‹ Le roi viergeChapitre 6 sur 6 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

FREDERICK ET GLORIANE

Après le troisième acte, Gloriane Gloriani, ramassant sa robe et ses cheveux, sanglotante encore de l'extatique désespoir de Blancheflor, se jeta dans sa loge et cria :

— Brascassou ! je suis folle, et brisée. Cette musique me soûle et m'éreinte. Quand j'ai chanté je suis comme si j'avais été battue, — mais. battue par quelqu'un que j'adorerais. Donne-moi un verre d'eau, j'ai de la braise dans la gorge. Et puis cette salle vide et sombre, c'est terrible. On dirait qu'on chante au bord d'un abîme, et, dans le fond de ce gouffre obscur, on ne voit rien, sinon une pâle et belle figure qui regarde fixement, avec des yeux où tout le ciel s'est réfugié. 11 est beau, ce jeune roi I Dis, Brascassou, est-il content? le sais-tu ? Trouve-t-il que je suis une Blancheflor assez belle et assez vio-

lente? Où est le prince Flédro-Schèmyl? Pourquoi n'est-il pas venu déjà? Enfin, il devrait être là, il pense bien que je veux savoir tout de suite ce que pense le roi I J'ai peut-être été stupide, froide? Que sais-je? Voyons, remue-toi; que fais-tu là, planté comme un terme, et me regardant avec tes petits yeux qui clignent? Va chercher le prince Fledro, qu'il vienne à l'instant...

Brascassou dit, étonné, inquiet peut-être:

— Ah! çà! Frascuèla, qu'est-ce qui te prend? je ne t'ai jamais vue comme te voilà. Tu es extraordinaire, toujours; mais tu l'es ce soir d'une façon que je ne te connaissais pas. Dis donc, est-ce que tu serais amoureuse du roi pour de vrai?

Elle se renversa dans un fauteuil en jetant tous ses cheveux derrière le dossier.

— Je te dis que je suis folle ! C'est la faute de cette musique aussi. Il semble que l'on chante du feu. Et puis, toujours, ces deux pâles yeux ouverts, très fixes et très doux! Ah! tiens Brascassou, s'il ne m'aime pas, s'il ne veut pas de moi, je me tuerai !

— Tu vas loin, dit Brascassou.

Pour calmer Gloriane, il s'avisa de s'asseoir à côté d'elle et de lui mettre un baiser sur la nuque.

FREDERICK ET GLORIANE 287

Elle bondit en le repoussant d'un geste furieux.

— Ne me touche pas, va-t'en, tu es laid, tu es sale, tu me fais horreur:

— Ah bah ! dit-il.

— Oui, horreur ! J'ai envie de m'arracher avec les ongles le morceau de peau que tu as baisé !

— Peste! Il faudrait t'écorcher tout entière, alors !

— C'est vrai! je suis immonde partout! Les salissures me coulent sur tout le corps comme de l'eau quand on sort du bain I

Brascassou, quoique vaguement troublé, éclata de rire.

— C'est que vraiment elle a l'air de penser ce qu'elle dit. Est-ce que tu vasjouer la « Courtisane amoureuse », maintenant? te repentir, te sacrifier, devenir une honnête femme ?

A son tour, elle eut un grand rire.

— Je ne suis pas une sotte, peut-être !mais je l'aime, entends-tu, je l'aime! et je veux qu'il me veuille. Je n'ai pas changé, non î Vois mes yeux, vois mes lèvres ; tu reconnais bien leurs flammes et leur pourpre, hein ? Seulement, j'ai pour lui seul, à présent, tout l'amour que j'avais pour tous. Ah! voilà, c'est agaçant pour les autres, je ne dis pas, mais il faut en prendre

son parti. Je choisis, pour la première fois! De quoi te plains-tu, d'ailleurs? Est-ce que "cet amour-là ne servira pas tes projets ?

— Au fait, c'est vrai, ditBrascassou.

En ce moment, le prince Flédro entra.

— Eh bien? cria Gloriane, avec une humidité rouge aux lèvres.

— Tout va mal, dit le chambellan. Vous avez épouvanté le roi. Vous êtes trop étrange, trop furieuse ! Il a eu peur ! 11 s'est enfui.

— Millo dious ! dit Brascassou, atterré.

Gloriane était devenue pâle. Elle laissait tomber ses cheveux, ses bras, les longs plis de sa robe blanche.

Tout à coup, elle prit le prince par le bras, le conduisit dans le fond de la loge, lui parla à voix basse.

— Oh! répondit-il, c'est difficile, et dangereux!

— Il le faut! dit-elle.

— Oui... peut-être... vous avez raison... J'essaierai. Venez.

Gloriane s'enveloppa d'un manteau de fourrure et sortit violemment avec le chambellan, tandis que Brascassou pensait, en se grattant le bout du nez :

— Je devine. Hardi, trop hardi! Pourvu que cette aventure ne finisse pas pour nous dans

FREDERICK ET GLORIANE 289

quelque prison d'Etat où j'en serais réduit à la société d'un rat ou d'une araignée ! Xh ! çà ! mais c'est donc une petite fille, ce roi-là, millo dious I

C'était vrai, elle avait épouvanté Frederick. Chantée par Gloriane, la musique de Hans Hammer avait une signification nouvelle, étrangement inquiétante ; elle demeurait idéale, mais devenait terrible ; il se produisait comme un revirement de lointain : avec la même profondeur, ce n'était plus l'abîme d'en haut, c'était le gouffre d'en bas, la chute prodigieuse au lieu de la surnaturelle élévation, le paradis renversé en enfer. Pourquoi ? Comment ? A cause de la chair splendide, des cheveux fauves et de cette voix profonde, grasse, rauque un peu, qui a l'air de râler, quoique douce. Ce qui troubla surtout le roi de Thuringe, ce fut la ressemblance, de la Frascuèla avec la reine qui était pour lui l'objet d'un si chaste culte. De quel droit ce démon parodiait-il cet ange ? Dans quel dessein de tentation, une égale beauté, si diiïérente et si pareille, avait-elle été donnée à deux êtres, l'un divin, l'autre démoniaque? Est-ce que Satan est Dieu aussi?

