LE DROIT N’EST PAS LA FORGE
relle aboutit-elle à remplir ces desiderata, à faire coïncider et à proportionner le désir de telle action avec son utilité, avec sa valeur vitale réelle pour lui-même ou pour lespèce? Par l’idéeforce de respectabilité-en-soi ou de sacrilège-en-soi des actes utiles ou nuisibles, — idée qui pousse l’homme à agir comme s’il concevait leur utilité ou leur nocuité !, la nécessité de les accomplir ou de s’en abstenir, leur respectabilité relative à un intérêt, à un désir. Ces tendances remplacent ou renforcent un désir ou une aversion absents ou insuffisants,
Elles sont loin de toujours correspondre à un intérêt réel. Comme la crédulité, elles existent ou n'existent pas, en bloc, et, si elles existent, elles se portent d’abord un peu sur tout. Leur portée est générale, et ne comporte pas de distinctions suivant les situations concrètes ; parfois même elle est hypertrophique. — Le droit, le devoir ne sont pas non plus Pintérét conçu et recherché comme tel. Ce n’est point une habile invention des faibles pour se protéger contre les forts, ni de la société pour dominer les individus. Ils sontnés automatiquement des variations avantageuses conservées par sélection. Mème si le droit et l'intérêt conscient se rencontrent en un même objet, ils ne coïncident pas, ils sont plutôt complémentaires, — lun cessant là où l’autre commence. (est seulement en tant qu’elles ne correspondent pas à une utilité consciente que les idées de droit et de devoir sont elles-mêmes; dès qu’on conçoit Putilité ou dans la mesure où on la conçoit, il ne s’agit plus de droit ou de devoir.
L'idée que nous avons un devoir ou un droit à accomplir telle action ou à conserver telle situation, nous pousse à nous y conformer malgré autrui ; l’idée qu’autrui à un droit ou un devoir produit l’effet inverse. Toutes deux font s’abstenir alors qu’on pourrait, matériellement, agir; ou bien elles sont un appoint sur le plateau de l’impulsion ou de Pinhibition, un encouragement à Paccomplissement ou à labstention d’un acte ; ou bien elles changent la direction des forces et inclinent dans un sens alors que, sans elles, on en aurait suivi un autre. Ces affirmations subjectives de la conscience morale et juridique sont donc effi-
1. Le perfectionnement psychologique diminue le rôle de ces procédés inslinclifs, à mesure que les desiderata sont mieux remplis par d’autres moyens (prévision, prévoyance, réflexion, sentiment de solidarité, conscience de l'intérêt ou habitudes). Dans la mesure où manquent ces derniers, où ils sont impossibles, les premiers sont indispensables, Le malaise juridique et moral actuel provient de ce qu’an sait les critiquer, sans concevoir la nécessité ou les moyens de les remplacer.
caces, alors même que les deux autres faits (coïncidence d'états psychologiques semblables d'autrui, et contrainte, réelle ou crainte) ne se présentent pas ou en dehors d’eux !. Sans elles, la coïncidence n’est pas possible et la contrainte n’est qu’une violence.
Tout cela montre que le droit ne consiste pas dans cette force de contrainte, ni dans la force en général, combien il en diffère et s’y oppose parfois. Sans doute il n’est pas un pur concept logique, il à une force agissante (conception dynamique), sans quoi il n’agirait pas, mais cette force ne réside pas dans la personne du titulaire ni dans la collectivité. Il n’est fait n1 de leur force physique ou de la erainte de cette force, ni même de leur puissance de persuasion ou de suggestion. Sa mesure n’est nullement celle du rapport des forces de différentes personnes. Cest une force interne au sujet qui le conçoit et qui se suggestionne. Le degré de la passivité avec laquelle ce sujet y obéit, l'intensité de encouragement qu’il y puise, dépendent, non de la force du titulaire du droit, mais de sa propre suggestibilité et d’autres circonstances internes et externes.
Si la coïncidence et la contrainte ne constituent pas les droits, elles n’en ont pas moins ‘une grande importance, pour le bon fonctionnement de la société. L’accord d’un nombre plus ou moins considérable d’idées au sujet d’un droit ou d’un devoir ne donne pas à ceux-ci une valeur absolue plus grande que s’ils n’étaient admis que par un seul individu : aucun Droit n’a une valeur absolue, il est seulement le Droit admis par un nombre plus ou moins grand de personnes; mais 1l n’est pas indifférent que cet accord s’établisse et même qu’il s’établisse pacifiquement : une société est d'autant plus forte que la convergence des volontés y est plus exacte.
Quant à la façon de la manifester, on peut répéter le mot de Emile de Girardin : & Il faut se compter ou se battre. Il est plus court de se compter. On se bat dans la barbarie. Dans la civilisation, on se compte. » Loi du nombre, sacrifice des minorités! récrimine-t-on. Mais, à tout prendre, le procédé est encore préférable au € Faustrecht », à la raison du plus fort, aux caprices des princes de droit divin. I y à plus qu’un affinement, il y à un
1. Ex. : devoirs envers soi-même de l'individu ou de la société; exécution purement spontante d’obligations ou conventions... Les règles internationales, pour manquer en partie d’assentiment el de contrainte collectifs, n’en consti-
tuent pas moins un Droit. Les juristes qui voient dans l’Etat la source du Droit et des droits devraient nier ce caractère el ne l’osent pas.