‹ Le roi vierge: roman contemporainChapitre 7 sur 17 · G L O R 1 A N E OO · texte numérisé non relu

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Une fois, il dit au ténor dont il cirait les bottes: 2 Deux sous par jour, ça fait quatorze sous au bout de la semaine. Quatorze sous, c'est le prix d'un billetde troisième. Je vous cirerai pour * rien pendant sept jours, si vous voulez me donner un billet. » Le ténor éclata de rire, au risque de gâter sa voix,. et dit: « Tu aimes donc le théâtre, petit? Viens au Gapitole ce soir ; tu diras nion nom au contrôle, on te laissera passer. » Extasié au point de devenir généreux, Brascassou versa tout son pot de cirage sur les bottes du ténor et les fit si bien reluire qu'il crut voir, dans le miroir du cuir, tourner, resplendissantes, les deux poupées du coiffeur.

■ Eu f£^pe de la vraie scène, des actrices et des acteurs réels, il demeura froid et d'abord triste. Il constata tout de suite, — certaines âmes ont cette faculté de désillusion rapide, — le mensonge grossier des décors, le fard trop rouge des femmes, le clinquant usé des dorures sur le pourpoint des hommes ; et, s'attendant à des lumières, à des parfums de paradis, il .trouva que les quinquets louches puaient . Chez un enfant pocle, l'amour darêve aurait nié la réalité, auraitadmiré

"Sêsreplis d'ailes d'anges dans l'envolement des

gazes fripées et des rougeurs de vierge dans la grosse pourpre des joues; lui, gamin bestial, qui avait dû à Téveil de Tadolescence une heure de vision, il comprit soudainement la vérité, et, après un instant de mélancolie, Taccepta-Lereve, à unmoment donné, se lève dans tout esprit: bulle de savon en la plupart des hommes, prismatique, mais qui se résout vite en une goutte sale ; bulle aussi dans l'âme des songeurs tenaces, mais faite d'un métal transparent, qui résiste. Tout poète est un enfant rêveur continué et solidiié en homme. Brascassou fit mieux, ou pis, que d'admettre ce qu'on nomme le vrai, il s'y habitua, et l'aima. Sa mère aussi, peut-être, avait aimé celte chose. Le fils de la prostituée retrouvait ^et suivait la pente de sa race. Il retourna au théâtre presque tous les soirs, un peu avant la fin du spectacle, grâce aux contre-marques qu'il mendiait aux spectateurs ennuyés, en cachant sa cigarette derrière son dos pour avoir Tair plus convenable* Bientôt, aux troisièmes, il fut chez lui ; jugeant les fortes chanteuses, émettant des doutes à l'endroit du baryton, applaudissant ou sifflant, quelquefois parce qu'on le payait pour siffler ou pour applaudir. Chef d'un groupe

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de polissons, il ^devint une espèce de puissancB avec laquelle les artistes devaient compter, les soirs de début ; il organisait des succès ou des chutes. Les abonnés du théâtre connaissaient sa petite lete chafouine, mièvre, laide, aux yeux demi-fermés, qui s'avançait, le menton entre les poings, sous la barre de fer de la troisième galerie ; s'il faisait la grimace, on disait : « Il y aura du bruit. » Mais il était clément pour les actrices, et bien qu'il enrageât de n'être assis ni dans les fauteuils d'orchestre, d'où l'on voit la mousseline feuilletée des jupons de dessous, ni dans les avants-scène, d'où l'on plonge les regards jusqu'au fond des corsages, il avait des indulgences pour celles des chanteuses qui étaient très grasses. ' Un jour on lui offrit cinq francs pour chuter une dugazon ; il prit la pièce, mais applaudit, parce que la débutante avait des bras gros comme des jambes , qu'elle levait , en chantant faux, hors de son corsage sans manches. D'ailleurs, hargneux, brutal, gouailleur, disant avec un accent qui prolongeait l'ignominie du propos : « Toutos cagnos, tè ! » Gamin devenu voyou. Un soir, traversant la place Lafayette, il revit l'affiche jaune et les deux pou-

pées tournantes ; il s'arrêta, ayant honte, — pour - la dernière fois ; bah ! il déchira Taffiche, cracha sur la vitrine et se détourna en haussant les épaules. C'était fini.

Il se tint derrière le théâtre, près de l'entrée des artistes, fréquenta les abords du Conservatoire. Il allait et venait sur le trottoir, les mains dans les poches, la blouse et la chemise ouvertes, s'otfrant à qui voulait pour suivre des femmes ou porter des lettres. Il fut remarqué. Les étudiants amoureux de choristes s'adressaient à lui, avec timidité, parce qu'il semblait exercer une fonction. On savait qu'il était très bien avec le concierge du théâtre. Il avait autour de lui le mystère d'être quelqu'un qui entre dans les coulisses. Lorsqu'il était redescendu, apportant une réponse, puis attendait, avec un dandinement de jambes, ■ la pièce de monnaie promise, les adolescents troublés, regardaient avec une surprise où il y avait de répouvante celui qui avait traversé» tranquille, l'Eden prodigieux du théâtre ; et ils humaient, dans l'odeur de ses haillons, des parfums de fruits défendus. Un soir qu'il avait de la poudre de riz sur la manche de sa blouse, il s'écria en français, car il commençait à renoncer

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