GLORIA.NE
l'accent de dédain qu'avait cet ami d'un roi. Il fut sur le point de demander : « Et son coiffeur? » Mais, prévoyant quelque magnifique aventure, il Se contint, et borna sa vengeance h reprendre avec une intention de revanche :
T- Que puis-je pour votre service, monsieur?
Le prince était de plus en plus mécontent. Décidément, il lui serait malaisé de se montrer brillant et subtil, étant donné un questionneur précis comme l'était Brascassôu. En outre, il ne se souciait guère d'éblouir un aussi médiocre personnage. Une seule ressource s'offrait : prendre le ton d'un grand seigneur qui parle à un domestique. Cela aurait encore bon air, et serait concordant à la situation respective des deux interlocuteurs. Il dit rapidement, comme quelqu'un qui ordonne :
— Monsieur, nous partons demain pour Nonnenbourg.
Brascassôu, s'attendant à tout, ne devait s'étonner de rien.
— Partons, dit-il. Pour Nonnenbourg, en Thuringe ?
— En Thuringe.
— Vous avez dit : Nous ?
— La Gloriani et moi.
— Et moi.
— SU plaît à Madame Gloriane.
— Il lui plaît. Mais que diable allons-nous faire à Nonnenbourg ?
— Je vais être nommé surintendant des théâtres, et je monterai Floriset Blancheflor,
— De Hans Hammer ?
— Précisément.
— Fichu opéra! Pas de mélodies, rien que des récitatifs. Toujours la grosse caisse et les cuivres, comme à la foire.
— Ne parlons pas musique, monsieur ! La Gloriani débutera dans le rôle de Blancheflor.
— Il s'agit donc d'un engagement ?
— Sans doute.
— Mille dious ! sacra Brascassou.
Il s'était levé ; il faisait une laide grimace. Du haut de je ne sais quels rêves, il retombait dans une réalité mesquine. Un engagement ? rien de plus? et à Tétranger! presque en province. Pour chanter une musique enragée, qui casse la voix. Ah ! bien non, par exemple. Avec ça qu'ils en manquaient, d'engagements ! Cet espèce de grand seigneur, qui n'était qu'un directeur de théâtre,
GLORIANE 133
aurait bien fait de ne pas se déranger et de ne
pas déranger les autres.
Le prince Flédro reprit en se levant à son tour :
— Pour les conditions, je m'en rapporte à vous; c'est donc affaire conclue. Vous logez au Grand- Hôtel, je crois ? Demain matin, je viendrai prendre -la Gloriani. Nous partons par Texpress de neuf heures quarante.
— Plus souvent ! dit Brascassou.
— Hein ? vous refusez ?
— Tout net.
Le prince réussit tant bien que mal à cacher son désappointement.
— Je parlerai à la Gloriani elle-même.
— J'ai dit non ! ca suffit.
— Et c'est votre dernier mot ?
— J'en ajoute un : bonsoir.
— Fort bien ! monsieur Brascassou , dit le prince avec un haussement d^épaules.
Il s^approcha de la porte et salua de la main, à peine. Il allait sortir. Mais non, il s'arrêta, et il dit avec un sourire, 'en laissant tomber son lorgnon:
— Ah ça, mon cher, vous n'avez donc jamais entendu parler de Mona Kharis J
— . Mona Kharis ? répéta Brascassou, dont les yeux s'allumèrent.
