélancolie.

Alors, il y eut, dans le jardin de sénilité, des cris, des gloussements de colère et de peur, des gestes de menace et de panique, des fuites autant que le voulut bien l'ankylose des jambes et l'équilibre difficile des statures. Les plus empêtrés agitèrent leurs bras et braillèrent. La vieille aux yeux de désespoir pleura silencieusement.

LE noi TOBOL 187

A la vue de ces pitoyables frayeurs, la vindicte d'Eudémôn s'exaspéra. Il se baissait pour prendre encore une poignée de cailloux ; mais Lilith lui saisit le bras et le retint de toute sa force. Elle lui dit :

— C'est méchant, ce que tu fais. Ces pauvres gens n'ont pas mérité que tu leur lances des pierres. Viens. Allons-nous-en !. . .

Eudémôn était d'avis qu'ils avaient mérité ses représailles : ne l'offensaient-ils point par leur tristesse laide ? Il céda cependant aux paroles de Lilith. Dans le grand trouble où il était, un judicieux instinct lui conseilla de se fier à elle. Et puis, il ne désirait pas demeurer plus longtemps en face de ce spectacle. Docile et morne, il se laissa emmener.

Telle fut la première rencontre d'Eudémôn avec les misères de l'humaine condition : il connut la vieillesse.

Tandis qu'ils s'en allaient, Eudémôn fut silencieux. Il avait pris le bras de son amie. Elle le conduisait et n'osait pas lui parler, bien qu'elle désirât le distraire d'une pénible pensée.

Eudémôn songeait ; et il se perdait parmi tant de problèmes qui affluaient à son esprit. 11 eut recours à la science de Lilith. Il l'interrogeait à la manière pressante et astucieuse d'un enfant qui ne renonce point à ses curiosités, si peu zélé qu'on soit à lui répondre. Lilith ne le renseignait pas sans crainte.

— Lilith, — demanda-t-il, — pourquoi sont-ils vieux?

— Ils sont devenus vieux, — répondait Lilith, — un peu chaque année, un peu chaque année ; et, à la fin,

Ia8 LE ROI iOBOL

ils furent tout à fait vieux, comme lu les as vus...

— Ah ! — fit Eudémôn, — ils n'ont pas toujours été vieux ?

— On n'est pas vieux ; on le devient, comme est devenu grand le petit garçon que tu étais.

Cette formule, que prononça Lilith sans se méfier, fut pour Eudémôn la révélation décisive. Il n'interro» gea plus. Ou, du moins, il n'attendit plus de réponses à ces questions précipitées qui, les unes sur les autres, s'accumulèrent et continrent la vérité, la vérité manifeste et claire.

— Ah ! ah ! tout le monde ?... Tout le monde, oui, deviendra vieux?... Et toi aussi? et moi aussi?,..

11 répéta, d'une voix accablée :

— Et moi aussi ?...

Lilith s'étonna de tant d'émoi. La certitude de vieillir était, en elle, usée par l'accoutumance. Elle ne rit dans la révolte d'Eudémôn qu'un enfantillage. Mais l'exaltation de cette voix qui lui criait comme un reproche : «Et moi aussi?... «l'effraya. Elle balbutia... Eudémôn s'adoucit alors et, quand il répéta cette parole désolante, sa voix était toute pleine d'une pitié qu'il éprouvait pour lui-même.

— Moi aussi, je serai vieux, — dit-il avec douleur ; — je serai pareil à ces bonshommes laids et qui n'ont pas la force de bouger et qui ont des yeux immobiles !...

Plus il parlait et plus il s'apitoyait. Mais il secoua Lilith et rudement lui demanda :

— Quand ?... Dis -le-moi !

— Dans très longtemps, — fit-elle. — Beaucoup plus

tard. Après des années et des années. Ce n'est pas la peine d'y penser, tant c'est loin, tant c'est loin dans l'avenir !...

Une seconde, il se réjouit de ce délai. Mais il se ravisa.

— Loin — demanda-t-il — comme les arbres qui sont là-bas ?

Il désignait les derniers arbres que l'on pût disting'ier vers l'horizon et, puéril, empruntait à l'espace qu'il ne connaissait guère, la mesure du tempe inconnu.

— Oui, — répondit Lilith, — loin comme ces arbres-là.

Elle ne savait que dire ; elle se troublait,

— Ce n'est pas loin! — dit-il.— En courant, j'y setais bientôt.

Elle reprit :

— Mais non !... Qu'est-ce que je disais?... Beaucoup plus loin que ces arbres-là. Loin comme des choses que tu ne peux pas voir et qui sont cachées par des quantités d'arbres, de montagnes et de pays ! Enfin... si loin, si loin... qu'on ne peut pas imaginer comme c'est loin...

Elle tremblait. Eudémôn sourit eujla regardant.

— Lilith, tu me racontes n'importe quoi pour empêcher que je ne pleure. Mais, puisque je serai vieux, je n'ai plus de plaisir à ne pas l'être encore.' Et toi aussi, tu seras vieille? C'est triste !... Tu ne seras plus jolie ? C'est triste !... Ah ! tout ,est triste, puisque nous serons vieux, toi et moi... Lilith, j'ai pitié de nous !... Ce n'était pas la peine de quitter le château... Ecoute,

190 LE ROI TOUOL

je n'ai plus envie d'aller voir d'autres pays. Je n'ai plus envie de marcher. Asseyons-nous, là, sur l'herbe, en attendant que nous soyons vieux !...

Des moissonneurs passèrent, qui menaient une cliarette de blé. Ils arrivaient et ils chantaient. Sur la botte de blé la plus haute, ils avaient placé une grande guirlande de bluets et de coquelicots ; et d'autres guirlandes étaient aux colliers des chevaux qui traînaient la charrette; il y avait encore des fleurs aux fouets des charretiers. Le blé lourd semblait du soleil entassé, dont la provision s'emporte vers des granges d'orgueil. Derrière, hommes et femmes, en ribambelles, chantaient et fêtaient la moisson faite.

— Regarde comme ils sont heureux ! — dit Lilith à Eudémôn ; — entends comme ils chantent !...

Eudémôn les regarda, les entendit.

Par jeu, quand ils passèrentdevant cecouple jeune, un moissonneur et d'autres saluèrent ; les femmes firent la révérence, robe pincée, genoux plies et vite redressés ; et la marche continua, et la chanson ne s'était pas interrompue. Courtoise et gaie, Lilith rendit saluts et révérences. Ils s'éloignèrent. Eudémôn vit les jupes rouges, bleues et jaunes, et les fichus blancs et les chapeaux de paille s'en aller.

Lilith reprit :

— Comme ils sont heureux !

Mais Eudémôn lui demanda:

— Ne savent-ils pas qu'ils seront vieux?

— Ils le savent et n'y pensent pas.

— Ils doivent y penser ! — répliqua Eudémôn ; — et moi, je le leur rappellerai.

LK ROI lOBCL 191

Jl leur cria, tant qu'il put :

— Vous serez vieux ! vous serez vieux !... Il n'y a pas de quoi chauler et être gais. . . Vous serez vieux !...

Mais, tout à leurs chants et à leur joie, ils n'entendirent pas ou ils négligèrent ce rappel de la destinée, qui leur venait d'une bouche adolescente. Comme ils ne se retournaient point et ne cessaient de rire et de danser, Eudémôn haussa les épaules.

Et il laissa passer ainsi ce conseil de vie allègre et oublieuse que le hasard du chemin lui offrait.