FREDERICK ET GLORIANE 291

Frederick s'échappa du théâtre; il suivit rapidement le long Corridor des Tapisseries, qui conduit à la Résidence. Jamais, non jamais, — pas même le jour oii il vit s'accoupler hideusement sous les roseaux la grosse fille du village et son vil amoureux, — il n'avait connu un tel trouble de pensée. Il marchait, ou plutôt il courait, la lête basse, n'écoutant pas le bon Karl qui lui racontait tristement la maladie de Lisi, de jour en jour aggravée. Il dit enfin : « Laissez-moi! je souffre I je veux être seul ! » Et, avec un geste qui éloigna son écuyer et ses pages, il entra dans les appartements secrets, oià, à force d'ingénieux artifices, étaient réalisées les merveilles de la féerie.

Mais il ne s'attarda pas dans le paysage lunaire ; son àme, troublée comme un ciel oii roulent des nuées d'orage, se fût mal accommodée de ce calme lumineux et pur; il longea, sans oser le regarder, le lac paisible maintenant, où la nacelle que tirait la chaîne d'or du cygne faisait un joli bruit de soie ou d'eau froissée ; il se trouva enfin dans un lieu morne et sinistre, agréable à sa pensée.

C'était, sous un ciel très bas et très noir, un vaste chaos de roches l'une l'autre s'escaladant dans une immobile convulsion; et le brouillard rougeàtre qui baignait cet immuable et furieux

amoncellement montait, comme des bouffées de bûcher, d'un obscur bâillement pierreux qui avait l'air d'une bouche d'enfer. On voyait, en effet, ce que racontent les poètes anciens des pentes par oii l'on s'engouffre dans le Ténare ; en même temps que des flammes fuligineuses, il venait parfois des profondeurs une rumeur de plaintes et de râles arrachés peut-être par les éternels supplices.

Frederick grimpa de bloc en bloc, s'assit sur la plus haute roche et considéra longtemps l'entrée de l'abîme.

Ce lieu lugubre lui plaisait, l'apaisait; le bouleversement de ses idées se fondait en une désolation tranquille, semblable à celle de cette solitude; et, dans la nuit froide, rarement traversée de sombres lueurs, s'éteignit enfin la vision de Gloriane, qui l'avait ébloui, incendié, comme un farouche soleil.

Il demeurait là, le front bas, sans pensée, n'ayant plus l'apparence de la vie, — comme si l'une des roches amassées au bord du gouffre eût été taillée en statue.

Mais, brusquement, il trembla, et jeta un cri sourd.

Pareille aux antiques Proserpines couronnées de clartés et vêtues de grands lambeaux de pourpre et d'or, qui venaient, montrant leurs

FREDERICK ET GLORIANE 293

flancs et leur gorge dans l'écartement des étoffes, tenter les ascètes des Thébaïdes, une femme, hors de la bouche d'enfer, apparut, et, dans un vomissement plus violent de fumée et de flammes, secoua, comme une magnifique furie, les serpents allumés de sa chevelure.

Le roi mit ses mains sur ses yeux, se détourna, voulut fuir.

Mais elle, Tappaiition délicieuse et terrible, elle avait escaladé les rocs, et, retenant Frederick, lui répandant sur les genoux, sur la poitrine, sur le visage, tout l'or fluide de ses cheveux, toute la neige brûlante de sa peau, elle l'étreignait, le possédait, le forçait à entendre ce qu'elle lui disait avec une bouche écarlate et qui exhalait du feu comme si elle avait mâché des braises.

Elle lui parlait, l'enveloppant de tout ellemême :

— Tu ne me reconnais pas? Je t'adore. La grande reine qui t'a charmé, c'est moi î et Blancheflor, ivre du breuvage d'amour, qui s'endort, extasiée, sous le manteau de Floris, et qui meurt, sanglotante, en mettant son àme aux lèvres du bien-aimé cadavre, c'est moi, c'est moiî Tu n'as donc rien compris, ce soir, rien deviné? Tu étais dans l'ombre, au fond de ta loge, mais je te voyais. Je sentais ta présence

sur moi comme une délicieuse caresse ; souvent j'avais envie de baiser mes bras, quand il me semblait que tu les avais regardés I Je suis terrible, n'est-ce pas ? Jamais tu n'avais entendu une Blancheflor aussi ardemment éprise ? C'est que tu étais là, c'est que je parlais à toi, à toi, entendstu? et non à ce comédien stupide qui s'effarait dans mes embrassements et s'étonnait de mes baisers, ne sachant pas que, sur sa bouche, je dévorais la tienne. Toi non plus tu ne savais pas, et tu avais peur, on me l'a raconté; oui, ton chambellan, le prince Flédro-Schèmyl. Tu ne voulais pas me voir, tu disais : « Qu'elle s'en aille!» Enfant! Pourquoi? Moi, je n'ai pas voulu partir, et je suis venue, et me voici, t'adorant. Xh ! écoute bien. La reine, oublie-la; Blancheflor, c'est peu de chose; celle qui est entrée ici, — je ne sais comment; on m'a conduite par des couloirs sombres et je t'ai trouvé tout à coup, — celle qui est entrée ici, c'est moi-même, c'est Gloriane, la Frascuèla, comme on disait. Tu ne peux pas imaginer combien je suis belle! Tu fermes les yeux, tu écartes tes mains, tu détournes tes lèvres; ah! le fou! comme tu as tort! Je te le dis, les statues oii revivent les déesses sont moins superbes que ma nudité de neige ou de marbre; du satin tissé avec des filaments de lys, c'est ma peau,

