‹ Le roi vierge: roman contemporainChapitre 6 sur 17 · IH^^H^ H I · texte numérisé non relu

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Il feignit de trouver cela plaisant.

— Mais, maintenant, reprit-il, tous ces beaux rêves sont évanouis, puisque je n'aurai pas le portrait. On continuera de jouer les drames de Hans Hammer devant des toiles peintes par des barbouilleurs infimes — comme les œuvres banales de quelque musicien juif — et ce seront des ténors italiens qui murmureront, près de la rampe, avec des roucoulements de ramiers, les tragiques mélodies du maître.

— Ah ! vous me déchirez le cœur.

— Vous serez seule coupable.

Elle songea un instant, Tair très ému. Cela lui plaisait de feindre d'être prise au piège- Et puis, elle y était peut-être prise vraiment. Tout le monde a des sincérités. Elle rejeta les dentelles de sa mantille, au risque de laisser voir, le matin, à un seul, ce qu'elle montrait à tout le monde le soir, et elle dit d'un petit ton résolu :

— Eh bien, je veux vous sauver. J'ai trouvé un moyen. .

— J'aurai le portrait ?

— Mieux que cela ! Tenez/ ce n'est pas seulement à vous que je m*intéresse. Quant à

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Haiîs Hammer, il n'a rien à gagner ni à perdre dans toutes ces petites choses, puisqu'il a du génie ! et que demain le consolera d'aujourd'hui. Non, c'est Frederick II qui m'occupe. lime plaît. Cela m'ennuie qu'il soit niais de la sorte, — nice, comme on disait. Je veux vous aider à en faire un homme. Pi! la petite femmelette ! Est-ce qu'un roi est à sa place dans la République de Platon ? Athènes, c'est bien, mais du temps de Périclès ; et je vous offre une Aspasie.

— Je ne comprends plus.

— Vous comprendrez, dit-elle en s'animant au point qu'elle eut un peu de sang aux pommettes. Je veux qu'avant un mois la cour de Nonnenbourg, où l'on est grave comme dans un cloître, où l'on baisse les yeux pour ne pas voir les femmes, où l'on n'ose être jolie que dans les coins obscurs, soit frivole, hardie, éclatante ! Il vous faut une nouvelle Mona Kharis, vous savez, celle qui dansait sans maillot et qui cravachait les bonnets de vos étudiants. Je veux révolutionner le royaume» La'reine mèi*e sera furieuse ! Tant pis, elle est laide. Même jeune, elle aVait l'aii' vieux. Elle se consolera en présidant le conseil des ministres. < Faites la politique, madamoj

nous ferons l'amour! » Qu'est-ce que je dis donc là? Je ne vous 'voyais plus. Enfin, ce sera charmant! Je m'imagine les mines contrites de vos mornes fonctionnaires regardant passer la voiture à six chevaux blancs, empanachés de marabout, de la jeune favorite.

D'ailleurs, ils iront à son petit lever le matin.

— Vous voulez donc venir à Nonnenbourg ?

demanda le prince Flédro.

— Impertinent ! dit-elle. Puis, regardez donc:

je suis laide des os, pas de chair, une peau

qui brûle. C'est bon pour les raffinés^ cela. Les chérubins aiment les géantes. Il faut de gros repas pour les affamés. Ce sont les gens qui n'ont plus faim qui raffolent des bécassines ; je n'ai jamais été aimée que par des hommes de quarante ans. L'expérience choisit, la naïveté accepte pourvu qu'on lui donne beaucoup. Ce que je vous offre est éclatant, bruyant, extraordinaire! les yeux qui n'ont pas l'habitude de regarder seront obligés' de voir. La vertu . de votre roi est un mur ; je vous conseille une catapulte.

— Que m'offrez-vous donc ?

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— Vous allez le savoir*.

Mais elle s'interrompit.

De la chambre voisin^, ijne voix était venue, disant : .

— Eh bien ! folle, je suis levée !