Je crois bien qu'il avait entendu parler d'elle ! Qui donc ne connaissait pas la légende de cette prodigieuse créature, venue l'on ne sait d'où, fille d'une gitana de Séville, ou d'une pauvresse de Montross, ou d'une bayadère de Calcutta, servante d'abord, et fille publique, danseuse bientôt, chanteuse aussi, qui, avare comme une courtisane, hardie comme un jeune homme, séduisante comme une fée, avait traversé l'Europe en ruinant les millionnaires, en souffletant les gendarmes et en charmant les poètes, dans un éblouissement de jupe pailletée , lancée au ciel d'un coup de pied, et dans un bruit de castagnettes d'or ; qui, plus tard, espèce de chevalière d'Eon transformée en Pompadour, presque reine à cause d'un roi qui s'agenouillait devant elle en récitant des sonnets tendres, mais toujours ballerine, dansait, à demi déshabillée, la cachucha autour du trône, et, toute nue, le fandago sur la table du conseil des ministres, puis, haïe et adorée, triomphante, et jetant à travers la politique son aventure d'amour, refoula les émeutes à grands coups de cravache et chassa les jésuites à petits coups d'éventail !
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Mais pourquoi diantre le prince avait-il prononcé le nom de Mona Kharis, morte à présent, et de qui Ton ne parlait plus ? Millo dious ! Brascassou comprit. C'était Frederick P% de Thuringe, grand-père du roi actuel, qui avait été l'amant de l'illustre danseuse ; au nouveau Frederick, on voulait donner une nouvelle Mona Kharis, et l'on avait fait choix de Gloriane Gloriani. Biédase! l'on tombait bien. Oui, oui, c'était cela ! l'engagement? un prétexte; il fallait bien motiver l'arrivée à Nonnenbourg de la future favorite. Oh ! cette affaire était très bien menée! Brascassou, d'un seul jet de pensées, entrevit tout l'avenir : des caresses, des palais, des courtisans, des fêtes où se dresserait Gloriane, maîtresse d'un roi! Quant à lui-même... eh! eh! il y a de l'argent dans les coffres royaux.
Il courut au prince.
— Il fallait le dire ! s'écria-t-il, extasié.
— Il fallait le deviner, répondit sèchement le diplomate que cela gênait fort de se livrer tout à fait à ce tte hom me .
Brascassou reprit :
— Le roi connaît donc Gloriane ?
— n ne Ta jamais vue.
— Diantre! tout est à faire alors. Une aventure passablement hasardeuse. Ah ! bote que je suis ! la ressemblance ! Vous êtes très fort, monsieur. C'est vous qui avez envoyé la robe pour jugerdePeffet?
— La robe ? répéta le prince avec un étonnement sincère.
— Très fort ! vous dis-je, et, tenez, j'ai l'idée que nous accomplirons, vous et moi, en nous entendant bien, des choses qui étonneront le monde.
— Monsieur Brascassou !
— Bah ! ne vous fâchez pas ! Entre nous, continua le petit homme baissant la voix et clignant de l'œil, nous nous ressemblons assez, en ce moment, vous, prince, et moi, coiffeur : ce que nous faisons ne paraîtrait pas, à certaines gens, beaucoup plus joli de votre côté que du mien. Pasquedieu ! monseigneur, il n'y a pas à dire, nous sommes deux compères !
— Enfin, vous acceptez? dit brusquement 1$ prince, pour couper court à ce sot bavardage.
— Oui!
— Nous partons ?. . .
ULORIANE
— Pour Nonnenbourg, demain matin, par ^ Texpréss de neuf heures quarante !
Et, là-dessus, Brascassou poussa la porte en criant dans le couloir :
— Gloriane ! où es4u ? Tu peux rentrer, Gloriane.
Aucune réponse ; personne dans le corridor, encombré de meubles et d^accessoires ; là-bas, à droite, la porte du foyer, entrebâillée, faisait, dans le plâtre de la muraille, blanc de clarté, une grande fissure obscure. •
— Eh bien ! Gloriane ?
Un garçon de théâtre passa, éteignant un à un les becs de gaz ; à chaque lumière de moins, il y avait comme un voile de crêpe noir, brusque-, ment tiré sur le mur. ^
— Tiens, vous êtes encore là, monsieur Brascassou ? dit le garçon. Filez vite, j'éteins.
— Où est la Gloriani ?
— Elle vient de partir.
— Hein ? Qu'est-ce que vous dites ?
