‹ Le roi viergeChapitre 5 sur 6 · Î.F ROT VIERGE · texte numérisé non relu

Î.F ROT VIERGE

du trône, revint sur-le-champ à Nonnenbourg.

Le gouverneur ajouta :

— Votre Altesse trouvera bon, je pense, de partir dès demain?

Frederick resta muet. Avait-il entendu? Il baissa la tête, dans un accablement profond. La maladie de son père, la folie de son frère aîné, — deux sombres événements; c'était cette double douleur, sans doute, qui lui courbait le front. Quand M. de Storckhaus eut demandé : « Dois-je donner des ordres pour le départ? » le prince ne répondit que par un geste vague, ennuyé, comme pour dire : « Eh! que sais-je? attendez, rien ne presse », et il rentra silencieusement dans le château.

Il s'enferma dans sa chambre. La nuit, plus noire à cause de l'épaisseur des rideaux, tapissait de ténèbres les murs froids de la salle, prolongeait dans les angles de sinistres lointains. Il se mit à rôder autour de la table, ainsi qu'il le faisait jadis, le cou ployé, les bras ballants. Parfois il s'arrêtait, avec un frisson brusque, comme si tout à coup, dans l'obscurité de la chambre ou dans celle de sa pensée, il s'était rencontré face à face avec quelque ideuse apparition. Puis, machinalement, pareil à un automate de qui on aurait remonté le ressort, il poursuivait sa mélancolique ronde.

Dans quel cercle de mornes rêveries son esprit, comme son corps, tournait-il?

Derrière la porte d'entrée, il se fit un petit bruit. Fre'de'rick eut peur. Il devinait que c'était Lisi qui était là. Inquiète de lui, à cause de l'air brutal qu'il avait eu, le croyant malade peut-être, elle venait s'informer, lui dire : u Dormez bien, mon Fried! » Il ne se souvenait plus s'il avait poussé le verrou. Elle allait sans doute entrer vivement, avec son rire, une lampe à la main. A l'idée de cette lumière et de cette joie qui surgiraient là, devant lui, Frederick, tout tremblant, se ramassait sur lui-même, comme un enfant qui se fait petit quand on lui parle d'un monstre qui va venir le prendre. Mais Lisi n'entra point, soit qu'elle n'eût pas osé, soit que la porte fût close en effet. Un glissement fuyant d'étoffe sur les pierres.

Frederick, respirant comme après un danger, reprit sa marche circulaire.

Les heures passaient. Personne ne devait plus être éveillé à Lilienbourg. Il y avait dans l'ombre et le silence du sommeil répandu. L'horloge d'une église sonna onze coups, lentement.

Alors Frederick marcha vers la porte, l'ouvrit et se mit à descendre, à tâtons, l'escalier tournant.

Une bouffée d'air frais lui sauta au visage.

lui passa dans les cheveux; il enlrait dans la vieille cour (riionneur don! Lisi avait fait un poulailler. Dans la clartf' que versaient les ('toiles, les sombres grimpaisons des lierres escaladaient les ruines pâles; çà et là, sur des branches d'arbres fruitiers et dans des fentes de murailles, des bruits de plumes qui s'ébouriffent, des éveils de roucoulements.

Frederick poussa une barrière à claire-voie. 11 était dans l'écurie. 11 flatta de la main un cheval du Tyrol, tout blanc, qui hennit en secouant sa crinière. 11 le sella rapidement, revint dans la cour qu'il traversa en tirant la bète par la bride ; puis, violemment, il monta en selle, et, serrant les genoux, levant les rênes, précipita sa monture épouvantée sur la descente roide de la côte, dans un tourbillon de poussière et d'éboulements pierreux ; la blanche crinière envolée du cheval était dans les ténèbres comme l'écume d'un torrent.

Où allait Frederick? 11 ne savait pas, il fuyait.

Il fuyait Lisi, el ce château détesté oii il avait été en proie aux rêves menteurs, et ces bois où pulluhiient les humains et les bêtes; il s'évadait de la vie qu'il avait vécue jusqu'à ce jour; il fuyait surtout Nonnenbourg, où on voulait le ramener, où on voulait qu'il fût roi!

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Roi ! lui ! roi des hommes et des femmes ! Non seulement il faudrait qu'il restât parmi ceux qui se vautrent dans la bassesse des sens, mais il faudrait qu'il fût leur chef! 11 serait l'un des maitres de cette humanité qui lui apparaissait désormais comme un grouillement obscène de fornicateurs et de prostituées 1 Ou prétendait faire de lui le bouc de ce troupeau, le taureau de cette étable, l'étalon de ce haras ! Qu'était-ce qu'un roi ? Le ruffien couronné d'une immense maison publique. Il fuyait, plein de dégoût.

Son cheval s'abattit. Frederick roula dans les ]>ierres, se redressa, les mains sanglantes, regarda autour de lui. Il ne reconnut pas le lieu où il se trouvait. C'était un étroit sentier, entre des sapins, au flanc d'une montagne; jamais, dans ses courses, il n'était venu ici. Il s'approcha du cheval qui, étendu sur le sol dur, soufflait stupidement. Il voulut le forcer à se relever; la hôte, harrassée, demeura inerte, et geignit. Il y avait donc bien des heures que Frederick avait quitté Lilienbourg? Il avait donc fait beaucoup de chemin déjà? Pourtant c'était la nuit encore ; les branches sombres de la sapinière, hérissées entre les roches, semblaient de grands gestes noirs qui empêchent de passer.

Brisé, il s'assit sur une pierre, les bras abandonnés, la tète penchante. Il ne pensait peut-être

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plus, sinon très vaguement. Les yeux à demi clos, il se sentait Tàme bercée dans un va-et-vient de douloureuses rêveries; et, lentement, ainsi qu'on enfonce dans du sable, il glissa dans le sommeil.

Quand il s'éveilla, le grand jour allumait le ciel, et, sur la cime, dans le clair espace, les arbres tout remu(% d'oiseaux en querelle éparpillaient des étincelles de rosée.

Après un regard incertain sur les choses environnantes, il se souvint tout à coup! Oh! la fille et le garçon sous la voûte de roseaux, et l'humanité entière pareille à ces deux brutes ! Il courut à son cheval qui, s'étant relevé enfin, broutait la mousse rase du rocher. Plus loin, être plus loin, c'était ce qu'il .fallait, avant tout! Mais le pied dans Tétrier, Frédéric ne sauta pas en selle. Pour s'échapper de la vie, où irait-il? où se cacherait-il, pour se dérober au trône? Certes, il lui serait impossible de séjourner parmi les ordures de la réalité; mais comment, étant homme par la forme sinon par l'âme, répudier la promiscuité humaine? L'alouette, qui s'est un instant posée sur un tas de fumier, bat de l'aile et s'envole; les vers y séjournent, con-r tents. Pourrait-il s'envoler, lui, ver aussi, sans aile? Est-ce que le ciel existe pour ceux qui sont destinés à ramper? Ainsi, pas un refuge

hors du mode? Hélas! toute évasion impossible?

Un bruit confus monta vers lui, d'une profondeur lointaine; on eût dit le brouhaha violent d'une foule, dispersé, atténué en un murmure vague; et, par instants, un cri dur, cri de colère et de menace, fendait l'air avec la brusquerie d'un déchirement.

Frederick grimpa sur un rocher, en s'accrochant aux branches des sapins, et baissa les yeux vers la vallée resplendissante de soleil.

Il poussa un cri ! Et, à présent, les bras au ciel, la bouche grande ouverte, les yeux écarqiïillés, il était immobile.

Là-bas, très loin, les maisons d'une ville étrange fuyaient dans l'éloignement des rues : hors de la cité, sur une colline peu haute, tout hérissée d'éclairs de lances et de lueurs de casques, se mouvait, criard et tumultueux, un immense entassement de populace bigarrée, et, dans la fureur des clameurs, mille gestes aux longues manches se levaient vers une grande croix, toute dorée de lumière, où un homme était attaché, la tète penchant vers l'épaule! A deux autres croix, plus basses, l'une à droite, l'autre à gauche, il y avait deux autres hommes.