Au bras de Lilith, il reprit sa roule. Une grande tristesse l'avait envahi. Lilith n'osait pas lui parler. Il demeurait enfermé en lui-même, à calculer le temps selon l'espace et à l'évaluer. Mais, si loin qu'il reculât, en imagination, les limites de l'échéance, il ne l'écartait pas de sa pensée. La vieillesse allait et venait capricieusement parmi la durée qu'il inventait; et elle fanait toutes choses et toutes choses enlaidissait. Il eût voulu la fixer au delà d'une libre étendue qu'il eût fait ample et radieuse. (1 ne le put : elle luttait contre son effort comme un ressac de houle mauvaise et qui gagne invinciblement.

Us arrivèrent à un petit bois de chênes nains. Un étrange bois. 11 y avait, dans les fourches des arbres, des pierres, les unes petites, les autres énormes; et certaines étaient presque au ras du sol, les autres à diverses hauteurs, certaines près des cimes. Tout le bois était ainsi, comme s'il avait soulevé, comme s'il

avait pris, en sortant de terre, un beau jour, les pierres qui s'opposaient à soti essor.

Eudémôn s'étonna de ces arbres qui avaient des cailloux parmi leur frondaison. Lilith, qu'il interrogea, ne sut le renseigner. 11 s'adressa donc à une vieille femme qui était là, marmonneuse de prières et gardienne de ce petit bois à la lisière duquel sa maisonnette présentait, sous l'auvent, un choix d'images dévotes et d'amulettes. Elle dit :

— C'est le bois du miracle ! Vous ne le connaissez pas?... Ah ! jeunesse !... Plus tard vous en apprendrez le chemin, jeunesse !.. .

Elle ne bougeait pas de son fauteuil. Ses bras seuls s'agitaient. Tandis qu'elle parlait, elle avait l'air tout à la fois d'une montreuse de curiosités qui débite son boniment et d'une prophétesse qui ouvre des horizons sur le mystère.

Eudémôn l'écoutait, bouche bée. Lilith, en prévision d'un verbiage fâcheux, essaya d'entraîner Eudémôn.

— Allons-nous-en ! — dit-elle. — Cette vieille ne te racontera que des bêtises. Viens !...

Mais lui refusait de partir. Et la vieille :

— Attendez seulement un peu ; il y a aujourd'hui pèlerinage. Et vous verrez ! Le plus beau pèlerinage de l'année. Les malades viennent en bande depuis l'église de Lermeer jusqu'ici. Et ils apportent une pierre. Chacun sa pierre. Plus elle est grosse, mieux ça vaut. Mais bien sûr que les plus malades n'ont pas la force de charrier une roche!... Et la pierre qu'ils ont apportée, à grande fatigue de bras ou

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d'épaules, ils la vont placer dans une fourche d'arbre à la iiauteur où la maladie les tient. Pour leur récompense, quelquefois, Dieu les guérit. II les guérit, s'il le juge bon : c'est évident qu'on ne lui commande pas, ot il a ses raisons. Mais le monde est si exigeant!,.. Par exemple, il y a une chose que je me lue à répéter. Quand vous entrez dans le bois avec votre pierre, prenez garde de ne pas faire tomber la pierre qu'uu autre a placée en quelque fourche. Vous attraperiez sa maladie, séance tenante! Vous ne vous en apercevret peut-être pas tout de suite ; mais, aussitôt que la pierre tombe, vous avez le germe. Et notez bien que l'autre n'est pas guéri pour ça. Non : il n'est pas guéri, puisque sa pierre n'est plus là. Alors, ça n'est profit pour personne!... Moi qui suis la gardienne du bois, je n'y entre jamais: j'ai trop peur!...

Eudémôn écoutait ce bavardage, ne le comprenaU. pas, y devinait vaguement d'inquiétants mystères et frissonnait. La vieille le prit par la main. Il n'aima point le contact de ses doigts secs : mais il la suivit avec docilité. Elle marchait à pas menus et, à chaque instant, risquait de choir. Soncorps,en quittant le fauteuil où il était tout à l'heure installé, ne se redress» point ; et, les cuisses étant quasi verticales, la poitrioe fut inclinée vers le sol ; la tête, pour regarder en face, cassait la nuque. La vieille mena Eudémôn autour <l«i petit bois: et Lilith, à regret, les accompagnait, L* vieille multipliait, avec une sénile complaisance, tes démontralions:

— Regardez, mon jeune homme ! Ce caillou qu»^ voici là, en bas, c'est pour une entorse qu'on l'a mis.

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probablement. Celui-ci, plus haut un peu, une coxalgie. Celui-ci, une maladie des poumons, ou bien du cœur. Celui-ci, ce doit être pour les yeux ou enfin quelque maladie de la figure. Je ne peux pas vous affirmer : ça dépend de la taille de la personne. Moi, toute ratatinée et déjetée, si je mettais une pierre à cet hauteur-là, ça voudrait dire... ça voudrait dire que j'en ai par-dessus la tête ! . . .

Et elle rit de son sarcasme.

— C'est, ma foi, vrai que j'en ai par-dessus la tête, certains jours. Seulement, ça, c'est une maladie qui ne se guérit pas; il n'y a pour guérir celte maladie-là qu'une maison de planches dans un trou, avec trois pieds de terre dessus. A la disposition du Seigneur, amenl... Et vous remarquerez, mon jeune homme, des pierres qui sont si haut, si haut dans les arbres que personne n'a jamais pu avoir de maladie si haut que ça. Le bruit court que ce sont des géants qui les ont placées là, dans les temps. Mais je ne crois pas ça. Les arbres poussent et, en poussant, haussent les pierres, voilà tout. Et ils pousseront jusqu'à l'éternité; et, au jour du jugement, ils présenteront à Dieu, dans le ciel, toutes les pierres que les malades d'icibas ont apportées, en acte de foi. Mais croyez-vous qu'il y en a ?... Sans compter celles qui dégringolent, soit que le vent les chasse ou que la branche pourrisse: d'une manière comme de l'autre, c'est mauvais signe p our le malade, si Dieu a refusé sa pierre!... Mais cr oyez-vous qu'il y en a ? Des milliers et des milli ers !... Et en voici, des maladies, et en voilà ! Toutes le s maladies du corps et de l'esprit! Quelle misère!

Et la souffrance! et les larmes ! et la dégoûtation I... Si on y pensait, on en aurait le cœur tordu ! . .. Mais on s'y fait. Ainsi, moi, je n'y pense guère.

Quand elle eut dévidé sa kyrielle de paroles, Eudé- •nôn se tourna vers Lililhet lui demanda ;

— Qu'est-ce que la maladie?...

Lilith ne lui avait pas encore répondu, que la vieille, un doigt levé, l'autre main en conque vers l'oreille, annonça :

— Mais voici mon pèlerinage. Entendez-vous? Des voix, en effet, approchaient. Des voix geignardes

et traînantes. On ne distinguait pas encore les paroles. Une complainte morne et lente, une plainte qui s'efforçait de chanter.

Au tournant d'un sentier bordé d'arbres, déboucha le cortège. Les voix affluèrent. Elles psalmodiaient, en latin, des litanies d'imploration. Des cris aigus ou rauqiies, mal accordés, rythmés à peu près. Cela s'alanguissait, comme de fatigue, et repartait avec fureur et n'avait pas de cesse.