— Je vous dis qu'elle est partie.
— Tonnerre de Dieu ! avec Signol ?
— Non, monsieur, avec un nègre.
Brascassou se remit, croyant à une plaisan-
terie. Mais le garçon expliqua les choses. Tout à rheure, il était au foyer, attendait qu'on sortît, pour emporter les lampes. La Gloriani causait dans uji coin, avec Signol précisément. Il y avait huit ou dix personnes, la Persane, le mari de la Trebelli et d'autres gens ; Brascassou pourrait s'informer. La concierge était entrée, amenant un petit nègre qui avait un sac de bonbons et une lettre pour Madame Gloriane. Un amour de négrillon qu'on aurait cru sorti d'une trappe de féerie, pas plus haut qu'une botte de travesti, tout en ébène et en soie de toutes les couleurs, avec des rubans et des fanfreluches, — l'air d'un oiseau de paradis qui serait un groom: La Gloriani avait croqué une praline, en avait fourré une autre dans la bouche de Signol, puis, en lisant la lettre, elle s'était mise à rire, à rire, à rire ! Si bien que la gorge lui sortait du corsage sous la barbe de Signol ; et la Persano trouvait cela indécent. Enfin, Madame Gloriane avait dit: «Mais oui, mais oui, je veux bien, c'est très drôle, » et, sans bonjour ni bonsoir, en pouffant de rire toujours, elle s'en était allée avec le négrillon. Tout le monde était resté très étonné. Un peu après, on avait entendu le bruit d'une voilure qui s'en va.
GLORIANE 139
Brascassou grinçait des dents, la face toute ridée de colère.
— Ce contre-temps n*est pas bien grave, dit le prince en s'approchant.
— Monsieur ! cria le factotum, vous ne connaissez pas Gloriane! Si elle m*échappe une heure, elle m'échappe pour toujours ! Ce n'est pas une chienne que je tiens en laisse, c'est une louve.
— Diantre !
— Il faut la retrouver à l'instant ! Allons, venez.
m'entraîna. En passant devant la loge du concierge, ils s'informèrent. On avait peu de chose à leur apprendre. Une voiture avait attendu à la porte du théâtre, en efiPet. Un coupé de maître, de beaux chevaux, un cocher très galonné. Mais qui était dans le coupé ? On ne savait pas, on n'avait pas pu voir. La petite de la concierge dit pourtant: «J'ai grimpé sur le marchepied, j'ai aperçu quelqu'un, dans le fond, qui avait l'air d'un jeune monsieur. j> Puis Gloriane était descendue, s'était jetée dans le coupé, et la voiture, partant aussitôt, avait emporté dans son bruit de roues un double éclat de rire.
140 LE KOI VIERGE
— La Gloriàni est peut-éti-e rentrée à Thôtel, tout simplement, dit le prince.
— Hum ! Il faut voir pourtant.
Un fiacre passait. Ils y montèrent. « Cocher, au Grand-Hôtel! et crève ta rosse; on te la paiera. » Sur le boulevard le cheval dût marcher au pas à cause d'un encombrement de voitures pleines de dominos et de masques, et pour ne point écraser les Mangins aux casques empanachés, les laitières, les gardes françaises, les espagnoles, les pécheurs napolitains, sautillant çà et là, sous la pluie fine, entre les roues, par dessus les tas de fanges et les flaques d*eau sale, qui leur éclaboussaient les bas ou le maillot, et leur mettaient des mouches au visage.
Sur Tordre de Brascassou, qui enrageait, le fiacre fit un détour, arriva enfin devant le Grand- Hôtel, pénétra dans la cour. Des garçons accoururent, croyant à des voyageurs ; ils affirmèrent que Mme Gloriani n'était pas rentrée. Pourtant Brascassou, après une minute de réflexion, dit au prince Flédro : «Attendez-moi, » et se jeta daçs un escalier. Quand il revint, il était en habit noir.
— Tiens, demanda le chambellan, où allonsnous?