Que voulait dire ceci? Qu'était-ce? Une vision, ou un songe? Frederick devenait-il fou? ou bien après avoir cru, dans un rêve, qu'il s'éveil-

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lait, était-il endormi encore? Non. Ses yeux étaient bienouverls. Aucun égarement dans son esprit. Oh ! certainement, il n'était pas la dupe (Pune illusion. En étendant la main, il sentait la dureté des rocs ; il entendait derrière lui les mâchoires de son cheval brouter l'herbe et les mousses.

Il regardait toujours, d'autant plus stupéfait que, maintenant, grâce à une intensité formidable d'attention, ayant toute sa volonté dans ses yeux, il distinguait mieux les choses à travers les brumes ensoleillées du lointain.

Les vêtements du peuple ressemblaient à ceux que l'on voit dans les gravures des vieilles Bibles et des anciens Evangiles; au-dessus de longs manteaux se hérissaient des coifTures de cuivre, ayant la forme d'un croissant; il y avait çà et là des bonnets noirs carrés ; sous des étendards que surmontaient des Aigles, des personnages à cheval portaient l'habit des légionnaires de Rome.

Un homme sortit de la foule et, s'approchant de celui qui était supplicié sur la plus grande croix, il ('leva une longue lance peut-être, ou un roseau, que terminait une rondeur. « Oh ! pensa Frederick, l'éponge de vinaigre aux lèvres de Jésus! » Et tandis que s'exaspérait, en gestes et en cris, la fureur de la foule, tandis que, siu' le

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bois du gibot, s'abandonnait, commo apn's la supJvnK' trans«\ la form<* lonî^no du pàlo martyrisa, une femnio agenouillHO, (-perdue, la poitrine sans doute secouée de sanglots, embrassait le poteau delà croix sous Tenveloppement «*pars de ses cheveux où s'allumait le soleil.

Tout ceci, quoique réel, était hors du possible. Par quelle rencontre inconcevable de hasards, ou plutôt par quel miracle, une colline des Alpes thuringieunes était-elle le Calvaire? Jérusalem, ici? La légende, visible et palpable? La chimère, vraie? Le passé, actuel? Contre cette résurrection prodigieuse des heures et des choses, un esprit ferme se fût révolté; à l'évidence, il eût opposé la négation; il aurait cru à sa propre folie plutôt qu'au bouleversement des éternelles lois; ou bien, maître de lui, et patient, il eût cherché l'explication du mystère, aurait poursuivi, il travers l'impossible, le plausible. Mais lame de Frederick était facile aux rêveries. La rancœur de ce qui existe prédispose à admettre ce qui ne saurait exister. Plein d'une religieuse stupéfaction, il tomba sur les genoux, et, fermant ses yeux éblouis en même temps que s'ouvrait son âme extasiée, il se mit en oraison.

Il ne comprenait, il ne voulait comprendre qu'une chose : une réponse lui était donnée. Il avait demandé: « Oùfuirla vie?» Jésus s'offrait.

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conimo pour dire : « En moi ! » Aux hésitations désespérées d'un homme, le Dieu confrontait son exemple; lui aussi, le fils d'une vierge, il méprisait la chair; et son royaume n'était pas de ce monde. Avec des prières d'enfant et des élans de jeune homme, Frederick projetait tout son cœur vers la divinité fraternelle! Gomme elle il traverserait le lieu et le temps, sans se souiller aux choses; il haïrait son corps, le materait, le vaincrait, et s'en dépouillerait enfin comme d'un haillon sordide, plein de poux, qui voile et gène la pure nudité de l'àme. L'esprit du mal pouvait l'emporter sur la montagne et lui offrir toutes les gloires de la terre ; il n'aspirait qu'aux chastes délices du ciel. Il irait par les chemins, mendiant sans asile, disant des paraboles aux pauvres et aux désespérés, puis, peut-être, par la cruauté secourable des hommes il pleurerait un soir, au jardin des Oliviers, les larmes qui lavent toutes les souillures, et il agoniserait sur le bois de quelque gibet, douloureusement et délicieusement, comme son Dieu, comme son Dieu!

Quand il rouvrit les paupières, l'antique drame renouvelé s'achevait sur la colline; Frederick vit la lance du soldat percer le flanc du loi des Juifs, et, comme s'il eût été frappé lui-môme, il sentait tout son cœur lui ruisseler de la poi-

trine en volupluoiix sanglots d'amour ot de pardon.

Il se redressa violemment, et sautant de la roche, se précipita sur la pente. Il voulait voir de plus près, toucher, adorer le divin cadavre. Comme Marie-Madeleine, et Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des Jils de Zébédée, il baiserait les pieds de Jésus, et, la nuit venue, le mettrait au tombeau! Il courait entre les fûts de la sapinière, parmi les roulements des cailloux et l'envolement des sables. Maintenant, l'élévation des terrains lui cachait la vallée. 11 s'élançait éperdument, ne reprenant pas haleine. Il se déchirait aux branches, glissait sur les mousses, tombait, se relevait, se précipitait de nouveau. Combien de temps dura cette descente furieuse? Des minutes ou des heures? Il ne s'en est jamais souvenu.

Tout à coup, après un dernier bond, il se trouva hors de la foret, dans la joyeuse rue vivante d'un village allemand, où, devant des maisons de bois aux balcons sculptés, des hommes chantaient en chœur en heurtant de grandes cruches neigeuses de mousse, où de jeunes paysannes, rieuses et parées, s'en venaient de la plaine, en groupe, et se tenant par la main.

Il s'arrêta, épouvanté de voir ces maisons,

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ceslniveurs, ces passantes en fête — toute cette vie pareille à ce qu'il ('tait accoutumé de voir.

Quélait-il arrivé? (Juel nouveau miracle avait transformé les êtres et les choses? Où étaient la populace bigarrée entrevue du haut de la montagne, et les coiffures aux croissants de cuivre, et les bonnets carrés, et les étendards des légionnaires?

Une vieille femme, occupée sur le pas de sa porte à plumer une poule, se tourna vers Frederick, et lui dit.

— Loué soit le Seigneur! Vous avez dû bien courir, mon jeune monsieur, car vous êtes tout essoufflé. C'est égal, vous arrivez trop tard.

— Trop tard? répéta-t-il, comme hébété.

— Oui, trop tard. Voyez, tout le monde revient. C'est fini.

— Fini? Quoi?"

— La Passion.

— Où donc suis-je?

— Vous ne le savez pas? A Oberammergau, mon jeune monsieur.

Il baissa la tête, vaincu. Une fois de plus il voyait Fenvers du rcve. Le seul nom de cette bourgade, qu'il connaissait bien, avait sulTi à lui révéler l'absurdité de sa nouvelle chimère.

Oberammergau, dans un pli verdoyant des Alpes thuringiennes, avec ses chalets ouvragés,

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peints çà et là de Jésus parmi les docteurs et de Fuites en Ejjypte, est un petit village où des paysans qui sont des artistes sculptent dans le buis et le frêne des Josephs, des vierges Marie, et des Napoléons premiers jolis comme des joujoux; et ces paysans sont aussi de religieux acteurs qui représentent, tons les dix ans, sur un théâtre ayant le vrai azur pour bandes d'air t't pour toile de fond les pentes dos collines, un drame intitulé: le Jeu de la Passion.