FREDERICK ET GLORIANE 295

et les plus ardentes des roses rouges fleurissent aux pointes de mes seins. Et puis, il faut que je te dise! Même laide, je serais belle et désespérément désirable, car je suis Tamour même, l'amour farouche, qui convoite et conquiert I D'autres femmes, à ce qu'on raconte — - est-ce que je sais si c'est vrai ? — se réservent, veulent qu'on les désire longtemps, sans espérance, se refusent enfin; moi, je m'offre et je me donne, et je tends atout venant, comme une rose sauvage, mes rouges lèvres où fleurit le sang du baiser. Ah! c'est certain, je suis une fille, comme on dit, et les honnêtes femmes me méprisent. Mais vois comme j'ai de belles épaules et sens l'odeur de fleur chaude qui suinte de ma peau. Et ce n'est pas vrai que je suis méprisable! puisque je n'aime plus que toi, toi seul. Je ne puis pas comprendre comment cela s'est fait; mais depuis que je t'ai vu, il me semble qu'il n'y a plus qu'un homme sur terre ; toi ! Je me donnais à tous, je me garde pour un seul, et, de tout mon désir épars, j'ai fait une furieuse tendresse, que je t'apporte. Prends-la! Oh! mais je veux que tu la prennes ! Tu ne vas pas me chasser, au moins? Tu ne pourrais pas : mon amour n'est pas une étreinte dont on se délie. Tu m'appartiens! tu m'appartiens! Oui, je sais, tu es timide; on m'a raconté — on dit

tant (le choses — que les femmes t'épouvantent, que tu nas jamais voulu te marier... Tiens, au fait, c'est possible : c'est peut-être parce que tu n'as voulu de personne que je veux que tu veuilles de moi! N'importe. Viens. Que tu es bçau! Ne tremble pas, ne t'enfuis pas. Vois-tu, cela devait être un jour : nous devions nous rencontrer, toi si faible et si craintif, moi si formidable. Viens! viens! le hasard te donne à moi comme le vent jette un fétu de paille au bûcher.

Il se dérobait, ne Técoutait pas, voulait appeler.

Mais elle, de ses mains, de sa bouche pleine de baisers, elle étouffait les cris du jeune roi, et elle le serrait toujours plus étroitement.

Enfin, rejetant dans un geste furieux les lambeaux d'or et de pourpre qui la couvraient à demi, elle se dressa toute nue, éclatante et miraculeuse.

— Vois! dit-elle, lâche enfant!

Et comme il s'était détourné, cachant son visage entre deux roches, elle se jeta sur lui.

Elle poussa un grand cri et tomba en arrière, un poignard dans le flanc, il y avait du sang qui coulait sur ses cuisses, et l'assassin fuyait, le front dans les mains, en poussant de longs gémissements.

Il sortait du décor infernal, il se trouva face à face avec Karl.

— Ah! Sire, venez vite, rarchiduchesse Lisi se meurt !

Stupide, hagard — quoi! c'était possible? il avait frappé une femme? — Frederick n'entendit guère les paroles de Karl. Il se laissa conduire, sans savoir où. Il ne songea même pas à dire : « Elle est là, sanglante, mourante sans doute. Courez, relevez, emportez cette malheureuse! » Non, il était une âme qui ne sait plus oii elle en est ; il ne parvenait pas à rassembler ses pensées éparses dans une immense horreur. Les seules choses dont il se souvînt, c'était que Gloriane, infernalement belle, s'était dressée devant lui, toute nue; qu'elle l'avait étreint, qu'il avait senti lui pénétrer dans tout le corps et lui monter au cerveau une abominable ivresse, et qu'alors, éperdu, frissonnant sous la chaleur grasse de la chair, — terrible à force

de terreur, — il avait saisi un poignard et frappé ! Maintenant, il s'éloignait très vite, courant presque dans de longs corridors, n'osant pas retourner la tête, ayant peur de voir Timpudique créature, avec ses cheveux embrasés, lui offrir encore, tout sanglants, ses flancs luxurieux!

Il s'arrêta; il avait entendu derrière lui un bruit de porte refermée ; et il se trouvait dans une chambre vaste, obscure, aux coins pleins de ténèbres. Qui l'avait guidé jusqu'ici? Ah ! oui, il se souvint ; Karl lui avait dit : « Venez, Sire! » Mais qu'est-ce que c'était que cette chambre ? Il ne la reconnut pas d'abord.

— Karl! Karl! cria-t-il.

Aucune réponse. Seul. Pourtant il lui sembla qu'un gémissement très faible, très lointain, s'éteignait dans le silence.

11 frémit.

Il fit quelques pas en arrière, regarda autour de lui, écarquillant les yeux ; et en même temps il tâtonnait l'ombre avec des mains inquiètes.

Il démêla dans l'obscurité de grands murs où pendaient des tapisseries; il vit reluire deux lignes d'or qui se croisaient; sans doute un crucifix accroché à la muraille.

Alors il devina qu'il se trouvait dans la chambre de la reine Thècla, chambre à coucher qui était un oratoire.

FREDERICK ET GLORIANE 299

Mais il ne concevait pas dans quel but Karl l'avait conduit chez la reine.

Il cherchait la porte, lorsqu'il aperçut, au fond de la pièce, comme un point clair à travers des rideaux baissés, une très vague, très douce, presque insensible lueur. Cette clarté donnait l'idée, dans le noir, là-bas, d'une petite étoile blanche qui n'oserait pas briller. Et. pendant qu'il entrevoyait cette faible pâleur, le gémissement déjà entendu traversa de nouveau le silence et mourut comme le soupir d'une âme. Frederick se rappela que Karl avait nommé Lisi.

Il marcha vivement, heurtant des meubles, vers la petite lumière, souleva de lourds rideaux.