GLORIANË .. 141
— ArOpéra.
Bràscassou avait son idée. Gloriaae ayant dit: « Je veux bien, c'est très drôle », ce pouvait être une folie de carnaval qu'on lui avait offerte; il formait tout simplement le projet de soulever cette nuit la dentelle de tous les masques, jusqu'à ce qu'il eût retrouvé la Gloriani. Besogne formidable. Mais il comptait sur quelque hasard. Tout est possible, même dans l'improbable.
Le fiacre, qui s'était remis en route, fit halte après quelques minutes dans une rue étroite, devant une façade illuminée de gaz, et les deux hommes montèrent les quelques marches d'un large escalier, dans un brouhaha de cris, d'appels et de rires, pariai les loques mêlées d'un tumulte de masques, que traversait çà et là le glissement rapide d'un pardessus sombre au collet relevé, et que baignait d'un brouillard jaune la lumière poussiéreuse tamisée par les vitres de la marquise.
Au foyer, tout allumé de dorures vives, saturé de chaleurs et de lueurs, où, par endroits, le satin d'un domino bleu, rose, ou paille, fait un sillage clair à travers la compacte noirceur des fracs noirs qui se pressent et se tassent; dans la
salle, lumineuse et comme embrasée, qui, toute remuante de bras nus et d'épaules, et d'oripeaux tourbillonnants sous les lanières furieuses de Torchestre, donne l'idée d'une immense paniérée dé fleurs, aux parfums trop forts, secouée d'un vent de flamme; dans les couloirs, où darde le grand œil rond des loges, qu'aveugle à demi, quelquefois, une taie de soie rouge; dans les (4 coins presque déserts, où s'assied, sur une ban-
^ , quette de velours aux crépines dédorées, quelque , ,V lourde drôlesse en décrochez-moi-ca. — Renais- ^ \ sance, qui bâille, le menton entre sa gorge flas-
que trop relevée par le buse du corsage, et croise avec une lenteur d'ennui les cuisses grasses de son maillot; dans les buffets fourmillants de garçons qui se hâtent et crient, d'habits noirs qui s'attablent, un page sur les genoux, et rient d'un rire aviné parmi les rumeurs des causeries et les gros bruits de baisers ou de bouteilles débouchées, — vaste assourdissement confus où tinte par instants, le son clair d'un verre qui se brise; dans les avant-scènes où l'on se montre, dans les baignoires où l'on se cache, partout, Brascassou et le prince Flédro-Schèmyl cherchèrent anxieusement Gloriane, le chambellan regardant
GLÔRIANB 143
SOUS la barbe des loups, le factotum démêlant d'un coup d'œil dans la foule la rondeur d'une hanche ou la courbe d'une épaule, — car il n'aurait pas eu besoin du visage entrevu pour reconnaître la Frascuèla^ — et parfois enflant les narines comme pour humer une odeur espérée.
Recherches vaines. Gloriane n'était pas à l'Opéra, mille dious! Ils sortirent, las, brisés, suants, mornes.
Lé cocher demanda :
— Où allons-nous ?
— Partout où l'on danse! cria Brascassou. ' Cette nuit-là, d'autres bals, qui défient par la
modicité du prix d'entrée la concurrence de TOpéra, allumaient leurs girandoles et faisaient grincer leurs orchestres. Le fiacre s'arrêta sur les boulevards extérieurs, dans les quartiers lointains de la ville, devant de hauts portiques blancs et or, que débordent par bouffées des musiques et des rires, et que surmonte un demi-cercle, çà et là éteint, *de globes lumineux. Pris à la gorge par d'écœurants arômes, aux yeux par d'acres fumées, le prince et le coiffeur traversèrent les vastes salles, où des cohues plus viles, avec un secouement éperdu de haillons carnavalesques, se
soûlent de lumière, d'odeurs, de bruits, dans un air empuanti de sueurs et de vin. « Gloriane ne peut pas être ici, disait le chambellan. — Qui sait? » répondait Brascassou. Trois heures durant ils visitèrent tous ces bouges, — toutes ces bauges. Sans résultat. Pas même une ressemblance entrevue, qui leur donnât un moment d*espoir.