Il y avait une fois — c'était dans des temps très anciens — un homme qui allait, pour de l'argent, faucher les herbes dans les pri's et battre le blé dans les granges. 11 avait nom Gaspar, ainsi que l'un des rois Mages, bien qu'il ne fleurât ni l'encens ni la myrrhe, et qu'il n'adorât d'autre étoile que la lan'erne du cabaret, lue fois qu'il était saoul de bière et de cidre, il s'en retournait d'Eschenlohe, oii on l'avait loué pour la moisson, à Oberammergau où il avait sa femme et ses enfants. Soit que la bière eût été de mauvaise qualité, soit que le cidre eût été fait avec des pommes trop vertes, il se sentit fort incommodé durant le chemin» et en arrivant il trépassa, non sans faire d'assez laides grimaces. De cette mort rapide, et des grimaces aussi, on conclut qu'il avait pris la peste et qu'il Favait apportée dans le village. De

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fait, quatre-vingt-cinq personnes, — cent neuf, affirment d'autres récits, — périrent misérablement en trente-cinq ou trente-sept journées, et ce qui mit le comble à l'épouvante, c'est que le capellan mourut lui-même, après avoir mangé l'bostie, comme si la peste eût été dedans. N'ayant plus de prêtre dans leur voisinage, les plus sensés de l'endroit jugèrent bon de s'adresser à Dieu, directement. En conséquence, six jeunes filles et douze jeunes garçons, les plus beaux qu'on pût trouver, firent vœu de représenter tous les dix ans la Passion de notre seigneur Jésus-Christ, aussi parfaitement qu'il se pourrait faire. Il faut croire que le bon Dieu prend plaisir à voir la comédie, car, depuis le jour où le V(X'u fut juré, aucune personne ne mourut de la peste à Oberommergau ; et môme un très vieil une, qui était assez mal en point, non à cause de la peste qui ne s'attaquait qu'aux personnes parlantes, mais à cause de son grand âge, reprit tout à coup force et belle humeur pour avoir brouté l'herbe de la vallée où l'on avait décidé que le Jeu serait joué.

A travers les siècles, la pieuse coutume persévéra obstinément; et tandis que se fondaient ou s'écroulaient les empires, tandis que l'embrassement furieux des peuples ensanglantait les plaines, — à l'heure même où l'Aile-

magne comQiença d'epelorla v«'rit(' sous le doigt de Luther — les montagnards d'Oberammergau célébraient, dans leur candeur fidèle, la légende rédemptrice ; révangélique Jérusalem, comme une oasis mystérieuse de prière et de foi, s'abritait dans un pli de vallon. Même l'irréligion moderne n'a pas pénétré dans celte espèce de théâtre claustral ; d'âge en âge, les traditions dévotes, y ont été conservées, sans s'altérer jamais. Chaque rôle de la tragédie sacrée est transmis, comme un héritage, dans la même famille ; on montre avec respect au voyageur le chalet où ont toujours habité les Jésus, et celui où sont nées toutes les saintes vierges ; peut-être une df^faveur s'attache-t-elle à la race des Judas; Gaïphe doit inspirer peu de conliance dans les relations ordinaires de la vie; on conseille aux jeunes gens de baisser les yeux quand Marie- Madeleine passe sous l'or embrasé de ses cheveux; jamais Ponce-Pilate ne sera choisi pour juge dans le district.

Grâce à cette parfaite bonne foi, grâce à l'identification en quelque sorte séculaire, et jamais interrompue, des acteurs avec les personnages — une fois on aima mieux retarder la représentation décennale que de donner une doublure à Jésus-Christ qui avait été condamné à deux mois de prison pour délit de braconnage — ces

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paysans, ces montagnards sont devenus de prodigieux comédiens, ou plutôt ils ne sont plus des comédiens en eiï'et : ils sont les êtres mômes qu'ils représentent, et ils atteignent, à force de manquer d'art, à une intensité d'expression qui fait rêver les artistes. De là une grande affluence de gens de toute sorte, quand vient l'époque longtemps attendue oii doit être célébré le Mystère ; et les habitants d'Oberammergau tirent un double profit du jeu de la Passion : s'ils y font leur salut — ce qui est très agréable, sans doute, — ils y font en même temps leur fortune, — ce qui n'est pas absolument pénible. Pendant les quatre jours de la représentation, Jésus gagne plus de tlorins à porter la couronne d'épines que, durant dix années, à sculpter et à peinturer des saintes en manteaux bleus, des éléphants, des chamois et des ours ou de petits Napoléons premiers.

Frederick, consterné, ne bougeait point dans la rue dû village en fête. Il s'aperçut que les buveurs le considéraient avec curiosité, que les filles rôdaient autour de lui et le montraient cTu doigt. Une rougeur lui vint aux pommettes; il se retira, timidement, rasant les murailles.

11 se garda bien d'aller du côté de la plaine 011 le Jeu avait été célébré ; il ne voulait pas voir de près la réalité de sa chimère; du moins

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il garderait intact le souvenir de rillusion.

En sortant du village, il suivit une venelle d'aubépines, puis se mit à errer dans une prairie, selon les caprices d'un petit sentier qui va, revient, s'éloigne encore avec l'air de ne pas savoir son chemin.

Peu à peu, Frederick sentit diminuer sa tristesse. Après les premières amertunes de la déception, il songeait moins douloureusement. Ses résolutions pouvaient ne pas s'évanouir avec le miracle qui les avait fait naître ; le temps n'était plus sans doute où Dieu descendit parmi les hommes pour les retirer du péché, mais il n'est pas d'heure dans Téternité où les hommes ne puissent s'élever à Dieu! Il devait rendre grâce au hasard providentiel qui s'était servi d'un mensonge pour le conduire à la vérité. Oui, le sort en est jelé ! il fuirait à jamais la vie turbulente et sale dans la paix de la religion, dans les pures délices de l'amour divin. N'avait-il pas le droit de s'évader du monde ? qui donc avait besoin de lui sur la terre? Le trône où il refusait de s'asseoir ne resterait pas vide ; la famille des Mittelsbach était nombreuse et ambitieuse ; l'un de ses oncles ou de ses cousins, sinon son frère, séjournerait royalement dans la Résidence de Nonnenbourg, pendant que lui, paisible, il vivrait à l'écart,

dans quelque creux de roche, pareil aux antiques ermites, mangeant les herbes et les racines, buvant l'eau que pleurent les pierres, ou pendant qu'il attendrait l'heure de la mort bienvenue au fond de quelque monastère où rien de l'humanité ne pénètre : déjà, dans le lointain mystérieux de sa penséee, il se voyait en longue robe de bure blanche, les mains croisées sur la poitrine, passer mélancoliquement sous les arceaux silencieux du cloître.

Le soir était venu pendant ces rêveries. Brisé par une longue course à cheval et par ses promenades errantes, n'ayant pris depuis la veille aucune nourriture, Fi'édérick retourna vers le village ; il voulait entrer à Tauberge, se faire servir un repas, se jeter sur un lit; le lendemain, il écrirait à la reine Thécla, pour l'informer de sa résolution, et se mettrait en quête du couvent oii il ferait son noviciat...

On riait, on buvait toujours dans l'unique rue d'Oberammergau ; entre les fenêtres illuminées de lanternes, des groupes de jeunes filles tournaient dans un envolementde rubans et de chansons; les cruches de bière, sonnant sur les tables, rhythmaient lourdement la légèreté des danses.

Ces bruits, cette joie importunaient Frederick; il regarda autour de lui, avec une sorte

d'anxiété, cherchant des yeux une hôtellerie. Des carrioles, une diligence, deux chaises de poste stationnaient devant une maison un peu plus grande que les autres ; l'auberge sans doute. Il poussa une étroite porte aux vitrages coloriés de pipes en croix et de chopes mousseuses ; mais il s'arrêta tout à coup, n'osant pas entrer. Il avait devant lui une assez vaste salle où beaucoup d'hommes et quelques femmes, — non pas des paysans et des paysannes, mais des hommes vêtus pour la plupart avec une rare élégance et des femmes très parées, — se tenaient assis autour d'une longue table et causaient à voix haute en levant par instant leurs verres où riait du Champagne; ce devaient être des gens venus des villes voisines pour assister au jeu du Mystère : la représentation finie, ils soupaient à l'auberge avant de se remettre en route.

Effarouché par une aussi nombreuse compagnie, Frederick allait se retirer ; il trouverait bien dans une autre partie du village quelque logis moins bruyant; déjà il tirait la porte lorsqu'il entendit son nom prononcé en même temps par plusieurs des personnes qui étaient là.