Là, dans une alcôve oii pendait une lampe, Tarchiduchesse Lisi, — non plus grasse et rose et vivante et joyeuse, mais si maigre, si pâle, — était couchée, le front sur des oreillers plus blêmes que sa peau; et, sous des draps aux plis durs, elle avait déjà, la pauvre malade, une rigidité de morte. A genoux devant le lit, la reine Thècla, dans sa robe brune, récitait des prières, pareille à quelque vieille et austère nonne.

— Ah! fit Lisi.

Je ne sais quoi d'un peu rose, qui eut l'air

d'un sourire, glissa sur la bouche, sur la joue de Tcnfant.

Elle avait vu Frederick.

La reine Tliècla demeurait impassible, priant toujours.

Mais Lisi, très lentement, très faiblement :

— Ah ! tu es venu enfin, mon Fried bienaimé! Je n'espérais plus te voir, et, tu comprends, c'eût été bien affreux de mourir sans avoir regardé une fois encore tes chers yeux qui m'étaient si doux autrefois. On me disait que tu m'avais tout à fait oubliée; mais te voilà, tu es bon! Je devine : tu ne croyais pas que j'étais si malade; tu pensais : « Bon! un bain, ce n'est pas grand'chosé, elle n'en mourra pas ! » C'est pour cela que tu ne t'inquiétais pas de moi. Eh bien! si, Frederick, il paraît queje vais en mourir. E'eau était très froide, j'ai prisunefluxion de poitrine, à ce que disent les médecins, et puis, j'avais tant de chagrin, tant de chagrin, parce que tu avais été méchant, que le mal empira très vite; et, tu vois, maintenant c'est la prière des agonisants que ta mère récite auprès de mon lit. Je ne te dis pas cela pour te faire de la peine, pour que tu aies du remords, non! Tu es venu, je te pardonne; et puis, qui sait? — les petites filles sont niaises! — tu avais peutêtre, pour agir comme tu l'as fait, d'excellentes

FREDERICK ET GLORIANE 301

raisons que je n'ai pas comprises. Oui, oui, c'est cela, il y avait des raisons, et je ne te les demande pas. Tout ce que je veux, c'est que tu me regardes — oh î je suis bien changée ! — que tu me regardes longtemps avec des yeux sans méchanceté, que tu prennes mes deux mains dans les tiennes...

En parlant, ou plutôt en murmurant ainsi, car sa voix avait la douceur d'une plainte d'oiseau qui se meurt dans son nid, Lisi avait levé hors des draps ses petits bras si menus et si grêles qu'on les eût pris pour des ailerons sans plumes, et maintenant elle les tendait vers Frederick avec un tremblement.

Mais lui, muet et morno, hébété, il ne s'approcha pas : ses yeux, pleins d'un étonnement qui s'épouvante, allaient comme inconsciemment de la pauvre archiduchesse expirante à la grave reine en prière.

Deux longues larmes coulèrent des yeux de la mourante; elle bégaya en laissant retomber ses bras dans un découragement suprême :

— C'est fini, c'est fini! tu ne m'aimes pas! Oh ! comme tu es cruel! Si tu n'a pas d'amour pour moi, tu peux bien avoir un peu de pitié, enfin, puisque je vais mourir. Que t'en coûterait-il de me donner la main? Si tu savais

comme c'est affreux de mourir quand on est toute jeune, quand on avait tant de belles espérances ! Eh bien, si tu me donnais la main, j'aurais moins peur d'aller dans la mort, parce que tu aurais l'air de m'y conduire, et il me semble que je serais bien partout où tu me mènerais. Non, tu restes là, sans bouger. Ah! si j'en avais la force, comme je te mettrais mes bras autour du cou pour t'attirer vers moi. Mais que s'est-il donc passé, mon Dieu? Autrefois, à Lilienbourg, tu étais si doux, nous étions si heureux ! Rappelle-toi toutes les belles choses que tu avais lues dans les poètes et que tu me répétais. Tu étais un peu étrange, mais si charmant! Souvent, tu t'en souviens, tu te moquais de moi parce que je caressais, dans la bassecour, les plumes de mes pigeons et de mes poules, et tu m'emmenais fièrement, comme un chevalier qui emporte sa damoiselle, en m'appelant Oriane ou Clorinde. Tu m'aimais en ce temps-là! Quand je te disais : « Viens plus près », tu n'avais pas cet air farouche. Je demande si peu pourtant, si peu ! Ne prends pas mes mains, si tu ne le veux pas, mais approche ta tête, là, moins loin de la mienne, pour que, tout à l'heure, quand je mourrai, mon âme, en s'en allant, passe au moins dans l'haleine de tes lèvres !

FREDERICK ET GLORIANE 303

Elle suppliait avec une si exquise tendresse, que les yeux de Frederick, enfin, se mouillèrent de larmes, et peu à peu il se pencha vers elle, pendant qu'elle murmurait encore :

— Oh ! c'est bien. Je te remercie, mon Fried ! Plus près encore ! Tiens, pose ton front sur mon épaule; elle est bien maigre, mais, à travers le drap, tu ne sentiras pas les os, et cela ne te fera pas de mal à la joue. Oh ! je suis heureuse! Dis, te rappelles-tu? nous voilà ainsi que nous étions bien souvent, à Liliensée, le soir, près du lac, dans la petite clairière dorée de la forêt de roseaux...

Gomme si ces paroles l'eussent mordu, ou comme si on lui avait jeté un paquet de boue à la face, il bondit en arrière.

— Tais-toi! tais-toi, malheureuse!

Elle, alors, sous cette cruauté suprême, frissonna violemment, se dressa à demi, ouvrit tout grands ses yeux qui avaient l'air de ne plus voir, ouvrit toute grande sa bouche d'où ne sortit qu'un râle, et, brusquement, comme une chose s'affaisse, tomba.

— Lux perpétua luceateis! â^;?i^;i, psalmodia la reine Thècla, qui achevait ses prières.

Elle s'approcha de Lisi.

— Morte, dit-elle.

Frederick s'enfuit à travers l'ombre de la

chambre, à tâtons, dans un fracas de meubles renversés.