— Où faut-il aller? demanda le cocher.
Brascassou cria :
— Partout où l'on soupe !
Ils rôdèrent, salués de huées^ dans les salles communes des restaurants, tumultueuses, trop éclairées, chaudes d'haleines et d'exhalaisons de viandes. Parmi les cliquetis d'assiettes et les grincements de couteaux, et le va-et-vient des garçons qui s'affolent, les filles démasquées se penchaient vers les nappes, les bras nus entre. l0S verres, la gorge dans les plats, et riaient aux propos des hommes, avec des bouches encore rouges dans leurs visages ternes, d'où la poudre de riz s'égoutte, grumelée parla moiteur. Aux tournants des escaliers, le long des corridors étroits, — pendant que des dominos, le capuchon rabattu, et se consultant à voix basse, se frot-
GLORIANE 145
talent les mains sous le jet vif d'un bec de cygne en cuivre, au-dessus d'une cuvette aux petites fleurs violettes, — ils guettèrent l'ouverture brusque des cabinets qui projettent tout à coup une explosion de clameurs et de mots bêtes, et dont les glaces reluisent vite dans une disparition de chignons roux et de rouges écrevisseSi Des restaurants du boulevard jusqu'aux cabarets des Halles, ils descendirent les étages de la débauche ïioctunie, cherchauîi toujours Gloriane, vainement. Puis, — ayant renvoyé le fiacre dont le cheval soufflait, éreinté, — ils se trouvèrent dans la rue, parmi le remuement matinal du marché, harassés, rompus, stupides, des chaleurs aux yeux, des parfums de fard et de sauce aux narines, — tout à coup refroidis par l'air mouillé qui court dans l'aube grise avec une odeur fraîche et crue de légumes.
Ils se mirent à marcher sans échanger de paroles, occupés de la même pensée. Il fallait revenir à l'hôtel : Gloriane était peut-être rentrée. C'était non-seulement possible, mais probable. Le prince, quoique les anxiétés de son compagnon l'eussent enfin gagné, inclinait à le croire ; Brascassou, non. Il connaissait bien la farouche
et libre créature, qui s'était laissé mater, par je ne sais quelle hautaine indifférence plutôt que par faiblesse, et qui pouvait secouer la servitude tout à coup. Un hasard avait donné laFrascuèlst à Brascassou, un hasard pouvait la lui reprendre. La lui reprendre! en ce moment! à l'heure môme où, par une fortune inespérée, il allait être, grâce à elle, Tentremetteur bien payé d'un caprice royal ! Ah ! tonnerre de Dieu ! 8*il avait tenu entre ses doigts le cou de Fhomme qui l'avait emmenée, ce soir, et qui ne la lâcherait plus peut-être ! Brascassou, crispant les poings, songeait, la tête sur une épaule, avec une dure grimace.
— Regardez ! s'écria le prince Flédro-Schèmyl.
— Hein ?
— Regardez, vous dis-je.
Brascassou leva le front. 11 vît dans le brouil* lard gris une longue rue, déserte^ silencieuse, aux volets tous fermés ; de loin en loin, au-dessus de murs bas, se hérissaient des arbres dont les branches déchiraient la brume ; il y avait çà et là, d'une toiture à l'autre, un passage bref d'oi» seau, qui disparaissait avec un seul cri.
Cette rue, Brascassou ne la connaissait pas. il
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n'était arrivé que depuis peu de jours dans la ville. Quant au chambellan, il y était venu plusieurs fois, mais n*y avait guère séjourné.
Eu croyant se diriger vers le Grand-Hôtel, les deux hommes s'étaient trompés de chemin, et, maintenant, ils étaient égarés.
