‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 334 sur 471 · CRITIQUE DE LA DOCTRINE D’AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE LA DOCTRINE D’AUGUSTE COMTE

p. 244) que les actes d'autorité sont consentis par ceux qui les subissent. C’est bien ici le cas. Serait-on parvenu, quelques siècles plus tôt, à astreindre le peuple entier, pourtant plus docile, au service militaire? La négative ne paraît pas douteuse. Si le fait est possible, s’il est réel à heure actuelle, c’est qu’il correspond à l’idée qu’il est plus nécessaire, — idée sans doute fausse, mais d'autant plus significative d’une recrudescence subjective, putative, du risque de guerre. — Comte a bien d’autres illusions. La Révolution à mis fin aux guerres commerciales, en y substituant celles de propagande : elle semble même avoir épuisé le genre, et c’est un gage de paix curopéenne provisoire. Les seules expéditions qui restent concevables, entreprises au nom de la eivilisation par les nations les plus avancées, seront rendues impossibles par la rectitude populaire. € L'époque est enfin venue, dit-il, où la guerre sérieuse et durable doit totalement disparaitre chez Pélite de humanité » ; les utopies des derniers siècles étaient le pressentiment affectif plutôt que mental de lavénement final d’une ère pacifique, et la profonde paix européenne actuelle (vers 1842), où tous les motifs de conflits sanglants sont épuisés en est le signe précurseur. A plusieurs reprises même, Comte parle de la paix universelle au passé, comme d’un fait accomph, etil propose en conséquence une association universelle, avec un Comité positif occidental (t. VI, p. 5375).

Quand au fond même de sa doctrine, assez exact dans les grandes lignes et si on ne le prend pas à la lettre, il eût gagné à être simplifié. L'homme — nous ne le contestons pas — était primitivement militaire et religieux et tend à devenir industriel et scientifique. Mais Comte explique séparément chacun des deux termes de ces couples, puis il montre leur utilité Pun pour lPautre, comme si chacun d’eux avait en l’autre sa raison d’être: c'était le seul moyen de concilier leur existence distinete et leür corrélation pourtant réelle. Le parallélisme mitigé par une certaine indépendance, ainsi que le passage d’une classe à l’autre, s'expliquent pourtant par la dépendance vis-à-vis d’un tiers commun, mieux que par l'existence de liens directs. Ce tiers est le processus psychologique, antécédent de toute action et de toute idée. Toutes deux, primitivement, sont impulsives, non réfléchies. Les désirs commandent en maîtres et cherchent à se satisfaire unilatéralement, sans tenir compte de ceux des voisins : ils sont

A. T. VI, p. 354, 356 : depuis la paix universelle.

conçus comme vitaux et exclusifs des autres (impulsivité du désir, jeu, agressivité, autoritarisme : guerre). Les croyances, non coordonnées entre elles, sont fantaisistes (impulsivité de la croyance, foi : religion). Postérieurement, à côté de ces actes, en apparaissent d’autres, moins impétueux, mieux ordonnés, mieux adaptés à la réalité des CEE : les volitions unissent une fin, dont on apprécie la valeur, à un moyen qu’on y approprie et proportionne (syllogisme téléologique, travail ou sport, coopération volontaire, production : industrie); les opinions sont pesées, calculées, accordées les unes avec les autres et avec le monde extérieur (croyances réfléchies, positives : science). La correspondance entre les deux termes de ces groupes est d’ailleurs loin d’être rigoureuse. Il serait contraire à toute réalité de prétendre que le côté action et le côté intelligence ont le même développement chez chaque individu : des savants sont agressifs, des hommes crédules accomplissent des actes raisonnés, etc. Mais il est permis d'affirmer qu’à l’origine, on ne raisonne pas ou peu et que la réflexion ne peut se développer que plus tard.

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