‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 1 sur 471 · RUE SOUFFLOT · texte numérisé non relu

RUE SOUFFLOT

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I. Intérêt de la question. — II. Sa portée : définition des mots guerre et fonction. Plan.

La publication récente d’une nomenclature de 2222 titres relatifs à la guerre et à la propagande pacifique‘, et celle, prochaine, de 2000 titres environ sur la question de l’arbitrage, rendent inutile l’adjonction, à notre livre, d’une bibliographie qui serait soit une répétition, soit un complément, composé des livres, brochures ou articles omis, assez nombreux (nous en connaissons plusieurs milliers), mais pour la plupart secondaires, anciens, rares ou peu Connus. Ge premier recensement sérieux des écrits pacifiques — publiés en si grande abondance depuis un demi-siècle — ne rend-il pas en outre manifeste l’inutilité de Ia présente étude elle-même? L’examen qu'après tant d’autres nous voudrions tenter de la question a-t-1l encore une raison d’être ? Nous le croyons. Si tout avait été dit, 1l resterait encore à le répé- ‘ter, à rassembler et coordonner les vues éparses : il est des questions qui ne sont jamais trop clairement élucidées et des vérités qui ont besoin d’être toujours présentes à l’esprit. Ce serait un premier avantage, mais il en existe en réalité d’autres : le montrer, équivaudra à signaler, par de bienveillantes critiques, les insuffisances et les défauts d’une propagande par ailleurs admirable.

Les « pacifistes » reconnaissent volontiers que fout n’a pas été

À. H, La Fontaine, Bibliogr. de la Paix et de l’Arb. inlern.; 11e Part. Mouvement pacif,, t. 1, Monaco, in-8e, 1904. — V. aussi Catal. d'ouvrages sur la paix el la guerre classés dans la bibl. du Bureau intern. de la Paix, Berne, 1901. (Compléter par : Corresp. bi-mensuelle du Bureau intern...)

à INTRODUCTION

dit et qu’on a peut-être peu approfondi le sujet en général ‘. Cela tient à ce qu’on à considéré un peu trop à priori la guerre comme un mal et fait appel pour la combattre soit au sentiment, à la compassion altruiste, soit à l’intérêt, à l’économie politique. Les faciles déclamations, les tirades sonores peu nourries d’idées ont sans peine convaineu un publie féminin ou populaire. L’égoisme y a joint les esprits timorés, que la guerre effraie, et les mercantiles, dont elle atteint la bourse et dérange les combinaisons de lucre?. On a combattu le service militaire à cause de la gène qu’il procurait, et l’antimilitarisme actuel, dans sa forme la plus vive, est issu de là. Le pacifisme aurait dû, en s'adressant à l'esprit scientifique et non à la pitié ou à l’amour du gain, rallier les personnes qui, par tempérament, par éducation ou par profession, sont guidées par le raisonnement: savants, sociologues, juristes, politiques, diplomates *.

On a, en fractionnant le problème, mutilé les solutions. Chacun, théologien, moraliste ou économiste, a condamné la guerre au nom de sa discipline; d’autres ont simplement superposé les points de vue. Il eût fallu prendre le phénomène corps à corps et poser le problème final: ce mal produit-il au total un plus grand bien, est-il nécessaire, inévitable, a-t-il diminué dans l’ensemble de l’évolution ? La sociologie seule pouvait fondre les vues spéciales en un exposé global et les renouveler en tenant compte des théories récentes : elle ne l’a pas fait d’une manière satisfaisante. Sans se désintéresser du débat, elle n’a apporté à sa solution qu’une contribution presque insignifiante : les études scientifiques embrassant toutes les faces de la question font défaut.

Ce n’est pas tout. Plusieurs pacifistes ont affiché un mépris exagéré des idées de leurs adversaires et même de leurs personnes (infra : sur Proudhon). D’autres, fâcheusement présomptueux où quelque peu naïfs, ont cru qu’une ère nouvelle daterait de leurs écrits, suffisants à leurs yeux pour transformer le monde. Presque tous, par une excessive confiance dans leur cause, ont fait trop bon marché des objections : la question de la paix

1. G. Tarde, qui était pacifique, écrivait pourtant (L’oppos. univers., p. 391) : « Les détracteurs de la guerre ont été en général assez médiocres, ses apologis-

tes souvent éloquents, tandis que la concurrence était combattue plus brillamment qu’elle n’était défendue. »

2. Novicow, Les lulles, p. 694 s; F. Bouvet, La g- et la civil., p. 265, 268.

SU Ehe Ruyssen, De lu méthode dans la phil. de la paix, (Congrès phil., 1900, p. 339 s : méthodes théologique, sentimentale, utilitaire, de fait (évolutionnisme), de droit et de morale (Kantisme...)