D'abord, allaient, clopin-clopant, des boiteux. On leur avait donné la tête du cortège afin qu'eux, les moins allants, indiquassent l'allure lente qui leur était seule possible. Certains n'avaient qu'une jambe. D'autres n'avaient pas de jambe du tout et avançaient à la force des bras, balançant leurs torses lourds. D'autres, paralysés, contrefaits, pareils à des crabes ou à des pieuvres, se traînaient sur le sol à grand'peine ; plusieurs, pareils à des limaces, glissaient et l'on ne voyait pas comment. Tous étaient chargés d'une pierre qu'on leur avait ficelée sur le dos. Leur marche en

était encore retardée. Us ressemblaient à des Sisyphes estropiés. Parfois quelqu'un s'arrêtait, de lassitude, et soufflait. On l'attendait. Et le cortège avait ainsi des à-coups, des défaillances. Après les infirmes venaient les malades ingambes. On distinguait parmi eux des lupus, des cécités, des ulcères. Au soleil, ces plaies furent rouges. Puis il y eut la ribamdelle des i'ous, des idiots que l'on conduit en les tenant sous le bras ; les maniaques, qui dansent, se trémoussent et font mille contorsions ; les tuberculeux, squelettes verts ; les cancéreux, qui se tortillent de douleur ; toutes les maladies cachées ou manifestes qui attaquent la peau, la chair ou l'âme. Et chaque malade portait sa pierre, qui à la main, qui sous le bras; les uns des cailloux, les autres des morceaux de roc. Des civières enfin charriaient de lamentables résidus de souffrance: à peine y pouvait-on reconnaître des débris d'humanité pantelante. Et des mains crispées, qui émergeaient de ces civières, tenaient une pierre, la brandissaient de toute la force qui leur restait ; et, en d'autres civières, la pierre était posée sur quelque poitrine; et, ailleurs encore, la pierre était suspendue au cou du malade par une ficelle.

La litanie sortait de quatre-vingts bouches à demi mortes. Elle était effroyable ; et des cris de douleur augmentaient l'éclat de la supplication.

Quand le cortège fut à peu de distance, Eudémôn eut un geste de recul. 11 entraîna Lilith. La vieille les rejoignit et elle disait :

— Quelle misère! quelle misère !...

Eudémôn se serrait contre Lilith, comme si, pour

LE RCI TOBOL 197

se protéger d'un tel voisinage, il désirait le contact de ce corps jeune et sain. Mais il demanda:

— D'où vient à ces gens la maladie ?

La vieille répondit:

— La maladie, mon jeune homme! Elle est dans toute la chair humaine, qui est la chair de péché. Elle sort un jour ou l'autre ; mais, en germe, elle était là. C'est une grande pourriture que notre chair, depuis qu'Adam a fait la faute !...

Eudémôn fut songeur un instant. Tout à coup, l'idée de la chair vivante que l'universelle corruption travaille lui entra dans l'esprit ; alors, il écarta Lilith brusquement, comme s'il devinait et pressentait, en elle aussi, le germe ignoble et le travail monstrueux de la corruption.

Puis il ferma les yeux ; ses bras firent le geste de repousser toute approche ; et, pris de dégoût, il se sauva.

Telle fut la deuxième rencontre d'Eudémôn avec les misères de l'humaine condition : il connut la maladie.

Eudémôn se sauvait si éperdument que Lilith, pourtant agile, douta de le rejoindre. Elle courait et l'appelait. Mais lui, au lieu de répondre, fuyait plus vite. Chacun des appels de Lilith, comme un vent d'épouvante, le chassait. Dans sa hâte, il faillit choir. Puis il entra dans un chemin sans issue. 11 tenta vainement d'escalader une barrière. Lilith, preste, lui saisit le bras. Il voulut s'arracher, il frissonnait.

Tous les deux, en nage, essoufilés, se trouvèrent face à face. Leurs yeux mêlèrent leurs regards; et telle était leur amitié mutuelle qu'un même sentiment de réciproque pitié les anima.

Eudémôn dit:

— Ce n'est pas de toi, Lilith, que j'ai horreur, mais de toute chair humaine, où réside la corruption ; oui, de la mienne autant et plus que de la tienne !

Et, en disant cela, il frémit. Sa tête se rejeta en arrière, comme offensée d'une odeur mauvaise , et ses bras s'allongèrent vers le sol, et ses mains remuèrent.

Le petit chemin creux où ils étaient s'encaissait entre deux talus d'herbe, de mousse, de fleurs, et recevait, par l'intervalle des feuilles, des bribes de soleil qui tombaient dans la pénombre douce. La solitude et le silence étaient là comme à tout jamais.

Lilith recula de quelques pas; et, sans une seconde regarder Eudémôn, elle ouvrit sa robe légère, dénoua des rubans et se décolleta de telle sorte qu'apparurent son torse charmant, sa poitrine en fleur. Elle dégagea ses épaules, qui étaient blanches et jolies. Les bribes de soleil jouaient sur sa peau nacrée. Alors elle dit:

— Suis-je vieille? suis-je laide? Ressemblé-je aucunement à ces malades que tu as vus? Et quelle corruption devines-tu dans ma chair qu'hier encore tu aimais?...

Il la regardait. Et certes il était trop jeune pour que le désir ne lui vînt pas, àtelle vue. Mais il ne bougea point. Elle reprit :

— Si tu veux t'éloigner de moi, va-t'en. Si tu m'aimes, donne tes lèvres aux miennes, qui t'appellent et qui t'attendent.

11 répondit :

— Tu es jolie !... Mais celles-là aussi furent jolies, que j'ai vues tout à l'heure en proie à la corruption!...

Et ceux que j'ai vus pourrir au soleil furent jeunes et beaux comnie moi !...

Lilith, à ces mots, s'attrista. Sur son visage descendit une mélancolie pareille à l'ombre du soir qui tombe sur une vallée. Elle baissa les paupières ; sa bouche trembla. Elle pleura silencieusement. Pudique et offensée, elle ferma sa robe. Elle avait honte de ses petits seins, offerts et refusés. Eudémôn la vit et s'approcha d'elle. Quand il fut devant elle, il posa sesdeux mains sur les épaules délie et attendit. Bientôt leurs lèvres s'unirent. Ce fut le baiser le plus émouvant qu'il lui eût donné. Il en éprouva longuement la trop alarmante douceur; il en ressentit la joie effarée : il comprit que se cajolaient et s'enivraient amèrement deux chairs momentanées, promises à la désuétude et qui se hâtent d'être voluptueuses .

Les heures qui vinrent ensuite, midi passé, furent graves et mornes. Eudémôn et Lilith se reposèrent ici et là, souvent. Leur voyage avait perdu toute son allégresse. Eudémôn était las et le disait. Il était las à force de chagrin. Telle fut sa nonchalance découragée que Lilith le dut stimuler : ne fallait-il pas arriver à la ville avant le soir, afin d'y trouver un asile? Voudrait-il être la nuit dehors, en ce lieu qu'avait traversé le pèlerinage des malades? La promesse d'un lit et d'un bon repos ne l'aguichait-elle pas?

Des vivandiers ambulants, qui avaient accompagné le pèlerinage, leur vendirent ce que leur faim réclamait. Eudémôn eut quelque dégoût de ces nourritures.

