LE PRINCIPE D'HUMANITÉ : INSUFFISANCE ET CONTRADICTIONS
combat ne l’étant absolument). La théorie s’est heureusement prononcée en ce sens, et la pratique en a tiré des préceptes tels que La prohibition des manœuvres déloyales, des actions tyranniques... et pour partie Pimmunité des non-combattants (sur la volonté desquels la seule nécessité, la commodité, eussent autorisé une pression !).
A côté de la limitation réfléchie, laquelle exclut les actes irréductiblement opposés aux buts généraux de la société, il en existe une autre, instinetive, née de l’association d’impressions par «sympathie » (au sens étymologique), qui, très atténuée dans la guerre, y réapparaît pourtant quelquefois. En voyant souffrir autrui, surtout de maux horribles, nous ressentons sa douleur : aussi nous abstenons-nous, en dehors de tout caleul, de lui faire subir tels traitements que nous ne voudrions pas qu’on nous infligeât. Qu’on la pose ou non en principe, l’humanité est donc, en fait, partiellement respectée.
Le principe d'humanité, toutefois, comme tout palliatif proposé à la place d’un remède radical, n’est pas irréprochable. Reposant, même si on le formule juridiquement, sur un sentiment tout interne, il est forcément susceptible d’interprétations vagues et contradictoires. Il permet d’osciller entre deux extrèmes. Les uns disent : l'humanité condamne {ous les procédés de guerre et la guerre elle-même, et il est bien difficile de leur répondre. D’autres au contraire proclament comme essentiellement humain la nécessité de rendre la guerre la plus rapide et la plus énergique possible, et ils n’ont pas absolument tort : leurs paroles contiennent peut-être un paradoxe d’une épouvantable ironie, non un manquement à la logique. En un mot, d’une même prémisse découlent naturellement deux conclusions contradictoires : il y à antinomie.
Autre contradiction. À mesure que s’affermit la doctrine d’humanité, de modération dans la guerre, {es praticiens rendent plus foudroyants les procédés de combat: Les découvertes modernes ont porté à un très haut degré le pouvoir destructeur
d’en faire un état chronique (Cela est vrai, en partie). — A peu près de même : Manuel des off. anglais; Westlake, p. 288 s; Hetzel, Die Humanisirung des Krieges, 40, 4891, p. 278 (ouvrage assez considérable, contenant plus de choses que ne l’indique le titre), — Galvo (ib, p. 31 s) les pose sur un pied d’égalité. — M. Block (Petit dict. pol. p. 371) ajoute au principe de nécessité cette maxime dont l’application à la guerre serait vague : Ne faites pas à autrui...
1. On attribue parfois au principe d'humanité des règles qui dérivent du principe de nécessité (Ex. : l’interdiction des souffrances inutiles). Seule la prohibition des souffrances utiles mais cruelles relève du premier.
des engins et des projectiles !. Le capitaine Nigote ? atracé d’une bataille future un tableau émotionnant : € A qui la victoire? A personne ?. » Les combattants se sont massacrés jusqu’au dernier et aucun d’eux ne reste pour recueillir les fruits du carnage. Edison a offert à son pays, lors du conflit anglo-américain, en 1895, des inventions qui € frapperaient le monde d’étonnement » : — une machine qui, projetant à une grande distance de l’eau chargée d'électricité à 5000 volts, balayerait une armée comme
un fétu de paille, — des câbles qui, tendus autour d’une ville, foudroieraient quiconque tenterait de les traverser, — des chai-
nes qui, lancées par des canons et sillonnant l’air comme de
grands serpents, porteraient la mort dans les rangs ennemis, — une machine infernale aérienne à lancer d’un ballon ‘... Or si la latitude accordée dans le choix des moyens est en raison directe du perfectionnement de l’armement el en raison du degré de civilisation et d’élévation morale 5, on devient forcément plus large en présence d’un tel luxe de procédés dont la marche est plus rapide que les progrès moraux. Nous sommes loin des temps où Innocent IIT interdisait emploi des armes à feu, où le concile de Latran anathématisait, comme odieux au Seigneur, l’usage de l’arc, des arbalètes et autres armes de jet, où Bayard méprisait les mousquetaires et arquebusiers, et où Napoléon luimême rejetait l'offre d’un instrument analogue à nos torpilles. La répulsion éprouvée d’abord contre un procédé se transforme rapidement ; on en vient à penser qu’il constitue un progrès : il passe dans les mœurs. Chaque jour, on déclare permis les procédés qu’on prohibait la veille : on les trouve humains parce qu'ils tuent davantage et ont des effets plus foudroyants, qui abrègent les souffrances. Aujourd’hui, par comparaison aux obus, bombes à pétrole, torpilles (dormantes), poudres à base d'acide picrique, qui sont licites, paraissent surannées les prohi-
1. Not. shrapnels, ou projectiles contenant d’autres projectiles. L’obus modèle 1891 du canon de 120 court contient 630 balles de plomb durei de 12 gr.
2. Les gr. questions du jour, 1891 : « Les bombes à la mélinite réduiront en poussière, les fermes, les villages... », — passage souvent cité : v. Mérignhac, La conf. int, p.14; J. de Bloch, La g., t. VI, p. 54; Stead, La g. est-elle devenue imposs., p. 49. — Le cap. Painvin (La g. de l'avenir, p. 1) l’attribue à Ed. Drumont, La fin d’un monde ; Novicow, La Féd., p. 565, et J. de Bloch, à l’officier B., La poudre Sans fumée, Rev. scient., août 1899, p. 233.
3. Même tableau, même conclusion : Karl Bleibtreu, Massenmord, ein Zukunftschlacht, 1890, p. 31-36 : Qui a vaincu ? Indécis!
4. Roux, Les merv. du génie destr. en Amér., R des rev., 1-6-1894, (Mérignhac, p. 135).
5. Martens, Tr., III, $ 110; Pillet, Lois act. de la g., $ 49 (Mérignhac, ib.).