Oh ! il ne s'était pas trompé : on avait bien dit : « Frederick de Thuringe. » Pourquoi donc s'occupait-on de lui? Qu'en pensait-on? La curiosité triompha de l'appréhension, lise glissa

dans la salle, s'assit devant une petite table h côté de la porte, et, après avoir demandé à la servante une tranche de jambon et un verre de bière, il se mit à observer et à écouter les gens qui l'avaient nommé.

Regardé avec plus de soin, ce groupe d'étrangers, dans ce village, paraissait véritablement bizarre; leur élégance se compliquait de pittoresque, d'imprévu, d'exotique même : non, ces gens n'étaient point des bourgeois des cités prochaines, ni de riches campagnards; ils arrivaient sans doute de très loin, et de pays différents ; les habits des hommes, fracs noirs ou bleus, à boutons de métal, redingotes à brandebourgs, dolmans passementés, les toilettes des femmes, jupes trop courtes où traînées trop longues, corsages très décolletés ou très montants, à gilets comme ceux des amazones, à treillis comme ceux des Suissesses, révélaient des nationalités diverses ou une habitude de ne pas soumettre à la mode le caprice personnel, de défier l'usage par l'invention.

Dans les types, la diversité était analogue : quelques hommes, jeunes, aux longs cheveux à peine blonds qui leur coulaient sur les épaules en un fm ruissellement d'or blerne, montraient dans leur face pâle, émaciée, dans leurs prunelles d'azur presque sans couleur, ce je ne sais

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quoi d'affaibli, de déteint, qui distingue les fils de Textrême Nord; plusieurs visages bruns, aux tons chauds, dardant des regards vifs, avaient ces /yeux de Madrid ou de Naples, noirs et lumineux comme de l'ébène imbu de soleil ; la plupart, nés sans doute dans le centre de l'Europe, se distinguaient les uns des autres par ces dissemblances de traits moins saillantes, mais pourtant sensibles, que l'on remarque entre les races que le voisinage n'a pas unifiées. Et, parmi les femmes aussi, pales ou blanches, ou dorées. Allemandes dont l'œil rêve. Françaises ou Russes dont l'œil rit. Italiennes dont l'œil flamboie, il y avait de très visibles différences dans la façon d'être laide ou jolie. Si bien que ce rassemblement de personnes, dans cette salle d'auberge, sur un versant des Alpes thuringiennes, avait l'air de quelque congrès fantasque où toutes les nations de l'Europe se seraient fait représenter.

A vrai dire, il y avait quelque chose qui mettait un peu d'harmonie entre ces diversités de physionomie et de costumes; c'était une espèce d'abandon, de bonne humeur, de sansgéne, qui allait presque jusqu'au débraillé; les femmes, ne craignant pas de poser leurs fins coudes nus sur la table, riaient tout près des lèvres des hommes, avec un enjouement hardi.

OU ne se refusaient pas à quelque confidence chuchotée à Toreille; une toute jeune fille, décolletée comme si elle n'avait eu que sa chemise pour corsage, se renversait sur le dossier de sa chaise, en fumant une cigarette rose; et c'était un brouhaha de voix qui s'interrompent, de gestes mêlés où une blanche main dégantée s'abandonnait quelquefois sur l'épaule d'une redingote ou d'un dolman.

11 était aisé de voir pourtant que ce n'étaient là ni des libertins de profession, ni des filles; leur débraillé s'originalisait d'une délicatesse précieuse; gais sans doute, grossiers, non; la griserie n'est pas l'ivrognerie. Il restait, dans l'encanaillement joli des femmes, comme un air de cour encore, et un peu de cette hauteur dédaigneuse qui est la coquetterie de la chute; plus d'un homme, la cravate à demi défaite et les yeux allumés de Champagne, ne se départait pas d'une courtoisie très apparente, oii le sans-façon était une grâce de plus. Evidemment, tous ces convives, riches peut-être, nobles sans doute, des gens du monde, comme on dit, se connaissaient depuis fort longtemps, avaient l'habitude de se trouver ensemble — de si loin qu'ils fussent venus les uns vers les autres; et de cette habitude, qu'avait dû former un même genre de vie ou quelque commu-

nauté de pensées, était née enfin une camaraderie familière, excluant la morose étiquette. Quant à l'opinion que Ton pouvait prendre d'eux, ce n'était pas à Oberammergau qu'ils devaient s'en soucier; et il était probable qu'ailleurs môme ils ne s'en seraient pas inquiétés; soit qu'ils fussent d'un rang à imposer silence ou à dédaigner les parleurs, soit qu'ils tinssent peu de compte, en général, des railleries et des bavardages. Il y avait dans leur attitude je ne sais quel haussement d'épaules, et comme un air de dire : « Eh bien, oui, nous sommes ainsi, après? »

Frederick était grandement surpris. N'ayant jamais quitté, pendant bien des années, les ruines de Lilienbourg, il ne pouvait s'expliquer qui étaient ces gens-là : tout le monde les connaissait pourtant, et, d'un bout à l'autre de l'Allemagne, le moins bien informé des bavards de table d'hôte aurait pu fournir sur leur compte des renseignements très complets.

En réalité, un assemblage à la fois bohème ^t princier de dilettantes et d'artistes, que l'on voyait apparaître soudainement partout oii était annoncée quelque grande cérémonie littéraire ou musicale, — festival Goethe, festival Beethoven, — partout où devait avoir lieu la représentation d'un opéra de Hans Hammer, la pre-

mière exécution d'un concerto de Rubinstein. Ils accouraient, ceux-ci de Pologne, ceux-là de Hongrie, plusieurs de Suède, beaucoup de France, d'Italie, de Belgique, de Prusse, quelques-uns de Gonstantinople, — il en venait même du Japon; ils se rencontraient, sans étonnement, comme s'ils s'étaient donné rendez-vous, se serraient la main avec l'air de s'être vus la veille, et, logeant dans le même hôtel, dînant à la même table, traversant la ville dans des voitures qui se suivaient en file, se montrant au théâtre dans des loges voisines, nombreux, joyeux, bruyants, ils faisaient penser à quelque élégante tribu, naguère éparse, qui s'est tout à coup rejointe pour se reposer un jour ; ou bien à un grand vol d'oiseau venus des quatre coins du ciel, qui s'abat en tumulte sur un seul arbre de la forêt.

Aujourd'hui, ils étaient à Oberammergau, à cause du Jeu de la Passion; oii seraient-ils demain? Ils ne le savaient peut-être pas.

On reconnaissait parmi eux des magnats, assez semblables par l'uniforme aux hussards des parades foraines, qui jouaient de la flûte presque aussi bien qu'un musicien de bal public, et des pianistes plus décorés que des généraux, qui portaient l'habit noir avec une distinction de diplomate ; de grandes dames

quelque peu déclassées, se tenant assez mal, dont on voyait rarement les maris, et des comédiennes célèbres, se tenant bien, dont on ne voyait jamais les amants; des chambellans fort connus dans les coulisses, et des maîtres de chapelle fort considérés dans les cours; deux plantureuses comtesses, l'une moscovite, l'autre italienne, qui s'étaient ruinées toutes les deux pour le même ténor, et un contralto, étique, un signe trop noir au bord de la lèvre, qu'avait failli épouser de la main gauche l'unique héritier d'une famille régnante. De sorte qu'un peu d'abandonnement, de débraillé du côté des patriciens, et beaucoup de prétention à l'aristocratie, à la tenue, du côté des artistes, permettaient aux deux éléments du groupe de se juxtaposer, de se fondre, et, malgré la distance des rangs, les faisaient paraître de niveau.

