I. Mobiles et prétextes. — II. Appréciation
Les guerres faites à propos de la religion n’ont pas toujours pour buts la défense ou la propagande de la sienne propre, ni l'imposition, par la force, d’une interprétation orthodoxe. Il s’agit parfois de «€ tirer vengeance des délits qui se commettent contre Dieu », de châtier les hommes qui ont de € fausses opinions » sur le sens de la loi divine (hérétiques) ou même ceux qui sont irrévérencieux envers leurs propres dieux, d’exterminer les dissidents, de secourir des coreligionnaires lésés par l’étranger...! On ne peut assigner une époque aux événements de cette nature : 1ls appartiennent à presque toutes.
Les peuples primitifs, antiques ou sauvages ne connurent guère les guerres de propagande, mais la plupart de leurs expéditions revêtaient un caractère religieux, parce que le spirituel ne se détachait pas nettement du temporel. Les dieux, alors essentiellement nationaux, mêlaient leurs luttes à celles de leurs peuples. Le polythéisme favorisait l’activité militaire et le maintien de la discipline en mettant l’armée sous la tutelle d’un dieu spécial et il donnait aux guerriers la confiance nécessaire à lPexposition de leur vie par les oracles ou par la promesse d’un séjour de félicité dans l’autre monde et même de Papothéose dans celui-ci (ce qui touchait plus que la béatification du monothéisme) ?.
Pour qu'apparaisse la guerre spécialement entreprise à raison
1. Grotius, 1. II, ch. xx, $ 44-51; Pradier-Fodéré, t. VI, p. 562. — Calvo, t. IV, p. 21, donne une notion trop étroite : défense d’une religion.
9, À. Comte, Phil., t. V, p. 198 s. (exact, quoique soucieux de justifier la double face de son premier stade), — Revon, L’arb., p. 62 : la guerre antique est religieuse par essence. — Aujourd’hui encore on présente ainsi les guerres au peu-
ple russe.
ox LA GUERRE POUR UN BUT SPÉCIFIQUE
des différences de religion, il fallait qu’il existât des dogmes moins flottants, moins multiformes, des Olympes moins hospitaliers que ceux du polythéisme, et surtout un esprit de domination intellectuelle ‘qui manquait au premier âge! et qui fut réalisé au plus haut point par le monothéisme, spécialement par le zélotisme sémite?. Les dieux païens étaient indulgents et vivaient en bonne intelligence avec ceux des peuples défaits, qu’on leur adjoignait ; le Dieu des monothéismes est jaloux des ofrandes faites aux autres et exige toutes les prières pour lui seul *. Ses désirs sont exclusifs ; la foi en lui est aveugle, et elle est devenue plus grossière en se vulgarisant; on Pa poussée jusqu'à labsurde. Le dogme de Pinfaillibilité, dès longtemps en germe, consacra le caractère unilatéral de la propagande religieuse, opposé à Péchange d'arguments, à la discussion : d’où l'imposition violente de la foi, si le contradicteur résistait, ce qui était assez naturel. On ne concevait pas plus deux religions dans un Etat que deux gouvernements : pour introduire lune, 1l fallait exproprier l’autre ou conquérir le territoire. Le christianisme, d’abord persécuté, se fit persécuteur dès qu’il fut fort. devenant impérieux dans la mesure où 11 était puissant. Le revirement paraissait naturel à ses représentants attitrés : « La faiblesse ne se sert pas des mêmes armes que la puissance... L'Eglise naissante était faible, elle a dû plier sous la violence, mais quand Dieu lui à donné la force, pourquoi n’en profiteraitelle pas 4? »
Sous couleur de propagande chrétienne, la guerre reprit son ancien éclat et devint une chose sainte, lorsqu'elle avait lieu au service de la foi. L'Eglise du moyen-âge, essentiellement guerrière, chercha à dominer à son profit le monde — divisé en croyants et infidèles, — soit par ses représentants, soit par l’intermédiaire de princes, qui, en vue de s’agrandir eux-mêmes. acceptèrent la mission de protecteurs terrestres de la divinité.
Charlemagne pratiqua € la conversion par le gläive » contre les Saxons, l’ordre teutonique contre la Prusse et la Lithuanie. La Papauté prétendit au pouvoir temporel, à la direction de la
1. Laveleye, op. cil., p. 30 s., ch. vi : G. de relig. : « L’intolérance ne pouvait naître que d’une conviction très ardente, précise, exclusive. »