— Ah ! vous entendez, dit la comtesse, on m'appelle. Je n'ai plus le temps de vous expliquer les choses. Un mot seulement. Allez demain soir aux Italiens. Ecoutez et regardez, et tâchez de comprendre. C'est un grand service que je vous rends. Aux Italiens, vous dis-je. On joue la Traviata, Oh ! c'est alfi^ux ! Mais c'est de la chanteuse qull s'agit. Si vous n'êtes pas un sot, vous

serez surintendant des théâtres dans un mois, et premier ministre dans un an. Ah! par exemple, vous ne nous déclarerez point la guerre ?

Elle s'échappa. La porta fut laissée entr'ouverte, peut-être à dessein. Il entendit des paroles chuchotées :

— Tu es une grande extravagante ! D'abord elle ne me ressemble pas du tout.

— Mais si, mais si, elle vous ressemble; et puis, le souvenir aide à l'illusion.

— Tu crois que. . .

— Laissez-moi faire! C'est une jolie façon

d'être aimée. On a la gloire et le rêve, non Tennui. Nous en parlerons, le soir.

Il n'entendit plus rien. La soubrette reparut avec un air qui voulait dire de s'en aller. Il sortit. Il était perplexe, n'ayant pas très bien compris. Pourtant, il s'en alla louer un fauteuil pour la reprise de la Traviata^ au théâtre des Italiens.

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Dans les coulisses, au foyer, devant les portes des loges, la cloche du second régisseur sonnait à toute volée , ira^périeuse , brutale , aboyant comme un chien de berger qui rassemble un troupeau. Tout le troupeau s'effara. La scène à demi obscure, où le trou rond de la toile remuée dessinait une lueur ovale qui monte et descend sur les planches, s'encombrait de machinistes en vestes bleues, se hâtant, courant, se croisant, un fauteuil sur le crâne ou une chaise sur Tépaule ; des habilleuses, la tête en arrière et ^ chargées jusqu'aux yeux de jupons bouillon-

liants, de robes galonnées aux manches pendantes, d'aumônières et d'épées, et de coiffes à plumes, heurtaient dans les couloirs les corbeilles poussiéreuses ou les candélabres en carton d*or des garçons d'accessoires ; dans les escaliers tournants dégringolaient les choristes dames et les choristes hommes, les figurantes et les figurants, elles trop fardées, eux le menton bleu, — malgré l'ordre de se raser de près affiché dans le foyer des chœurs, — tous maussades et ternes sous leurs velours passés et leurs satins qui se fripent ; quelques loges étaient pleines de réleinelle querelle des ténors avec leurs coifffeurs, et, dans d'autres, des soprani, en corset rose et noir, se faisaient lacer leurs bottines par une femme de chambre agenouillée, pendant que, le cou tourné vers le miroir de la toilette, elles passaient légèrement une patte de lièvre sur leurs joues pour harmonier au blanc de perle la rougeur trop crue du vermillon ; et il y avait par tout le théâtre — bruits de portes, grincements de gonds, fracas d'un portant qui tombe, flou-flous de soie légère, chuchotements, appels, jurons, et rumeurs lointaines de Torchestre qui s'accorde — ce va-etvient affairé, fiévreux, ce bouleversement con-

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fus qui précède le combat quotidien de la représentation et qui fait penser au branle-bas sur les navires.

— Brascassou !

— Trésor ?

— A-t-on sonné ?

— Sies sourdo, aro ?

— Je perds la tête, tiens ! Mon maquillage?

regarde.

— Tu es trop pâle. Tu as Tair d'une honnête femme. Qu'est-ce qui te prend ? C'est stupide. La Traviata est une belle fille ; réserve la phthisie pour le dernier tableau ; j'ai inventé une pâte tout exprès : la Crème des Poitrinaires. Mais quand tu entres en scène, au premier acte, tu es ivre ; allume tes pommettes et flanque le feu aux poudres de tes yeux. Là, c'est moins ma maintenant. Et mords tes lèvres pour qu'elles aient Tair de saigner du vin! On dirait que tu n'as jamais fait la noce, millo dious î Allons,, bon, tu as gardé les manches de ta chemise. Une pensionnaire, alors ? On ne verra que le cou? Pourquoi pas une robe montante ?