Frederick remarqua, à l'un des bouts de la table, un homme déjà vieux, maigre, le buste long serré dans une redingote de prêtre ; hors du collet de l'habit, droit, malpropre, qui ne laissait pas voir de linge, sous des cheveux gris pendants, s'érigeait une face glabre et terreuse, ouvrant des yeux durs, ravinée de fortes rides et mamelonnée çà et là de grosses verrues où broussaillaient des poils. Cette laideur était forte, impérieuse, violente, avait l'air de

menacer; ou plutôt non, cette face n'était pas laide, elle était terrible : elle faisait songer à un Mirabeau moins enthousiaste, plus rigide, cruel, — à un Mirabeau qui serait un inquisiteur. Puis, soudain, elle devint tout autre. La rudesse des rides s'abandonnait dans un grand sourire indulgent, les yeux à demi fermés laissaient passer la caresse d'un long regard, la pente des cheveux avait une douceur infinie, presque plaintive, comme la chevelure d'un vieux Christ. Ce visage, naguère farouche et sinistre, s'épanouissait, tendrement religieux, divinement suave. Après un ériergumène, un apAtre. Saint Vincent de Paul après Torquemada. De très jeunes demoiselles, de très jeunes hommes, elles, les cheveux courts, eux, les cheveux longs, comme si les filles avaient voulu paraître des garçons et les garçons des filles, se tournaient, se penchaient vers ce rare personnage, le contemplaient, l'admiraient avec une ferveur de disciples en extase ; lui, serein et souriant, mâchant d'ailleurs un énorme cigare qui lui entrait dans la bouche presque jusqu'à la braise, il partageait entre ces enfants la caresse de son regard, et tendant vers eux les bras, il avait l'air de les bénir avec le rhythmique et lent mouvement patelin de ses deux mains très longues.

Brusquement, il eut une quinte de toux; il cracha son cigare mâché dans le verre de Champagne qui était devant lui, — non pas une flûte ni une coupe, mais un grand verre à pied. La liqueur du tabac mouillé se mêla vilainement au vin. Alors une des jeunes filles, — la plus jolie, seize ans, laissant voir sous la mousseline l'adolescence délicate de sa gorge, — s'élança, saisit le verre, en retira le cigare, et le mil passionnément dans son corsage, entre ses seins, triomphante! L'homme n'eut point l'air de trouver ceci très étrange ; il sourit plus indulgemment encore, et, avec un air de dire : « enfant ! » il donna, du revers de la main, deux petites tapes sur la joue de la jeune fille, toute rose de joie.

C'était l'abbé Glinck.

Jeune, il avait été pianiste et homme à bonnes fortunes ; il avait poiiss^^ la virtuosité digitale à un degré presque fantastique, et la fatuité personnelle jusqu'à dire à une ambassadrice qui venait de ramasser entre les deux pédales le mouchoir dont il avait essuyé ses doigts en sueur : « Vous pouvez le garder, madame ! » L'âge venant, et, avec lui, la lassitude des succès accoutumés, il s'était fait, d'interprète, créateur, et, de libertin, ecclésiastique. 11 n'avait pas renoncé absolument aux clavecins ni aux

alcôves ; mais il feignait de mépriser les virtuosités anciennes. Il était, en public, homme de génie et abbé. Un de ces abbés comme on en voit beaucoup à Rome, et qu'on appelle monsignori ; ces gens-là ont un pied chaussé de violet dans les sacristies ou dans les antichambres d'évêques, et l'autre, chaussé ou non, dans les boudoirs ou dans les loges de prime donne les bohèmes de l'Eglise. Son espèce de soutane, qu'il avait accommodée en une sorte de redingote, ne l'empêchait pas de se mêler à la foule parée des concerts, des spectacles, des fêtes ; même il avait pour les femmes trop décolletées des indulgences particulières. Suivi d'un long troupeau d'élèves, dont il était le berger, ou le bouc, il traversait à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, les somptueuses réceptions officielles, s'arrètant rarement pour laisser glisser, avec l'air dont on fait une aumône, la longueur de sa main gauche sur les touches d'un piano ; quelquefois — lorsque la reine ou l'empereur l'en priait — il consentait a diriger un orchestre ; mais il ne se servait pas du bâton; debout, son sourire de clémence aux lèvres, paisible., auguste, il commandait du regard son armée instrumentale, se bornait à lever et à baisser, de temps en temps, ses deux mains en mesure, dirigeait les symphonistes comme on bénit des ouailles.

En hiver, il acceptait volontiers Thospitalité — toujours accompagné de ses nombreux disciples — dans la résidence forestière de quelque magnat de Hongrie ; le matin, il disait la messe dans la chapelle seigneuriale ; le soir, il présidait les festins après les grandes chasses. Il se faisait présenter les chanoines et les évêques qui viennent se délasser, dans cette vie de château, des fatigues du sacerdoce. Adoré, adulé, il daignait se montrer doux, presque bonhomme quoique un peu grave, poussait la grandeur jusqu'à la familiarité. Mais parfois des incidents dérangeaient les plis de sa bénigne attitude. Une fois, au dessert, ayant trop bu de Champagne, une de ses élèves lui cria, Tarcheveque étant présent : « Tu sais, si tu vas encore, cette nuit, dans la chambre de Bella, je t'arrache les yeux! » Bella, c'était une autre élève, une nouvelle venue. L'apostrophe était brutale; l'archevêque eut le bon goût de ne pas entendre. Au surplus, l'abbé Glinck ne niait pas ces petites intimités nocturnes; il se bornait à ne pas les proclamer. Tout le monde savait, entre autres, aventures, qu'il avait manqué de cruauté — le mot a plusieurs sens — à l'égard d'une comtesse russe qui jouait du piano comme un séraphin de la harpe, avait l'air, même habillée en femme d'un petit garçon qui serait vilain, et fumait des

cigares de Venise qui auraient donné la nausée à un tambour-major. Un soir, à Rome, il Tavait trouvée dans sa chambre ; elle arrivait de Sarratoir ou des environs pour jouer à quatre mains avec Fabbé une symphonie de Beethoven. Comme elle s'était couchée en l'attendant et qu'elle se refusait à remettre sa robe, il n'osa pas la jeter à la porte, à cause du scandale. Gela se conçoit : un prêtre! Il la garda près de lui, très longtemps. Même il l'emmena dans ses aventures. Laide, oui, mais idolâtre, elle donnait avec un enthousiasme utile l'exemple des agenouillements et des baisements de mains ; un dieu a besoin de dévotes. Puis, c'était, elle aussi, une grande artiste ; et elle avait une façon d'être folle, tout à fait divertissante. Quand il voyageait en poste, elle sautait sur l'un des chevaux, habillée en postillon, faisait claquer son fouet sur le rhythme du dernier allégro du maître ! Comme elle était en argent comptant, — ayant vendu tout ce qu'elle possédait de forêts et de mines pour venir vivre auprès de l'abbé — elle recevait tous les jours un énorme bouquet de lilas blancs, expédié par M. Alphonse Karr, jardinier de Nice ; et l'abbé Glinck s'était accoutumé à trouver ce printemps de neige, chaque matin, sur son oreiller. Mais elle était moins blanche que ses fleurs, — en outre, ja-

louse, acariâtre, prompte aux querelles et aux soufflets ; quand les bouquets arrivèrent avec une re'gularité moins fidèle — soit que l'enthousiasme de la comtesse se fût ralenti, soit qu'elle fût ruini'e, — Tabbé lui conseilla d'aller donner des concerts en Amérique. Cependant, que devenait, parmi tous ces hasards, la ferveur religieuse du converti ? Il n'en parlait guère ; les autres ne s'en inquiétaient pas davantage; on supposait probablement qu'il la mettait tout entière dans ses messes et dans ses oratorios. Par bonheur, son talent était plus réel, sinon plus sincère, que sa dévotion. A force d'interpréter les maîtres, il parvint à s'assimiler leur âme. Un comédien peut se faire auteur dramatique. Mais ce n'était pas un banal imitateur. Il avait appris à créer. Il était lui-même, à l'exemple des autres; et, travailleur acharné, artiste savant et hardi, — les forces de son intelligence et de sa volonté toujours tendues par un besoin d'illustration, par une vanité qui, ma foi, ressemblait à de l'orgueil, — il avait enfin autant de génie que l'on en peut acquérir I Cette haute valeur personnelle justifiait tant bien que mal l'espèce de souveraineté dédaigneuse qu'il lui plaisait d'affecter; on ne riait pas trop de le voir traverser l'Allemagne avec ce cortège de jeunes filles et de jeunes garçons qui portaient

la queue de sa gloire, — hautain, magistral, bénin, grand homme et grand-prêtre, un peu sultan aussi.