Cependant la vieille reine, penchée, baissait les paupières du chétif cadavre, et lentement elle ramena le drap sur la tête de cette pauvre Lisi, qui était si jolie et si contente autrefois à Liliensée, habillée en petite fermière, et qui chantait de si belles chansons parmi les roucoulements de ramiers et le caquet des poulettes.

Frederick se cacha, s'enferma, dispanii. Il se tenait obstinément dans la chambre royale ; et personne, à l'exception de Karl, — ni la reine Thècla, ni les ministres, ni les médecins, — ne pénétrait anprès de lui.

Le bruit courut à la cour et se répandit parla ville que le roi, profondément attristé par la mort de Lisi, sa fiancée, était tombé dans une mélancolie morbide, farouche, qui s'achèverait probablement en démence.

Ce n'était là qu'un bruit vague ; on n'avait aiicune certitude.

Karl, souvent interrogé, ne répondait pas. Savait-il quelque chose en effet? Chaque fois qu'il entrait dans l'appartement de son maître, il voyait Frederick, la tête basse, les mains crispées derrière le dos, rôdant autour d'une grande table, — commejadis, durant son enfance, à Lilienbourg. Pas une parole, les regards toujours fixés sur le tapis. Le roi ne s'était pas

même informé de ce qu'était devenue la tentatrice qu'il avait blessée, qu'il avait tuée peutêtre; et il ne fit pas une seule question à propos des obsèques de Lisi, célébrées en grande pompe. A quoi donc songeait-il dans ce silence et cette solitude? Karl, inquiet jusqu'au fond de Fâme, — car il aimait passionnément, lui, joyeux et fort, son pâle et triste seigneur, — se hasarda à l'épier, mettant l'œil au trou de la serrure, collant l'oreille au bois de la porte. Les premiers jours, il ne vit rien, sinon la lente promenade autour de la table; n'entendit rien, sinon le bruit des pas, éteint par le tapis. Mais, un soir, — le bruit des pas ayant cessée — Karl aperçut Frederick étendu sur le lit, et tout convulsé de violents sursauts. Un accès de fièvre, sans doute. L'écuyer entra vivement et s'approcha de l'alcôve. Le roi avait les yeux fermés ; il dormait d'un sommeil plein de cauchemars, sa face se crispait affreusement, il se mordait les lèvres, une sueur lui coulait des tempes. En même temps, des paroles étranges, que des râles courts entrecoupaient, lui sortaient de la gorge, par brusques jaillissements, comme une liqueur s'échappe d'un goulot obstrué.

— Non, jamais, jamais, je ne veux pas! Les femmes sont le péché et la honte. Celles qui ordonnent comme celles qui supplient. Infâmes^

FREDERICK ET GLORIANE 307

hideuses, toutes ! Ah ! la chair sur la chair, c'est le fumier sur le fumier. Le sexe est la plaie purulente des êtres. Même vivants, les corps sont pleins de grouillements de vers. Le baiser n'est que la fleur de la pourriture ! Qu'elles meurent toutes, celles qui veulent qu'on aime! Moi aussi, mourir... sortir de la vie, secouer toute cette boue... Mais dans l'agonie même l'ignominie humaine persiste. L'homme crève comme un animal. Oh ! s'éteindre comme un Dieu, dans la joie de sentir sa vile chair martyrisée, dans l'orgueil de châtier son corps coupable, puis renaître, libre des sales entraves, parmi les puretés impalpables du rêve, — flamme, lumière, esprit!

Karl éveilla son maître; mais celui-ci, d'un geste furieux, le chassa.

Cependant à la cour, dans la ville, les inquiétudes redoublaient. Vainement la reine Thècla voulut entrer chez son fils ; Frederick dit à Karl : « Réponds à ma mère que, si l'on me poursuit jusqu'ici on m'y trouvera mort. » Il fallut le laisser seul. Plusieurs jours se passèrent. Gomment ceci finirait-il? La nouvelle brusque d'un suicide aurait surpris peu de personnes. On racontait des histoires, qui peut-être n'étaient pas vraies : des valets affirmaient avoir entendu, en passant près de l'appartement royal, des sup-

plicalions et des sanglots ; le roi s'écriait : « Oh ! je le veux, et je t'en prie ! » et Karl répondait, d'une voix étranglée : « Je ne pourrai jamais, Sire ! Ne m'ordonnez pas cela ! » Ce jour-là, ajoutait-on, Técuyer était sorti de la chambre de son maître, un mouchoir sur les lèvres, les yeux rouges de larmes. On disait aussi que pendant deux journées entières le roi et Karl avaient été absentsdc la Résidence. Où étaient-ils allés? personne ne le savait précisément; quelquesuns, d'après les récits d'un paysan qui avait vu passer, la nuit, sur la route, deux hommes à cheval, croyaient que Frederick s'était dirigé vers les montagnes de la haute Thuringe, du côté d'Oberammergau.

Parmi ces incertitudes, un soir, le tocsin sonna sur la ville; les fenêtres s'ouvrirent; de maison en maison, de rue en rue, la nouvelle courut que le palais était en flammes, et Ton vit tout à coup monter dans l'air une énorme bouff'ée de fumée noire, sombre haleine que vomissait la gueule de l'incendie.

Ce soir-là, dans le lit d'une chambre d'hôtel, Gloriane Gloriani dormait, tout ses cheveux défaits bouillonnant en flots d'or pourpre sur la blancheur de ses épaules et de ses forts bras nus.

Elle avait le visage très pâle, n'étant pas encore remise de sa blessure.

