‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 341 sur 471 · INSUFFISANCE DE LA THÉORIE SPENCÉRIENNE · texte numérisé non relu

INSUFFISANCE DE LA THÉORIE SPENCÉRIENNE

volution sociale. On dirait qu’elle lui parait être un fait premier !: or, la guerre et l’industrie n’éclairent pas toute la sociologie. D'une part elles ne sont que deux cas particuliers de Pactivité humaine : la guerre est une des formes de la lutte el lautorité, une des formes de la contrainte ; et la lutte, la contrainte, subsistent dans l'industrialisme et dans la coopération dite volontaire. Les batailles et la production, d’autre part, ne donnent pas leur empreinte aux autres domaines : il n’y a pas, a-t-on dit, une cuisine, une astronomie militaristes ou industrialistes. La loi de Spencer, pas plus que lesystème de Comte (Littré), ne comprend le développement moral ni le développement esthétique. Il existe en outre d’autres influences que celles des modes d’activité : facteurs cosmiques, ethniques, historiques et surtout psychologiques ; Spencer ? lui-même reconnait que ses deux types abstraits sont souvent modifiés ou masqués par la diversité de race, de caractère, de mode de vie, d’habitat, d’étendue du groupe de civilisation. La distinction du militarisme et de l’industrialisme, exacte dans un ouvrage sur la guerre, où l’on envisage les institutions à ce point de vue spécial, n’est donc pas assez fondamentale ni assez large pour faire de cet ouvrage, comme il eût été agréable de l’admettre, un traité général de sociologie, où les sociétés doivent être examinées sous toutes leurs faces. ;

Comte partageait, si l'on peut s’exprimer ainsi, l’évolution en deux dans le sens de la largeur et en trois dans le sens de la longueur, ce qui formait six divisions. Spencer n’en compte que deux, chacune ayant un caractère unique de par sa cause unique : le militarisme dans l’une, l’industrialisme dans Pautre. Ce

4. Dire que le premier état fut bon dans le passtet le second ensuite ne suffit pas à les expliquer : c’est démontrer le fait par le fait lui-même. Pourquoi étaientils bons, possibles ? — A. Loria (Les bases éc. de la const. soc., p. 291 s) les fait dépendre des modifications des rapports économiques entre les branches du revenu : de l’esclavage au servage, puis au salariat avec prédominance politique de la rente d’abord et du profit ensuite. I1 croit (p. 304) anéantir la thèse de Spencer et de Gumplowicz en disant : Avant de se combattre, il faut exister, avoir une constitution ; la constitution ne peut donc être le fruit de la guerre. Mais, la guerre peut la modeler, et malgré des expressions ambiguës (Les sociétés sont le fruit de leurs conflits), on ne prétend pas autre chose. — Giddings (Soc., p. 278) fait de l’industrialisme non une cause, mais une conséquence à laquelle il donne pour cause la liberté. [1 ajoute une phase intermédiaire : libérale-constitutionnelle ou libérale-légale. — Durkheim, (De la div. du travail social, p. 241 s) pose que toute société suppose un état de solidarité. D’où peut provenir cette solidarité dans des sociétés homogènes ? De la ressemblance. Dans des sociétés hétérogènes ? De la dissemblance des aptitudes, gouts, tâches : en somme, de la division du travail. — v. Duguit, L'Etat, le droit objectif, la loi positive, t. I.

2, Soc., t. IIL, p. 758 ; H. Collins, 1b., p. 400.

procédé est plus simple et plus scientifique. Le parallélisme de développement des deux évolutions, temporelle et spirituelle, le compagnonnage des stades, deux à deux, était bien invraisemblable ; la marche de pair des phénomènes sociaux s’explique beaucoup mieux si on les subordonne à une série unique de causes. — Où pèche Spencer, c’est dans la détermination de cette cause. Toutes les formes, les rapports sociaux, les faits psychologiques mème, remonteraient à la guerre autrefois, à lindustrie aujourd’hui, soit.par effet direct (exercice de certains organes et aptitudes !), soit par effet indirect (sélection).

L'unité de cause doit s’établir autrement. L'activité déprédatrice, sans doute, à agi sur de nombreux faits et de nombreuses circonstances ont agi sur elle (ce que Spencer ne met pas assez en relief). Mais quand ils ont montré que deux classes de phénomènes (militarisme, d’une part, et théologie ou bien coopération forcée ou conception autoritaire de la famille, d’autre part, etc...) se présentent toujours simultanément et varient parallèlement d'intensité, — Comte et Spencer se croient en droit de conclure qu’il existe entre eux un lien de cause à effet. Les mêmes résultats peuvent s'expliquer différemment. De deux phénomènes qui ne se présentent jamais l’un sans l’autre et suivent les mêmes fluctuations, l’un n’est pas forcément la cause de autre : il n’existe pas nécessairement entre eux un rapport de subordination, de terme éminent, antérieur, à terme servant et postérieur. À défaut de l’expérimentation, dont l’impossibilité en matière sociale (surtout en ce qui concerne Pablation de la cause) a facilité l'erreur de Comte et de Spencer, — une observation plus minutieuse, interprétée par le raisonnement, prouve que ces phénomènes, au lieu de procéder lun de lPautre, sont placés sur le même niveau et dérivent d'un liers commun : leur antécédent psychologique, désir ou croyance impulsifs ou réfléchis, etc... Cette conclusion, rendue possible par une conception PSychologique de la sociologie, était interdite à Comte et à Spencer par leur parti pris de s'occuper surtout des manifestations extérieures. Par ce rapport indirect, eu égard à une cause commune, s'explique le parallélisme restreint des diverses institu-

4. Il eut pu ajouter la tendance à l’imitation, si développée chez les sauvages qu’elle explique la conformité de certains actes individuels avec ceux du chef et du groupe (Bagehot, Tarde). — Demètre J. Dobresco. (Evol. de l'idée de droit, p. 144) exagère cette influence : la justice s’obtient par le duel, image de la guerre. C’est moins l’imitation de la guerre qui produit le duel, qu’une cause commune qui les engendre tous deux.

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