PRÉTEXTES RELIGIEUX DES GUERRES
monarchie universelle, et, s'étant heurtée aux prétentions égales de l'Empire, elle lui disputa la prépondérance (Grégoire VII et Henri de Souabe, Alexandre IT et Frédéric Barberousse, Grégoire IX et Frédéric IT.) Les Franes furent le nouveau peuple de Dieu: ils prirent une part active aux Croisades, puis à la lutte contre la Réforme. Cest le propre du zèle religieux de s’étendre partout où règne le catholicisme en particulier, ou en général le monothéisme. Le prosélytisme est tellement de leur essence qu'il gagne leurs nouveaux adeptes : médiocres propagateurs de leur foi tant qu’ils restent fétichistes, les nègres, dans leur ardeur de néophites, massacrent volontiers les infidèles !.
Le désir de l’unité du dogme à l’encontre des diversités d’interprétation et Paspiration vers son universalité territoriale ne sont pas les seuls mobiles des guerres dites de religion. L’intérèt mercantile, le désir de domination politique, l’antagonisme des civilisations, les haines de races et l’impulsivité y tiennent une grande place, non surtout séparés, mais combinés. Il faut toutefois se garder à cet égard, de deux exagérations.
Novicow, après avoir divisé l’histoire en périodes nécessairement factices d’après l’ordre de succession des diverses catégories de volitions (d’abord psychologiques, puis économiques, politiques, et enfin intellectwelles), établit une sorte de loi ? : les actions qui, avant telle période, ont en apparence les caractères, de cette période ne les possèdent pas en réalité, et leur but prétendu n’est qu’un prétexte. Ainsi, après avoir placé à une époque récente le début des luttes intellectuelles, 11 déclare que les guerres entre Aryens et Catholiques en Espagne au vi® siècle, linondation des Arabes au vire, les luttes entre Chrétiens et Musulmans en Espagne et même les Croisades et la guerre de Trente ans, n'avaient pas un caractère religieux prédominant, puisque les luttes intellectuelles sont postérieures ! Cercle parfaitement vicieux. L’historien doit arranger ses divisions, d’après les faits et non les faits d'après ses divisions.
Nous concédons volontiers que des guerres en apparence re-
4. Letourneau, La g., p. 63, 87, 129, 229 (Ouganda, Polynésie, Japon du xvi° s). __ Gh, Renouvier, Phil. anal., t. 1, p. 79 (Japon). — Kellermann (La g. et la paix, p. 415, 81 s) montre le rapport de l’intolérance religieuse avec l’ascétisme : « l’inhumanité des cénobites et anachorètes qui se torturaient eux-mêmes, a engendré celle des moines inquisiteurs, qui ont torturé les hérétiques et massacré les juifs. »
2, Conscience et Volonté sociales, p. 253.
ligieuses aient eu des mobiles intéressés notamment quand le zèle religieux n’était pas encore développé. Les expéditions faites pour Ja défense du temple de Delphes (600, 4%8, 356 av. J.-C.) eurent pour but principal de protéger les visiteurs, le temple lui-même et les terres environnantes, contre les spoliations des Phocéens. À Ephèse, les fabricants d’amulettes incitèrent à la lutte contre le christianisme, qui nuisait à leur vente. Les prétres païens, en luttant pour leurs croyances, luttaient aussi pour leurs moyens d'existence. Au vif siècle, le clergé espagnol poussa à la guerre contre les Aryens, par qui il craignait d’être dépossédé. Les Arabes poursuivaient la conquête et la levée de tributs. Le fait que les défenseurs de la foi catholique se soient alliés aux musulmans, aux Tures (Jules IT, François 1%, Charles IX), aux protestants suédois ou hollandais, contre d’autres catholiques, et aussi la diversion de la 1v° croisade contre une ville chrétienne, prouvent que le souci religieux n’était pas toujours prédominant. A lire le récit des débauches, fourberies et cruautés des Croisés, on en vient à douter de la piété de leur œuvre‘. La conquête du Saint-Sépulere, but apparent des croisades, n’en fut d’ailleurs qu’un épisode. La guerre des Cévennes cacherait, sous le manteau d’une scission religieuse, une révolte des Camisards, des pauvres, contre la tyrannie et la propriété.
Mais — et c’est la seconde exagération à éviter —, il ne faut pas conclure de ces faits, que toutes les guerres religieuses soient influencées par des considérations économiques, comme le soutient le matérialisme historique?. L'intérêt ne se rencontre pas dans toutes et il s’y trouve d’autres mobiles. Sans nier lappât des richesses merveilleuses de POrient, sur les Croisades, on \ reconnaît, outre l’action de la foi, celle de l'ambition de l’aristocratie des prêtres ?, et celle de la haine de races : d’aucuns y voient un épisode de la lutte immémoriale de PAryen contre le Sémite. Dans la guerre de Trente ans, les mobiles politiques et nationaux, les rivalités de la maison d'Autriche avec les monarchies française et suédoise jouèrent un rôle important sinon dominant, de même que dans les luttes à la fois religieuses et civiles qui la précédèrent ou la suivirent *.
1. Cf. Roger de Wendover, bénédictin ; St Bernard présente l’expédition comme une foire où on gagnera l’absolution des crimes. (Référ. dans Larroque, De la g., p.8.)
2. A. Loria, Les bases écon. de la constit. sociale, p. 289-293.