— Enfonce la chemise dans le corset. Prends

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donc garde, bote ! tu m'écorches le dos avec ta bague.

a Trésor », c'était Gloriane Gloiiaiii qui débutait ce soir-là au Théâtre-Italien. Comme elle arrivait de Vienne précédée d'une grande renommée, on lui avait donné la loge-boudoir, très-eaviée des prime donne, qui a vu Ténorme Alboni s'habiller en Arsace et la fine Patti se vêtir en Rosine. Devant la haute psyché, entre les deux becs de gaz flamboyants, hors d'un désordre de peignoirs et de jupes repoussées du pied, très jeune, grande, blanche, grasse, et comme triomphante, elle s'épanouissait à moitié nue sous d'énormes touffes de cheveux roux.

Quant à Brascassou, c'était le coiffeur de Gloriane, son habilleur en même temps; vieux et laid, chafouin, de petits yeux striés de sang bilieux, qui pleurent une ambre sale, l'os du nez cassé dans quelque ancienne aventure, et la narine qui se retroussait de travers, toute barbouillée de tabac dans les poils. Il était aussi l'amant de Gloriane, quelquefois.

— La robe maintenant! dit-elle tant en aplatissant des deux mains les plis du jupon sur ses hanches. Eh bien, où est-elle ? Tu l'auras laissée

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dans la malle, imbécile. Elle doit être dans un bel état. Allons, vite ! est-ce pour aujourd'hui ? Brascassou tira de la malle un corsage et une jupe de satin vert de mer, avec une^ autre jupe de tulle à volants innombrables.

— Hein ! dit-il, stupéfait.

— Mais ce n'est pas ma robe ! cria-t-elle.

— Ce n'est pas ta malle, non plus.

— Tu auras fait quelque sottise !

— Ah ! ne m'embête pas, tu sais ! J'ai mis moimême dans la malle, ce matin, les costumes de la Traviata, et j'ai accompagné les commissionnaires jusqu'à la porte du théâtre.

— Va donc, descends, informe-toi. On se sera trompé chez le concierge. On a monté cette malle an lieu de monter la mieiïne. Mais dépeche-toi Brascassou ! puisqu'on a sonné.

Il sortit en jurant. Il revint bientôt, poussant devant lui une habilleuse, et dit à Gloriane, tout ahuri :

— Ta sais, c'est extraordinaire !

L'habilleuse expliqua que des commissionnaires avaient en effet apporté au théâtre une malle pour Mme Gloriani, mais que, plus tard, il était' venu un domestique en livrée, chargé

d'un grand coffre. Il avait dit : « Madame s'est trompée», et il avait remporté la malle en recommandant de monter le coffre tout de suite dans la loge de la débutante.

— Une farce ! dit Brascassou pâle de colère.

-^ Pour m'empêcher de débuter !

— Tu débuteras. . ; toute nue s'il le faut î

— Cours à l'hôtel. Rapporte une autre robe, n'importe laquelle. La Traviata, ça se joue en costumes modernes.

— Et le temps? Est-ce que j'ai le temps ? Tiens, écoute. Les trois coups. On commence l'ouverture, et tu es du premier acte !

Gloriani, demi-nue devant la psyché, crispait les poings, une flamme de colère dans les yeux, les dents dans sa lèvre rouge ; et lui, allant, venant, bousculant les chaises du pied, il faisait le moulinet avec son bras droit, clignait furieusement des yeux, tordait la bouche, montrait les gencives, avait l'air d'un singe qui va mordre.

Le garçon de théâtre parcourait les corridors, criait : « En scène, mesdames !» Le rideau était levé ; il fallait que la Traviata, un peu échevelée par le rire et le vin, apparût au milieu des

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convives émerveillés et cjxantât le briiidisi .en levant sgi coupe d'or !

L'habilleuse proposa de monter au magasin des costumes, de chercher parmi les défroques des comparses.*. Une défroque ! Pour Gloriani !

Brascassou faillit étrangler l'habilleuse.

