G LO RI ANE
la reine; je vous le donne, vivant. Ah ! je m'attendais à quelque gratitude, prince Flédro-Schèmyl ! N'est-ce pas à moi que vous devez d'avoir remarqué la ressemblance qui fera votre fortune ? La robe, vous savez, c'est moi qui l'ai envoyée, pour que vous comprissiez tout de suite. Vous imaginez le scandale ! Enfin, pour vous être agréable, j'ai été tout à fait imprudente. Mais vous êtes un ingrat. Soit. Ne me remerciez pas, et partez.
— De grâce !
— Qu'est-ce encore ? Voyons, dites.
— Où sommes-nous ?
— Eh ! sait-on jamais où l'on est ? On est chez soi, ou ailleurs, selon les aventures. Il y a des maisons qui nous appartiennent, et où nous demeurons, presque toujours ; il y en a d'autres qui n'ont pas l'air de nous appartenir, et où nous allons, quelquefois. Mais qui donc songe à se demander si Ton se trouve dans les unes ou dans les autres ? Et puis, quand même on le saurait, est-ce que ce serait une raison pour le dire ? Maintenant, j'ai répondu, allez-vous en.
— Un mot ! un seul ! pourquoi avez-vous conduit ici...
— La Frascuèla ? Ah ! vous êtes trop curieux
enfin ! Suis-je tenue de vous conter toutes choses? Réfléchissez, imaginez, devinez si vous pouvez. Qui sait s'il n'y a pas de la politique dans cette affaire ? Je suis ambassadrice, prince Flédro ! J'ai peut-être voulu nous faire une alliée de celle qui sera la maîtresse d'un roi ; en cas de guerre avec la Prusse, — tout est possible, — la neutralité de la Thuringe serait fort désirable. Et puis il y a des fantaisies qui peuvent passer par la tête d'une femme, — ou de deux femmes. Oh ! je vous Fai dit, nous sommes très graves, à présent, très austères, mornes. Je suis dévote comme une Italienne^ elle, comme une Espagnole. Mais quoi! il y a des heures où Ton veut rire, un peu. Justement, je me confesse après-demain, et je n'aurais rien eu à avouer. Cela m'eût donné de l'orgueil; j'ai péché par humilité, — si j'ai péché! car enfin, vous me faites dire cent folies et il n'y a rien de vrai dans tout ceci. Je vous demande Un peu si, parce que j'adore la reine, c'est une raison pour que j'aie voulu voir son portrait, de tout près, et si les visites au château de cette grosse fille qui hurlait la Gardeuse dfours prouvent le moins du monde que nous ayons eu le caprice d'entendre la Gloriani chanter le brindisi
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de la, Traviata^ dans la folie d'un souper réel, et les lèvres mouillées de vrai vin !
Elle le poussait dans l'escalier, tout en lui bavardant ces choses à l'oreille ; mais, tout à coup, dans un éclat de rire :
— C'est égal ! cria-t-elle, la Gloriani est une terrible femme, et la vertu de votre roi n'a qu'à bien se tenir.
Puis elle s'échappa, ouvrit et referma la porte dans une disparition de clarté.
Le prince, dans l'ombre brusque, s'était cram-t ponné à la rampe. Il écouta. Il y eut encore de petits rires, mêlés, eût-on dit, de reproches à voix basse, caressants. Ce fut tout. Il descendit à tâtons et rejoignit Gloriane et Brascassou qui l'attendaient dans la voiture.
Ce matin-là, par le train de neuf heures quarante, le chambellan du roi Frederick II partit avec la prima-donne et son coiffeur pour la ville de Nonnenbourg, qui fut ainsi nomnçiée parce que Luitpold-le-Lion en posa les premières pieiTes sur l'emplacement d'un couvent de reli^ gieuses, et qui est actuellement la capitale du royaume de Thuringe.