Le paysage ne le divertissait plus. Il ne s'amusait glus de voir, à mesure qu'il avançait, de nouvelles cimes d'arbres apparaître, Thorizon reculer et de vastes espaces qu'il n'avait pas devinés surgir, comme attentifs à lui ménager une surprise perpétuelle. Son esprit, occupé de la vieillesse et de la maladie, soupijonna toutes choses d'être vieilles et malades. Il crut que la nature environnante souffrait. Les cailloux de la route lui semblèrent lugubres, ceux-là même dont le soleil faisait scintiller jolimentles facettes. N'étaientils pas, ainsi que les autres, destinés au bois des miracles implorés et qui ne s'accomplissent pas? La terre douloureuse en était chargée, à la manière des malades lamentables qui donnaient ce témoignage de leur confiance vaine ; et, s'ils jonchaient immobiles le sol, n'était-ce pas le signe d'un dernier espoir abandonné ?

Eudémôn compatit à la misère des arbres. 11 recon- »ot l'ancienneté de quelques-uns, leur décrépitude. S'il trouvait encore de la jeunesse au fût svelte et brillant des bouleaux, la rude et rugueuse écorce des chênes lui parut analogue à la peau qu'il avait vue sur le visage et sur les mains séniles des hospitalisés. Le \Tonc d'un hêtre était bossue de verrues et entaillé d'une large plaie : on eût dit qu'une gangrène le rongeait. Un pin qu'on avait abattu saignait comme un membre coupé. Des ramures de pommiers et de figuiers se tendaient et se tordaient, pareilles à des bras qui montrent leur douleur.

11 pensa que l'eau des canaux était malade. Les TJdes que la chute d'une feuille ou le toucher furtif d'un

insecte y excitait s'y propageaient comme nn frisson de fièvre ; et la surface, par endroits couverte de mousse, ailleurs colorée de reflets sales, semblait moisir.

Il se demanda si les hirondelles, qui voletaient et près du sol multipliaient leurs tours, n'étaient pas affolées d'une torture insupportable.

Ainsi toute la nature lui devenait une image de souffrance.

Ils gravissaient, Lilith et lui. une côte très dure. Ils étaient silencieux, Eudémôn gardant pour soi sa rêverie et Lilith évitant de provoquer une question dangereuse. Ils marchaient lentement, les bras enlacés, mais les âmes distantes. Ils aperçurent au sommet de la montée, soudain, quelque chose d'étrange et qui diversement les effraya. Un cortège, d'aspect farouche.

D'abord, un homme, très vieux, vêtu d'or, coiffé d'une mitre en or ; il tenait, de la m ain droite, un bâton d'or et, de la gauche, sur l'épaule, un grand parapluie vert qui le garantissait du soleil. Derrière lui, deux bambins, habillés de rouge et qui portaient des ustensiles en argent. Ensuite venait un char singulier, noir, muni d'une toiture et qui était chargé de draperies noires, et que traînait un cheval roux, harnaché d'étoffe noire et empanaché de plumes noires. Derrière ce char, il y avait une femme frénétique, qui allait et venait, qui s'agitait avec une fureur bizarre. Enfin des gens paisibles formaient une file quelconque, d'allure rapide mais régulière.

Lilith, qui avait reconnu l'appareil funèbre, n'essaya même pas d'en épargner la vue à Eudémôn : elle savait

sa curiosité trop éveillée pour qu'il dût consentir k omettre ce nouveau spectacle. Il entraîna Lilith, s'écarta du milieu de la route et, contre un talus, attendit avec autant d'avidité que de résignation le passage de cette chose, qui allait lui révéler quoi?...

A mesure qu'approchait le cortège, il en distinguait plus nettement le détail. Le vieil homme doré marchait plus vite qu'il ne l'eût souhaité, cahin-caha, par la descente rude. Ses jambes raides ne suivaient pas sans difficulté l'élan de son corps; et il se rattrapait, à chaque instant, d'une menaçante chute. Sur le char était posée une longue boîte. La femme frénétique tenait, de la main gauche, l'une des colonneltes qui supportaient la toiture ; elle se laissait tirer par le char et cependant luttait pour empêcher qu'il n'avançât. De sa main libre, sans cesse brandie et remuante, elle faisait le geste de chasser on ne savait quoi, des démons sans doute, des esprits mauvais ou de sinistres idées. Et elle se lamentait, gémissait, hurlait, comme une bête battue. Cette mimique outrée était en contraste avec l'indifférence des autres gens qui accompagnaient le convoi. Et ces cris rauques, désordonnés, s'accordaient mal avec une très morne et lente mélopée que le vieil homme doré chantonnait nonchalamment.

Le soleil, dont commençait le déclin, répandait de grands rayons sanguinolents.

Lorsque le cortège fut à la hauteur d'Eudémôn et de Lilith, Eudémôn, qui l'avait attendu sans bouger, tressaillit. Un brusque sursaut le lança vers cette chose étonnante et redoutable. Il courut. Son indiscrète curiosité le porta vers le prêtre ; il le regarda sous le

nez. Le vieil homme, sans interrompre ni sa marche ni sa chevrotante psalmodie, secoua pour le menacer et l'écarter son bâton d'or. Eudémôn, interloqué, s'arrôta. Au passage du char, il se dressa sur la pointe des pieds. Il aperçut le cercueil ouvert, le mort emmailloté de linges blancs, la tête seule visible. Alors, il vint se placer derrière le char, saisit comme la femme forcenée l'une des colonnettes qui soutenaient le dôme et se laissa traîner. Mais la femme hurla plus fort et se démena et se jeta sur Eudémôn pour lui faire lâcher prise. Elle l'eut bientôt chassé.

Il défaillait. La fatigue, la chaleur lourde, l'horreur entrevue de ce cadavre, la sauvage colère de cette femme et surtout une odeur dégoûtante qui suivait le char comme un sillage délétère, lui montaient au cerveau, le paralysaient.

Avec Lilith, qui l'avait rejoint, ils cheminèrent à côté du char. Les gens du convoi leur lançaient des regards irrités ; mais la hurleuse ne leur était plus attentive, retournée à ses cris et à son remuement farouche.

Après une course longue et des détours imprévus, on fut dans un enclos sinistre et ensuite devant un trou creusé à même le sol. Le vieil homme doré, le char, la hurleuse, les gens, s'immobilisèrent. D'autres gens, qui étaient là d'avance, prirent sur le char le cercueil et le déposèrent sur le soi. Eudémôn assistait, comme à des rites incompréhensibles, à ces manœuvres funèbres. Mais, quand le cercueil eut été déposé sur le sol, il s'approcha et vit la face tuméfiée, la grimace affreuse des lèvres violettes, les yeux

enfoncés dans les orbites, les joues blêmes déjà marbrées de taches rouges et bleues. 11 y eut des sanglots, parmi l'assistance.

Le couvercle du cercueil fut apporté, vissé. Eudémôn frissonnait comme un feuillage de tremble et Lilith avait peine à le soutenir. La hurleuse, au contraire, s'était calmée. Elle prit une pose d'affliction tranquille et, d'une voix dolente, récita cette complainte :

— (( Tu étais de la chair vivante, qui goûte la fraîcheur du matin, l'éclat de midi et la paix magique du soir. Tu es mort et il n'y a plus pour toi d'heures ni de jours ni d'années, mais un temps que rien ne varie.

» Tu étais de la chair vivante, qui va et vient par les routes d'ici-bas et cueille les fleurs et prend son plaisir. Tu es mort et tes jambes ne sont plus des jambes Tii tes mains des mains ; tu es inerte et tu ne sais même pas qu'on a lié tes mains et tes jambes inutiles.

