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LA DÉFENSE PRÉVENTIVE EST-ELLE UNE JUSTE CAUSE

une raison suffisante pour entamer les hostilités. Il est facile de passer de la conception de la défense d’un droit (pour le revendiquer ou le rétablir dans son intégrité) à la « défense anticipée ». Mais une défense peut-elle être anticipée? Les guerres préventives (Zuvorkommungs- oder Präventionskriege) nécessitent, pour être légitimes, un danger plus ou moins éventuel, mais où s'arrêter ?

‘ La théorie de l'équilibre (dont la notion de défense préventive est le précurseur) accordait à tout Etat un droit à ce que les autres ne se développent pas plus que lui-même. Même sil ne rompait pas l’égalité, tout accroissement d'autrui paraissait menaÇant, aux temps d'insécurité internationale, parce qu’on supposait ipso facto l’intention malveillante. Tout Etat fort paraissait & potentia tremenda ». & Il est malheureux, disait Vattel, que l’on puisse presque toujours supposer la volonté d’opprimer là où se trouve le pouvoir d’opprimer. Attendra-t-on pour détourner la ruine, qu’elle soit devenue inévitable ? Si un inconnu me couche en joue au milieu d’un bois, je ne suis pas encore certain qu’il veuille tirer. Que faut-il pour m’assurer de son dessein ? Il est peut-être sans exemple qu’un Etat reçoive quelque notable accroissement de puissance sans donner à d’autres de justes sujets de plaintes. » L’intention hostile était toujours présumée. Les ennemis étaient € tous ceux qui n'étaient ni amis ni alliés ‘. »

Les principes de la politique se ressentaient de cette crainte perpétuelle, réelle ou supposée, des voisins. Même si l’on imposait des conditions, d’aîlleurs flottantes (danger..), à la guerre préventive, on était porté à les supposer réalisées, comme si lon avait vécu dans un monde de brigands. € Veux-tu ne pas être subjugué? Alors, conseillait Machiavel ?, assujettis au plus vite le voisin dès que sa faiblesse t’en offrira l’occasion, car si tu la laisses passer, elle ira, transfuge, dans le camp ennemi : et il te subjuguera ?. » Il faut, disait Henri IV, € être marteau ou en-

même question (Saint Liguori), de droit contre le droit (Bossuet) — Le droit n’est pas absolu, mais subjectif : les deux prétentions paraissent justes à un nombre plus ou moins grand de personnes,

1. Descartes, Œuvres, t. IX p. 387: « Commençant à devenir suspects et redoutables, on a lieu de s’en défier. »

2. Cf. Schopenhauer, Zur Rechtslehre u. Politik, Parerga u. Paralip., 2° ëa., IT, $ 125: « Les mensonges des discours officiels couvrent la rapacité d’une loque transparente, en montrant dans l’étranger une bande de voleurs prête à fondre sur soi à la première occasion. C’est l’histoire du lapin qui a attaqué le chien. »

3 Cela entraîne le massacre des prisonniers. « Il vaut mieux, disent les Anglais et Portingalais, occire qu'être occis. Si nous ne les occions, ils se délivreront et puis nous occiront, car nul ne doit avoir fiance en son ennemi. » (Frois-

clume ; je préfère être marteau et donner dix coups qu’en recevoir un. » Et Frédéric II! répétait : Q Il y a des guerres de précaution que les princes font sagement d'entreprendre. Elles sont offensives à la vérité, elles n’en sont pas moins justes. Z/ vaut mieuæ prévenir qu'étre prévenu. » Quelques auteurs allaient jusqu'à les qualifier de défensives : € La vie des Etats est comme celle des individus ; ceux-ci ont le droit de tuer dans le cas de défense naturelle... Entre les sociétés, le droit de la défense naturelle entraine quelquefois la nécessité d'attaquer, lorsqu'un peuple voit qu’une plus longue paix en mettrait un autre en état de le détruire et que l'attaque est, dans ce moment, le seul moyen d’empécher cette destruction ?. » On n’exigeait pas, comme pour la responsabilité civile, un préjudice actuel et une faute; on se contentait d’un € damnum infectum », d’un préjudice sans faute, ou même de sa possibilité future sans que rien indiquât l’intention de le réaliser.

Est-ce juste? Grotius * ne voit dans la possibilité d’être attaqué qu’une raison d'intérêt ef non de justice pour attaquer soimême. YŸ a-t-on même intérêt? Si, sous prétexte d’un trouble possible, on amenait un trouble réel, le désir de sécurité servirait à accroître l’insécurité * et à multiplier les conflits, car à aucun moment on ne peut se sentir complètement à l’abri de toute agression.

Il faut qu’on ait au moins des raisons de supposer chez autrui intention d'attaquer 5. Une juste crainte de guerre est une juste cause de guerre, dit Pufendorf, Mais il ne suffit pas d’une appréhension quelconque : la plupart des auteurs exigent qu’elle corresponde à un danger sérieux, certain, imminent 5. — Qu'est-ce qui le constituera tel? La solution varie suivant les circonstances.

sart, Chroniques) — Gumplowicz (Lutte des races, p. 212) est amené à la même méfiance agressive par sa conception de l’universelle exploitation : « Etre couquis ou conquérir, telle est l’inévitable alternative positive posée à tout Etat. »

1. Anti-Machiavel, Œuvres, t. VIII, p. 159 (cité par Lasson, Princ.; Jähns, Ueber Krieg, p. 31, approuve et qualifie ces guerres : intermédiaires entre offensives et défensives). — Rotteck, Lehrbuch des Vernunftsrechts, TITI, 83.

2. Montesquieu, x, 2. Voltaire le raille (Dict. phil., Guerre; Œuvres, t, XII, p. 532). — Cf. Pufendorf, Martens, Klüber, Heffter (r, 1, $ 30).

3. L. II, ch.ur, $ 17, tr. Pradier, t: 1; p. 31% — Proudhon, La-g.,t. IT, p. 99: question de prévoyance et d’opportunité, mais surtout de force.

4. G. de Saulx, seigneur de Tavannes : « S’excuser de faire la guerre par crainte de l'avoir, n’est pas recu; elle peut être divertie ou éloignée ; c’est se jeter au feu pour se sauver de la fumée... » (Petitot, Coll, t. 2%, p 165.)

5. Calvo, t. IV, p. 31 s : il faut une offense ou la crainte d’en recevoir une. — Of. Twiss, t. 1, $ 102; Wheaton, IL, ch. 1, $ 8.

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