GUERRE ET CIVILISATION. GUERRE, MÈRE DE TOUTE CHOSE
passé, puisqu'ils ne létaient pas pour nos ancêtres, mais cela est capital pour l’avenir.
La propagation de la civilisation se fait par limitation : or on imite ce qui plait, et la guerre n’est pas le meilleur moyen de faire prendre goût aux institutions, aux mœurs, aux productions industrielles, scientifiques et littéraires d’un pays : aujourd’hui le commerce des marchandises et le € commerce » en son sens large assurent beaucoup mieux ce rôle. À mesure que les procédés de correspondance, de commerce, de communication, se perfectionnent, leur efficacité devient de plus en plus grande, rendant absolument inutile Pancien procédé brutal. L'établissement d'une ligne de chemin de fer fait incontestablement plus pour l'échange des produits et des idées que celle d’une fortification; un steamer favorise davantage le rapprochement des peuples qu’un canon. Mille faits agissent dans le même sens : les perfectionnements des systèmes postaux, des institutions de crédit, etc...
La guerre a, sans aucun doute, donné son empreinte à une grande partie de notre monde actuel. Ce monde en est-il meilleur? Le réel n’est jamais complètement conforme à lidéal : pourquoi ce que la lutte a créé sans poursuivre notre bien serait-il de tous points parfait pour nous? Nous lui devons, en partie, la propriété, Pautorité, telles qu’elles sont aujourd’hui : or si elles ne sont pas contraires en leur essence aux aspirations de la raison humaine, l’idéal n'est-il pas de tempérer la rigueur qu’elles ont puisée dans leur origine violente ? La guerre nous à ainsi enveloppés d'institutions, de mœurs, de sentiments, d'idées, dont la forme au moins est basée sur l’antagonisme et la haine et opposée à la solidarité et la concorde que nous pour°suivons !. Il faut en neutraliser aujourd’hui les conséquences. Elle à donc entravé la marche en avant de humanité.
Ses avantages sont ou bien illusoires, ou bien réels, mais trop chèrement payés et autrement € attingibles ». Le mal dépasse le bien. — Bons ou mauvais, ses effets ont-ils même été aussi importants qu’on le prétend ?
Non, la guerre n’est pas, dans le passé, et a fortiori ne sera pas, dans l’avenir, la mère de toutes choses, ni seulement de
le monde sans la guerre est plus sûre, car un plus grand nombre de données sont connues, et plus utile, pour la masse qui manque d'idées abstraites. 1. Proudhon (La guerre, p. 138, 145) recule devant cette conclusion,
celles qu’on lui attribue. En premier lieu, elle n’est pas un phénomène premier : elle est un effet d’actes psychologiques qu’il est préférable de prendre pour base de l’évolution sociologique, auxquels il faut attribuer le bien ou le mal et qu’il faut encourager ou combattre. En second lieu, elle est loin d’être un phénomène capital de la sociologie : pour la remettre à sa place, il faut la considérer comme une subdivision du € struggle for life », voir en quoi elle en diffère par ses caractères et ses conséquences et en quoi les autres modes peuvent y suppléer !. Le processus historique n’est pas uniquement politique, et Pévolution politique n’est pas uniquement militaire. La lutte pour la vie, qui a exercé une influence fondamentale sur les transformations humaines, comprend, outre la guerre, des luttes non collectives, où non sanglantes, ou exprimées par des procédés non physiques, et elle comporte même une élimination indirecte par la concurrence vitale (au sens restreint où l’entendait Darwin), et pourtant cette lutte n’est pas la seule forme ni le seul but de Pactivité humaine : l’association existe, et doit exister, et elle exige des qualités que ne donne pas la guerre. La solidarité gagne sur l’antagonisme, de même que les oppositions pacifiques sur les violentes.
En dehors des erreurs matérielles qui ont amené à regarder comme résultantes, des faits seulement concomitants, certains sociologues ? ont eu une tendance regrettable à ne voir que la forme la plus frappante, les grandes oppositions € volumineuses el peu nombreuses ». L’anormal a attiré leur attention avant le normal. Or Gil y a, avant tout, dans la vie sociale habituelle, d'innombrables petites oppositions qui se posent et se résolvent à chaque instant et qui ont une tout autre importance que les batailles rangées, voire même que les débats parlementaires : ce sont les duels logiques et téléologiques *, » à la suite desquels on choisit entre deux expressions, deux rites, deux marchandi-
1. Le droit de la guerre n’est pas tout le droit international, et celui-ci est loin de former la totalité des règles des rapports sociaux, sans compter ceux qui ne sont pas réglés. Cette comparaison ne donne pas toutefois une idée exacte de importance de la guerre parmi les relations humaines. Le droit de la guerre n'existait pas primitivement et les guerres n’en existaient que davantage : il forma ensuite tout le droit international, puis perdit son importance relative. (Cf. F. Levieux, Evol. du dr.int., Brux., 4892, p. 7, 24.)
2. Les historiens, qui leur fournissent des matériaux, ont eu, comme les géologues, une conception catastrophique du monde; comme des chroniqueurs, ils ne S’attachaient qu'aux événements extraordinaires et négligeaient le permanent.
3. G. Tarde, Lois de limit. : les lois logiques de l’imit.; Logique sociale; L’oppos. univ, p. 365, 313-318 : la concurrence est liée à la convivance, seule féconde.