On entendait les voix du chœur. Le second régisseur entr'ouvrit la porte : « Madame, c'est à vous ; » et s'enfuit rapidement.

— Je suis perdue ! dit Gloriani.

— Millo dious ! sacra Brascassou en brisant d'un coup de poing une potiche de la cheminée.

Le chœur grossissait. C'était la strette dont le dernier accord sert de réplique à l'entrée de la Traviatia. Le directeur lui-même, un vieux petit homme, fît irruption dans la loge.

— Eh bien, qu'arrive-t-il ? Etes- vous folle ? Vous manquerez votre entrée.

— On m'a volé ma malle ! Faites faire une annonce.

— Non ! cria Brascassou.

Il saisit la robe de satin vert de mer et la traîne de tulle, les jeta sur Glorianeen la poussant dans le corridor, l'en habilla en chemin, agrafa les deux jupes pendant qu'elle enfi-

lait les manches, fit bouffer les volants sur Tescalier des coulisses, la poussa encoive, n'eut pas le temps de lacer le corsage, cria : « Tu es nue, tu seras sublime! » et, d'un coup de poing dans le dos, la précipita en scène.

Puis il se laissa choir contre un portant, sur une chaise qui était là, et souffla comme un bœuf.

Elle, en scène, avait bondi vers la table, levé la coupe d'or, et, d'un jet de roulade, saisi la noie de violon que lui lançait Torches Ire, comme un oiseau dans un coup de vent s'agriffe à une feuille emportée.

Défaite, les cheveux tombants, la chair hors des étoffes, blanche en pleine lumière, elle se dressait pareille à une chaleureuse bacchante; réblouissenaent d'être là, soudain, la stupéfaction de se sentir en proie à des milliers d'yeux allumés et fous, l'enivraient elle-même ; et elle se ruait dans la musique comme on se jetterait dans les flammes, effarée, éperdue, superbe, la voix tout envolée et la beauté tout offerte !

Dan9 la salle, un silence d'abord ; de l'étonnement sans doute; puis, brusquement, quand Gloriane eut lancé sa dernière roulade furieuse, les

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applaudissements éclatèrent, enthousiastes, redoublés, acharnés, Brascassou, sur sa chaise, bavait de joie en disant: « Cher trésor! »

Quelqu'un lui mit la main sur Tépaule ; c'était le directeur.

— Remarquable, dit-il. Contraire à la tradition, mais superbe.

— Je le sais bien ! s'éciûa Brascassou.

— Succès certain. C'est égal, jeu dangereux.

— Quel jeu ?

— Succès, mais scandale. Les avant-scènes ne sont pas contentes. Le maréchal fronçait les sourcils et se frisait la moustache avec un air qui ne présage rien de bon. Dame! je dépends de lui ; il est ministre des beaux-arts. Il est vrai que la comtesse Soïnoff riait à se tordre.

— Ah ! oui, dit Brascassou. A cause du corsage mal lacé. Que voulez-vous ? ce n'est pas notre faute.

— Il ne s'agit pas du corsage, mais de toute la toilette. Oh ! vous êtes très fort. N'importe, c'est raide.

— Je. ne comprends pas, dit Brascassou.

— Vous»comprenez fort bien. Vous vous êtes aperçu que Gloriane ressemble...

— A qui doue ?

— Innocent! A la reine, pai^bleu! Et vous vous êtes dit : « Profitons de ce hasard. » Je ne vous blâme pas; nous aurons de la location. Vous avez été un peu loin tout de môme. Il n'était pas nécessaire que Gloriane fût habillée précisément comme l'était la reine, avant-hier,

u bal de la maison Pompéienne.

Brascassou ouvrait tout grands ses petits yeux. Evidemment, son étonnement était sincère. Le directeur lui tendit un journal en mettant le doigt au milieu d'une colonne. Brascassou lut:

« Sa Majesté portait une robe de satin vert de mer, sans manches, et dont la jupe courte, retroussée çà et là par des touffes de fleui-s marines »

Il laissa tomber le journal.

— Mille Dious ! dit-il, que veut dire ceci?