ï Tu avais des yeux, une voix, une raison, une âme. Tu entendais, et tu te mêlais aux conversations des hommes. Tu es un mort parmi les morts ; et, entre les morts, il n'y a point échange de .paroles ni de pensées, mais le silence et rien.

» Tu aimais et tu as connu la volupté. Mais tu es mort et celle que tu aimais serait nue et lascive devant toi sans que tu en eusses le sentiment, puisque tes yeux sont aveugles, tes oreilles sourdes et tes narines à jamais indifférentes.

» On t'aimait. Tes camarades t'appelaient à leurs fêtes. Tu es mort et tu es devenu un tel objet d'hor-

reur qu'on te laissera au fond de ce trou et qu'on désirera que la terre te garde.

» Tu ne seras que pourriture et puanteur. Et puis enfin, tu ne seras plus rien, absolument plus rien. Dans les mémoires, ton souveniraussi se décomposera. Il n'en restera rien, absolument rien, après que seront morts à leur tour ceux qui t'ont connu et les autres à qui ceux-là auront parlé de toi peut-être. Et, que tu aies vécu ici-bas, joui de mille voluptés et supporté mille tracas, sera la même chose exactement que si jamais tu n'avais existé. »

Elle avait fini de pleurer. Mais l'assistance, émue de cette complainte qui pourtant ne lui apprenait rien de nouveau, étaient en larmes. Eudémôn tremblait d'épouvante.

Après que la pleureuse eut achevé sa complainte, le vieux bonhomme en or débita des formules longues qui devaient être spiritualistes et qui, sans doute, reportaient à l'actif de l'âme tout ce qu'avait manifestement perdu le corps. Mais il s'exprimait dans un idiome que personne n'entendait; et lui-même ne semblait pas attacher beaucoup d'importance ni de signification précise à son discours : il le bredouillait en hâte, prenait à peine le temps de chantonner la fin des versets. D'ailleurs, il toussait, car il avait eu chaud : sa gorge en était congestionnée.

La boîte, dûment fermée, fut saisie par les gens du cimetière, entourée de cordes, amenéeau trou, plongée dans le trou ; et les pelletées de terre, l'une après l'autre, y tombèrent, sonores les premières, qui tapaient sur les planches avec leur gravier, puis sour-

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des. Et patientes, elles couvrirent peu à peu la boîte, arrivèrent au niveau du sol, le dépassèrent ; et ce qu'il y avait de trop fit sur le mort un tumulus qu'arrangèrent le mieux possible les bêches, à petits coups bien appliqués.

A ce spectacle, Eudémôn se mit à ululer si lamentablement que le cimetière s'emplit de sa plainte ; sa plainte courait parmi les tombes et s'y traînait et s'y heurtait comme une bourrasque éperdue.

Telle fut la troisième rencontre d'Eudémôn avec les misères de l'humaine condition : il connut la mort.

Eudémôn disait à Lilith, tandis qu'ils cheminaient vers la ville enfin proche :

— Moi aussi, je serai mort?

Elle lui répondait :

— Tout le monde et tout sera mort !

La mélancolie d'Eudémôn l'avait gagnée. Elle n'essayait plus de le divertir. L'émoi tragique d'Eudémôn l'avertissait d'être attentive à des tristesses qu'elle avait toujours sues et qui lui étaient devenues à la fois familières et indifférentes. L'idée de l'inévitable mort la bouleversa. Au début de cette journée, la stupeur d'Eudémôn en présence de la destinée humaine et de ses péripéties lugubres l'étonnait ; maintenant elle s'étonnait d'avoir vécu étourdiment avec la certitude de mourir. Elle répéta :

— Tout le monde et tout sera mort !

Eudémôn insista :

— Moi aussi ? moi aussi ?

— Oui, — répondit-elle, — toi aussi; et moi, et quiconque vit.

— Je ne veux pas ! — cria-t-il, — je ne veux pas!... 11 tendit devant lui ses deux mains, et il proféra :

— Ces deux mains-là, qui sont mes mains vivantes, ne seront plus des mains ?... El cette chair que voici pourrira, s'en ira en miettes, ne sera plus rien?... Non, non, non!... Lilith, dis-moi que ce n'est pas vrai, que cette femme était absurde, dis-le moi !

— Je ne peux pas te le dire. Toute ta chair, et la mienne, s'en ira et se défera et s'anéantira !...

— Cette chair en fleur?.,.

— Cette chair vivante !...

Alternativement, Eudémôn s'afïligeait et il s'indignait, il refusait d'accorder à la décomposition fatale ses mains, son visage, son corps qu'il sentait jeune et sain. Sa vaine colère disputait aux menaces impassibles de la mort sa chair, et faisait une défense opiniâtre. Mais il devina plus- forte que lui l'ennemie et sut qu'il ne limiterait point le désastre. Il supplia Lilith :

— Au moins, Lilith, dis-moi si l'on ne peut devenir rien, tout à fait rien, soudainement et sans passer par cette pourriture !...

— On ne le peut ! — répondit-elle.

Il cessa de marcher et il détesta son corps d'être ce corps qui pourrirait. Il regarda ses mains avec dégoût. Lilith lui conseilla de songer aussi qu'il vivait. Elle lui dit :

— Ecarte cette pensée. Ne la garde pas avec toi. Si l'on a cette pensée dans l'esprit, on ne peut plus vivre.

Il répliqua :

— Je ne peux pas l'écarter. Elle est en moi, désormais; elle gâte tout. Son odeur est en moi et imprègne toutes mes idées !... Comment saurait-on que l'on sera mort et n'y penserait-on pas ?...

— Je l'ai toujours su !... Je l'ai toujours su, il me semble.

— Tu n'y penses jamais?... Moi, du moment qu'il est certain que je mourrai, je n'aime plus à vivre. Je voudrais être mort déjà. Ce serait une chose faite !... Toi aussi. Je voudrais que nous fussions morts, depuis si longtemps que ce fût une chose dont il ne serait plus question. Mais j'ai horreur de ce corps que voici, qui sera mort et qui, pour cela, m'est un objet de dégoût!...

Ainsi alternaient leurs propos funèbres ; et leur marche en était retardée.

Ils arrivèrent cependant à cette ville où ils devaient passer la nuit, Lermeer, ancienne capitale. Cette ville datait de l'époque lointaine où les ancêtres de Tobol constituaient leur royaume. Elle avait été florissante et puis abandonnée, à mesure que la puissance des Tobol devenait continentale et, de la mer où elle était née, allait s'installer dans un large territoire.

Lermeer n'était plus qu'un village d'une centaine d'habitants. De sa gloire abolie elle conservait une immense cathédrale, un hôtel de ville admirable, muni d'un beffroi, et deux maisons seigneuriales à demi ruinées. Alentour se tassaient de petites chaumières, proprettes, couvertes de tuiles rouges, les murs crépis à la chaux, les volets et les portes peints en

vert. Et des glycines en étaient l'ornement ; des vignes aussi encadraient les fenêtres et sous les toits couraient comme des frises de vivante architecture.

Le contraste était singulier, de cet humble village et des monuments : le village paré, joli ; les monuments qui se délabrent. Dès le premier regard, on percevait que la vie humaine avait, en ce lieu, subi de graves péripéties et qu'en se restreignant elle s'était retirée des magnificences pour se réfugier, discrète, en déplus modestes demeures.