Quelques chaises plus loin, une femme assez Vieille, mais si blanche, et maigre au point d'être transparente, faite non point de chair mais de mousseline et de neige, Tair d'une nuée tombée dans un fauteuil,- se renversait nonchalemment, sa tête aux yeux mi-fermés inclinant vers Fépaule, les longs doigts de sa main droite appuyés au bord de la table, et Tautre main pendante parmi les dentelles de la manche. Ni les lys, ni les cygnes, ni les hermines n'auraient pu paraître blanc auprès de sa blancheur, et son attitude était plus tendrement désolée que l'inclinaison larmoyante des saules ; elle faisait penser à quelque élégiaque Séraphita, qui, à force de rêver sur les cimes, aurait pris la pâleur des glaciers et la diaphanéité des brumes, et lentement se mourrait, au milieu des hommes, avec des gestes plaintifs, à cause de la nostalgie des pures hauteurs. En France, où on la croyait Suédoise et oii on l'appelait M™^ Dzalergy, Théophile Gautier écrivit pour elle la « Syrnphonie en blanc majeur », ce fut l'une des ivresses des salons de l'entendre jouer, languissante et comme pâmée, les mazurkas et les valses de Chopin; on disait

alors, mais tout bas, qu'elle était divinement liée avec ce triste et doux musicien; et chaque note des mélancoliques airs semblait l'un des soupirs de leurs fiançailles mystiques. Faible et douce comme elle était, elle vint, le 4 décembre 1851, apporter au général Ganrobert, de la part du prince-président, l'ordre de mitrailler les passants des boulevards ; car elle avait passé la nuit à l'Elysée, où elle allait faire de la musique quelquefois; et, plus tard, en Pologne, elle épousa le comte Loukhanof tout rouge encore des massacres de Varsovie. Mais malgré les coups d'Etat, elle était restée adorablement blanche, comme si le sang, dès qu'il l'éclaboussait, devenait de la neige; et elle ne cessa de jouer Chopin avec une soupirante tendresse qui vous faisait venir aux yeux des larmes de délices. Maintenant elle voyageait en Allemagne, tout occupée de l'art et des artistes, ayant autour d'elle un troupeau d'adolescents rêveurs, aux longs cheveux — de qui l'on prétendait qu'elle faisait parfois de petits Chopins, — et on la rencontrait dans toutes les solennités musicales, l'air un peu dédaigneux, comme revenue des choses, pâle, toujours penchée, malade sans doute, boitant à peine, à cause d'une jambe de bois qu'elle avait, exquise. D'ailleurs, une espionne.

Beaucoup de femmes encore : la comtesse de Sternistz, qui venait d'épouser le ministre de l'intérieur en Prusse, et qu'on appelait la comtesse Trompette, en moquerie de son petit nez très drôle, joli d'ailleurs; M"" Zuleïka, la fille d'un poète allemand, grasse, rose, faisant jaillir toute sa gorge d'un corset trop bas et trop étroit, — si ingénue qu'elle n'avait jamais pu comprendre pourquoi il n'était pas convenable de se montrer presque nue ; M""^ de' Louisberg, une belle et robuste Poméranienne, qui chantait dans les fêtes de charité, et qui, veuve pour la troisième fois, venait d'épouser, à trentecinq ans, un petit musicien belge dont elle se trouvait peu satisfaite, parce qu'il devenait phtisique très vite, — mais à ceux qui lui conseillaient de divorcer elle répondait doucement : « Oh ! ce n'est pas la peine »; M""^ Béatrix Mzillach, une antique primadona, fort applaudie autrefois, que de très jeunes gens s'avisaient encore d'aimer, toute vieille et ridée qu'elle fût, étant sans doute de l'avis de ce poète français qui disait d'elle : c Ce qu'il y a d'attrayant dans M""" Mzillach, c'est qu'elle a voyagé dans toutes les capitales de l'Europe »; et enfin la troupe extasiée, — cheveux courts en boucles, le lorgnon dans l'œil, — des petites élèves de l'abbé Glink.

Çà et là, parmi les femmes, des hommes étaient assis. Quelqu'un qui aurait été au courant des choses eût bien vite reconnu le marquis Yésada, plénipotentiaire japonais, qui, d'un séjour à Inspruck, avait gardé l'habitude de s'habiller en pâtre tyrolien. Le ténor Lindbauer, la bouche en cul-de-poule, toute rose sous une fine moustache d'ébène, faisait tourner entre le pouce et l'index de sa petite main grassouillette une marguerite qu'il avait cueillie dans les cheveux de sa voisine ; ses yeux, humides d'une tendresse éperdue, se levaient vers la muraille oii il avait accroché son chapeau à haute forme, d'un blanc d'argent, qui reluisait. Le docteur Pfeifel, toujours mêlé, on ne savait comment, à ce monde de gentilshommes et d'artistes, penchait vers la nappe sa face maigre et grise, aux favoris d'un jaune sale, que dépassaient deux vastes oreilles ; il était Prussien, et à tel point que, même décoiffé, il avait l'air de porter un casque. En outre, on voyait là cinq ou six pianistes qui ressemblaient à Beethoven; deux savants, l'un danois, l'autre saxon, qui avaient l'innocente manie de faire des calembours en français; un compositeur belge, qui ne parlait jamais des mœurs parisiennes sans un geste de dégoût et qui avait été expulsé de son pays pour avoir mis à mal les deux filles

du bourgmestre de Liège, auxquelles il donnait des leçons de xilophone; un Anglais, ayant pour fonction d'être Anglais et rien de plus, et un Gascon, commis-voyageur en Champagne, qui s'était fourré là, guettant des clients ; d'ailleurs il affirmait que, s'il n'y a de bon vin qu'en France, il n'y a de bonne musique qu'en Allemagne, et, pour sa part, il jouait du cor de chasse très agréablement. Gaudissart mélomane. Joyeux, familiers, avec cet air à l'aise de gens qui, n'ayant guère de domicile privé, se sentent chez eux dès qu'ils sont à l'auberge, tous les convives buvaient, bavardaient, riaient autour de la table, sous le balancement d'une lampe suspendue, dont la lueur allumait les bijoux des femmes et satinait la peau de leurs épaules. Mais, chose singulière, depuis que Frederick s'était assis près de la porte, plus personne n'avait prononcé le nom du prince de Thuringe; il n'entendait parler que du Jeu de la Passion, du festival qu'on avait organisé, le mois dernier, à Berlin, de la représentation du ((Chevalier au Cygne », qui aurait lieu prochainement à Nonnenbourg, à moins que la mort du roi Joseph II ne mît en deuil la cour et la ville. Avait-on reconnu Frederick, et à cause de sa présence, évitait-on de le nommer? Non, pas un homme, pas une femme n'avait

paru s'inquiéter du nouveau venu, et certainement on ne prenait pas garde à lui. Déçu dans sa curiosité et las de ce tapage qui avait fait s'envoler ses rêves, il dit à la servante de lui préparer une chambre, et quand la fille eut entr'ouvert une petite porte vitrée au-delà de laquelle apparaissait l'escalier de Fauberge, il se leva pour sortir de la salle.

11 y eut un grand bruit de porcelaine brisée, — ce bruit que les Allemands appellent « kladerradatcb » et qui a donné son nom à un journal de Berlin.

Frederick tourna la tête et vit un des convives debout, serrant les poings, et dont les joues se crispaient en petites rides de colère — comme de l'eau remuée d'un vent — pendant que les débris d'une pile d'assiettes s'éparpillaient sur la table ou roulaient sur le carreau jusqu'à la plinthe des murailles.