Au cri de Gloriane, frappée par le roi, le prince Flédro était accouru : c'était lui qui avait introduit la séductrice dans le décor infernal, jugeant sans doutequ'un coup d'audace pourrait faire tomber Frederick dans le piège préparé, et il se tenait aux aguets avec deux écuyers qu'il avait mis dans ses intérêts. Us emportèrent la Frascuèla évanouie, et, a la faveur de l'ombre, réussirent à quitter la Résidence, à gagner l'hôtel des Quatre-Saisons, non sans éveiller d'étranges soupçons, mais sans produire du moins aucun scandale irrémédiable; ils soutenaient Gloriane qui, quoique mourante et sans mou-

vement, avait Tair de marcher. Puis, rémotion causée par la mort de Lisi et parla maladie du roi fit onWier aux serviteurs et au castellan du palais la femme inconnue qm cfeiîl filtrée im soir, venant l'on ne savait d'où, qui était rcssortie presque aussitôt.

Pendant bien des jours, Glorianeeut le délire ; le médecin qu'avait amené le prince Flédro- Schèmyl désespérait de sauver la blessée. Pourtant la fièvre, peu à peu, se ralentit; la Frascuèla tomba dans un état de prostration qui fut le commencement de la convalescence : et, ce soir, elle dormait paisiblement.

Brascassou était assis près du lit, à côté d'une table où de petites fioles entouraient une veilleuse sur la flamme de laquelle chauffait une théière.

Le petit homme surveillait, avec la tendresse inquiète d'une mère, le repos de Gloriane ; ou plutôt il la regardait comme un avare considère son trésor retrouvé. Cette belle hlle, en effet, n'était-ce pas son espoir, son avenir, son unique richesse? Elle vivante, tous les rêves de bienêtre étaient possibles à Brascassou ; elle morte, il n'aurait eu rien de mieux à faire que de s'en retourner cirer des bottes sur la place Lafayette, à Toulouse. Millo dious! elle n'allait pas s'aviser de mourir, au moins ! Mais non, sa respiration

FREDERICK ET GLORIANE 311

était régulière, et la vie, comme une rose un peu pâle, commençait à refleurir sur ses joues. Allons! tout allait bien; avant peu de jours, ils quitteraient Nonnenbourg. s'esquiveraient de toutes ces royales intrigues, reviendraient en France, où Ton trouve, à défaut de rois, — oh! il ne fallait plus lui en parler, des rois! — des hommes qui savent se conduire, n'accueillent pas à coups de poignard les belles personnes qui viennent leur rendre visite. « J'ai eu trop d'ambition, se disait Brascassou ; le chambellan m'avait fait perdre la tête. » Mais, maintenant, il saurait se borner? il faut se contenter de peu ; une honnête médiocrité, pourvu qu'elle soit passablement dorée, cela suffit...

Brascassou tourna la tête, à cause d'un grand bruit qui se faisait dans la rue. Il alla vers la fenêtre, souleva les rideaux, colla son front à la vitre. Beaucoup de gens passaient, en tumulte, levant les bras, poussant des cris. Il prêta l'oreille : cent voix se perdaient dans une confusion de bavardages. II parvint pourtant, après avoir entrouvert la fenêtre, à saisir quelques paroles. « Le feu était au palais, précisément dans cette partie de la Résidence oii se trouvaient les appartements féeriques de Frederick. Comment s'était allumé l'incendie? Par un hasard ou par la volonté du roi? On n'en savait rien. Mais si Fré-

dérick, ce soir-là, était chez lui, il courait risque dépérir... »

Brascassou, rancunier, s'écria en frappant des mains :

— Ma foi ! s'il rôtit, ce sera très bien fait !

Alors, tout près de lui, il y eut un gémissement aigu et terrible comme le cri de quelqu'un qu'on assassine.

Gloriane était là.

Les bruits l'avaient éveillée; elle aussi, elle était venue vers la fenêtre, avait vu, entendu, compris.

— Eh bien! oui, dit Brascassou, il brûle; quel mal ça te fait-il, à toi? ça devrait t'être agréable, au contraire.

— Misérable ! répondit Gloriane.

Et, se jetant vers une armoire, elle en tira une robe, un manteau, avec les mouvements violents d'un chat-tigre qui agripperait et secouerait des étoffes.

— Hein! que veux-tu faire?

— Laisse-moi!

— Où veux-tu aller?

— Que t'importe !

— Tu resteras ici !

Il lui arrachâtes vêtements, qui se déchirèrent, courut à la porte pour barrer le passage.

Mais elle, grinçant des dents, des pleurs de

FREDERICK ET GLORIANE 313

rago aux yeux, une sueur rouge aux pommettes, effrayante :

— Tu vas me laisser passer!

— Non !

— Ah î prends garde !

— Recouche-toi ou je te roue de coups!

Elle éclata de rire, comme une folle, se précipita sur le petit homme, l'empoigna par la gorge et le serra si fort qu'il blêmit, tira la langue, râla, défaillit, tomba, morl peutêtre.

Elle le repoussa d'un coup de pied robuste comme une ruade de cavale, reprit la robe, le manteau, s'en enveloppa, ouvrit la porte, s'enfuit.

Quand elle fut dans la rue, elle courut parmi la foule, la devança, tous ses cheveux volant derrière elle. On regardait cette femme; on se demandait si ce n'était pas une aliénée échappée de quelque hospice. Elle courait toujours, bousculant, traversant les groupes; parfois elle s'arrêtait, essoufflée, et, alors, elle poussait un long cri déchirant, à la fois plaintif et dur, bestial, pareil à celui d'un chien qui a peur et qui aboie, la nuit.

Enfin elle arriva, dans un flot de populaire, sur la place du palais emcombrée d'une multitude compacte.

Ce que vit Gloriane était terrible et beau.