Lorsque arrivèrent Lilith et Eudémôn, le soleil achevait de se consumer parmi les vapeurs de l'horizon. L'incendie avait longtemps sévi ; et puis, comme tombent des murailles calcinées, des pans de nuages s'étaient écroulés dans la fournaise. Il ne restait, à l'occident, que de grandes fumées, qui se dissipaient avec lenteur. L'étendue libre du ciel se nuançait de Ions bleus, verts, mauves, qui se fondaient ensemble et formaient une voûte charmante, pareille à quelque émail de riche et de douce couleur. A peine y traînaitil des efTilochures de nuées parties ; on les eût dites enchâssées dans cette voûte comme des cabochons précieux : roses ou violettes et variées de reflets changeants, elles avaient plus d'éclat que l'émail qui leur servait de fond.

Elles blanchirent peu à peu ; le ciel se fonça.

Le crépuscule se répandit sur le paysage. Il en éteignit les vives couleurs, il en pacifia les moovements ; et le silence fut souverain. Le soleil disparu, toute la lumière qu'il y eut encore semblait oubliée

par mégarde : et elle était délicieuse d'être si fra-

Eudémôn et Lilith, en qui se calmait l'inquiétude de la mort, s'abandonnaient à un rêve indécis où la tristesse allaits'atténuant. Ils aperçurent une auberge; et Lilith décida que tel serait l'asile de leur nuit, de leur repas et de leur coucher.

Une sorte de sécurité agréable leur vint. Libres alors et tentés par la sereine beauté de l'heure, ils se promenèrent. Les chemins étaient pavés de briques unies, où leurs pieds se plurent, et bordés de buissons que des lianes fleuries paraient. De place en place, les vitres d'une croisée avaient des lueurs glauques. Les maisonnettes, muettes, enfermaient bien la vie qui était là, qui s'éternisait là, monotone, perpétuelle.

Eudémôn s'étonna de la cathédrale. C'était un édifice lourd ; les murailles se dressaient comme des blocs monolithes, bien qu'elles fussent construites de cailloux médiocres, empâtés de ciment. Une tour inachevée, carrée, soutenait une flèche malingre. La voûte s'était effondrée. Par le portail ouvert, Eudémôn vit à l'intérieur l'accumulation des décombres; dfis herbes folles et des arbres menus y prospéraient à leur gré.

— Qu'est-ce que c'est? — demanda-t-il.

— La cathédrale.

11 ne comprit pas ce mot ; mais il dit :

— La cathédrale est morte !...

Les demeures seigneuriales, l'une à côté de l'autre, avaient de fastueux perrons pourvus de rampes en fer

ouvragé. Les meneaux des fenêtres étaient sculptés finement ; mais il n'y avait plus de vitres et ces trous lonnaient sur de l'ombre. Des armoiries taillées dans la pierre et sur lesquelles on remarquait encore des tiaces de peinture et des devises incomplètes, d'écriture indéchiffrable.

— Qui habile là? — demanda Eudémôn.

— Personne.

— Ils sont morts 1 — conclut-il.

L'hôtel de ville avait une façade haute. Une tourelle ajourée la surmontait et, sur sa pointe, elle portait une giroiette dont le découpage signifiait une frégate, — ah ! .ontes voiles dehors et, aux mâts, des drapeaux, des oriflammes : la carène soulevée voguait !... Allégorie d'un temps où Lermeer était la capitale d'un royaime marin qui sur les flots lançait richesses et gens îurieux d'aventures... A droite et à gauche de chaqie fenêtre, il y avait des statuettes de marbre : seign?urs à longs cheveux, le chapeau orné d'une ^lumc, le manteau ample sur l'armure stricte, le gantelet le la main gauche appuyé au croisillon d'une forte epée, l'autre main tenant le globe, le bâton du corairandement ou bien faisant un geste emphatique ; dames au visage encadré de nattes pendantes, le corsage îtroit, la taille contournée, une main qui sur la httncie relève un pan de la jupe trop longue. Et les aeigreurs, de rude aspect, ne semblaient pas enclins aux galanteries, en dépit de la beauté deleurs femmes. Cellej-ci, du reste, montraient plus de fierté que de douceur, sauf une, gracieuse et gentille, qui souriait et qui penchait la tête avec une rêveuse coquetterie.

Un petit dais à clochetons, surmontait chacune de ces figures ; et les socles étaient marqués des noms augustes et désuets de ces personnes plus qu'à demi oubliées.

Eudémôn regardait cette façade où le passé était inscrit. Il s'efforça de déchiffrer ces noms : il devina des individualités pareilles à lui, distinctes de lui et singulières. Il fut longtemps à contempler ce témoignage d'autrefois que lui livrait l'éternité fidèle de la pierre.

Le soir tombait. L'ombre affluait peu à peu. Elle entoura de son minutieux voile le monument. Les statuettes furent moins apparentes et il sembla quelles s'évanouissaient dans le crépuscule. Eudémôn, silencieux, laissait se former en lui la notion plus nette de ces surprenantes choses : le passé, la survivance atténuée des époques lointaines, la réalité des événements abolis. Et il dit :

— Tout cela est mort ! . ..

Il s'émerveilla de connaître ce qui n'est plus. I

— Tout cela est mort !...

Cette parole qu'il répéta maintes fois, dans te soir doux et triste, sonna comme un refrain de romance mélancolique ; et, la romance, il ne la disait pas. 11 l'écoutait en lui-même, confuse et telle que nulsmots n'en eussent traduit la pénétrante et la persuasive douleur. Les idées, nombreuses et furtives, allaient et venaient dans son esprit. Elles étaient insaisissables ; elles échappaient à ses prises : mais, si diverses qi'elles fussent, il y avait entre elles assez d'analogie pour qu'elles composassent, à elles toutes, un sentiment.

LE ROI TOiiOL 213

Il conçut la durée, la continuité des âges. Son chagrin n'eu fut pas diminué ; mais une sorte de sérélité lugubre lui venait et, dans le désespoir, il s'apai- ^it.

Quand ils s'en allèrent, Lilith et lui, par le village, iU côtoyèrent un massif de roses qu'une haie feuillue encerclait. A cause de la pénombre nocturne, les roses n'èaient plus guère visibles; leur couleur se confondai avec les entours, plus pâle à peine. Mais leur présente délicieuse se révélait par leur odeur. Eudéraôn s'arêta pour l'aspirer ; ce parfum de roses qu'il ne voviit pas se mêla, parmi les étrangetés de Theure, à ré;ocation trouble et mystérieuse du passé mort et persstant qu'il avait, ce soir-là, deviné.

Puis, afin de gagner l'auberge, Eudémôn et Lilith reprirent les sentiers et les ruelles qu'ils avaient suivis uie fois déjà. L'une des chaumières était éclairée. Elle J3lait sur le sol du chemin la nette image de ses deux enêtres ouvertes.

Loisqu'il fut devant l'une d'elles, Eudémôn s'arrêta. 11 reconnut les gens qu'il avait accompagnés au cimelière. Illes examina, qui accomplissaient le rite du repas funèbre. A la faveur de la nuit, sa curiosité ne fut point aperçue. Lilith essaya de l'emmener ; du moins réussit-elle à le faire tenir dans l'ombre sans bouger.

