CRITIQUE DE LA GUERRE COMME SPORT
sagés : nous lui ferions encourir des désastres, des ruines, des morts, pour notre commodité. Or on est moins largement autorisé à faire souffrir autrui pour une simple amélioration que pour la conservation de l’existence ou la préservation contre une cause extrinsèque de destruction ou de détérioration.
Pourquoi même n’introduirait-on pas la lutte à l’intérieur, ou du moins ne verrait-on pas dans ses avantages une cause d’atténuation des inconvénients des dissensions intestines et une raison d’indulgence, opposée à la réprobation qu’elles inspirent ? Les guerres civiles ont les mêmes effets généraux que les autres, et les apologistes logiques n’ont pas manqué de répéter avec Montesquieu ‘: & Il s’y forme souvent de grands hommes, parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour (CF. Machiavel, Moltke); chacun se place, et se met à son rang ; au lieu que, dans les autres temps, on esf placé, et on l’est presque toujours de travers. Les Français n’ont jamais été si terribles au dehors qu’après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la Ligue, après les troubles civiles de la minorité de Louis XIIT et de celle de Louis XIV. L’Angleterre n’a jamais été si respectée qu'après les guerres du long Parlement. Les Allemands et les Persans n’ont pris la supériorité sur les Turcs qu'après la guerre civile... » Ne s’impose-t-il pas de lutter contre lextérieur, et, pour s’y préparer, de se livrer aux querelles intestines ? Ne faudrait-il pas même, en suivant le raisonnement, encourager la lutte entre les individus, supprimer l'Etat, qui restreint leurs contentions, instituer l’anarchie? Là aboutissent les apologies, si elles ne commettent pas la contradiction d'approuver lorganisme social de contrainte.
Où serait la limite? Le mal n’existe pas à l’état de pureté chimique. Ik n'y a pas d'actes entièrement bons ou mauvais, et les pires calamités ont au moins un avantage, si minime füt-1l. Leur jugement, leur commission ou leur omission dépendent de la prédominance des bienfaits sur la nuisance. Les gens qui se déclarent partisans de la guerre, parce qu’elle a quelques uti-
4. Salières, La g., p. 221 s : « La lutte civile est pour chaque nation une condition de progrès et de grandeur, car elle fait naître, elle exige la discipline.., et toutes les vertus sociales... Sans les guerres civiles, les sociétés resteraient comme pétrifices dans leur forme originelle, » — P, 129: « Les effets de la guerre civile peuvent être salutaires, même si la cause mauvaise à triomphé. Elle réveille le courage des citoyens, et fait d’eux des soldats prêts à défendre leurs
droits. Elle secoue la torpeur de la nation, lui montre les vrais dangers qu’elle court. Elle aguerrit et elle éclaire. »
lités, et la paix quelques inconvénients, commettent le mème paradoæe que celles qui préconisent le retour à la barbarie à raison de la supériorité, par de minimes côtés, de la vie naturelle sur la civilisation. On serait vite éliminé, si l’on commettait indifféremment tous les actes, sans balancer le pour etle contre, sans s'abstenir des actes plus nuisibles qu’utiles où employer d’autres procédés pour en atteindre les effets heureux. — D’autre part, si, sous prétexte qu'un fait ou une institution présentent quelques bons côtés, on pouvait les conserver, à quelles atrocilés ne serait-on pas autorisé à se livrer? Le crime, d’après Durkheim !, comme la guerre et Pesclavage d’après G. Le Bon, est € un facteur de la santé publique, une partie intégrante de toute société saine ». Les tribus adonnées au cannibalisme et aux sacrifices humains, suivant Carl Vogt ?, sont en général plus avancées que leurs voisines non-cannibales : ne devrionsnous pas devenir criminels ou anthropophages ? Durkheim et Vogt se gardent d’une telle conclusion. Utile à une époque, un fait peut ne l'être plus à une autre, et, concomitant avec un phénomène, n’être pas indissolublement lié à lui.
La guerre ne présente pas seulement de graves inconvénients : on Jui attribue le mérite d'effets qui n’ont de valeur que pour elle-même, d'actes qui sont dirigés contre elle, de qualités réel-
. les mais qu’elle absorbe, de phénomènes qui sont seulement concomitants et dus non à elle, mais à une cause commune ou tierce.
La querre aguerrit, voilà tout et voilà ce dont on lui sait gré. Elle ne socialise point. Faire la guerre en vue de la guerre, cela équivaut à cultiver pour elles-mêmes les vertus qui lui sont inhérentes et n’ont pas d'autre utilité. L’exercice d’une fonction, biologique ou sociale, développe — cela est incontestable — les qualités qui lui sont nécessaires, mais il les absorbe aussi parfois ; les choses se passent ainsi dans les combats : la vaillance qu’ils nécessitent leur est spéciale et encore tuent-ils les plus vaillants. Malheureusement les aptitudes de soldat ne sont pas seules atteintes, mais aussicelles qui auraient pu être employées à d’autres fins. La guerre détruit des hommes, avec tous leurs attributs, même non militaires ; el elle ne produit ni les uns ni les autres. On la pare des vertus de ses victimes, de ceux qui
1. Règles de la méthode sociol., p. 82 : le crime étant lié à la génialité, en supprimant l’un, on supprimerait l’autre. — V,. aussi Lombroso. — Ms par Rae Rev. phil., 4895, et Psych. soc., p. 136.
Rue de Bologne, p. 295; Assoc. pour l'avance. des sc., Lille, p. 674.