Toute une aile de la Résidence, comme une grange incendiée qu'attise la rafale flambait sous le ciel clair où la fumée se peletonnait en gros nuages blancs; et, la façade s'étant écroulée dans un immense fracas de pierres et de braises, que suivit un ruissellement d'eau, ce n'étaient plus des bâtisses qui brûlaient, mais les hautes herbes d'une plaine, et les roseaux d'une rive, et, avec ses troncs de rubis et ses feuilles d'émeraudes, toute une foret où voletaient encore de merveilleux oiseaux. Dans les fantasmagories de la flamme, le paysage, en se consumant, prenait des aspects inconnus, avec des lointains de chimère et de féerie, apparaissait prodigieux : le feu était la rampe de ce décor. L'esprit troublé par la singularité du spectacle et par le souvenir des discours que l'on tenait sur l'habitation du roi, le peuple croyait assister à l'anéantissement lumineux d'un paradis, à l'incendie d'un rêve. Et voici que de l'énorme flamboiement où. s'écroulaient des chênes écartâtes, oij se tordaient des cascatelles de perles, un cygne, les ailes grandes ouvertes, émergea, et comme une âme qui s'envole, traversâtes fumées, s'éleva, diminua, disparut dans les clartés azurées du ciell

Un instant immobilisée par la stupéfaction et

FREDERICK ET GLORIANE 315

la peur, Gloriane se jeta en avant, furieuse, insensée, criant : « Frederick! »

Elle dut s'arrêter; une ligne de soldats, le sabre nu, défendait l'approche de la Résidence.

C'était affreux! Quoi ! Frederick était là, dans ces flammes, et elle ne pouvait pas s'élancer, l'en arracher, ou y mourir avec lui, en l'embrassant, oh ! en l'embrassant. Elle se tordait les bras, se mordait les cheveux, éclatait en rauques sanglots.

A ce moment, du porche qui s'ouvrait à droite dans la partie de l'édifice que l'incendie n'avait pas atteinte, sortit à la hâte une troupe d'hommes et des femmes. La Frascuèla eut une rapide espérance! Le roi se trouvait peut-être parmi ces gens qui s'échappaient, qui étaient sauvés.

La foule s'écarta respectueusement pour livrer passage aux nouveaux venus ; c'étaient donc de grands personnages. Ah! certainement, le roi était là, hors de danger. Elle se précipita vers le groupe, ne reconnut personne, aperçut enfin le prince Flédro-Schèmyl ; elle le prit par le bras et l'entraîna violemment.

— Le roi est avec vous ?

— Gloriane ! Que faites-vous ici?

— Ah ! répondez. Le roi est-il avec vous ?

— Non.

— Perdu! Perdu! et vous fuyez! sans essayer...!

Gloriane sanglotait encore, ûiais de joie, maintenant.

— Où est-il?

— On ne sait pas. Après avoir mis le feu à la Résidence...

— C'est lui qui a mis le feu?

— On le suppose. Avec l'aide de Karl.

Pourquoi ?

— Parce qu'il est fou ! dit le prince en haussant les épaules; et, à ce qu'on raconte, cet incendie n'est que la moindre de ses extravagances.

— Qu'a-t-il donc fait?

— Il y a trois jours, Karl l'a trouvé tout sanglant sur le tapis de la chambre, évanoui, tenant un rasoir dans la main droite.

— Il avait voulu se tuer ?

— Pis encore. Se mutiler. Et il y avait réussi.

— Non, non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible! Mais enfin, il faut le chercher, * le retrouver. Qui sait ce qu'il a imaginé encore ! On est bien sûr qu'il a quitté le palais?

— Le castellan l'a vu sortir à cheval.

— Seul?

— Avec Karl.

FREDERICK ET GLORIANE 317

— Oh ! OÙ peut-il être 1 Où peut-il être ? dit Gloriane, les poings aux dents.

Le prince paraissait réfléchir profondément. Enfin, il reprit, plus bas :

— Je crois qu'il est parti pour Oberammergau.

— Pour Oberanimergau?

— Oui. 11 y est déjn allé, furlivement, la semaine dernière. Il peut y être retourné.

— Si vous supposez cela, pourquoi ne l'avezvous pas dit à la reine, aux princes?

— Parce que je ne veux plus me mêler de ces choses, où je me suis déjà trop compromis! parce que je suis bien résolu à laisser cette famille d'insensés se tirer d'affaire à sa fantaisie ! Eh! parbleu! le roi de Thuringe n'est pas le seul souverain dont je suis le chambellan. Savez-vous où je vais en ce moment? A l'hôtel, pour faire ma malle, et dans quelques heures par le traiu express, je quitte Nonnenbourg. Adieu. Quant à ce que je viens de dire, — par une dernière étourderie, — usez-en comme il vous plaira; je m'en lave les mains.

— Lâche! dit Gloriane.

— Oui, dit le prince Flédro-Schèmil.

Et il s'en alla en haussant les épaules. Alors Gloriane songea pendant quelques instants. Puis sans même jeter un dernier regard

sur l'incendie qui redoublait de fureur, elle s'éloigna à son tour, fendant rudement la foule. Dans la Johann- Joseph-Strasse, un fiacre passait. Elle fit un signe au cocher qui arrêta ses chevaux.

— Je vais à Oberammergau, dit-elle.

Le cocher la regarda, stupéfait.

Comme elle prononçait assez mal l'allemand, elle craignit qu'il ne l'eût pas comprise; elle dit plus lentement :

— Conduisez-moi à Oberammergau.

— Mais c'est impossible !

— Pourquoi ?

— Parce qu'il y a seize heures de voyage, sur un chemin de montagne! Je tuerais mes chevaux.

— Je vous paierai seize florins l'heure.

— Oh I dit le cocher ébloui.

Il ajouta :

— Vous savez que vous serez obligée de faire à pied le dernier tiers du chemin ?

— A pied ?

— Oui. Les voitures ne peuvent pas descendre la côte.

— N'importe.

— El vous avez dit « seize florins » l'heure?

— Vingt, si vous marchez vite.

— Montez.

FREDERICK ET GLORIANE 319

Elle se jeta dans la voiture et le cocher fouetta ses bêtes, qui partirent au grand trot. Les rues étaient désertes, mornes; on entendait au loin Fimniense brouhaha de la multitude et de grands craquements. Tout à coup, une énorme explosion de flammes jaillit vers le ciel, parmi un redoublement de fracas, et les toits des maisons basses et les façades, un instant, furent toutes rouges.