— Eh ! qu'importe ? dit Brascassou à qui l'inquiétude ôtait toute espérance de sommeil .Noua retrouverons toujours notre route.
— Il s'agit, bien de cela! Voyez, là, devant vous. Etes-vous aveugle ?
— Biëdase ! cria Brascassou.
La devanture vitrée de l'une de ces tavernes, assez fréquentes dans les quartiers riches, et où viennent boire de l'aie et manger du jambon les cochers anglais et les grooms, blanchissait, à la droite des marcheurs, un peu .loin, plutôt pâle que lumineuse, comme si l'approche blême du jour eût estompé la clarté intérieure. Sans doute le maître du lieu avait profité de la nuit de carnaval- pour donner l*hospitalité à quelque ripaille nocturne de jockeyâ en bonne fortune^ Or, de^ Vaut la porte, qui venait de se refermer j une forme de petit homme, titubante, chancelante^ près de choir ici ou là, faisait papillonner dans
le crépuscule livide des frissons de soies bleues, roses, couleur d'or et de flamme, d'où s'envolaient des rubans fous, tout ébourriffés d'air ; et, hors de ces couleurs, s'érigeait une tête noire et luisante, aux dents blanches, aux yeux blancs,^ pareille à une grosse boule d'ébène lisse, qui serait incrustée de nacre.
' Brascassou dit :
— Le négrillon qui est venu chercher 61oriane !
— Oui, peut-être, dit le prince. Voilà bien le costume décrit par le garçon de théâtre. Parbleu! ce serait une rare chance ! Il faut interroger ce petit homme.
— Non !
— Pourquoi?
— Il ne répondrait pas, il est saoul. Il aura passé la nuit à boire et à manger dans la taverne. Puis, le silence doit lui avoir été recommandé, et,*ne fùt-il pas ivre, il ne ijous apprendrait rien.
— Mais, sacrebleu ! il s'en va. Que faire?
— Le suivre, dit Brascassou.
Ils se mirent en marche derrière le négrillon fantasque qui s'éloignait dans la pénombre avec des battements d'ailes d'oiseau de paradis et des
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maladresses de pingouin. Quelquefois il s'arrêtait, se pliait, les mains aux genoux, et se mettait à rire, la tête en arrière, arrondissant, dans sa face noire, les rouges bouffissures de ses lèvres, pareilles aux bords saignants d'une grosse plaie.
^ — Epouvantablement ivre ! dit Brascassou.
— Où diantre nous conduit-il? demanda le prince, chez qui la longue roderie nocturne avait éveillé dans les lombes et dans les cuisses les chatouillements précurseurs des rhumatismes, et qui, d'ailleurs, n'était bohème que chez les rois.
Le nègre tourna dans une rue, frôlant de la main l'angle de la muraille, avec le geste d'uH enfant qui attrape une mouche.
Brascassou dit vivement:
— La voiture !
En effet, devant la porte cochère, très large et très haute, d'un tout petit hôtel, stationnait un coupé que surmontait une énorme houppelande, jaune, à bouillons de drap, dont le collet s'évasait sous les bords d'un chapeau galonné, à cocarde ; on entendait par instants grincer sur le pavé le fer d'un cheval qui s'éveille dans un secouement de crinière.
En sautant je ne sais quelle bamboula, souve-
ilir des leçons maternelles reçues dans les offices, le petit nègre arriva devant la porte. Il regarda la voiture, s*accrocha des deux mains à.l'une des roues, grimpa, enfla ses joues noires que fit luire la lanterne, souffla dans le nez du cocher endormi. Celui-ci ne répondit à cette plaisanterie que par un ronflement grossissant. Alors le négrillon descendit, et, toujours sautelant dans ses oripeaux clairs— un petit Caliban habillé en Ariel, — il se tourna vers la porte, chercha dans des tâtonnements la rondeur du bouton de cuivre et s'y suspendit, renversé. Une claire sonnerie tinta derrière répaisseur des murs, comme à travers des ouates.
