ERREURS ET ILLUSIONS D'AUGUSTE COMTE
I ne rentre pas dans notre cadre d’appréciar le système de Comte dans sa totalité, mais sommairement et par rapport à la succession des deux états temporels. Le grand sociologue a le mérite de ne pas présenter cette substitution comme ayant la valeur d’une loi d'évolution, de portée universelle, s'appliquant à tous les temps et à tous les lieux, qu’on ne connaissait pas suffisamment à son époque : il l’observe surtout, comme un fait, en un lieu, en un temps, et il applique essentiellement à lOceident, à partir du iv° siècle, point de départ de P€ état militaire » (quoique parfois il y embrasse aussi Pantiquité). Mais il a le défaut de cette qualité. Attaché à l’histoire, il cherche cependant à faire rentrer les événements concrets dans des catégories abstraites tracées d'avance et trop étroites même pour cet objet restreint : lorsqu'ils s’y refusent, il dénature le fait, au lieu de modifier le cadre. La concordance entre l'ordre chronologique et l’ordre logique, qui ne peut être que vague, est chez lui {rop minutieuse pour être exacte. Moins large est le champ d'application de sa théorie, plus énergiquement il nie qu'elle supporte des exceptions : il ne veut pas admettre la réalité d’un retour momentané en arrière, qui n’eût pourtant en rien contredit sa thèse générale.
Cet état d’esprit l’entraine, à invoquer des arguments de dé- {ail paradoxaux, sinon contradictoires et erronés. Le protestantisme aurait contribué doublement à la diminution des guerres, d’abord parce que la préoccupation des éroubles intérieurs qu'il suscila empêcha l’essor de esprit de conquête, ensuite parce que son esprit de libre examen a produit (une tendance antimilitaire propre aux mœurs protestantes ». Si l’on objecte qu’il existe de grandes guerres modernes, Comte répond qu’elles sont moins intenses qu’autrefois (?), que l’ensemble de la population n°y participe pas effectivement (?), qu’elles sont exceptionnelles et n’offrent qu’un intérêt social de plus en plus accessoire (?), sauf chez la classe spéciale de plus en plus circonscrite qui s’y livre exclusivement. Et pourtant, la preuve de la diminution de Pinclination à la guerre gît, à ses yeux, en ce qu’elle n’a lieu que pour des intérêts sérieuæ, & de sorte que l'énergie militaire peut y être fort intense et très soutenue sans cesser d’y constituer un simple moyen et sans indiquer aucune prédilection générale pour la vie guerrière !. » (Ex. : guerres qui ont eu lieu depuis le mi-
4. Phil., t. V, p. 439 s. — Autrement dit, la recrudescence correspondrait non
lieu du xvi° siècle.) L’ambition des conquêtes n’est pas tout à fait disparue, mais elle s’est mise au service des intérêts cornmerciauæ. La classe diplomatique — dont le désir de favoriser Pordre international (par l’équilibre des puissances) fut réel, quoique mal servi — à partout tendu à dépouiller les chefs militaires de leurs anciennes attributions politiques pour les réduire à la condition d’instruments subordonnés des desseins conçus par le pouvoir civil (tb, p. 444, et supra, p. 373).
Les accès belliqueux de la Révolution et de Empire ne lui paraissent pas manifester un retour même passager à lesprit guerrier (t. VI, p. 349 s). Bien au contraire ! Comme signe de diminution du militarisme dans l’âge actuel (âge critique de l’état métaphysique), il prend le fait exactement opposé à celui qu’invoque Saint-Simon, (et à vrai dire, plutôt significatif d’une recrudescence) : la commune substitution des armées permanentes et nationales aux anciennes milices féodales. Si armée est nationale, ce n’est pas parce qu’elle a besoin de l’être, mais parce que la profession militaire est devenue, sans Le roi pour chef, dépréciée (t. V, p. 437, t. IV, p. 504). La défense par le peuple luimême a accru cette Cirrévocable déconsidération de l’ancienne caste guerrière » : elle a montré que, l'impulsion patriotique étant suffisante, l'existence de cette Qtribu » et même de toute grave préoccupation continue d’ordre militaire, est devenue inutile. De même que la permanence, le recrutement forcé a une haute signification qu’on a mal comprise : il constitue « évidemment par sa nature un témoignagne spontané des dispositions antimilitaires propres aux populations modernes, où l’on trouve encore des officiers volontaires mais trop peu de soldats » (t. VI, p. 353 s)!. La destruction des mœurs et de l’activité militaires sera favorisée encore davantage à lavenir, parce que l’armée est composée « d’une masse radicalement antipathique à la vie militaire ».
Comte s’abuse un peu. Le fardeau de la vie de caserne, sans doute, n’est supporté par chacun de ceux qui le subissent «que dans la prévision constante d’une prochaine et inévitable libération personnelle », mais l’auteur admet lui-même ailleurs (t. IV,
pas à une augmentation de l’esprit guerrier, de la tendance subjective à faire la guerre, mais de l'accroissement de ses raisons d’être réelles et objectives. 11 semble pourtant qu’à la valeur et à l’incompatibilité de certains buts, s’ajoute une tendance excessive à apprécier nos désirs comme vitaux et exclusifs de ceux de notre voisin, et à croire que ce voisin a des désirs de nature à nous atteindre gravement et à empêcher de l’amener à composition.
1. Il ajoute deux raisons accessoires de la persistance de l’armée : son utilisation comme « maréchaussée politique » et comme moyen d’instruction,