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Brascassou, coifTeur de Mme Gloriaue Gloriani, avait une histoire qui vaut la peine d'être racontée.

Un soir, un caporal de la garnison de Toulouse, — il y a très longtemps de cela, — se promenait le long du canal, non loin de la statue de Riquet. Là-bas, dans la ville, sur la place du Capitale, la retraite sonnait sa fanfare. Le caporal continua sa promenade avec un air de satisfaction ; il avait la permission de dix heures ; et il attendait Mlle Mion, une petite servante du pays basque, qui avait promis de le rejoindre

après le coucher de ses maîtres. Elle vint. Petite et maigre, sèche, la peau dure, des moustaches, un signe noir au coin de la bouche, presque une mauricaude sous le foulard rouge, tordu et noué, dont les deux pointes se dressent : ce qu'on appelle une brune piquante. Lui, Tair bete et réjoui, elle, presque laide, ils s'adoraient l'un l'autre, faute de mieux ; on emploie comme on peut l'amour qu'on a en soi. Quand ils se furent assis, le caporal sur un banc de pierre, Mion sur les genoux du caporal, elle se détourna vivement: a Escouto! » dit-elle. Il y avait eu un bruit comme d'un objet lourd qui tombe à Teau ; ils virent une femme s'éloigner eu courant et s'élancer dans une ruelle, vers la ville. Le militaire eut d'abord l'idée de poursuivre la femme, mais une petite plainte s'élevait du canal. «Un enfant!» dit le caporal. « Qu'unagarso ! » s'écria Mion* Ils s'approchèrent de la rive presque h fleur d'eau, à cause des écluses fermées. Quelque chose flottait dans la grisaille du soir sur la sur» face immobile ; quelque chose d'un peu lotfg et de blanc: l'aspect d'un panier plein de linge dont on ne verrait pas l'osier. C'était de là que tenaient les cris. Comme cette espèce de nacelle

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«G soutenait assez près du bord, le caporal put facilement raccrocher du bout de son sabre et ramener à eux. Un panier, en effet, et, dedans, un petit être presque nu, tout éclaboussé d'eau, qui se tordait en vagissant, les poings devant la bouche ouverte, toute la face plissée comme une vieille petite pomme. « ! qu'es poulit, Ion pitchou! » dit Mion. Il était hideilx. Mais toutes les femmes ont de ces tendres complaisance» pour les nouveau-nés ; pas une qui, à la première vue d'un enfant, n'ait un instant de maternité. Le caporal montra plus de froideur. « Portons ca chez le commissaire », dit-il. En réalité, il enrageait d'avoir été troublé dans ses amours. Cette femme aurait bien pu jeter son enfant à l'eau un peu plus loin. Il est ennuyeux d'être charitable, quand on n'a pas le temps.

On fit une enquête. On découvrit la mère. Une pauvre fille de la rue dea Jardiniers, vieille déjà. Le soir, en peignoir blanc, de gros fard sur les joues, acheté au rabais, ^^ un ciment de brique pilée, qui se cassait enti*èles rides, — elle passait la tête dans i'entre*bStllement lumineux de ses volets, au rez-de-châusséej et faisait des signes

aux hommes, à ceux qui portaient des blouses ou qui avaient des pantalons^ garance. Les étudiants n'auraient pas voulu d'elle, parce qu'elle n'avait plus de cheveux et qu'il lui manquait des dents. Le- passé de cette misérable ? Elle-même l'avait oublié. Elle était une ordure qui se trouvait là par hasard ; un fruit pourri, tombé, dont on ne voit pas la branche. D'ordinaire, ces filles n'ont pas d'enfants, par une pitié du sort. Elle en eut un, étonnée, à quarante ans. Le père? estce qu'on savait ? Un jour, quelqu'un demandait à un petit garçon, fils d'une marcheuse : « Et le soir, que faites-vous, mon pauvre mignon ? »

