APPRÉCIATION JURIDIQUE DE L'ÉQUILIBRE POLITIQUE
Les questions d'Orient ! et d’Extrême-Orient ne sont au fond que des € problèmes de rapacités mutuelles. » L'équilibre de ces appétits opposés restera passif, en repos, tant qu’on réussira à maintenir Pintégrité de la Turquie ou de la Chine, mais il résulterait, dans le cas contraire, des tiraillements en sens inverses des partageants, et serait, par suite, beaucoup plus instable et plus périlleux.
De nombreux auteurs nient que Péquiibre soit un principe de droit * : c’est une règle de la politique, basée sur un sentiment de convenance, et non du droit des gens #, dont il lui manque le caractère essentiel d’être impératif. On va même jusqu’à souhaiter que ce mot équivoque soit € banni du langage tant de la politique que du droit des gens {. »
Sous des apparences juridiques, il servait autrefois à cacher une odieuse violation du droit des nationalités à disposer d’ellesmêmes. On distribuait et on s’appropriait les territoires, de vive force, sans tenir compte de la volonté des populations, d’ailleurs moins nette et moins consciente qu'aujourd'hui. Le prince de Talleyrand lui-même protesta, le 15 déc. 1814, auprès de Metternich, contre cette € assimilation des peuples au bétail d’une métairie » et contre ces doctrines d’après lesquelles « tout est
4. G. Bengesco, Nofice bibliog. sur la qg. d'Orient de 1821 à 1897. — Le traité d’alliance du 12 mars 1854 entre France, Angleterre et Turquie invoquait que « l’existence de l’Empire ottoman dans ses limites actuelles est essentielle au maintien de la balance du pouvoir. » (Martens, Nouv. rec., t. XV, p. 565.) En réalité la guerre de Crimée et le traité de Paris ne visèrent à détruire la position privilégiée de la Russie et à réprimer ses visées ambitieuses qu’à raison des intérêts anglais et français. — La guerre russo-turque de 1877 permit des empiètements russes que refréna le congrès de Berlin. — En 1885, la Serbie déclara la guerre aux Bulgares parce que l’adjonction de la Roumélie rompait l’équilibre en leur faveur.
2. Quant à l'influence à exercer en dehors du territoire, c’est le but le plus légitime. Mais le moyen guerrier est antijuridique et inopportun. Les producteurs nationaux, les industriels, les commerçants, les écrivains, les artistes font plus pour la faire régner que les soldats. La France n’a pas suscité autant d’admirations et d’imitations ni exercé plus d’action lorsqu’elle se montra sur les champs de bataille derrière Napoléon, que lorsqu’elle répandait à travers le monde ses idées de justice et de liberté. — Il est curieux et ironique de rencontrer cette idée dans la bouche d’un Bonaparte : « Ge n’est pas en reculant les limites de son territoire, disait Napoléon III, qu’une nation peut ètre désormais honorée et puissante, c’est en faisant prévaloir partout l’empire du droit et de la justice. » (Cf. E. Ollivier, L'Empire libéral, t. III, p. 98.)
3. Bulmerineq, Praæis, Theorie u. Codific. des Vülkerrechts, p. #TS.
4. Klüber, $ 6, p. 7, $ 42, p. 72, le compare à une loi agraire des nations,
légitime à qui est Le plus fort » et qui avaient € déjà coûté tant de larmes et de sang, que l’Europe avait pleinement acquis Le droit de les détester. » Malgré son indignation, le congrès de Vienne, sous prétexte d'équilibre, € brisa les nationalités et dépeça les territoires. »
Le principe a servi à couvrir des opérations encore plus honteuses. D’après le système copartageant ou des compensations, tout agrandissement d’un Etat placé d’un côté de la balance devait être suivi d’un agrandissement équivalent pour ceux qui se trouvaient de l’autre côté, afin de rétablir l’équilibre : on opérait donc Çun nouveau partage de terres et d’âmes, pour la plus grande régularité de la carte et Pexacte pondération des masses politiques. » Chacun des Etats complices du crime ‘ trois fois répété contre la Pologne put ainsi excuser sa conduite € en alléguant qu'il n’avait pris part au partage que pour empêcher les deux autres d’en profiter seuls ?. » Le voleur qui, pareillement, invoquerait que sa part de butin n’est pas plus grosse que celle de ses compères, prouverait lPéquité du partage entre les prenants mais non la justice du vol à l'égard du spolié. Les compensations sont des conquêtes hypocrites et elles tombent sous la même réprobation que toute conquête *.
On est allé jusqu’à fermer complaisamment les yeux sur les accroissements d'autrui ou même à le pousser à s’arrondir, afin dy trouver plus tard un prétexte pour en faire autant. Napoléon IT favorisa ainsi l'agrandissement du Piémont et lui demanda ensuite la Savoie et Nice. Le même jeu ne réussit pas envers la Prusse, à laquelle il proposa cependant de multiples combinaisons dans ce sens # On a formulé cette politique du € prenez et je prendrai » (Thiers) dans les termes suivants «€ Je vous donne ce que je n’ai pas, donnez-moi ce que vous n’avez pas » (Clemenceau).