DE L’ANTAGONISME LIMITÉ A L’ANTAGONISME ILLIMITÉ
à faire l’usage le plus absolu de tous les moyens, matériels et intellectuels, pour terrasser l'ennemi. » La dépendance des deux buts exigerait qu’on proportionnât l'effort à l’intérêt qu’on a engagé dans le combat et à la résistance qu’on y rencontrera : von der Goltz maintient le principe et nie les deux conséquences. Tout en restant subordonnée au but politique, « la guerre sert le mieux la politique en amenant la défaite complète de l'ennemi » : voilà l’idéal, quelque infime que soit l'intérêt en jeu. Quant aux moyens, la parcimonie accroitrait la persévérance de l'adversaire et traînerait les hostilités en longueur : même pour une question insignifiante, la surexcitation populaire empèche de n’engager qu’une partie des forces et pousse à se servir de toutes !.
Les guerres de coalition, la guerre de succession d'Autriche, où les puissances alliées s’engageaient à s’entr'aider par un nombre limité de soldats, où une fraction de l’armée, seule, marchait et non toutes les forces disponibles, où l'élément politique primait l’élément guerrier, tout cela est de Phistoire ancienne. Ce fut le tort de la Prusse, qui ’amena à la défaite d’Iéna, de guerroyer à la vieille manière, sans employer toutes ses forces ; il Lui eût fallu, longtemps avant le début de la campagne, échaufler par des moyens politiques les sentiments du peuple, au point de pouvoir armer toute la nation contre la force nationale française, elle-même suscitée par des événements d’ordre social. On aurait tort — et la Révolution aurait eu tort — de proportionner ses visées et ses procédés à une résistance prévue peu énergique. La Russie en subit la triste expérience en 1877 : elle échoua dans sa tentative de terrasser la Turquie, ennemi cependant faible, en n’engageant ses forces que partiellement. «Même si l’on est persuadé qu’on n’aura pas à employer tous les moyens de la guerre, on arrivera le mieux au but en déployant toute sa force. Il faut recourir aux procédés extrêmes contre tout ennemi, même s’il n’est pas disposé à faire de même et a fortiori s’il est dans cette disposition *. »
b) Cette dernière observation laisse entrevoir le second élément qui, dans le déroulement des hostilités, tend, en violation du principe de nécessité, à l'application de fous les moyens ou du moins de moyens disproportionnés avec les exigences du but final.
4. Ib., p. 136, et La Conduite de la g., p. 6. 2. Ib., p. 133, 452. — De même Steinmetz, Der Krieg, p. 14 : Celui qui veut véritablement s’affirmer doit employer {ous les moyens.
Il est caractérisé par ce que Clausewitz a très justement appelé l'ascension à l'extrême (steigern bis zum Æussersten), qui est au fond une application de la téléologie, de l'adaptation, de la nécessité, mais comprises autrement. — Si, par un sentiment d'humanité ou par désir de proportionner le moyen au but politique, l’un des belligérants prétendait, — au lieu de pousser dès l’abord, les choses à bout, et de risquer le tout pour peu de chose, — ne pas dépasser, dans l’emploi de sa force, un point fixe (déterminé d'avance ou non), il se verrait bien vite entraîné contre son gré. Son adversaire ne se croirait pas tenu de s’imposer la même réserve. Chacun profiterait donc de Parrêt volontaire de son ennemi pour faire entrer en ligne des forces supérieures !. « Celui qui, sans égards, sans tenir compte du sang à répandre, fait le plus complet usage de la force, lemporte aussitôt sur l’autre, si celui-ci ne limite. Il lui impose la loi, et tous deux arrivent ainsi à la limite extrême des efforts que les contre-poids inhérents à la nature des choses (toute puissance étant limitée) peuvent seuls les empêcher de dépasser *. » Il convient d’insister sur cette idée que chacun n’est plus maitre de soi, mais reçoit sa loi d'autrui, comme il la lui donne. Chacun cherchant à surpasser autrui qui lui-même vise à le surmonter, et ainsi de suite, cette influence réciproque mène à l’extrème, à la guerre sans limites *.
Le principe de nécessité et celui de lascension aux extrêmes forment une antinomie. Ils expriment deux nécessités logiques et économiques contradictoires, dérivées du même principe d’adaptation. Nécessité ? Sans doute ! Mais, à la guerre, la nécessité est, pour chacun, de faire ce qu’il faut pour l'emporter. Tous deux cherchant même à se prévenir mutuellement, chacun tächant de pratiquer la guerre d’uné façon telle que l’autre ne puisse le suivre, et les étapes étant franchies très vite, — le processus, souvent, arrive à paraître instantané. Les mêmes personnes éprouvent, simultanément et de manière durable, deux désirs qui s'opposent : mon adversaire et moi, nous aurons, d’une part, à obtenir une prestation d’une valeur vitale limitée en faisant des