L'enfant répondit : « Le'soir, maman me couche, et puis elle va chercher papa. » C'était ce père-là qu'avait eu le nouveau-né jeté dans le canal. La mère, lorsqu'on l'interrogea, avoua tout de suite son crime ; elle n'avait pas de regret de ce qu'elle avait fait ; aucun remords dans cette âme obscure; la conscience n'est pas une lumière à plusieurs flammes, dont quelques-unes peuvent éclairer encore lorsque les autres sont déjà mortes ; non, cette lueur-là s'éteint tout entière, d'un seul coup. Seulement quand on apprit à la mère que son fils avait été sauvé : « Eh ! bien , tant pis pour

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Jui! » Elle fut jugée condamnée à cinq ans de réclusion. Elle mourut à la maison centrale de Nîmes. Quantau petit garçon, on le mit à l'hospice des Enfants-Trouvés, et il ne mourut pas, parce qu'il avait, quoique chétif, la vie entêtée. Il grandit, devint plus laid, fut pris en grippe par les bonnes sœurs. Malingre, rabougri, morose à Tâge où les petits anges rient, il se tenait dans les coins, sournois, à demi tourné, avec un air de vouloir entrer dans la muraille. Il avait du mal aux yeux, toujours des croûte, aux lèvres. « C'est dans le sang, » disaient les sœurs. Elles ne se trompaient pas. Cet innocent, fils d'un passant ivre et d'une fille — la vomissure fécondant l'égout — avait hérité la maladie du vice. A cause de cela, les religieuses le haïssaient. Ce qui aurait dû faire pitié fit horreur aux dures vierges. Ces dartres étaient l'infamie maternelle devenue ulcères ; elles maltraitèrent la prostituée dans son avorton malsain, croyant faire œuvre pie. Un dégoût plein de colère : l'idée de venger Dieu et de châtier le péché. Lui, battu, s'étonnait, ne comprenant pas pourquoi on lui faisait du mal parce qu'il était malade.

Il eut la chance qu'un maître corroycur ayant besoin d-un apprenti B*avisa de venir chercher un enfant à Thospice. On lui demanda s'il voulait Brascassou. Brascassou, c'était le petit qu'on battait et qu'on n'aimait pas. Il n'a jamais su pourquoi on lui avait donné ce nom ; le fait est qu'on l'avait toujours appelé ainsi, depuis le jour de son entrée à l'hospice : le patois a des mystères. Le corroyeur répondit : « Celui-là ou un autre. » On préféra se débarrasser de «cette pourriture. » L'homme d'abord fît la grimace, en voyant ce garçon chétif, vilain, sans regard et la teigne au crâne. « Bah ! dit-il, l'odeur des peaux est bonne à la santé ; ça lui refera le tempérament; » et il l'emmena, après lui avoir flanqué deux gifles en manière de plaisanterie. Tel fut le commencement de l'apprentissage.

Brascassou jusqu'alors avait été battu , mais n^avait jamais travaillé. Maintenant^ il dut tra*- Vailler sans cesser d*etre battu. Ceci lui parut dui*. Le Châtiment après la besogne^ au lieu de la récompense, obscurcit la vague notion du bien et du mal qUî, faiblement, comme une clarté qui tremble, s'était levée en lui, lumière à peine allumée, aussitôt éteinte. Après avoir eu l'éton-

nement, il eut la colère, avec un désir de faire du mal, lui aussi. Il en fit. Quand le patron tournait le dos, il déchirait vivement quelque peau précieuse, et, si Ton recherchait le coupable, il désignait l'autre apprenti, grand dadais plus bête gue bon, qui laissait dire, ne comprenant pas. En même temps, des idées sales lui venaient. Ce n'est pas seulement son corps qui était gangrené: son âme aussi. Une fois, en passant dans la rue des Jardiniers, — il faisait une course pour son patron, — il s'était arrêté, en pouffant de rire, devant deux vt)lets gris entr'ouverts, comme s'il les eût reconnus. Il fut le gamin ignoble, s'attardant dans les lieux malpropres, traçant du doigt de gros mots sur la muraille, faisant des farces, fourrant des ordures dans le panier de la ménagère, ricanant en dessous quand, le soir, pendant le souper, le maître corroyeur, pris de dégodt, crachait la viande dans son assiette ; de aorte que celui-ci, un beau jour, jeta son apprenti dans la rue en lui fouaillant les reins à coups de souliers. Un tel dénouement n'avait rien que de logique. Ce qui avait Commencé par des gifles s'achevait par des coups de pieds.

