‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 147 sur 471 · JUGEMENT DE L'INTERVENTION · texte numérisé non relu

JUGEMENT DE L'INTERVENTION

le principe de non-intervention est insoutenable avec le carac-

>! 4 LA D à A . . . . " 5 5 tère de généralité extrême qui interdirait à tout Etat l’immixtion, pour quelque cause que ce soit dans les affaires intérieures ou les querelles des autres. On peut se demander jusqu’à quel point un acte de politique interne qui lèse l’intérèt ou le droit

2 . . , d'un autre Etat reste une affaire interne et n’atteint pas la souveraineté de ce dernier. L’ingérence semble indispensable dans certains Cas. €S1 mon voisin met le feu à sa maison, n’ai-je pas le droit, pour préserver ma demeure, d'aller éteindre l'incendie chez lui et malgré lui? ! » La question essentielle est de degré, et par suite délicate. À partir de quel point laffaire met-elle en cause le droit du voisin? Est-il permis d'empêcher, lorsqu’elles sont encore simples étincelles, les tentatives qui, devenues feu dévastateur, seraient beaucoup plus dangereuses et plus difficiles à éteindre *? L’imprécision laisserait un champ aux extensions. Cest pourquoi, après avoir admis le principe de l'intervention, comme une mesure exceptionnelle et extrême il faudrait en limiter strictement les applications aux cas de force majeure ?.

La question de légitimité du but étant résolue, il conviendrait d'examiner si on ne doit pas exclure le moyen guerrier ou ne permettre le recours à la force, € ultimum subsidium », qu’après échec de tous autres procédés, amiables et comminatoires. L'intervention armée est en effet un moyen bien mal adapté à son but, même juste. L’intervenant, s’il n’est pas de beaucoup le plus fort, court le risque de la défaite, c’est-à-dire du triomphe de ce qu’il voulait renverser. Même s’il est le plus puissant, la victoire lui sera onéreuse et elle n’atteindra pas toujours son but, ou bien elle le dépassera. La Convention, enorgueillie de sa force dans la défense, abandonna sa propagande libérale et et institutions. Pouvons-nous nous proclamer « peuples élus », à l'heure où l’Amérique, qui prétend à ce titre, nous adresse des représentations au sujet de notre conduite interne ? (Message de 1895 demandant l’application du traité de Berlin par la Turquie ; envoi d’une escadre à Constantinople « pour protéger le collège américain » ; protestations contre la condition imposée aux juifs roumains et le massacre des juifs à Kichinef.) Qu’aurions-nous à offrir aux autres Etats qu’ils ne connaissent déjà ? Avant d'imposer ses institutions, l'Europe doit les perfectionner.

1. Laveleye, op. cit., p. 41: « Si un père dénaturé assomme son fils, n’ai-je pas le droit de l’en empêcher ? Si chez une nation la majorité opprime et décime la minorité, les Etats voisins ne doivent-ils pas interdire le crime ? » :

9. La Sainte-Alliance intervint contre une révolte étrangère, « ne dut-elle ètre considérée que comme exemple dangereux » (Dépèche-circ. de Troppau, 8 déc. 1820.) — La société internationale n’est pourtant pas une société pour l'assurance mutuelle des gouvernements établis (Westlake, Dr. inl., p. 129).

3. Intérêt vital essentiel de l’intervenant ou des populations protégées. Quant à la détermination des cas concrets où'les conditions sont réalisées, c'est matière

à controverses,

conçut des projets de domination qui tournèrent contre elle et contre les principes qu’elle voulait inculquer, les princes et les peuples coalisés. La France républicaine anéantit les républiques ou les gouvernements libres qui existaient avant elle (Venise, Pays-Bas.) La victoire fut dommageable à la Révolution elle-même, comme à presque tous les vainqueurs, en contribuant à la jeter dans les bras du despotisme militaire. Fondée pour la liberté, elle sombra dans la tyrannie. La Sainte-Alliance, à l'inverse, loin de sauver les monarchies légitimistes, € surexcita la fermentation des idées libérales. (est aussi parce que les Bourbons ont été ramenés en France par Pétranger qu'ils ont été si facilement renversés en 1830. L’occupation de Rome a, exactement de même, rendu inévitable la chute du pouvoir temporel, parce qu'elle à armé contre lui le sentiment national. La guerre du Mexique, entreprise pour relever la race latine et catholique, n’a eu d'autre résultat que d’empirer la condition des Mexicains et de préparer les désastres de la France f. »

Si les échecs de la politique interventionniste sont si répétés, c’est qu'ils ont des raisons profondes *. Les événements qui s’accomplissent dans un pays sont la conséquence de forces sociales que ne détruit pas une immixtion momentanée el qui reprennent leur activité dès qu’elle cesse, animées même d’un regain de vigueur par le fait qu’elles ont été contrariées par lPétranger. Le principe, juste peut-être, qu’on aura tenté d’imposer du dehors par la force, sera l’objet de haines plus vives et plus générales qu'auparavant. Si lPétranger se mêle de défendre le trône, les patriotes deviendront révolutionnaires. S'il tente d'apporter la liberté, 11 sera impuissant à donner les lumières et les vertus indispensables pour la pratiquer d’une façon durable : la réaction qui suivra la chute du régime artificiel de liberté sera plus despotique que le régime ancien.

Si l'étranger souffre d’un mal réel, que faire pour l’en débarrasser ? Souvent ce sera le résultat d’une exaltation passagère, d'autant moins durable qu’elle sera plus violente; 11 suffira de laisser passer le temps : le pays en proie au désordre en sentira bientôt les maux, il reviendra à la raison etsortira par son propre effort de Panarchie où il était tombé. Rarement le mal, même durable, sera assez considérable pour égaler celui que causerait une guerre : Paction diplomatique, les mesures de ri-

A et 2. Cf. Laveleye, Des causes actuelles de qg., p. 4 s. 3. Jomini, Art de la g., t. I, p. 65; E. de Laveleye, 20., p. 45.

Page 1