leur paraît être une de celles qu’on n’a pas à discuter !. Ils en parlent comme s’il existait une vérité absolue dont ils auraient le monopole. Il est vrai qu’ils s'adressent à la foule, qui aime les certitudes et exige des jugements simples et sans distinetions. En conséquence les pacifistes, qui font du prosélytisme, ne se demandent pas si la guerre à jamais eu un rôle bienfaisant et si elle ne l’a pas conservé au moins partiellement, La masse étant incapable de lutter pour un idéal lointain et hypothétique, ils lui affirment que la paix universelle et perpétuelle pourra être instaurée à brève échéance ou, pour la suggestionner, que désormais toute guerre est devenue € impossible? ». La guerre a répondu comme ce sage de l’antiquité devant lequel on niait le mouvement et qui se mit à marcher: elle a frappé la nation de celui-là même qui prématurément avait proclamé le plus haut sa mort. |

Ce dogmatisme intransigeant et cet optimisme basé sur le mépris de la réalité sont à coup sûr inefficaces et peut-être compromettants auprès d’un publie cultivé : ils doivent être abandonnés au moins ailleurs que dans les brochures de propagande. On ne doit ni laisser dans l’ombre les rares beaux côtés de là guerre, sous peine de s’exposer à un démenti dont le discrédit rejaillirait sur toute la thèse anti-guerrière, ni méconnaître les difficultés de l’heure présente. À quoi bon batailler contre une chose qu’on dit ne plus exister ? Il faut au contraire affirmer que la guerre est encore possible matériellement, mais qu’on peut, en luttant, la détourner, la rendre impossible psychologiquement et moralement. Cest encore le meilleur moyen de susciter Peffort et d'éviter les décevantes illusions.

Le phénomène de la guerre soulève, au point de vue sociolo-

4. Th. Ruyssen, tb., débute ainsi : « Que la guerre soit un mal, c’est ce qui ne fait de doute pour personne et nous ne nous attarderons pas à la démonstration de ce truisme. »

9. D’Estournelles de Constant, La Paix et l’enseign. pac., p. 3 : L’Europe divisée, voilà le paradoxe; l’Europe unie, voilà la vérité. — Jean de Bloch (La g., t. VI, p. v; Impossibilités techniques et écon. d'une q. entre grandes puissances, L. I, 8. de campagne, t. II, g. navale; Fr. Passy, La g. imposs., J. des Ec., nov. 99, p. 2425; W. Stead, La g. est-elle devenue imposs., p. 1) : les naïfs, les véritables utopistes qui vivent dans le domaine de la fantaisie, sont ceux qui croient à la possibilité future d’une grande guerre... La guerre est devenue une impossibilité et ceux qui s’y préparent sont des visionnaires de la pire espèce, car elle n’est plus possible désormais. — Voulez-vous dire moralement impossible? — Pas du tout, je parle de questions matérielles, qui peuvent être toisées avec une exactitude presque absolue, Je soutiens que la guerre est devenue impossible en même temps au point de vue militaire, économique et politique. Le développement même pris par son mécanisme en à fait une opération impraticable. Etc...

gique, deux problèmes : a) La guerre a-t-elle un rôle? Lequel? Ce rôle est-il bon? Peut-on limiter les effets de la guerre ou la supprimer? C'est-à-dire la paix est-elle désirable et possible? b) Quels sont les moyens les mieux adaptés à son établissement ? Une critique platonique serait sans doute insuffisante ; la détermination et mème l'application des remèdes se conçoivent sans danger dès qu’on connaît la nature du mal. Mais la première question vaut toujours la peine d’être posée. Sa solution d’abord, n’est pas évidente : les guerres ont été un phénomène universel et aujourd’hui encore les explosions de passions belliqueuses sont fréquentes. On n’est pas autorisé à condamner à la légère tout le passé de l'humanité comme une erreur et une immoralité ni à refuser de prime abord toute créance aux penseurs illustres qui ont défendu les institutions militaires. En tout cas, la solution n’éclate pas aux yeux de tous, et il faut la mettre à la portée des générations nouvelles. C’est ce que ne font pas, à l’heure actuelle, un grand nombre de pacifiques : partant d’un postulat qu'ils prendraient volontiers pour un axiome, ils négligent la démonstration de leur proposition fondamentale, qui leur paraît évidente par elle-même : la paix est un état préférable à la guerre et réalisable à l’exclusion de cette dernière. Ils font reposer leur édifice sur un terrain insuffisamment sondé ou bien ils ne montrent pas ses fondations lorsqu’elles existent : sa solidité dans le premier cas et, dans le second, la confiance qu’elle inspire s’en trouvent ébranlées, malgré la correction de l’architecture.

En proposant des remèdes contre la guerre, ils ne peuvent prècher que des convertis. La première question, concernant son apprécialion morale et utilitaire, a évidemment un caractère primordial, antérieur, préalable ou, pour parler le langage de la procédure, préjudiciel: on n’a à statuer sur la seconde qu’autant que la première est définitivement résolue par la négative ou semble telle. À quoi servirait, en effet, de discuter sur les moyens d'établir la paix, si la paix n’était pas désirable ou même possible?

Or les pacifistes ont plus spécialement observé les effets de la guerre et proposé des remèdes ; ils ont presque négligé la recherche de ses causes‘, ou s’ils s’y sont livrés, ce fut souvent avec le désir préconçu de montrer qu’elles n'étaient point pro-

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