‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 328 sur 471 · CONSÉQUENCES DE LA GUERRE COMME SPORT · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES DE LA GUERRE COMME SPORT

poussent à faire la guerre, non à raison de circonstances de fait qui lui soient particulières, mais parce que c’est une guerre.

Quels préceptes théoriques, quelles conséquences une telle conception est-elle susceptible d’entrainer? Alors mème que les causes non téléologiques disparaîitratent ou seraient condamnées, alors même que les buts particuliers cesseraient d’être poursuivis où seraient réprouvés comme illégitimes ou nuisibles, il n'importerait pas moins de guerroyer. La guerre pourrait même ne pas atteindre ses buts concrets : on répond audacieusement qu'elle »’a pas besoin de but spécial, qu’elle les porte en elle-même, dans ses procédés, dans ses effets. Si elle est bienfaisante, il faut la faire sans motif particulier, toujours.

Généralement on veut telle guerre, issue d’une situation spéciale déterminante et dirigée contre tel peuple. lei, par hypothèse, on veut une guerre; le rapport vis-à-vis de tel voisin n’est qu’occasionnel. Or, on ne peut se livrer à un acte abstrait. Après la décision générique, on aurait done à prendre une décision accessoire en vue de concrétiser, de choisir un acte parmi la série dont on en désire un, de fixer contre qui on le dirigerait.

Il est curieux de fixer quels pourraient être les principes directeurs de la décision, et du choix de l'objectif. Le droit international imaginé d’après la logique de la conception de la guerre comme sport n'aurait de rival en fantaisie que celui que Proudhon fait reposer sur la nécessité, pour les opérations, d’être Pexpression exacte des rapports de force. Pour entamer les hostilités, pas besoin d’avoir un conflit à résoudre ni un intérêt spécial en jeu ou un droit vis-à-vis de l’adversaire, ni déprouver quelque sentiment hostile; ce serait légitime dès qu'un certain état de langueur ou de corruption, se répandant sur la société ou en quelque Etat, nécessiterait une stimulation ou une sélection appropriée. Quant à l’adversaire, on s’ingénierait à trouver le plus digne d’être éliminé à raison de ses inaptitudes, ou celui qui offrirait le degré exact de résistance favorable au développement des qualités engendrées par le combat ‘ sans faire disparaitre leur titulaire : la lutte contre des populations inférieures, amollies (coloniales), n’exigerait pas l’effort salutaire. Si on nous taxait de plaisanterie, nous répondrions que de telles considé-

4, Hiroyuki Katô, Kampf uns Recht des Släürkeren, p. 40.

rations ont présidé aux préliminaires de plus d’une campagne. Sous la féodalité, le seigneur, lorsqu'il était poussé moins par l'inimitié que par le désir de se battre, se demandait au printemps contre qui il allait diriger ses armes. De même, lorsqu'un prince voulait, par dessus tout, une victoire qui lui rapportât de la gloire, il choisissait son adversaire en conséquence. De même encore, lorsque la Prusse ou plutôt la trinité Bismarck-Moltke- Roon décida de réunir les membres épars de lAllemagne en un puissant empire, ce fut contre € lPennemi héréditaire » qu’ils attisèrent le patriotisme teuton, à moitié composé, alors, de cette haine.

Au delà de ces principes, on tombe dans lPabsurde. D’après quelles bases et comment désignerait-on les combattants pour qu’il y ait une véritable sélection? Si l’on envoie les plus aptes sur le champ de bataille, il y a contre-sélection à l’intérieur ; si l’on s’en remet du soin d’être représenté aux moins aptes, 11 y a contre-sélection dans les rapports des deux belligérants et on risque fort d’être battu. Conçoit-on même Poctroi délibéré. à la guerre, de la mission d’effectuer une sélection, c’est-à-dire une élimination, un meurtre? La lutte individuelle, lescrime, pratiqués comme sports, ont, par essence, pour but, Pexercice et non la mise réelle hors de combat. Ferait-on la guerre comme on fait la chasse? En dehors d’un besoin pressant, on a et on doit avoir plus de respect pour la vie d’un homme que pour celle d’un animal. Ce ne serait plus une vraie lutte, mais une joute, incompatible avec lPidée de progrès par sélection. La guerre, comme un sport, devrait à la fois être et n’être pas meurtrière. Qu'elle poursuive soit la stimulation, soit Pélimination, comment empêcher que la conduite n’en porte les passions à lPextrême ? Le terme doit survenir quand le projet est exécuté : or, ici, quand le but, très peu précis, serait-il atteint ?

Il'importe assez peu à la critique du procédé de savoir les raisons qui détermineraient la préférence en faveur de tel objectif, puisqu'il y aurait toujours guerre. Mais la même particularité qui rend son individualité presque indifférente influe sur la décision de principe relative à l’opportunité et à la légitimité d'entreprendre une guerre. Quels sont donc les obstacles moraux et économiques, tirés de ces effets généraux, qui feraient abandonner cette voie? Si lon écoutait les apologistes de logique outrancière, on en arriverait à s’y livrer contre un pays sans que les griefs à son égard fussent déterminants ou seuls envi-

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