La parenté dînait en silence ; avec appétit, d'ailleurs, et il n'était pas évident que l'on se tût en l'honneur du défunt plutôt que pour consacrer aux nourritures l'effort des bouches affamées. Enfin, l'un des parents be leva, sortit de la pièce où l'on dînait, et, quelque

temps après, revint, méconnaissable. 11 s'était accoutré d'undrap blanc qui l'emmaillotait des pieds au cou, enserrant de ses plis les bras et les jambes : il marchait difficilement. Un angle du drap couvrait se? yeux et pendait sur son front. 11 était vêtu d'un suaire, comme le mort que l'on avait, l'après-midi mém3, enterré.

Telle était la ressemblance qu'Eudémôn entressàllit.

— Le mort !...

Lilith le rassura : c'était une coutume de ce p«ys, une coutume ancienne et qui, chez les paysans, rotait en vigueur.

L'homme au suaire s'assit à la place qu'il ivait laissée libre en s'en allant et qui était au miliei des convives. Ceux-ci ne furent point émus de sonariivée. Ils ne le regardèrent pas ; mais ils s'abstinreQt de manger et demeurèrent immobiles. Lui avait cl»s ses yeux et, plus immobile encore que les autres, parut attendre. Le plus vieux des parents, d'une voix haute, lui demanda :

— As-tu besoin de quelque chose ?

11 répondit résolument :

— Non !

— As-tu à te plaindre de quelqu'un ?

— Non !

— Regrettes-tu amèrement la vie terrestre ?

— Je ne la regrette pas !

— As-tu, dans l'autre vie, tout ce qu'il te faut f

— Tout ce qu'il me faut, je l'ai !

— Convient-il que ta parenté se lamente ?

— Non, non, non!...

L'homme au suaire mit à cette réponse toute son énergie. L'interrogatoire funèbre achevé, le questionneur conclut :

— Alors, c'est bien!

La parenté, masculine ou féminine, jeune ou vieille, répéta, d'un cœur unanime :

— Alors, c'est bien !

Ce fut tout juste si le substitut bénévole du mort put assez bien garder son personnage pour ne pas acquiescer, lui aussi. Les autres se montrèrent empressés. Il se leva derechef, tourna les talons et, à petits pas gênés par le suaire, se retira. L'on n'avait pas fait mine de le vouloir retenir. A peine se fut-il éloigné, la tristesse de la réunion se dissipa. Du moment que le défunt lui-même se déclarait content du sort que lui offraient les destinées de l'outre-tombe, en vérité pourquoi ne pas se relâcher un peu des attitudes fatigantes qu'impose la pensée de la mort ? De braves conversations naquirent; elles accompagnèrent agréablement cette œuvre d'alimentation par quoi se refait et répare ses défaillancesla pauvre chair humaine qui, d'heure en heure, va se détruisant.

A son retour, démailloté de son suaire, rendu à soi, le mort intérimaire, bien vivant, reprit avec simplicité sa place parmi les choses de la vie. Il n'avait point l'aspect de qui, solennel, attesta que l'outre-tombe est confortable. Et le mort était mort une seconde lois, celle-ci la bonne, décidément ; il ne gênerait plus personne : les vivants s'étaient bien défaits de lui.

216 LE ROI TOBO\L

Eudémôn, avec amertume, s'amusa de la comédie. Il riait. Lilith ne l'empêchait point aisément d'intervenir et de houspiller ces liquidateurs désinvoltes de leurs propres sentiments.

— Avec tout ça, — fit-il, — le vrai mort n'a pas dit son opinion !...

Et il plaignit le mort :

— Ils l'ont emporté loin de sa demeure et ils l'ont jeté dans un trou, fort loin. Le peu qui traînait encore de lui parmi eux, ils viennent de s'en débarrasser. Lilith, regarde-les! Ils n'ont plus aucune tristesse. Qu'ils ont vite oublié ce malheureux mort !...

Lilith répliqua :

— Il faut bien qu'on oublie les morts, puisqu'il faut qu'on vive. On ne peut pas avoir un esprit qui soit plein de morts, comme un cimetière. Il faut, pour vivre, qu'on oublie 1. . .

— Mais moi, — répondit Eudémôn,---' je ne peux pas oublier tous les morts. On dirait que ces gens n'avaient qu'un mort à oublier. Ah! oui, si l'on n'avait à oublier qu'un mort, j'en viendrais peut-être à bout, moi aussi... Cependant, c'est pénible de songer que cela est mort qui était une chose ou un être au soleil !..^ Mais il ne s'agit pas d'un mort à oublier, pour moi. J'ai dans mon esprit tous les morts. Oui, tous les morts qu'il y a eus, dont je ne sais pas le nombre ; ceux de cette ville, ceux de la cathédrale et de ces demeures qu'ils ont laissées vides. Et les morts de toutes les villes, dont je ne sais pas le nombre ; et de tous les temps, dont je ne sais pas la durée. Lilith, et encore tous les morts qu'il y aura!... Oui, toi et

moi, parmi le nombre illimité des morts qu'il y aura 1... Comment veux-tu que je me défasse de la pensée de tous ces morts?

— Je ne sais pas, — avoua-t-elle.

Eudémôn reprit :

— Toi, Lilith, qui as toujours su la mort universelle, comment vivais-tu ?... As-tu, ainsi que ces gens, une comédie pour écarter la pensée de chaque mort? Je ne peux pas comprendre cette chose, qu'on soit vivant et qu'on accepte qu'il y ait des morts!... Moi, quand je serai mort, je refuse qu'on dise pour moi : « Je ne regrette pas la vie terrestre I » Je refuse 1... Mais quel moyen me reste-t-il de l'empêcher?... Ah ! tous les morts !...

Eudémôn se débattait contre la pensée de la mort. Eperdu, il cherchait à s'échapper; mais, à toute issue, il voyaitla mort en travers. Il la voyait, ou plutôt il la pressentait. Elle ne se détermina point, dans son imagination, sous la tangible forme d'une allégorie. Elle fut une odeur mauvaise, une présence funeste qui se dissimule, qu'on devine et de laquelle on a peur. Il lui sembla que la nuit où ils cheminaient, Lilith et lui, était toute pleine de cela. 11 n'avança qu'avec épouvante, comme si des fantômes le frôlaient.

Et, quand ils furent arrivés à l'auberge, il pleura. Lilith ne put le consoler. Il pleura sur la vie promise à la mort; il pleura sur la vie et la mort, contradictoires et identiques.

Le lendemain, comme ils dormaient encore, un carillon soudain s'anima, éparpilla ses notes joyeuses, tintinnabula, sembla des oiseaux qui s'envolent. Eudé-

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mon s'éveilla, ne sut pas s'il rêvait, fut aux écoutes. Lilith s'éveilla, rit, aima cette gaieté imprévue qui éclatait comme une aubade, qui saluait le jour nouveau.

Les volets de la chambre étaient fermés. A travers les fentes passaient de minces rayons do clair soleil, directs, aigus, qui se jetaient obliquement sur le plancher, comme par jeu, s'y attachaient et, bien tendus, frémissaient. De fines poussières y entraient, y évoluaient, les unes lentes, les autres vives. Leur remuement donnait une sorte de vibrante vie à ces rayons où elles s'agitaient. Et Eudémôn, sans réfléchir, se ii gnra que ces rayons étaient les cordes merveilleuses d^une guitare où la musique du carillon serait née sous d'invisibles doigts.

— Que c'est joli, mon bel amour ! — s'écria Lilith. Eudémôn se taisait. Elle insista. 11 répondit :

— C'est une comédie encore , et la vie fait semblant d'être gaie !