— Il nous échappe ! dit le prince.
— Attendez, dit Brascassou.
La porte s'ouvrit ; le petit nègre, la tête en avant, disparut, avec un frétillement de plumage ; mais, avant que le battant fût retombé, Brascassou s'élança et le retint de sa main droite, pendant que, de l'autre main, fermée, il imitait sur le bois le lourd fracas d'une porte qui se referme.
Puis il se tint immobile, écoutant.
Aucun bruit, sinon celui des pas du négrillon
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sur les dalles, qui s'acheva dans répaiement lourd d'une chute. Plus rien.
— Entrons, dit Brascassou.
— Diantre ! dit le chambellan.
— Quoi donc ?
— Mais nous ressemblons passablement à des voleurs, monsieur !
— Renoncez-vous à faire débuter Gloriane dans Topera de Hans Hammer ?
— Entrons, dit le prince.
Brascassou rappliqua sans bruit le battant, ne referma pas la porte pour que la fuite fût possible en cas de malencontre.
Ils se trouvèrent dans de Tômbre et dans du silence. Pourtant, par une. ronde ouverture, pareille à celle d'un tunnel, il leur arrivait de l'air frais, et des arbres, dont on n& voyait pas les branches, érigeaient vaguement leurs troncs sur la pâleur lointaine d'un mur dans la nuit du matin.
— Par ici ! dit Brascassou.
Ses deux mains, en tâtant la paroi, avaient suivi le glissement d'une surface lisse, — du stuc probablement,' — et venaient de se heurter au cadre d'un vitrage.
— La porte de Tescalier ! reprit-il, parlant tout bas. Venez.
Le prince le suivit, le tenant par les épaules.
Ils montèrent quelques marches dans l'obscurité plus noire, craignant de voir apparaître tout à coup des gens, avec des lumières et des cris. ' — Hein ? dit Brascassou.
Il avait heurté de la bottine quelque chose de rond et de mou, qui était sur Tescalier et qui ne bougeait pas. Il se baissa, promena les doigts, légèrement, sur une forme étendue en travers de l'escalier, sentit de la soie lui grincer sous les ongles.
— Le négrillon ! il sera tombé, ivre-mort.
Ils enjambèrent le petit hpmme. Maintenant, leurs semelles enfonçaient dans une mollesse épaisse, un tapis certainement ; Brascassou, qui avait saisi la rampe, sentait sous sa paume une résistance de velours.
Ils montaient, très lentement, ne se parlant plus, retenant leurs souffles.
Un bruit murmurant leur vint aux oreilles ; on eût dit de petits rires, qui tintaient, puis s'étouffaient, dans des baisers peut-être, comme un gazouillis d'oiselets dans la mousse d'un nid. Enmême temps des senteurs vagues, se renforçant
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peu à peu, mêlaient une tiédeur^ qui pouvait provenir des lumières et des plats d'un souper voisin, à je ne sais quoi de plus chaleureux, qu'exhalait peut-être une langueur lasse de femmes amoureuses. « Gloriane ! » pensa Brascassou, en renflant les narines. .
Plus de marches. Ils étaient sur le tapis d'un palier, entre des portes, qu'ils ne voyaient pas, qu'ils devinaient. Les. bruits étaient plus proches, les odeurs plus sensibles ; ils entendaient, à travers un assourdissement de tentures sans doute, des rires des paroles qui se meurent parmi des froissements de satins; ils humaient ces gras effluves qui montent des sophas et des tables. Brascassou aperçut, au ras de la muraille, une ligne d'or blême, tout émiettée par la frange d'un rideau.
— Gloriane est là, dit-il.
— Entrons ! répondit le prince, à qui l'aventure donnait enfin quelque audace.
