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LA FORCE N’EST PAS LE DROIT

au droit’, la faiblesse au devoir, la puissance est le droit » : nous protestons, non seulement parce que cette maxime choque notre sentiment de l'idéal et de l'intérêt par l’encouragement donné aux violences et à tous les crimes, mais aussi parce qu’elle est contraire à la vérité; cela est en même temps opposé à ce qui devrait être et à ce qui est, donc immoralité et erreur.

Pour abattre cette erreur trop persistante, nous laisserons de côté, comme inconciliables avec le transformisme, les conceptions traditionnelles qui attribuent des droits innés aux hommes, à la différence des animaux, parce que les hommes sont faits à l’image de Dieu, ou doués d’une nature spéciale, de facultés supérieures, ou qu'ils sont tous frères. Nous n’invoquerons pas davantage l’ancienne forme de la théorie qui ramène le droit à l'intérêt, et encore bien moins les idéaux aprioriques produits par l’imagination des auteurs *. Quelle sera donc la seconde solution proposée à la question posée plus haut : Faut-il faire une distinction entre le droit et la force ? La première affirmait que la force, donc que la guerre est formatrice, créatrice, de droits ; celle-ci répondra : la force n’est pas le droit, et par conséquent la guerre n’a pas ipso facto des effets justes.

Lorsqu'on parle de droit, il faut avoir soin de distinguer trois choses qui s’y rattachent, mais différemment : 1° l’idée subjective que chacun a de ses droits et de ceux d’autrui, c’est-à-dire aussi de ses devoirs et de ceux d'autrui; 2° la coincidence d’un nombre plus ou moins grand d’idées semblables émanant d'hommes différents ; 3° la contrainte destinée à assurer la réalisation de certaines d’entre elles. Ces deux dernières ne sont, au point de vue logique, ni prépondérantes ni même essentielles. Ce qui fait le caractère juridique d’un acte, ce n’est pas la manifestation de

1. Max Seydel, Grundz. einer allqg. Slaatsl., 1875 : Macht = Recht; Schwäche — Pflicht; Macht ist Recht.

2. Ils sont légion, même en Allemagne. Bluntschli, Modern. Slaat, 1, 334; Const. Franz, Naturlehre des Staates, p. 189; J. Frôbel, Th. der Poditik, t. 1, p. 22..., distinguent de la force le droit, — Cf. Bentham et Kant. — Ruyssen, Méthode de la phil. de la paix, p. 351, reprend les idées de Kant: la guerre est le scandale de la raison; absurde, parce qu’abdication de l'esprit devant la force...

la force !, ni la coïncidence des idées ?, mais l’affirmation subjective, le contenu de ces idées.

Qu'est-ce donc que cette idée de droit, de devoir, de respectabilité ou de désirabilité de certains actes et de certains états ? quel rôle remplit-elle? Comment agit-elle ?* — L'homme établit, ou plutôt la sélection établit en Phomme, une distinction, utile à l’espèce et à l'individu, entre le fait et le désirable, le réel et le rationnel, — distinction qui fonde le droit en dehors de la force. Les idées-forces de respectabilité en soi ou de sacrilège en soi, quoique non basées sur un intérêt conscient, sont indispensables, à la fois à humanité et à Pindividu, qui se prennent non pour but mais pour mesure d'appréciation de la Cvaleur-vie » comme de la € valeur-vérité » (suivant la terminologie de Tarde). Et rien n’est plus inévitable que cette relativité du Bien et du Mal, ou de la Connaissance. Si un € moi » pense et agit comme s’il était le non-moi, il se nie et il se tue ; si un individu juge son Bien comme étant son Mal, ou si, le connaissant, il agit de la même facon envers tous deux, le monde le brisera. Lui et sa des- : cendance seront infailliblement éliminés par la sélection et seuls survivront et se développeront ceux qui éprouvent le désir de ce qui est utile à leur vie et la répulsion envers ce qui leur est nuisible.

Or, l’imperfection primitive de son entendement ne permettait pas toujours à l’homme de concevoir cette utilité, indirecte, difficile à comprendre, hypothétique. Il n'avait le sentiment de la solidarité ni dans l’espace ni dans le temps. Par dessus tout, son insuffisance d'activité et sa tendance excessive à l’action immédiate rendaient indispensable un surcroît tantôt d’impulsion à l’action, tantôt d’inhibition. Comment l’évolution natu-

1. De nombreux Allemands expliquent le droit en indiquant à l’état social un but (variable suivant les auteurs) et, comme moyen de l’atteindre : la contrainte (Lasson, et pour partie Jhering). Austin et ses disciples décomposent la loi en un ordre donné par un souverain au sujet; le seul « ingrédient » qu’ils mettent en relief est la sanction (Sumner-Maine, La q., p. 66). Pour Ed. Picard (Le droit, premiers principes, p. 11), la contrainte distingue le droit de la morale, Durkheim voit dans la contrainte le fait social par excellence. — Contre les systèmes qui voient dans la sanction étatique le signe distinctif du droit : Herbart, 1dee des Rechts, p. 59; Bierling, Zur Kritik der jurist. Grundbegriffe, t. 1, p. 142... ; Thon, Rechisnormen u. subjectives Recht, etc.

2. Puchta (Gewohnheitsrecht) définit le droit « une conviction commune à tous ceux qui composent la société juridique ». Bierling (ib., p. 3) donne une grande importance à l’assentiment (Anerkennung) et définit le droit établi par l'Etat : les règles de la vie publique constamment reconnues par les citoyens. — Cf. Thon, 16.

3, Cf. J. Lagorgette, Nature el fonclion des idées de droit et de devoir (en prép.).

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