Le lendemain, un peu avant le coucher du soleil, des paysans et des pâtres étaient réunis en foule dans la vallée d'Oberammergau; assis sur des bancs de bois, agenouillés dans l'herbe, ils considéraient un vaste théâtre oi^i revivait la Jérusalem antique; et, au delà, se dressait sous le ciel la colline du Golgotha.

Le spectacle n'avait pas encore commencé; l'assemblée chnchotait dans des remuements confus. Beaucoup de gens ne comprenaient pas pourquoi le Mystère de la Passion était célébré plusieurs années avant l'époque ordinaire, ni pourquoi, des quatre parties qui composent le drame sacré, une seule, la dernière, serait représentée aujourd'hui. Mais d'autres personnes expliquaient à voix basse que ce renversement des coutumes résultait d'une volonté toutepuissante, d'un caprice royal; que des émissaires él aient venus récemment de Nonnenbourg pour s'entendre avec les organisateurs

FREDERICK ET GLORIANE 321

habituels de la fête religieuse, et que ceux-ci avaient dû se conformer aux instructions reçues; les mêmes personnes ajoutaient que, ce jour-là, le personnage du Christ et celui du soldat romain qui perce d'une lance le fiance du Crucifié, seraient remplis par deux acteurs nouveaux, inconnus : ces paroles répandaient parmi la foule un étonnement mêlé d'impatience, qui ressemblait à de l'anxiété.

Cependant, sur la place publique de Sion,des juifs, des soldats romains, levant l'Aigle, et des femmes, et des docteurs de la loi reconnaissables à leur bonnet carré, se ruèrent en tumulte, poussant un pâle jeune homme tout vêtu de lin blanc; le spectacle commençait; et voici ce que les spectateurs virent et entendirent :

Les soldats du gouverneur emmenaient Jésus, et toute la cohorte s'assembla autour de lui.

Et, l'ayant dépouillé, ils le couvrirent d'un manteau d'écarlate.

Mais, ayant tressé une couronne d'épines, ils la lui mirent sur la tête, avec un roseau dans la main droite; et, fléchissant le genou devant lui, ils le raillaient, disant : « Salut, roi des Juifs. »

Et, crachant sur lui, ils prenaient le roseau et lui en frappaient la tête.

Après s'être ainsi moqués de lui, ils lui ôtèrent le manteau, lui remirent ses vêtements et l'emmenèrent pour le crucifier.

Or, il était suivi par une grande foule de peuples et de femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient.

Mais Jésus, se retournant vers elles, leur dit :

(( Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants.

« Car il viendra des jours où il sera dit : Heureuses les stériles, et les entrailles qui n'ont point enfanté, et les mamelles qui n'ont point allaité. »

On conduisait avec lui deux malfaiteurs pour les faire mourir.

Et quand ils furent arrivés au lieu appelé Calvaire, ils le crucifièrent, et les malfaiteurs aussi, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche.

Et il y avait au-dessus de sa tête, en grec, en latin et en hébreu, cette inscription : « Celui-ci est le roi des Juifs. »

Les pâtres et les paysans de la haute Thuringe, palpitants, éperdus, dévoraient du regard le théâtre, la colline et le pâle supplicié ! Plus d'un se tourna vers son voisin, en disant : « Oh ! quel est donc ce jeune homme qui représente le roi Jésus? » Mais la légende continuait

FREDERICK ET GLORIANE 323

de dérouler ses religieux mystères, et voici ce qu'ils virent et entendirent encore :

Sachant que tout était accompli, Jésus dit : « J'ai soif! »

Et il y avait là un vase plein de vinaigre. Ils emplirent de vinaigre une éponge, et, l'entourant d'hysope, ils la présentèrent à sa bouche.

Et Jésus, ayant pris le vinaigre, dit : u Tout est accompli. » Et baissant la tête, il rendit l'esprit.

Or, de peur que les corps ne demeurassent en croix durant le Sabbat, car on était au jour de la Préparation, et ce jour de Sabbat était grand, les Juifs prièrent Pilate qu'on leur rompit les jambes et qu'on les enlevât de là.

Les soldats vinrent donc et rompirent les jambes au premier et à l'autre qui avait été crucifié avec lui.

Puis, étant venus à Jésus, et voyant qu'il était déjà mort, ils ne lui rompirent point les jambes.

Mais un des soldats lui perça le côté avec une lance et aussitôt il en coula du sang...

Alors, tous les spectateurs du drame auguste se dressèrent dans l'épouvante ! car, de la bouche du martyr, il était sorti un râle déchi. rant, un effroyable cri d'agonie ! et, en même

temps, la tète de Jésus, un instant redressée, retomba lourdement. Oh! cette clameur et ce geste étaient tels que l'art d'aucun acteur n'aurait pu les imiter ! Quoi ! tout ceci n'était donc pas un jeu? le soldat romain avait vraiment enfoncé la lance dans le flanc du crucifié ! Un homme venait de mourir véritablement? De tous côtés, sur le théâtre, sur la colline et dans la plaine, s'était fait un sinistre silence, et tous les yeux agrandis par TelTroi considéraient le jeune homme expiré qui se détachait si pâle sur la gloire flamboyante du couchant... quand une femme qui venait du village, traversa, échevelée, la foule, escalada la scène, grimpa la colline ! Et on l'entendit crier : a Frederick ! » et encore : « Ah ! il est mort ! » Et elle tomba à genoux, et toute pantelante, elle embrassait le gibet sous ses énormes cheveux roux où s'égouttait le sang du cadavre.

C'est ainsi que mourut sur la croix, ayant Gloriane Gloriani pour Marie-Magdeleine, Frederick II, roi de Thuringe, qu'on nomme aussi le Roi Vierge.

Page 1