Ils s'avancèrent, guidés par la lueur. Mais Brascassou heurta du genou une chaise; elle tomba, avec du bruit; et alors, d'une porte ouverte et refermée, qui laissa voir, dans un bref bâillement, des clartés, des blancheurs de
^ porcelaine, et des cheveux sur des coussins d*or, une femme sortit, levant un flambeau, toute grêle, mince, vive, dans un peignoir de soie fauve, qui s'eiitr'ouvre, et avançant une fine tête brune, effarée, sous les petites flammes noires de ses boucles mêlées.
— Madame de Soïnoff ! cria le chambellan.
Elle pouffa de rire.
— Ah! dit-elle, le prince Flédro? Que faitesvous ici ? D'où venez- vous ? Savez-vous bien que c'est de la dernière inconvenance, ce que vous faites-là ? et que je ne vous pardonnerais jamais, si ce n'était bien extraordinaire aussi ? 11 m'est impossible d'en vouloir à l'imprévu ; je ne sais pas bouder ce qui m'étonne. Comment nous avez-vous découvertes? Oh! vous êtes beaucoup plus adroit que je ne croyais. Je vous félicite. Je ne voyais en vous qu'un diplomate vulgaire, selon la tradition; non, vous êtes entreprenant, hardi, ingénieux, bizarre. Ce n'est pas mon mari, élève de Si. de Talleyrand, qui m'aurait trouvée, cette nuit ! Mais pourquoi me cherchiez-vous ? Ah ! oui, à cause de Glorianè, qui avait disparu. On m'avait donc reconnue, au fond de la voiture, dans mon frac, sous mon chapeau ? Et vous avez
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tout deviné? C'est très bien, vraiment. Ce monsieur qui est avec vous, ce doit être M. Brascassou. La Frascuèla m'a raconté les choses.
Vous aviez peur qu'elle ne revînt jamais ?
Eh ! on ne Ta pas mangée , je vous assure.
Enfin, c'est elle que vous voulez, n'est-ce pas ? A la bonne heure. Je vais lui dire que M. Brascassou l'attend . C'est égal , vous m'avez fait grand'peur en venant ainsi. Nous avons cru un instant que c'était... Oh! mais non, puisqu'il est au camp de la Jonquère, avec le général Tagereau!
Les deux hommes la regardaient, ébahis, pendant qu'elle leur jetait au visage ces paroles et ces rires avec les pétillements du flambeau.
Elle se retourna, entr'ouvrit la porte, à peine, — juste assez de place pour laisser passer deux doigts qui font des signes — et, la bouche dans • l'écartement, elle appela d'une voix gaie :
— Gloriane !
Une blancheur dorée passa derrière l'étroite ouverture.
— Non... l'autre! dit Mme de Soïnoff, secouée d'un rire plus fou.
L'entrebâillement s'élargit, et Gloriane, devant
le battant vite reclos, apparut^ dans une explosion de chaleurs et d'odeurs, grasse, blanche, défaite, haletante, riant son rire rouge dans l'or mêlé de ses cheveux, et ramenant à pleines mains sur son front, sur sa gorge, sur ses forts bras nus, sa pelisse de fourrures, endossée à la hâte, qui lui mettait partout des caresses de bête douce. Brascassou. sauta sur elle comme Harpagon sur sa cassette, et l'entraîna dans l'escalier, pendant que Mme de Soïnoff, penchée en delà de la rampe, et, haussant le flambeau, disait :
— Prenez ma voiture, Gloriane !
Puis la comtesse se tourna vers le chambellan qui était resté là, stupéfait.
— Allons, suivez-les ! dit-elle.
— Mais, madame. . .
— Quoi donc ?
— Vous ne m'expliquerez pas?...
— Est-ce qu'il y a quelque chose à expliquer?- Est-ce que tout n'est pas très clair?
— Tout est fort mystérieux, au contraire !
— Bah ! vous trouvez? Eh bien, après, que vous importe? Qu'avez-vous à réclamer ? De quoi vous plaignez-vous? Vous cherchiez Gloriane:
vous l'avez retrouvée ; vous vouliez le portrait de