CRIITQUE DU CONCEPT ABSOLU ET DE L’ASCENSION A L’EXTRÊÈME
efforts proportionnés à ce but, c’est-à-dire limités; chacun de nous, d'autre part, visant à dépasser les efforts d'autrui, parvient, par une progression lente ou subite, à porter sa tension au maximum, à menacer la vie même de l’autre comme celui-ci menace la sienne. J’ai une conception et une volonté personnelles de ce que je dois faire, et, au même moment, je m’en remets, pour ainsi dire, à l'appréciation d'autrui, du soin d’en fixer l'étendue, en surpassant celle qu'il accepte pour lui-même. Mais il agit de même à mon égard. Chacun possède une volonté à la fois limitée et illimitée, règle ses efforts et ses sacrifices d’après ses propres intérêts et ressources et d’après ceux que l’autre possède en lPaffaire, s'attache à son propre but (comme ce serait naturel si on était seul en cause) et s’en émancipe pour se rattacher à la force de résistance de ladversaire {ses moyens, multipliés par l'intensité de sa volonté); chacun règle personnellement sa marche et, sous prétexte de le suivre, cherche à précéder son partenaire dans cette course à mort et à la mort. En même temps nous proclamons la nécessité d’un prix fixe et nous nous livrons avec émulation à des enchères indéfinies. C’est le bon sens qui se résoud en folie,
Logique et économique, chaque enchère, envisagée séparément, Pest assurément, (une fois la guerre commencée), puisque de chacune, relativement minime, dépendent l'efficacité de la totalité de l’effort et l'acquisition de la totalité de l’objet. Mais l’ensemble des enchères, c’est-à-dire l'ascension à Pextrème, engendre, pour chaque belligérant et pour tous deux envisagés Q in globo » des conséquences à la fois {logiques et anti-économiques, accrues encore par cette fausse position, où 1ls se trouvent, de deux amateurs qui devraient tous deux payer le prix pour qu'un seul obtienne l’objet. Au lieu d’être proportionnées à la valeur vitale du dessein politique final, l'intensité et l'étendue du moyen n’ont plus qu’une mesure : être plus grandes que ce qui cherche à être plus grand qu’elles, c’est-à-dire qu’elles n’ont plus du tout de mesure extrinsèque. Le moyen se détache pour ainsi dire du but, pour acquérir une vie propre, vie eæubérante et d’un développement indéterminé, comme s’il était, non pas un moyen dont l’importance est subordonnée à celle du but, mais un but en Soi, cultivé pour soi-même.
La substitution du but militaire au but politique tend donc, par une double influence (directe, à raison de la nécessité de l’anéantissement de l'ennemi, inhérente à l’idée de guerre ; in-
directe, par l’action réciproque et ascendante des efforts) !, à rendre plus important et plus complet un antagonisme qui l'était moins. Gette recrudescence de vitalité engendre chez chacun une recrudescence de résistance, de violence, d’intransigeance, qui, à son tour, renforce la première, et leur action combinée diminue de manière notable les chances d'atteindre le but ou d’y parvenir d’une façon économique, par des sacrifices proportionnés à sa valeur. Pour faire céder, on augmente l’intérêt et les raisons de refus, c’est-à-dire que, souhaitant de s’approcher d’un point, on commence par s’en éloigner. L’inadaptation de la guerre, en quantité, se trouve par là démontrée.
Cette même substitution du but militaire au but politique engendre aussi uneiradaptation par nature. En déplaçant le terrain de la lutte, en transformant le conflit relatif à un objet spécial en une lutte globale de toutes les ressources d’un adversaire contre l’autre, la guerre met en jeu des moyens d’action autres que ceux qui étaient adaptés à ce but, donc inefficaces à son égard, et pourtant coûteux. Si on envisage un besoin ou un désir quelconque : expansion du commerce, de linfluence, de la langue... deux catégories de procédés se conçoivent pour lui donner satisfaction. Ceux qu’on employait pendant la paix (fabrication de produits supérieurs, publication et propagation d’ouvrages scientifiques) étaient adaptés et proportionnés. La querre y substitue ou y superpose des procédés tout différents et illimités (marches de troupes, coups de canon, morts d’hommes...), qui peuvent bien abaisser la volonté de résistance de l’ennemi, mais dont la contrainte n’est pas un véritable équivalent de l’acquiescement sincère, de Padmission de l’idée, de l'adoption du produit. Aucun résultat militaire n’équivaut exactement au but politique qu’on visait : à peine conduit-il à quelque chose d’approchant.
Bref, c’est l’art de ne pas atteindre une fin qu’on poursuit en employant des moyens plus coûteux, plus pénibles, plus immoraux au lieu de procédés mieux adaptés et meilleurs, — c’est-àdire exactement l'inverse de ce qu’exigeraient la logique et l’économie., On ne met pas dans la balance le poids convenable et
1. En outre, le but politique, rarement « attingible » directement par le moyen militaire (sauf conquête), ne peut être obtenu que par un équivalent qu’on fera valoir en échange lors du traité de paix. « Dans certaines conditions, pour conduire au but politique, l’équivalent obtenu par l’action militaire doit lui être de beaucoup supérieur, » (/1b., tr. de Vatry, p. 15.) Mème si on n’a pas à acquérir plus qu’on ne conservera, à donner plus qu’on ne recevra, l’obtention est plus hasardée, plus pénible que par les moyens honnêtes.