Cet homme, que Frederick n'avait pas encore remarqué, était petit, maigre, étroitement enveloppé d'une longue redingote de drap marron; et tout ce corps grêle, quoique très robuste peut-être — l'air d'un paquet de ressorts — avait le tremblement presque convulsif d'une femme qui a ses nerfs ; mais le visage quand il n'était pas déformé par la grimace de la colère, devait avoir une magnifique expression de hau-

teur et de sérénité. Tandis que la bouche, aux lèvres très minces pâles, à peine visibles, se tordait dans un pli méchant, le beau front vaste et pur, uni, entre des cheveux très doux, déjà grisonnants, qui fuyaient, gardait la paix inaltérable de je ne sais quelle immense pensée, et il y avait dans la transparence ingénue des yeux — des yeux pareils à ceux d'un enfant ou d'une vierge — toute la belle candeur d'un rêve inviolé.

D'ailleurs, personne ne paraissait ému outre mesure de ce qui s'était passé, — le docteur Pfeifel, silencieusement, faisait un petit tas des débris épars sur la table, — soit que la bonne humeur des convives se souciât peu d'une telle algarade, soit que le trouble-fête fût de ces gens à qui l'on pardonne tout, de qui l'on n'ose môme pas se plaindre.

Quant à l'homme lui-même, toujours plus frémissant qu'une chanterelle secouée par un pizzicato, il avait empoigné le béret de velours qui lui pendait sur l'œil gauche avec l'air d'une crête noire, et, le triturant entre ses poings crispés, le fourrant dans sa poche, le retirant, le jetant sous son aisselle, le replaçant sur ses cheveux, il criait d'une voix claire, par paroles dures et brèves qui étaient comme un roulement de petits cailloux cassés :

— Puéril! fou! absurde! L'abbé Glinck ne sait ce qu'il dit. Le nouveau roi ne vaudra pas mieux que l'ancien. Qu'y aura-t-il de changé? LTn nom. Frederick fera justement ce que Joseph a fait. Il présidera le conseil des ministres, passera des revues, et, dans ses loisirs, visitera les ateliers des peintres. Quant à la musique, il ne s'en inquiétera guère. Et pourtant, la musique, c'est le vrai art allemand ! L'Angleterre a Shakespeare, la France a Victor Hugo, rAllemagne à Sébastien Bach, Beethoven et moi! Sans la musique, pas de gloire allemande. Le drame lyrique est la réalisation suprême, absolue, de notre idéal national ! Mais si vous dites cela aux princes de notre pays, ils haussent les épaules et ils ordonnent à leur chauibellan ou à Tintendant général des théâtres d'engager des comédiens français pour la prochaine saison ; il nous faudrait « Fidelio », ou « Floris et Blancheflor »; on nous donne les vaudevilles de M. Scribe. Et cet état de choses est éternel. Fort bien. Je m'en retournerai en exil. Il n'y a qu'un souverain intelligent : l'empereur du Brésil. Il m'a demandé un drame lyrique pour San-Pédrod'Alcantara; jele ferai et je partirai. C'est résolu. Adieu. Plutôt que de rester en Allemagne, oii les rois me refusent quelques misérables millions pour bâtir un théâtre, j'aimerais mieux

aller... oui, ma foi, j'aimerais mieux revenir en France ! Et quant au petit Frederick, vous pouvez lui dire que s'il a fantaisie d'une Marche triomphale pour le jour de son couronnement, il lui est tout loisible de la commander à quelque élève juif de Mendelsshon ou de Meyerbeer.

Là-dessus l'homme en colère, après avoir fait de son béret tout ce qu'un chat qui joue peut faire d'une pelotte, finit par le jeter en l'air, et s'en alla presque en courant par la porte que la servante avait ouverte ; le docteur Pfeifel dit à l'abbé Glinck, avec un clignement d'œil :

— Hans Hammer est de mauvaise humeur, ce soir.

Hans Hammer î

Frederick sursauta. Si solitaire qu'il eût vécu, la renommée de cet homme était arrivée jusqu'à lui. Quoil il venait de voir cet être fantasque et prodigieux, exalté et rabaissé, adoré et haï, qui, à force de génie et d'audace, avait secoué la léthargie allemaade, avait imposé aux plus flegmatiques Tenthousiasme ou la colère, ce révolutionnaire qui s'étaib jeté à travers l'art, rompant les vieilles règles, ruinant les fausses gloires et violant l'antique musique pour engendrer en elle le drame vivant et palpitant, enfin Hans Hammer, ce fou, Hans Hammer, ce dieu!

Instinctivement Frederick le suivit. Voulait-il

le voir encore, lui parler? Il ne savait pas. Il montait l'escalier, derrière l'illustre musicienpoète ; mais il tremblait, et, si le compositeur s'était retourné, le prince se serait enfui, comme un enfant en faute.

Au premier étage, Hans Hammer disparut derrière un battant vivement refermé, et la servante, qui était montée aussi, dit à Frederick, en ouvrant une porte voisine : « Voici votre chambre, monsieur. »

Frederick s'assit sur le bord du lit, et songea ne comprenant pas ce qui se passait en lui-même. Que signifiait cette émotion qui l'avait pris tout à coup? Pourquoi le nom de Hans Hammer le troublait-il ainsi? Sans se rendre un compte exact de ce qu'il éprouvait, il était comme quelqu'un à qui vient d'arriver une chose fatale ou heureuse, d'où un avenir inattendu découlera sans doute. Ce que doivent ressentir les autres hommes au premier aspect de celle qu'ils aimeront toute leur vie, il le sentait confusément...

Un accord, violemment frappé sur un clavecin, retentit dans le silence de l'auberge. Ce bruit venait de la chambre voisine, — de la chambre de Hans Hammer.

Frederick s'élança vers la cloison, écouta, palpitant.

Les sons se précipitaient brutaux, discordants,

farouches; la colère de Hans Hammer se répandait dans la furie de Timprovisation, et il jouait du piano comme on battrait quelqu'un. Mais ce bruyant emportement, peu à peu, s'apaisa, torrent continué en un vaste et beau fleuve; et le courant de la mélodie aux flots bien rhythmés se prolongeait infiniment.

Frederick écoutait toujours, l'oreille à la muraille.

La musique l'enveloppait comme une chaude buée où la chair se dilate ; il lui semblait aussi qu'elle pénétrait en lui comme une boisson véhémente qui fortifie les nerfs et fait s'épanouir l'esprit. Jamais il n'avait connu de telles délices ; une fièvre l'envahissait, une fièvre exquise; il vivait d'une vie nouvelle, oii il se développait si magnifiquement en force et en ivresse, que cette vie-là, à coup sûr, était celle pour laquelle il était né et qu'il avait, sans la connaître, si longtemps et si désespérément enviée ! La brusque entrée d'un être dans son naturel élément.

La musique seule, en effet, pouvait satisfaire cette âme pour qui toute réalité était un objet de dégoût. La peinture et la sculpture, par la couleur et la forme, expriment la vie; elles devaient donc être, à Frederick, aussi odieuse que la vie elle-même. L poésie chante, mais

elle parle; si magnifiquement spirituelle qu'on la conçoive, elle montre, grâce au relief des images et à la précision du verbe, la beauté des choses intellectuelles ou physiques. Mais la musique ne dit rieii d'une façon définie ; elle est comme un bégaiement divin, qui ne peut pas devenir parole ; elle s'efforce toujours vers un idéal, qu'elle ne saisit jamais, comme quelqu'un qui marcherait toujours et jamais n'arriverait; elle est le rêve adorable à qui la réalisation, dans l'humanité, est interdite I De sorte qu'elle était délicieusement et désespérément l'expression même de toute l'âme de Frederick, l'ineffable désir obstiné de l'impossible ne pouvant être formulé que par un perpétuel inachèvement.

