APPRÉCIATION UTILITAIRE DE L’ÉQUILIBRE
L’honnêteté ne règne mème pas entre les complices. Chacun veut la plus grosse part ‘, et se taille quand il le peut celle du lion. Sous prétexte d'équilibre, les copartageants entendent que la balance penche de leur côté. D'avance, les théoriciens justilient laccaparement *. Ainsi en va-t-il toujours du système de l’équibre lui-même, que chacun entend à son profit, au détriment de toute justice.
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Cette politique antijuridique a-t-elle du moins des résultats utiles pour ceux qui la pratiquent? Atteint-elle son but, qui serait de fonder la paix? Le droit est si intimement lié à l’intérêt bien entendu, qu’on pourrait presque condamner à priori comme nuisible un procédé que la science juridique réprouve. L’observation conclut ici dans le même sens. Les tentatives faites pour établir Péquilibre européen constituent une des rares eæ;ériehces de sociologie internationale qui soient significatives par leur généralité, leur continuité et leur durée. Elles ont duré plusieurs siècles, et ont pourtant presque complètement échoué à.
La paix était le but de léquilibre et il n’a produit que des guerres, et quelles guerres! Il n’a pas plus ramenéla paix quand elles étaient déclarées, qu’il ne les a empêchées de naître. Depuis le traité de Westphalie, la guerre a été l’état habituel de PEurope*. Le principe n’a pas prévenu les desseins ambitieux de domination; il ne les a pas refrénés non plus, ou bien, sil Pa fait, c’est en rompant l’équilibre dans Pautre sens. Il n’a pas arrêté Louis XVI, Frédéric Il, ni Napoléon. Il n’a pas évité les annexions et les démembrements (depuis la réunion de Alsace à la France jusqu’à sa distraction).
A. Au xviie s., la morale n’a rien à voir dans les rapports des Etats entre eux (v. Sorel, L’Eur. el la Rév.,'t. I, 1. 1, ch, 3-7). — Lévy-Bruhl, L'AUS ID 6102 "ST CT s’agit d’avoir plus d’atouts que les autres et d’en faire, s’il se peut, meilleur usage. Tout le monde triche d’ailleurs à ce jeu. » Frédéric I[ marchande son alliance et l’accorde à celui qui lui fournit la plus forte compensation. « Le mot qui revient le plus souvent dans sa correspondance politique est chipoliren. » — Au sujet de la Pologne, A, Sorel dit : L’impératrice prenait en pleurant.. parce qu’elle réclamait un supplément pour calmer ses scrupules.
2. A, de Stieglitz, 1b., estime que résoudre la question d'Orient dans le sens russe ne romprait nullement l’équilibre : la Russie devrait annexer tous les Slaves orthodoxes, et même catholiques ou protestants, qui ont plus d’affinité avec elle qu'avec l’Autriche.
3. J. de Bagnaux, La g. et l’hist,, Philosophie posilive, juil. 4871, p. 229.
4. Saint-Simon, De la réorganisation de la société européenne, p. 162.
I] ne manque pas de raisons pour expliquer cet échec. Les guerres dites d'équilibre n’ont pas produit Péquilibre et la paix, parce que tel n’était pas leur but : chaque Etat entendait par là sa prépondérance et sa domination. On combattait les projets de ses voisins pour se les approprier, ou, si tel n’était pas le but, tel était le résultat de la victoire. La guerre aboutissait ou bien au succès de celui par lequel on se sentait menacé ou bien à sa défaite : s’il sortait victorieux de la lutte — hypothèse vraisemblable étant donné qu’on jalousait précisément sa force présumée, et d'autant plus admissible, si ennemi ne trouvait pas d’alliés. — le défaut d'équilibre s’accentuait; par contre, s’il était vaincu, le plus puissant de ses vainqueurs, qui dictait les conditions de paix, rétablissait le déséquilibre à son propre profit. Ce dernier gagnait peut-être (sauf à perdre ensuite, par les craintes, envies et rancunes qu'il suscitait), mais léquilibre n°y gagnait rien. Aucun traité de paix ne rétablit la stabilité de la balance : il change de plateau un poids, voilà tout. (France et Autriche).
I existait une autre manière d’entendre abusivement l’équilibre. On ne tendait pas à le rétablir en haut, mais en bas. Les plus petits ne s’efforçaient pas de s’élever jusqu'aux plus grands, mais de les rabaisser à leur niveau. Dans la € balance politique, » comme dans la € balance du commerce », surtout lorsqu’on y employait la violence, il s'agissait moins pour chacun daugmenter sa propre puissance et son propre lot que de diminuer ceux du voisin. En son Discours au roi Henri III sur les moyens de diminuer l'Espagnol‘, Duplessis-Mornay prononçait ces paroles typiques : € Les Etats ne sont estimés forts ou faibles qu’en comparaison de la force ou faiblesse de leurs voisins ; quand ils sont parvenus à s’équilibrer, il faut maintenir cette balance, sinon le plus faible est emporté par le plus fort. Or la maison dAutriche s’est grandement renforcée et accrue et de réputation et de pays. pendant que la France s’est affaiblie par ses guerres civiles. Le salut de la France exige que la puissance espagnole soit abaissée.… Tous les Etats de la chrétienté ont la grandeur de l'Espagne pour suspecte. »
L'équilibre n’est pas admis ou invoqué par les Etats qui se sentent forts où ont un développement vital accentué (Etats-Unis). I n’y est guère fait appel que par ceux qui croient y gagner,