Mais elle répliqua :

— Non, ce n'est pas un€ comédie 1... La vie est gaie. Ecoute comme la vie est gaie l...

Le carillon n'avait ni cesse ni paresse. A peine une chanson finie, une autre commençait. Parfois la même note se répétait, seule, à maintes reprises. Le carillon s'amusait de la ressasser. Puis une note plus haute ; puis une note plus haute encore, comme si c'était une recherche plaisante que d'aller toujours plus haut, jusqu'à des sons qui ressemblaient à des éclats de rire enfantins, à des cris délirants d'hirondelles. Et, quand 1 * note la plus difficilement haute était atteinte, alors,

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au bout du compte, la multitude variée des notes se mettait de la partie ; l'on eût dit qu'elles se hâtaient et qu'entre elles c'était à qui la première prendrait son vol. Leur émulation n'était pas désordonnée, mais i ngénieuse autant que folle. Aux tintements grêles succédaient ritournelles et gentils airs de danse, gamineries et coquetteries et courtes mélancolies qui ne sont que tendresse. Enfin, ce fut une fête de joie exubérante.

Lilith battit la mesure, fit des mines. Elle se leva, preste, i'olàtre, sauta en mesure ; ses pas touchèrent le plancher à chaque temps fort du carillon capricieux. Elle s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit. Les volets claquèrent aux murs ; et tout le soleil matinal se rua dans la chambre.

Tel fut l'éblouissement que Lilith couvrit ses yeux de ses doigts. Elle rit, et son rire se mêla aux musiques du carillon, qui affluèrent avec le soleil.

Tant que dura le carillon, l'excès d'une telle gaieté oppressa le cœur d'Eudémôn. Il en subit la domination violente. 11 ne put aisément, comme Lilith, se mettre en harmonie avec cette allégresse prodigieuse qui autour de lui se déchaînait.

Ensuite, le silence s'étant fait et Lilith appelant, il se leva lui aussi et s'approcha de la fenêtre. La plaine verte et ruisselante de lumière lui apparut.

Il y avait de vastes étendues de prairies, séparées par des canaux bleus, miroirs du ciel pur, et, au delà, vers l'horizon, la mer bleue aussi, du même bleu limpide que le ciel : des voiles blanches de navires étaient suspendues et, semblait-il, voguaient entre l'eau et le ciel. L'atmosphère était douce et fraîche, d'une fraî-

cheur subtile et suave qui affectait l'odorat comme un parfum.

Lilith regarda Eudémôn et vit qu'il était sensible au charme jeune de ce paysage. Elle voulut le convaincre mieux encore, et elle dit :

— Hier, le jour était mort ; et voici qu'il est ressuscité, plus beau. Tu vois comme la vie est éternelle !

Eudémôn regarda Lilith et sourit amicalement à son effort dialectique. 11 n'était pas la dupe de son argument. Mais, plutôt que d'y répondre, il sourit. Telle était cependant la persuasive grâce de la plaine ensoleillée qu'il en éprouva une sorte d'allégement. Il s'étira. Ses bras d'adolescent s'ouvrirent comme pour accueillir tout le matin radieux ; ses yeux reçurent tout le paysage, et sa poitrine s'emplit d'air pur.

Un peu plus tard dans la matinée, une patache emmenait à la capitale des gens de l'auberge.

— Nous irons aussi, veux-tu ? demanda Lilith à Eudémôn.

Il consentit. L'aubergiste annonça qu'il serait peutêtre impossible d'aller jusqu'au bout : l'émeute faisait rage, disait-on. Lilith s'informa. L'émeute, ou mieux: la révolution. L'effervescence s'était communiquée à tout le royaume ; la capitale était en état de siège. Lilith ne broncha point : au fond d'elle-même, un grand désir naissait de se mêler au peuple turbulent.

Ils partirent. Eudémôn regardait, à travers les vitres, la ronde des arbres de la route qui, à la queue-

leu-leu, semblaient tourner en cercle autour de quelque point de l'horizon. Les nouveautés qu'il observait le divertissaient un peu, et la jolie clarté de la campagne le disposait à s'égayer. Mais il gardait, dans le tréfonds de son être, l'idée de la souffrance et de la mort : il en était imprégiié.

Lilith songeait à bien des choses. Elle réfléchissait que l'émeute lui permettrait peut-être d'éviter le châtiment de sa fuite. Et elle se disait que, grâce à l'émeute, Eudéraôn deviendrait le roi. Elle se disait cela et n'osait trop se lancer en de tels rêves ;elle s'y lançait malgré elle.

Après deux heures de voyage, le fer des chevaux battit sur des pavés ; les roues de la patache ressaulèrent avec un bruit infernal ; les vitres firent leur tintamarre. On entrait dans les faubourgs. Maisons noires, compactes; cheminées d'usines ; boutiques de couleur terne.

La patache fut accostée par une escouade de soldats, les voyageurs dévisagés et les bagages visités. Elle passa. Plus loin, des ouvriers, par groupes, que des soldats obligeaient à circuler, à se disjoindre : des querelles. Encore plus loin, des ouvriers, en grand tumulte, écartaient les soldats, ils vinrent à cette patache, ordonnèrent aux voyageurs et au cocher de descendre, dételèrent les chevaux et renversèrent la patache : elle fit, en dégringolant, un singulier vacarme. Eudémôn assistait à l'aventure sans la comprendre. Comme il s'irritait, Lilith le contint.

Sur une chaise, un homme pérorait, avec de grands éclats de voix et des gestes larges. Des cris d'assen-

timent lui répondaient. Eudéruôn et Lilith s'approchèrent. Ils entendirent :

— Je vous demande si vous avez pris la résolution de vivre dans la souffrance. Une fois pour toutes, dites-le !

La foule cria :

— Non ! non ! Assez de souffrance L'orateur reprit :

— Je vous demande si vous acceptez une existence qui n'est qu'une mort perpétuelle. Dites-le 1

— Non ! non ! non !

— Alors, êtes-vous prêts à vous venger?Dites-le!Vous avez des bras et des goui'dins ; avez-vous du courage ? La foule hurla :

— Oui ! oui! oui!

— Alors, suivez-moi ! Nous irons porter nos doléances au palais du roi. En avant!

La foule se mit en branle. Eudémôn et Lilith se joignirent aux révoltés. Et au pas de course ! Un barrage de soldats fut ouvert. On passa.

On recruta, le long du chemin, des gens épars. Le flot grossit. Eudémôn y était comme une goutte d'eau dans une vague. Et il sentait son cœur battre la charge. Et confusément il croyait aller, avec ce peuple en folie, réduire à néant les puissances sinistres de qui venaient vieillesse, maladie et mort : il se vengerait !... Les cris, la course l'excitaient.

Quand ils arrivèrent sur la Place Royale, l'affluence y était déjà nombreuse ; et l'on se bousculait. Eudémôn vit, sur le perron du palais, un vieil homme à la barbe blanche qui, entouré de soldats en armes, par-

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lait à la foule impérieusement. Ce qu'il disait, on ne l'entendait pas, à la distance où était Eudémôn. Mais la foule le huait :

— A bas le roi Tobol ! A mort ! . . .

Eudémon détesta en lui la cause de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Avec les autres, il le hua.

— Tais-toi ! murmura Lilith.

Mais il continua de crier :

— A bas le roi Tobol!...

Le roi Tobol ne le vit pas et ne sut pas qu'il était là.

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