Quinze ans, maigre, les yeux petits ^ aux cils

collés d'humeurs, les lèvres jaunes, la peau grise et mangée d'anciennes plaies, il s'en alla par les rues dans les loques de sa blouse, son pantalon déchiré aux genoux. En passant devant un bazar, rue de la Pomme, il vit une boîte verte, avec des brosses et des pots de cirage dessus. Il n'y avait ni marchands ni chalands dans la boutique. Il s'approcha de la boîte, la trouva belle, passa la main sur les poils des brosses, et, personne ne le voyant, emporta le tout. Il fit cela sans raison précise, pour le plaisir de voler ; à moins qu'il n'eut l'intention de vendre la boîte. Il ne la vendit pas. Un hasard peut faire naître une vocation. Le lendemain, Brascassou se tenait assis sur une borne, place Lafayette, près de l'hôtel Capoul, la boîte devant lui, toute neuve, audacieusement * offerte aux passants: Brascassou était décrotteur.

Il fut heureux. Libre ! Hus de nonnes, plus de patron ! Couché sur le ventre, le menton dans le sable tiède, le dos brûlé par le dur soleil blanc qui chauffait toute la place, il lézardait avec délices, regardant son ombre longue traverser la chaussée, ne s'iiiterrompant de son farniente de lazzarone que pour cirer les bottes

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poussiéreuses de quelque passant, ou pour écouter les histoires que se racontaient les cochers, groupés, le fouet à la main, devant leurs énormes fiacres. Il connut ce délice de la paresse: le rêve ! Les tendresses de l'adolescence faillirent le rendre bon. Deux choses attiraient ses yeux souvent : une grande affiche de théâtre, jaune, aux grandes lettres noires, placardée sur le mur de rhôtel, et, de l'autre côté de la place, une boutique de coiffeur où se frisaient des perruques, où pendaient des nattes longues, entre lesquelles tournaient incessamment deux bustes de femmes, blancs et roses, très décolletés. Le théâtre! les femmes ! En regardant l'affiche de ses yeux écarquillés, il voyait s'animer, remuer, se transformer les caractères. Bien qu'il ne fût jamais entré dans une salle de spectacle, il s'imaginait, d'après des choses qu'on lui avait dites, les quinquets, lé* lustres, les plafonds peints, des toilettes dans les loges, et, sur la scène, entre les décors lumineux, des formes vagues, éloignées, levant des bras d'où pendaient des franges, ouvrant des bouches d'où sortaient des musiques, — plus que des hommes, des dieux peut-être ! A ces illusions 'se mêlaient des réminiscences, reste des leçons

des bonnes sœurs : lorsque, les prunelles fatiguées de la contemplation de Taffiche où les noms des acteurs lui apparaissaient en lettres de flammes, il se vautrait, la tête sur la boîte verte , en plein soleil , il lui arrivait, presque endormi, de voir/ dans l'apothéose de la rampe, un Jésus-Christ à la couronne d'épines lumineuses, pâmé sur une croix d*or, et chantant! Mais Jésus portait un lorgnon comme le premier ténor du théâtre, dont Brascassou avait quelquefois ciré les bottes sur la place Lafayette. Des femmes, en même temps, passaient dans ces songes visionnaires, presque toujours ressemblantes aux deux poupées qui montraient leur chair de cire peinte derrière la vitrine du coiffeur. Elles aussi, elles chantaient, laissant traîner sur des mosaïques de pierreries des robes de vermeil et de satin ponceau; mais ces robes ayant la transparence du rêve, des nudités devinées Féblouissaient à travers la splendeur des étoffes. Réveillé de sa rêverie, il voyait Taffiche jaune et considérait le tournoiement inanimé des bustes. Alors, il se frottait les yeux, se "grattait Toreille, et s'asseyait sur sa boîte, ennuyé.

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