Hans Hammer ne cessait pas de jouer, mêlant aux notes grêles du clavecin d'auberge sa voix mordante, âpre, qui agrippait l'ouïe et quelquefois pourtant s'atténuait en une plainte adorablement féminine. Si Frederick avait été déjà initié aux œuvres de Hans Hammer, il eût reconnu, se succédant par de savantes modulations, les thèmes principaux du « Chevalier Klindor », du « Chevalier au Cygne », des « Maîtres Chanteurs d'Eisenach », de « Floris et Blancheflor ». Peut-être l'illustre artiste, dans une de ces heures de découragement que

n'ignorent pas les plus robustes esprits, et qui, chez lui, suivent fréquemment les crises de colère nerveuse, éprouvait-il le besoin de fortifier sa volonté un instant chancelante dans l'admiration de ses travaux anciens, — de se prouver à lui-même son génie. Tantôt, — selon que la musique se faisait amoureusement mystique ou farouche, — Frederick se sentait enlevé dans des paradis inconnus, oii aucune chose n'existait selon les modes de l'existence d'ici-bas, où, par une miraculeuse transposition les couleurs, les formes étaient des sons lumineux; tantôt il était précipité dans des enfers étranges, qu'aucune religion n'a inventés, et où les supplices sont faits d'un excès d'harmonieuses délices. Et il avait les yeux pleins de larmes et l'âme débordante de ravissements. Un instant, il sanglota avec violence, pris d'un déchirant désespoir! Le clavecin et la voix ne chantaient plus derrière la cloison. Quoi! il faudrait redescendre de ces ciels adorables, remonter de ces paradisiaques Ténares, — revenir dans l'insipide vie réelle? Mais non, la musique de nouveau ouvrait ses ailes frémissantes, et lui, extasié dans l'invisible caresse, il écouta encore, longtemps, toujours...

Son père mort Frederick fut roi. Au galop d'un cheval blanc, qui secouait sa crinière, il

passa en revue les lignes blanches et bleues de l'armée, parmi ia poussière du soleil et les acclamations. Mais, à peine couronné, il se précipita dans la solitude et dans la musique, comme un désespéré qui s'enferme.

Vainement la reine Thècla, que possédait une vaste ambition, voulut mêler son fils aux choses politiques, l'initier aux subtilités de la diplomatie ; il ne comprenait pas, n'écoutait pas, s'effarait, allait chercher un refuge dans la chaumière de sa vieille nourrice, au flanc delà montagne.

Car, en se résignant à la royauté, il n'avait eu d'autre but que de faire triompher l'art nouveau qui s'était révélé à lui, et le créateur de cet art.

Il fit venir Hans Hammer à Nonnenbourg, l'enrichit, l'honora, l'adora. Le roi, ce n'était pas Frederick, c'était Hans Hammer. Le peuple obéissait au prince, le prince obéissait à Tartiste; le sceptre de Thuringe était un bâton de chef d'orchestre. Et Frederick s'épanouissait dans une extase continue. Dans les paradis artificiels de son chimérique palais, il passait de longues journées, — pendant que ses ministres se consultaient, humiliés, — à épeler les partitions du maître, à entendre sortir, de la confusion noire et blanche des notes, les tout-puis-

sants accords et les souveraines mélodies. Le théâtre de sa capitale fut Tune des plus illustres scènes de l'Allemagne; tous les chanteurs, toutes les cantatrices en renom étaient engagés, venaient chanter les œuvres de Hans Hammer, et lui, Frederick, au fond d'une loge, seul dans toute la salle, — car, fréquemment, personne n'était admis à ces représentations dont le roi se réservait jalousement la joie, — il absorbait par tous ses sens, nerveusement et délicieusement affinés, l'ivresse miraculeuse des sons où planaient ses rêveries avec des ailes d'anges !

Une seule chose, — après quelques années de règne, — le détourna de sa passion unique; la musique, dans son âme, faillit avoir une rivale. Ce fut quand il alla dans une cour étrangère, — l'étiquette royale l'exigeait, — pour assister aux fêtes d'inauguration d'une exposition universelle. Il vit la reine de cette cour, et demeura ébloui. Blonde et si blanche, — et souveraine d'un immense empire, — elle lui apparut comme un être vague, insaisissable, différente de toutes les femmes. Si elle avait été l'une de celles qui, par la familiarité du rang, permettent l'approche, autorisent l'espoir, il l'aurait à peine vue, ou se serait détourné d'elle avec dédain ; mais, même pour lui, roi, elle était si loin, si haut, qu'elle lui semblait

idéale; il pouvait la mêler à ses chimères, parce qu'elle leur ressemblait; et, à cause de l'impossibilité d'être aimé d'elle, il en devint amoureux. D'ailleurs, il ne conçut même pas le désir de demeurer près d'elle et, quand il ne la vit plus, de la revoir ; tout proche, elle fût devenue, elle aussi, la réalité maussade ou vile. Ce qu'il aiaiait d'elle, c'était la pensée qu'il en avait gardée; et il chargea son chambellan, le prince Flédro-S^chèmyl, d'obtenir le portrait delà reine; il lui suffirait de posséder la ressemblance de son rêve. Mais, ce portrait, le lui donnerait-elle? C'était cette vague image, — adorable mensonge plus cher que la vérité, — qu'il apercevait toujours, dans un lointain lumineux, quand les ailes de la musique l'emportaient parmi l'illusion des formes sans corps et des baisers sans lèvres.

Cependant, Lisi souffrait dans la solitude de Lilienbourg. Oii s'en était allé celui qu'elle aimait tant? C'était à peine si elle avait entendu dire qu'il était monté sur le trône de Thuringe. Pourquoi pas de nouvelles? Pourquoi n'écrivait-il pas, s'il ne pouvait venir? Et elle pleura longtemps, longtemps, — jusqu'au jour oii la reine Thècla lui dit :

— Je vous emmène à Nonnenbourg.

— Oh î pourquoi? s'écria Lisi.

— Pour être la femme de mon fils.

Hélas ! à Nonnenbourg, Frederick fut bien cruel pour la pauvre Lisi ; et, parce qu'elle avait voulu lui mettre ses lèvres aux lèvres, la barque où elle s'était jetée à côté de lui sombra dans les terribles ondes du lac furieux comme une mer.

Le prince Flédro-Schèmyl entra vivement dans une chambre de l'hôtel des Quatre-Saisons, où se trouvaient un vieux petit homme qui ouvrait des malles, à genoux, et une femme en costume de voyage, assise devant une glace, défaisant ses cheveux avec des gestes fatigue's.

— Impossible de voir le roi ! dit le chambellan.

Et il raconta l'histoire extravagante du naufrage. Heureusement Karl, qui veillait toujours sur son maître, était accouru, jetant des cris d'alarme, et des pages, des écuyers avaient retiré des flots Frederick et Lisi, mouillés, froids, grelottants. Le roi, maintenant, reposait les yeux éteints, la bouche muette. Aucun danger pour lui. Mais l'archiduchesse Lisi était en proie à une fièvre de plus en plus violente ; elle frisonnait comme la feuille dans Forage; elle avait le délire; le médecin de la reine Thècla, appelé sans retard, hochait la tète d'un air d'inquiétude.

— Millo Dioiisîdit Brascassou, voilàquigeiie nos projets.

Le chambellan sourit. Il n'y avait pas à s'inquiéter de l'indisposition deLisi; peut-être même était-ce un heureux hasard, cette maladie, qui, pendant plusieurs jours, tiendrait la petite archiduchesse à l'écart . Le prince Flédro-Schèmyl ajouta qu'en sortant de la Résidence, il avait vu l'intendant des théâtres : Gloriane débuterait dans trois semaines.

— Alors, s'écria Brascassou, l'affaire est dans le sac.

Puis, se tournant vers la femme qui n'avait point bougé :

— Je présente mes devoirs à la divine Mona Kharis!

Gloriane Gloriani ne répondit pas. Elle souriait seulement ; elle pensait à ce pauvre petit roi, si timide et si pur, dontelle allait s'emparer, elle, si terrible! Ce serait singulier. Un enfant! Elle souriait toujours, en prenant à pleines mains ses lourds cheveux fauves d'où sortait une forte odeur de fourrure et de chair.

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