GUERRES D’ÉQUILIBRE EN APPARENCE
venir. » Mais, comme l’équilibre était la maxime dominante de l’époque, les prétextes de guerre en prirent la nuance, et ce fut sous le couvert du principe lui-même que s’en accomplirent les pires violations. On ne peut pas plus lui en faire un grief, qu'attribuer à une règle le mérite des exceptions ou à un code la responsabilité des infractions.
La doctrine de l’équilibre n’a été, au fond, Za cause réelle ou principale d'aucune querre. Ou bien PEtat poursuivait un accroissement de son territoire et de son influence, ou une diminution de ceux d'autrui, sans désir de rétablir un équilibre rompu : et alors la prétendue balance était un prétexte pour masquer lintérêt personnel. Ou bien il se prémunissait contre la prépondérance relative d'autrui, engendrant un danger réel, conçu comme actuel ou éventuel, d’être conquis ou soumis à sa volonté : et alors le recours à la violence était l’application de la défense ou de la € défense préventive », pratiquée de temps immémorial et consacrée par des publicistes anciens. La situation ne comporte pas d'autre hypothèse : ou bien recherche personnelle de l’expansion, de la suprématie politique, ou opposition à celle d'autrui. On ne pourrait citer un seul cas où un Etat ait fait une guerre, sans être poussé par son intérêt, pour la satisfaction platonique de maintenir ou de rétablir égalité !. Le principe n’était qu’une cause apparente, ou bien une formule nouvelle, une systématisation de vues anciennes, ne contenant aucune cause supplémentaire de guerre, ou bien une maxime stéréotypée dont on oubliait le contenu et destinée à justifier, sincèrement ou hypocritement, une guerre quelconque. Tout au plus renforça-t-1l deux causes inverses (expansion ou défense) par Pidée-force qu’il était bien d'agir ainsi.
La notion de l’équilibre n’avait été ignorée ni par les anciennes cités grecques, ni par les républiques italiennes du moyenâge. Le besoin s’en fit sentir davantage quand Punité morale de l'Europe vint à se briser (tendances nationales, Réforme), détruisant avec elle l’idée de la respectabilité, de la personnalité d’autrui, à laquelle il était destiné à suppléer par celle de sa force. A partir des projets ambitieux de Charles-Quint et de Philippe IT,
1. Gottlob von Justi, Die Chimære des Gleichgewichtes der Handlung... von Europa, 1158 (cité par Stieglitz, i6., p. 182 s, 189 s ; La chimère de l'équil., tr. par D. E., 1163) : aucune guerre n’a autant le caractère d'équilibre que celle de la succession d’Espagne, et pourtant toutes les nations coalisées avaient un intérêt personnel : l’Autriche directement, la Hollande et l'Angleterre par crainte de voir cesser leur commerce avec l'Espagne si celle-ci tombait aux mains de la France.
le prétendu € équilibre européen » devint la préoccupation constante des politiques extérieures. François I*', pour déjouer les premiers, s’allia avec les Tures, et Henri IV essaya de déjouer les seconds par une alliance de tous les princes réformés, dont il se proposait d’être le capitaine général *. Les rivalités de maisons, la jalousie, l'ambition engendrèrent une lutte biséculaire entre les Bourbons et les Habsbourg, chacun s’efforçant d’empècher la prépondérance de l’autre. Le traité de Westphalie en 1648 marque la fin de la première phase (guerre de Trente Ans), celui d’'Utrecht, en 1713, impose à la maison de France le renoncenoncement à la succession d’Espagne et aux projets d’agrandissement; tous deux sont conclus en vue d'établir un ordre stable dans les affaires de PEurope par léquilibration des puissances *. Les traités de Tœæplitz, Ried, Naples et Paris entre Autriche et Russie, Prusse, Angleterre, Naples, France (sept. 1813-mati 1814) sont conçus en termes presque identiques * ; et pourtant, malgré ces prétentions de régénérer le système politique de l’Europe sur des bases rationnelles, le Congrès de Vienne eut pour but véritable € le partage entre les vainqueurs, des dépouilles enlevées au vaincu * ». Accomplie au mépris du droit et au nom de la force, son œuvre fut combattue par les aspirations des nationalités et par les calculs de Pambition, et cette double réaction suscita ou permit des rivalités d'influence et des abus de force sans nombre.
La Prusse s'étant agrandie, la France invoqua le système des compensations, dérivé de celui de équilibre, pour demander un accroissement proportionnel qu’elle aurait volontiers trouvé dans le Luxembourg. Elle considéra l’avènement d’un prince prussien au trône de Charles-Quint comme un danger plus grand encore pour la France et pour Péquilibre (Déclar. du due de Grammont, 5 juil. ; déclar. de guerre).
1. Lettre à Elisabeth (dans Laurent, op. cit., t. X, p. 465).
2. Ad firmandam stabiliendamque pacem ac tranquillitatem christiani orbis, justo potentiæ equilibro quod optimum et maxime solidum muluæ amicitiæ el duraturæ undiquaque convordiæ fundumentum est. (Schmauss, Corpus juris gentium acad., t. IX, exp. CCLxI, p. 1819; Bulmerincq, Praxis.., 1879, p. 81, etc.) — Traités de Nimègue, 1678 ; Ryswick, 1697 ; Aix-la-Chapelle, 1748; Paris, 1163. — En 4792, pour cacher le dessein des alliés d’étouffer l’esprit révolutionnaire avant qu’il ne gagne leurs sujets et menace leurs trônes, Frédéric-Guillaume II invoque le prétexte de l'équilibre rompu par la France « qui formait jadis un poids si considérable et dont l'anarchie à pour ainsi dire anéanti l'existence politique. » (Wheaton, Hisl. des progrès.…., 4e ëd., t. II, p. 42:)